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13 juin, 2023

L’État entrepreneurial est une chimère

 Par Philippe Silberzahn.

L’État entrepreneur est un concept popularisé par l’économiste Mariana Mazzucato dans un livre éponyme. Celui-ci se veut une réaction à la rhétorique courante selon laquelle un État bureaucratique et inepte s’oppose à un monde entrepreneurial dynamique. Au contraire, Mazzucato prétend que la plupart des innovations actuelles, de l’iPhone aux biotechs en passant par Internet, sont dues à l’action de l’État. Sa conclusion est claire : l’État est l’innovateur le plus important pour résoudre les grands problèmes de ce monde, et c’est un concept d’avenir si les politiques ont le courage de le défendre.

Pourtant, si l’idée est séduisante, Mazzucato joue sur les mots et tord l’histoire économique pour défendre une chimère.

« Moonshot ». L’expression est restée pour désigner un grand projet très ambitieux lancé par un visionnaire. Le nom vient de la mission Apollo, lancée à la suite d’un discours du président américain John Kennedy en 1962 visant à envoyer un homme sur la Lune en le ramenant vivant, avant 1970. Ce projet représente la quintessence du projet à mission dans lequel un leader courageux et visionnaire définit un objectif ambitieux et charge la société de le réaliser. Il fut une grande réussite avec le vol Apollo 11. Le 21 juillet 1969, le monde entier assiste en direct à l’extraordinaire spectacle de l’alunissage de la capsule et des premiers pas de Neil Armstrong sur la Lune. Ce projet est devenu la référence absolue, l’étalon-or de tous ceux qui voient en l’État le guide de l’innovation : un objectif et un pilotage par la puissance publique avec l’aide d’industriels exécutants.

 

La réussite de ce type de projet peut-elle pour autant justifier un État entrepreneur ?

Loin s’en faut, et pour plusieurs raisons.

Ce type de projet n’est pas du tout entrepreneurial

Apollo était un projet politique. Il fut décidé pour des raisons de prestige. Il s’agissait, par un coup technologique, de reprendre le leadership politique sur l’URSS qui avait humilié l’Amérique avec le lancement du satellite Sputnik, puis avec le fiasco de la baie des Cochons, et qui semblait prendre l’ascendant dans la course des grandes puissances.

D’ailleurs Kennedy le dit très honnêtement :

« Nous choisissons de le faire parce que c’est difficile. »

Cela ne signifie pas qu’il était inutile ou qu’il n’aurait pas fallu le faire, loin de là. Juste que faire quelque chose pour le prestige et pour la seule raison que c’est difficile, voilà qui n’est vraiment pas entrepreneurial.

Il ne faut pas confondre R&D et entrepreneuriat

On voit la différence avec Internet, un autre exemple cité abondamment par Mazzucato.

À l’origine, Internet (qui s’appelle alors Arpanet) est un réseau financé par l’Armée américaine. Dans les années 1970, le relai est pris par une agence de recherche civile. Indéniablement, toute la partie initiale est donc lancée par la puissance publique.

De là, peut-on conclure que c’est l’État qui a permis Internet ? Pas vraiment. Lorsque l’État américain cesse de jouer un rôle dans Internet dans les années 1980, le réseau est minuscule, équipé de moins de 100 000 nœuds, principalement des universités et quelques très grandes entreprises. Les militaires ne savaient pas quoi en faire, et l’agence civile n’avait pas beaucoup plus d’idées.

Autrement dit, si l’État a incontestablement joué un rôle dans la naissance d’Internet, ce dernier n’est guère qu’un objet technique mineur sans véritable usage lorsqu’il passe la main. Internet commencera à avoir un impact lorsque la société civile, et notamment les entrepreneurs de la Silicon Valley, puis du reste du monde, s’en empareront à partir des années 1990.

La partie en amont n’est pas plus facile que la partie en aval

Selon Mazzucato, « l’État a accepté d’investir dans les phases les plus incertaines en amont pour ensuite laisser le privé sauter dans le train en marche pour la part la plus facile du trajet en aval ».

Il y a là un biais technologique anti-marché très surprenant qui considère qu’il suffit d’inventer pour qu’un produit se vende, et que cette invention est la partie noble de l’ensemble. Si c’était vrai, les fonctions marketing et commerciales n’existeraient pas !

L’immense majorité de l’investissement total dans Internet de ses débuts à ses premières années de réseau de masse, disons l’an 2000, est privée. Elle se fait après que l’État américain a passé la main.

L’innovation produit souvent des résultats inattendus

C’est le principal risque des projets moonshot. Le temps qu’ils soient achevés, le monde a changé.

À l’origine, Internet était conçu pour être un réseau militaire résistant à une attaque nucléaire. Aujourd’hui il sert à peu près à tout : jeux, messagerie, vidéo-conférence, etc. Sauf à ça. Cela montre la limite de l’idée de moonshot, et celle selon laquelle l’action de l’État entrepreneurial devrait être définie par une mission claire. Le seul cas où la mission peut être claire et le rester, c’est si le projet est inutile et gratuit, comme avec Apollo, car la mission ne va pas dépendre des changements de marché ou de société.

