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03 mai, 2023

Simplicité de la philosophie du libre-échange

 Par Hadrien Gournay.

Soutenir que la simplicité serait la marque des raisonnements favorables à l’ouverture des frontières aux produits étrangers peut étonner.

Les convictions inverses ne sont-elles pas largement plus populaires ?

L’idée selon laquelle substituer des importations à une production nationale revient à accroître le chômage semble à beaucoup une évidence de bon sens. À l’inverse, la théorie des avantages comparatifs qui a joué un rôle majeur dans la défense du libre-échange est ignorée ou mal comprise.

Pourtant, les raisonnements favorables au libre-échange ont l’avantage sur les analyses correspondantes des protectionnistes. Elle sont valables quelle que soit la taille de la société susceptible d’être ouverte à l’échange. Pour les partisans de l’ouverture économique, les situations les plus avantageuses pour l’individu dans le cadre de ses échanges économiques avec le reste de la société le sont également pour des nations entières dans leurs rapports avec les autres nations.

Il est possible de le montrer dans deux domaines :

  1. La différence revenus-consommation à comparer sur le plan international à la différence exportations-importations (c’est la balance commerciale).
  2. Pour les individus et les nations, le niveau du point d’égalité entre les deux mesures (autrement dit le niveau de la plus petite des deux mesures).

 

Exemple : un individu travaille et vend des services à d’autres individus et achète en retour d’autres produits et services. Il gagne 40 000 euros dans l’année et en dépense 30 000. La différence revenus – consommation sera de 10 000 euros et le niveau du point d’égalité sera de 30 000 euros (ses revenus qui sont plus petits que sa consommation). Les mêmes principes s’appliquent au commerce international.

 

Différences entre entrées et sorties

Pour un individu : différence revenus – consommation

Sa satisfaction sera accrue à mesure de la supériorité de sa consommation sur ses revenus.

Un solde revenus–consommation excédentaire impliquerait d’avoir travaillé pour rien durant la période ou de s’être privé de certaines jouissances (selon que l’on considère que la situation d’équilibre standard devrait correspondre à moins de travail et de revenus ou à davantage de consommation). À l’inverse, un solde négatif, associé soit à plus de consommation sans travail supplémentaire, soit à une diminution de travail pour la même consommation, serait favorable.

En revanche, la prise en compte d’une période de temps plus longue conduirait à une conclusion opposée. Le comportement maximisant sa satisfaction sur la période initiale sera défavorable sur les périodes ultérieures – et inversement.

Pour un pays : différence importation – exportation

Ce qui est évident lorsque l’analyse prend pour objet des individus ne l’est plus lorsqu’elle se rapporte à des pays entiers. Alors que les protectionnistes encouragent une balance commerciale positive (un excès des exportations), leurs adversaires s’y opposent.

Pour les partisans du libre-échange, des exportations supérieures aux importations signifieraient que les consommateurs étrangers ont tiré profit d’un travail supplémentaire gratuit des locaux ou bien qu’il leur a été donné la jouissance d’une production auparavant destinée à la consommation nationale.

Si la richesse monétaire du pays exportateur exprimée en monnaie est devenue plus grande, ce n’est pas le cas de sa consommation réelle. Sans augmentation de la production intérieure ni des importations étrangères, les richesses disponibles n’ont pu s’accroître et la population aura vu sa consommation stagner dans l’hypothèse la plus optimiste.

Dans le cas où les exportations correspondraient à un travail supplémentaire, l’afflux de monnaie affecté à la consommation nationale sera neutralisé par la hausse des prix.

Dans celui où elles remplaceraient une production tournée vers la consommation nationale, la hausse des prix serait même plus importante que celle de la monnaie en circulation et la consommation réelle serait diminuée par rapport à la situation antérieure.

Toutefois, comme pour un individu, les conséquences seraient inversées à plus long terme : le pays exportateur aurait davantage de devises pour consommer à l’étranger. Il reste que sur une période considérée il est préférable que les importations soient le plus possible supérieures aux exportations.

La manière dont les partisans du libre-échange conçoivent les bienfaits de l’échange pour une nation sont donc les mêmes que pour un individu.

Tel n’est pas le cas des protectionnistes selon qui les règles applicables à un cas ne valent pas dans l’autre. Pour les protectionnistes, le résultat de cette différence devrait être négatif et le plus important possible en ce sens. Des importations supérieures exposeraient au contraire le pays qui les connaîtrait à un chômage accru. Dans le cadre défini par ces adeptes de ce que nous pourrions appeler « la théorie de la balance commerciale », les intérêts des nations sont antagonistes et le seul résultat d’un monde où de telles conceptions seraient partagées par tous les gouvernements serait l’autarcie généralisée.

 

Niveau du point d’égalité

Pour l’individu, plus le niveau du point d’égalité entre les deux grandeurs (revenus et consommation) sera élevé, plus sa situation sera favorable.

Il sera préférable de gagner 130 000 euros et d’en dépenser autant que de gagner 100 000 euros et d’en dépenser autant. Pour les nations, le point d’égalité entre importations et exportations libres doit être le plus élevé possible en application de la théorie des avantages comparatifs.

Aux yeux des défenseurs du libre-échange, participer à la division du travail est vecteur d’enrichissement et les enjeux de la division internationale du travail ne sont pas différents de la manière dont un individu s’insère économiquement à la société.

Le lecteur pointilleux remarquerait cependant certaines différences entre les situations de la nation et de l’individu.

Il noterait tout d’abord que davantage de revenus n’est pas toujours associé à plus de travail mais à une meilleure productivité ou à la capacité à convaincre les consommateurs de l’utilité de ses produits.

Il ferait valoir ensuite que lorsque travailler davantage permet de gagner davantage, l’utilité marginale décroissante de ses revenus couplée à la « désutilité » croissante de son travail, peut conduire à un moment où un autre à limiter son activité et le point d’égalité le plus élevé ne serait pas toujours préférable.

Cette difficulté n’existe pas à l’échelle d’un pays car l’activité correspondant à la division internationale du travail aura plutôt tendance à se substituer à une activité productive à destination interne préalable.

Pour l’individu, il s’agit d’un choix entre travailler et ne rien faire ; pour la nation, entre échanges nationaux et division internationale du travail. Remodeler la définition du « niveau d’égalité » pour l’individu permettrait de rééquilibrer les termes de la comparaison.

Il faudrait raisonner en termes de substitution entre « travail destiné à l’autoconsommation » (donc excluant la division du travail) et travail dans le cadre de la division du travail. Le nombre d’heures de travail conduisant à la satisfaction optimale de l’individu en dehors de toute division du travail serait pris pour base du total travaillé par l’individu, total d’heures travaillées se répartissant entre ce travail pour soi, hors de la division du travail et travail dans le cadre de la division du travail. Plus le niveau du point d’égalité révèle une substitution importante (plus l’insertion dans la division du travail est importante) plus la situation est favorable.

Dans tous les cas, la conclusion est la même : sur la base des décisions libres des individus, l’insertion à un ensemble économique plus vaste est toujours favorable.

Il est plus difficile que dans la première partie de relever chez les protectionnistes une différence d’approche entre individus et pays entiers car ils n’ont pas forcément une vue unique sur la question du rapport entre l’intérêt national et l’ouverture à l’échange.

Prenons l’exemple de ceux qui critiquent le libre-échange dans le cadre des stratégies de développement des pays à faible revenus.

Certains insistent particulièrement sur des politiques favorables aux exportations comme stratégie de développement ; et même si la question de l’importance des échanges avec l’extérieur est négligée dans leur réflexion au profit de celle de la balance commerciale, celle-ci s’inscrit dans un cadre où l’échange extérieur est plutôt source de progrès. D’autres, s’appuyant sur un schéma d’industrialisation et de développement que tous les pays devraient suivre, défendent des politiques de substitution de la production nationale aux importations. Dans ce cadre d’analyse, l’autarcie est désirable par elle-même, la question de la balance commerciale étant secondaire. Dans ce cas, ce qui vaut pour un individu ne vaut pas pour un pays.

Une problématique un peu différente met encore en évidence ces différences des protectionnistes et des défenseurs de l’ouverture des frontières à l’échange. Au lieu d’imaginer une entité quelconque (individu ou pays) s’ouvrant à l’extérieur, la question posée consisterait à donner le nombre et la taille des divisions de l’économie mondiales préférables pour tous, sachant que toutes les unités seraient de même taille. La réponse est que les divisions devraient être le moins nombreuses possible.

L’idéal serait un monde sans barrières et la pire des solutions serait une économie sans division du travail avec autant de barrières que d’individus. On constate encore la simplicité des principes du libre-échange puisqu’ils s’appliquent de la même manière à toutes les échelles.

Rien de tel avec le protectionnisme.

30 janvier, 2023

Le libre échange contre la destructrice idéologie étatiste

 Par Connor O’Keeffe.

Après la crise financière de 2008, des appels ont retenti dans les publications de l’establishment et les bureaux exécutifs de Wall Street pour dire que nous assistions à la mort de la mondialisation. Ces appels se sont amplifiés et multipliés après le Brexit, l’élection de Donald Trump, la pandémie et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Pourtant, les données semblent contester ce récit. Le commerce mondial a atteint un niveau record de 28 500 milliards de dollars l’année dernière et les projections prévoient une croissance en 2023. Le rythme devrait toutefois ralentir. Cette situation s’explique moins par un problème lié à la mondialisation elle-même que par les revers historiques qu’elle a subis.