 

État entrepreneurial vs état d’esprit

La limite des propos d’auteurs comme Mazzucato, c’est que l’innovation est le produit d’un état d’esprit.

Les Grecs connaissaient le principe de la vapeur et étaient, théoriquement, en capacité de s’en servir, mais ils ne l’ont pas fait. Il a fallu attendre près de 2000 ans pour cela. La révolution de la machine à vapeur ne doit rien à la recherche fondamentale, ni encore moins à l’État entrepreneurial, et tout à l’état d’esprit (modèle mental) entrepreneurial qui se développe à partir du XVIIe siècle, symbolisé entre autres par James Watt.

Autrement dit, si l’invention est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Il ne suffit pas qu’Internet soit « inventé » par l’État entre les années 1960 et 1980 pour qu’il ait l’impact que nous lui connaissons aujourd’hui. Or, c’est l’impact qui compte, pas l’invention. Les cimetières sont remplis d’inventeurs géniaux qui n’ont jamais réussi à avoir le moindre impact.

Dans le même ordre d’idée, l’ex-URSS était un modèle de R&D pilotée par l’État, étant en pointe sur des technologies comme l’aéronautique, le nucléaire, ou l’espace. Mais hors du domaine militaire, l’impact de cette R&D de qualité a été très limité, car le pays n’avait pas de classe entrepreneuriale.

 

L’insignifiance de l’action entrepreneuriale publique ?

Alors qu’on célèbre à n’en plus finir la vision du moonshot de Kennedy, on oublie qu’au même moment naissait, très discrètement, l’industrie de l’ordinateur personnel.

Contrairement à Apollo, elle est entièrement un fait entrepreneurial.

Cette révolution n’a pas été lancée en fanfare par un État visionnaire, mais initiée par une flopée d’entrepreneurs hippies, et elle a eu autrement plus d’impact qu’Apollo. Bien sûr, la Silicon Valley a tiré parti à son origine de la présence d’industries de défense liées à la Seconde Guerre mondiale, ce qui souligne à nouveau le rôle utile de l’État. Mais c’est un rôle très indirect (en gros, ces industries permettent la création de HP qui ensuite permet la Silicon Valley).

Par ailleurs, il existe de nombreuses régions à forte présence d’industries de défense qui pourtant n’ont jamais créé de Silicon Valley. On voit donc bien que, en soi, l’investissement public ne suffit pas. S’il n’y a pas d’état d’esprit entrepreneurial, l’investissement est stérile.

Si l’action de l’État ne suffit pas, est-elle cependant nécessaire ?

Qu’elle soit utile ne fait aucun doute. Mais nécessaire ? L’argument souvent avancé est que son action est indispensable pour le développement de technologies très coûteuses que lui seul peut financer. Cela a pu être vrai dans le passé, avec le nucléaire ou le spatial. Mais ces dernières années, le monde financier privé a développé une capacité d’investissement colossale qui annule l’argument. Par exemple, SpaceX a levé 10 milliards de dollars en 29 tours successifs.

Si l’idée de l’État entrepreneurial est que les entreprises privées tirent parti de la recherche publique, cela n’a rien d’original. Et contrairement à ce qu’affirme Mazzucato, c’est un bon deal qui profite à la société tout entière. L’incroyable vitalité du tissu entrepreneurial américain, qui s’appuie sur une recherche privée et publique forte, est la source de la richesse considérable du pays. L’investissement en amont génère des emplois et des contributions fiscales en aval. Il est faux de dire que les dépenses sont faites par l’État et que les bénéfices sont accaparés par le privé. Quant à prétendre que l’iPhone n’existe que grâce à l’État, c’est confondre l’invention et la recherche de technologies fondamentales avec l’entrepreneuriat.

Dire que l’État ne doit pas être entrepreneurial ne signifie pas qu’il ne doit avoir aucun rôle, bien au contraire.

Au regard des exemples évoqués (Internet, Apollo, informatique), c’est une erreur de concevoir son rôle en tant que pilote déterminé par des objectifs précis. Envoyer un homme sur la Lune, c’est précis, c’est difficile, mais c’est à peu près inutile. Ce que suggère l’histoire de l’innovation, c’est plutôt que l’État a un rôle à jouer dans le développement de technologies fondamentales. Ces technologies nécessitent des investissements sur le long terme, et leurs applications sont très incertaines. Il y a là une part de risque et de gratuité, au sens où ça ne servira peut-être à rien, qui peut justifier un investissement public. C’est précisément lorsque le but n’est pas clair et que l’entreprise n’a aucune utilité apparente que l’État peut jouer un rôle utile.

Mais la notion d’État entrepreneurial n’est qu’un verbiage qui sert de faux nez à une tentative – une de plus – de placer l’État au centre de la vie économique. On sait que ça ne marche pas, et tordre l’histoire pour faire croire le contraire n’y changera rien.

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