Avant de poursuivre, il est important de définir certains termes.

La mondialisation se produit lorsque les sociétés du monde entier commencent à interagir et à s’intégrer économiquement et politiquement. Le commerce intercontinental vécu à l’époque de la marine à voile et via la route de la soie sont les premiers exemples de mondialisation. La mondialisation a réellement pris son essor après la Seconde Guerre mondiale et a reçu un nouvel élan avec l’adoption généralisée d’Internet. Il est important de noter que dans le discours courant la mondialisation inclut à la fois les activités économiques volontaires entre les peuples de différentes nations et les activités géopolitiques involontaires des États.

En revanche, Ian Bremmer définit le mondialisme comme une idéologie qui appelle à une libéralisation du commerce et à une intégration mondiale du haut vers le bas, soutenues par une puissance unipolaire. Les étatistes croient que les échanges commerciaux entre les personnes sont littéralement impossibles sans États ; ce n’est que lorsqu’un groupe revendique le monopole légal de la violence, puis construit des infrastructures, assure la sécurité, documente les titres de propriété et sert d’arbitre final des conflits qu’un marché peut exister. Le mondialisme est l’application de cette perspective au commerce international. Les mondialistes pensent qu’une gouvernance mondiale descendante, appliquée et sécurisée par une superpuissance unipolaire, permet la mondialisation.

Mais, comme les étatistes à une échelle plus locale, le point de vue mondialiste est logiquement et historiquement erroné. Le commerce mondial était déjà bien engagé avant la première tentative majeure de gouvernance mondiale, la Société des Nations, en 1919. L’objectif déclaré de la Société était d’assurer la paix et la justice pour toutes les nations du monde par la sécurité collective. Elle s’est effondrée au début de la Seconde Guerre mondiale et a échoué lamentablement. Mais le mondialisme en tant qu’idéologie a trouvé sa place après la guerre. L’Europe a été dévastée. Les États-Unis et l’URSS sont alors les deux seuls pays capables d’exercer un pouvoir à l’échelle mondiale.

Ainsi commença l’ère de mondialisation la plus rapide de l’histoire. Le commerce a explosé alors que les gens se remettaient de la guerre. Le projet mondialiste a également pris son envol avec la création des Nations Unies et de la Banque mondiale. Le mondialisme n’est limité que par les différences idéologiques entre les deux superpuissances. L’URSS voulait soutenir les révolutions tandis que les États-Unis visaient une libéralisation du commerce du haut vers le bas – ce qui a éloigné les récents alliés et plongé le monde dans la guerre froide.

 

Aux États-Unis, les « néolibéraux » et les néoconservateurs ont dominé le courant politique grâce à leur mission commune d’apporter les marchés et la démocratie au monde sous la menace d’une arme et financés par les contribuables américains. Heureusement pour eux, le rythme auquel leurs interventions à l’intérieur et à l’extérieur détruisaient la société américaine était plus lent que celui des Soviétiques. L’abolition des prix et de la propriété privée a finalement conduit à l’effondrement de l’URSS au début des années 1990. Avec la défaite de leur principal adversaire, les États-Unis ont réalisé l’un des principes centraux du mondialisme, l’unipolarité.

Dès le début, l’establishment américain s’est gavé de sa nouvelle influence planétaire. Par le biais de nouvelles organisations internationales comme l’Organisation mondiale du commerce, des accords de « libre-échange » ont été introduits. Certains font des centaines de pages alors que tout ce que le libre-échange exige vraiment, c’est une absence de politique. Les États-Unis ont fait naviguer leur marine sur les océans du monde entier en promettant de sécuriser les voies de navigation à la manière des patrouilleurs des autoroutes mondiales. Grâce à la promesse d’une sécurité militaire américaine et au financement d’organisations de gouvernance internationale, les contribuables américains ont été contraints de subventionner le commerce mondial.

Comme le souligne Murray Rothbard dans Man, Economy, and State with Power and Market, le commerce international n’existe pas dans un marché véritablement libre. Les nations existeraient toujours mais elles seraient des poches de culture plutôt que des unités économiques. Toute restriction étatique sur le commerce entre les personnes en fonction de leur localisation est une violation de leur liberté et un coût pour la société. La plupart des économistes du marché libre le comprennent et plaident en conséquence contre les restrictions étatiques. Mais les subventions au commerce international sont également contraires au marché libre. La position correcte du marché libre est l’absence totale de politique des deux côtés. Pas de restrictions ni de subventions. Laissez les gens choisir librement avec qui ils font des affaires. Il ne devrait pas y avoir de mainmise sur l’une ou l’autre extrémité de l’échelle.

L’intégration économique était loin d’être le seul objectif du régime américain pendant sa période unipolaire. Trop de gens avaient acquis richesse, pouvoir et statut pendant la guerre froide en faisant partie de la classe guerrière américaine. Malgré l’effondrement total de l’URSS, la dernière chose que les États-Unis voulaient faire était de déclarer la victoire et d’abandonner leur position privilégiée. Au lieu de cela, les États-Unis se sont démenés pour trouver un nouvel ennemi afin de justifier le maintien de ces privilèges. Leurs yeux se sont posés sur le Moyen-Orient où ils allaient, à terme, lancer huit guerres inutiles qui ont tué toute notion d’un « ordre international fondé sur des règles ». L’unipolarité américaine a donné raison à l’Albert Jay Nock : les gouvernements ne sont pacifiques que dans la mesure où ils sont faibles.

Ce désir institutionnel de guerre allait semer les graines de la destruction pour le moment unipolaire des États-Unis. Alors que les États-Unis éviscéraient toute notion de défense d’un ordre fondé sur des règles par leur aventurisme au Moyen-Orient, la tension couvait en Europe de l’Est et en Asie orientale. À la grande joie des entreprises d’armement et des élites de la politique étrangère, les gouvernements russe et chinois sont redevenus les ennemis des États-Unis.

L’invasion russe de l’Ukraine en février a été une énorme victoire pour la machine de guerre américaine mais elle a également représenté un énorme pas en arrière pour le mondialisme. Les Russes ont fait sécession de l’ordre mondial que les États-Unis avaient dirigé pendant trois décennies. La réaction de l’Occident, fondée sur des sanctions strictes et un désinvestissement économique forcé, a creusé le fossé dans le système mondial.

Personne ne sait ce que l’avenir nous réserve, mais le rêve mondialiste d’un système singulier de gouvernance mondiale est certainement anéanti dans un avenir proche avec la rupture du bloc russo-chinois. Il y aura de la douleur parce que tant de connexions entre les nations sont contrôlées par les gouvernements ; cependant, un degré significatif de mondialisation est toujours apprécié par les consommateurs du monde entier. Les données contredisent l’idée que la mondialisation est en train de s’inverser. Elle ne fait que ralentir alors que les gouvernements tentent d’entraîner les consommateurs dans leur quête de désinvestissement de l’autre côté.

Malgré les affirmations selon lesquelles la mondialisation est morte, le commerce international est bel et bien vivant. Mais le mouvement vers un monde interconnecté ralentit alors que l’idéologie du globalisme connaît son plus grand revers depuis des décennies. L’amalgame étatiste entre la gouvernance mondiale unipolaire et le commerce international explique d’où viennent ces affirmations et pourquoi elles sont erronées.

30 janvier, 2022

Le libre-échange n’est pas une fantaisie idéologique

Par Michel Kelly-Gagnon

 Un article de l’Institut économique de Montréal

J’ai récemment fait une rencontre qui s’est d’ailleurs terminée de façon passablement abrupte et orageuse, avec deux personnes de monde des affaires. Nous discutions notamment du libre-échange et de son pendant inverse, le protectionnisme.

Cette rencontre m’a permis de réaliser à quel point certains concepts économiques de base demeurent au fond très incompris, et ce même chez des personnes éduquées occupant des positions importantes.

Depuis au moins deux siècles, la science économique démontre que, dans des conditions normales (en temps de paix, par exemple), le libre-échange international produit des avantages nets – alors que le protectionnisme entraîne l’effet contraire.

L’avantage de la liberté économique

Bien que relativement technique, cette démonstration confirme l’intuition que la liberté économique, entre pays comme à l’intérieur de chacun, conduit à la prospérité générale alors que sa suppression appauvrit le plus grand nombre. Le livre de Douglas Irwin, professeur d’économie spécialiste en économie internationale à Dartmouth College fait un tour d’horizon relativement peu technique de l’évolution de la pensée économique  : Against the Tide: An Intellectual History of Free Trade.

Un malentendu fréquent chez ceux qui connaissent mal la science économique réside dans l’intuition que le libre-échange exige des conditions égales. C’est le contraire qui est vrai. Imaginons deux individus ou deux pays qui feraient face à des conditions économiques identiques : dans ce cas, ils n’auraient aucun avantage à commercer puisque chacun pourrait produire n’importe quoi au même coût que l’autre.

La loi des avantages comparés

C’est précisément parce que les conditions ne sont pas égales que deux partenaires ont la possibilité d’échanger avantageusement.

Cette idée constitue l’essentiel de la loi des avantages comparatif, une théorie que l’on doit à l’économiste David Ricardo (1772-1823). Deux pays (ou deux régions, ou deux individus) confrontés à des conditions de production (incluant des conditions de distribution) différentes, et donc à des coûts relativement différents, ont intérêt à échanger.

Chacun se spécialise dans ce qui lui coûte relativement moins cher à produire et importe ce qui lui coûte relativement plus cher. La loi des avantages comparés s’applique même si un pays a une productivité moindre dans la production de tous les biens, car il sera relativement moins improductif dans la production de certains d’entre eux.

Spécialisation et échange

De cette manière, la quantité totale de tous les biens qui sont produits et consommés est maximisée. Les deux mots clés sont spécialisation et échange (commerce).

Tout manuel standard d’économie internationale contient la démonstration formelle de la loi des avantages comparatifs. Par exemple, on consultera le manuel de l’économiste, lauréat Nobel et chroniqueur au New York Times Paul Krugman, International Trade: Theory and Policy (co-auteurs : Maurice Obsfeld et Marc Melitz).

On trouve également des résumés de la démonstration : par exemple, dans le Primer on Free Trade de Pierre Lemieux, de l’Université du Québec en Outaouais, ou dans le bref article d’une autre économiste, Lauren Landsburg.

Une recherche sur le web révélera plusieurs autres résumés de nature universitaire qui vont dans le même sens. Une vidéo du professeur Don Boudreaux de la George Mason University résume le tout en termes simples.

Une loi scientifique

La loi des avantages comparés est une loi scientifique, c’est-à-dire une proposition dérivée logiquement et conforme à l’évidence empirique. Le lauréat Nobel d’économie Paul Samuelson, à qui un mathématicien demandait de lui citer une loi scientifique découverte par la science économique, cita la loi des avantages comparés.

Dans son article Ricardo’s Difficult Idea : Why Intellectuals Don’t Understand Comparative Advantage, reproduit sur le site du Massachusetts Institute of Technology, Paul Krugman explique pourquoi la loi des avantages comparés est difficile à comprendre pour ceux qui ne sont pas rompus à la démarche scientifique.

Dans un article du Journal of Economic Literature, le professeur Krugman suggère que les avantages du libre-échange sont tels qu’un pays a même intérêt à le pratiquer unilatéralement, c’est-à-dire à laisser à ses ressortissants la pleine liberté d’importer ce qu’ils veulent d’où ils veulent, même si les autres pays sont protectionnistes.

Productivité de la main-d’œuvre

Une manière de saisir la loi des avantages comparés est de comprendre que les salaires dans les pays pauvres s’expliquent par une faible productivité de leur main-d’œuvre.

Les faits confirment que les salaires entre les pays varient en fonction de la productivité de la main-d’œuvre : voir l’article de Kathryn Marshall, notamment p. 18 (cet article a été publié dans le Journal of International Economics en 1912). C’est pourquoi les pays ou régions pauvres sont incapables de faire concurrence aux pays riches dans tous les domaines ; ils ne sont concurrentiels que là où ils bénéficient d’avantages comparés.

La grande majorité des économistes ont tendance à appuyer le libre-échange, quelle que soit leur position idéologique – comme l’illustre le cas de Krugman et des autres économistes cités ci-dessus, dont les philosophies politiques diffèrent. Un sondage de 2010 (et ses données sous-jacentes) suggère que près de neuf économistes sur dix s’opposent à un protectionnisme accru. En matière de politique publique, c’est sur le libre-échange que les économistes affichent le plus fort consensus.

Le protectionnisme, idée prémoderne

Le protectionnisme, pour sa part, est une vieille idée qui relève d’une conception prémoderne de l’économie. Aux XVIe et au XVIIe siècle, le protectionnisme portait le nom de mercantilisme. Il été intellectuellement remis en question à partir du XVIIIe siècle par des économistes comme Adam Smith, Jean-Baptiste Say, James Mill, John Stuart Mill, David Ricardo.

Le livre de Douglas Irwin cité plus haut retrace cette histoire. La forme extrême du protectionnisme est l’autarcie, qui suppose la « souveraineté alimentaire », la « souveraineté de l’énergie », etc. (Le livre de Pierre Desrochers et Hiroko Shimizu, The Locavore’s Dilemma: In Praise of the 10,000-Mile Diet, qui traite certaines questions de souveraineté alimentaire, rejoint la pensée des économistes. Pierre Desrochers est professeur de géographie à l’Université de Toronto.)

À la question « Faut-il que les conditions du marché soient égales entre deux pays pour que libre-échange soit avantageux ? », l’analyse économique répond par la négative.

Le libre-échange n’est pas idéologique

Par exemple, les consommateurs d’un pays riche qui échangent avec les producteurs d’un pays pauvre obtiennent à moindre coût les produits nécessitant une main-d’œuvre non spécialisée, alors que les consommateurs du pays pauvre paient moins cher pour les produits à forte intensité en capital (machines, ordinateurs, etc.) et en main-d’œuvre hautement spécialisée.

Il est donc raisonnable de conclure que les avantages du libre-échange ne relèvent pas d’une position purement idéologique. C’est le protectionnisme qui semble idéologique car il relève de croyances sentimentales.

Quand on fait abstraction du nationalisme, par exemple, il est difficile de soutenir que le libre-échange international serait désavantageux alors que le libre-échange domestique (disons entre provinces) est avantageux.

Le fait que salaire horaire moyen soit 10 % plus bas en Nouvelle-Écosse que dans l’ensemble du pays, n’empêche pas le commerce avec cette province d’être avantageux pour les autres provinces.

Les réserves au libre-échange

Comme les arguments économiques pour le libre-échange sont de nature scientifique et non pas idéologique, il n’est pas étonnant qu’ils contiennent des réserves. Les exceptions sont rares et ne justifient le protectionnisme que dans des cas extrêmes et à condition de ne pas tenir compte du bien-être de tous les individus dans le monde.

Les références citées plus haut, notamment les écrits d’Irwin, de même que n’importe quel manuel d’économie internationale expliquent les conditions d’application de la théorie économique du libre-échange.

Quand il représente une philosophie morale, le terme « idéologie » n’est pas nécessairement péjoratif. Si l’on prend le terme en ce sens, on constate que le libre-échange tout comme le protectionnisme reposent ultimement sur une idéologie.

En effet, des critères moraux sont nécessaires pour évaluer la répartition (des revenus et des autres avantages de la vie sociale) qu’implique toute politique économique. À partir des années 1930, les économistes se sont penchés sur cette question et ont développé un nouveau domaine de l’analyse économique, l’« économie du bien-être », qui a donné naissance à une vaste littérature méthodologique.

Économie du bien-être

Ceux qui ont étudié l’économie du bien-être admettent que les évaluations morales ou jugements de valeur sont nécessairement externes à la science économique. Un récent article du Romanian Economic Journal donne un bref aperçu de l’économie du bien-être.

Une manière simple (et imparfaite) de concevoir la distinction entre la science économique et la morale est que le libre-échange maximise la taille du gâteau économique, alors la morale concerne la manière de le partager.

C’est pourquoi plusieurs économistes de la gauche démocratique comme Paul Krugman favorisent le libre-échange, quitte à redistribuer le revenu au moyen de politiques sociales. Par contre, les idéologues qui s’opposent à l’économie de marché elle-même (à l’extrême droite ou à l’extrême gauche) prônent le protectionnisme.

03 avril, 2021

Le commerce entre les provinces, «qu’ossa donne»?

Olivier Rancourt et Krystle Wittevrongel 

Le thème de la relance économique post-COVID-19 est sur toutes les lèvres et il alimente sans cesse les débats. Selon certains, le gouvernement devrait taxer davantage les riches, comme s’il s’agissait d’un plan pour la croissance. Pour d’autres, c’est l’occasion de précipiter une transition écologique, ce qui poserait un risque imminent pour l’économie canadienne. Il existe toutefois une solution plus simple et moins risquée pour en arriver à nos fins: faciliter une fois pour toutes le commerce entre les provinces.

Accord de libre-échange canadien

Depuis des décennies, le Canada multiplie les ententes commerciales, notamment avec les États-Unis, les pays asiatiques ou encore l’Union européenne. Suivant cette tendance, il était logique que l’Accord de libre-échange canadien (ALEC) voie le jour en 2017 afin d’encourager le commerce entre les provinces. Après tout, le Canada lui-même est né en bonne partie de la nécessité de créer un marché interne nous protégeant du protectionnisme américain.

L’ALEC s’avérait nécessaire étant donné les nombreuses entraves au commerce érigées entre les différentes provinces. Statistique Canada estimait qu’en 2017, ces entraves représentaient l’équivalent d’un tarif douanier de 6,9%. Malheureusement, bien peu de provinces ont profité de cette occasion pour améliorer leurs pratiques. Certaines provinces, comme l’Alberta et le Manitoba, ont fait des efforts importants afin d’encourager le commerce interprovincial, mais la majorité des autres n’ont pas suivi le pas. Pire encore, la Colombie-Britannique a même rajouté des embûches au commerce interprovincial.

Qu’est-ce qu’une entrave au commerce? Il peut s’agir tout simplement de normes qui diffèrent d’une province à l’autre concernant, par exemple, les pneus pouvant être utilisés sur des camions de transport. En effet, certains pneus très performants qui réduisent la consommation d’essence ne sont pas permis dans l’ensemble des provinces, ce qui force les camionneurs à changer de pneus en cours de route. Cela peut sembler anodin, mais il n’en demeure pas moins que le prix des marchandises augmente.

Augmenter le PIB

Selon des études économiques poussées, il serait possible d’augmenter le PIB par habitant du Canada de 3,8% simplement en éliminant les barrières au commerce interprovincial. Cela est encore plus vrai pour les provinces maritimes. En effet, selon nos calculs, l’élimination des barrières commerciales contribuerait grandement à combler l’écart économique qui les sépare du reste du pays.

À titre d’exemple, le Nouveau-Brunswick verrait son PIB par habitant augmenter de 6%, Terre-Neuve et Labrador de 13%, et l’Île-du-Prince-Édouard de 16%.

En fait, si les entraves commerciales avaient été abolies en 2000, une province comme le Manitoba aurait rattrapé l’Ontario en 2013 en matière de PIB par habitant. Cela démontre à quel point il s’agit d’un outil puissant pour améliorer le sort de la population.

Parmi les provinces plus peuplées, c’est le Québec qui aurait le plus à gagner d’un partenariat économique mieux harmonisé. En effet, le PIB par habitant de la province serait susceptible d’effectuer un bond de 4,6% simplement en retirant des entraves au commerce. Cela peut sembler pour le moins ironique quand l’on considère que c’est le Québec qui pose le plus d’embûches au commerce interprovincial.

Les politiciens canadiens ont la possibilité de s’asseoir et de négocier une fois pour toutes un véritable accord de libre-échange qui respecte l’esprit de la Confédération canadienne et qui nous permettra de prospérer. Il s’agit d’une façon simple et peu coûteuse de stimuler notre économie, d’améliorer notre productivité et, en fin de compte, d’augmenter notre niveau de vie.

Olivier Rancourt est chercheur associé senior à l’IEDM, Krystle Wittevrongel, analyste en politiques publiques à l’IEDM. Ils sont les auteurs de Indice du leadership provincial en matière de commerce intérieur – Édition 2021 et signent ce texte à titre personnel.

14 mars, 2018

Le protectionnisme de l’État appauvrit les consommateurs

Mieux comprendre comment le protectionnisme favorise des groupes au détriment des intérêts des individus : l’exemple de Donald Trump et des machines à laver.

Par Bill Bonner.
Les taxes douanières pèsent sur les individus et ne rendent pas le commerce plus équitable. Elles ne font qu’avantager de petits groupes d’intérêt.
Cette semaine, le président américain a fait un état des lieux. Il n’a pas mentionné le fait que les États-Unis sont en train de faire faillite. Ou que la hausse des taux d’intérêt menace le système d’argent factice. Ou que les baisses d’impôts, en plus des dépenses pour la défense, les infrastructures et l’aide sociale, provoqueront à coup sûr une catastrophe budgétaire. Ou que ses politiques commerciales protectionnistes feront augmenter les prix à la consommation, grimper plus encore les taux d’intérêt et diminuer la production.

LE PROTECTIONNISME APPAUVRIT LES CONSOMMATEURS

Nous avons donc l’embarras du choix – mais aujourd’hui, examinons de plus près les restrictions commerciales.
« Les actions du président font à nouveau ressortir clairement que l’administration Trump défendra toujours les travailleurs, agriculteurs, éleveurs et entrepreneurs américains », a déclaré le représentant au Commerce Robert Lighthizer la semaine dernière.
« Les guerres commerciales sont menées au quotidien », a ajouté le secrétaire au Commerce Wilbur Ross à Davos.
Lighthizer faisait allusion à une manoeuvre hardie de la part du président américain : imposer des taxes douanières et des frais d’importation sur les machines à laver, réfrigérateurs et panneaux solaires fabriqués à l’étranger.
Si on les laisse faire, les acheteurs et les vendeurs ne sont jamais en guerre. Ils coopèrent plutôt à des accords gagnant-gagnant.
L’un comme l’autre s’attend à sortir gagnant… sans quoi l’accord ne se ferait pas. Et puisque c’est généralement le cas, l’économie en sort gagnante aussi.
Le boulanger fait du meilleur pain que le plombier. Les branchements du plombier ont moins de fuites. En échangeant l’un avec l’autre, ils terminent tous deux plus riches que s’ils n’avaient rien fait.
Restreindre le commerce avec des tarifs et des réglementations, en revanche, produit des gagnants et des perdants… et appauvrit la société.

GAGNANTS ET PERDANTS FACILES À TRIER

En ce qui concerne les dernières barrières commerciales à ce jour, elles ont en tout cas fait au moins un gagnant évident : le fabricant d’électroménager Whirlpool… dont les lobbyistes avaient poussé le président à agir. Et dont le cours de l’action a grimpé de 3% immédiatement après l’annonce de M. Lighthizer.
Il y a aussi les fabricants de panneaux solaires Sunrun et First Solar, et leurs lobbyistes, qui profitent du fardeau supplémentaire imposé à leurs concurrents.
Il était moins clair de distinguer contre qui ou quoi l’administration Trump défendait les agriculteurs, les entreprises etc.
Qui étaient les perdants ? C’est ce que nous espérons éclaircir aujourd’hui.

LE CONSOMMATEUR, GRAND PERDANT DU PROTECTIONNISME

Whirlpool Corporation compte 28 000 salariés aux États-Unis. Quelques milliers d’entre eux fabriquent des machines à laver, des réfrigérateurs et autres appareils électroménagers.
Mais des centaines de millions d’Américains utilisent des machines à laver et des réfrigérateurs. Alors tandis que les actionnaires, les salariés et les gros bonnets de l’entreprise gagnent, les consommateurs perdent.
Les consommateurs achètent leurs appareils électroménagers sur le marché libre, cherchant la meilleure qualité au prix le plus bas. À présent, ils paieront plus, les autorités imposant des droits de douane allant jusqu’à 50%.
Mais attendez… Whirlpool n’est-il pas confronté à une « concurrence déloyale » ?
Une concurrence libre permet de détecter quelle est la meilleure affaire et dirige les ventes et les profits (s’il y en a) vers le producteur le plus efficace.
Celui qui en donne le plus au consommateur pour son argent obtient le plus d’activité. C’est la seule véritable mesure du commerce « équitable ».
Lorsque la concurrence n’est pas libre, elle dirige les ventes et les profits vers les favoris politiques du moment.
Et là, un avertissement : voici qu’arrivent les sottises.
Les étrangers manipulent leurs devises. Il y a une surcapacité dans le secteur des machines à laver. Les entreprises étrangères paient des impôts moins élevés. Les étrangers n’achètent pas nos machines à laver. Les étrangers ne paient pas assez leurs travailleurs. Les étrangers n’ont pas les mêmes mesures de protection environnementale. Les étrangers font travailler les enfants… et n’offrent pas de repas sans gluten à la cantine.
« Concurrence déloyale », avancent les preux chevaliers du commerce équitable.

DES PREUX CHEVALIERS QUI NE « JOUENT PAS LEUR PEAU »

Mais ce ne sont pas les pays qui achètent des machines à laver ; ce sont les consommateurs, les particuliers.
Ils utilisent leur jugement, leurs idées toutes faites et leurs illusions pour choisir celle qui leur offre, à leur avis, le meilleur rapport qualité/prix. Comme le dit Nassim Taleb dans son nouveau livre Jouer sa peau – Asymétries cachées de la vie quotidienne, ils « jouent leur peau ».
C’est leur temps… leur argent… et leurs vêtements qui sont en jeu. Si la soi-disant « manipulation monétaire » – quel que soit cet animal bizarre – compte pour eux, ils sont libres de le prendre en considération.
Les preux chevaliers, eux, ne jouent pas leur peau. Peu leur importe que vous ayez moins de choix, que vous payiez plus, et que vous obteniez une moins bonne affaire.
Ils peuvent aligner toutes les sottises qu’ils veulent… et chanter leurs propres louanges en prétendant représenter « les travailleurs » et « les entreprises » et en affirmant qu’ils sont les seuls à savoir quel accord est « équitable ».

LA RÉALITÉ DU PROTECTIONNISME : ELLE PROFITE À QUELQUES-UNS

Ce qu’ils font réellement est tout différent – mais c’est ce que font toujours les gouvernements : exploiter la majorité au bénéfice de quelques-uns.
Un lecteur australien signale qu’aux antipodes, le prix d’une installation d’énergie solaire est moitié moins cher qu’aux États-Unis.
L’auteur du courrier attribuait cette différence aux réglementations plus lourdes aux États-Unis, qui réduisent largement les bénéfices de l’énergie solaire.
À présent, avec de nouveaux coûts imposés aux panneaux solaires fabriqués à l’étranger, le secteur tout entier – qui était censé être la plus grande source de nouveaux emplois aux États-Unis ces 10 prochaines années – fait grise mine.
Mais les actions du fabricant de panneaux solaires américain SunPower ont grimpé de près de 10% depuis mercredi dernier.
La majorité paie. Quelques-uns profitent.
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24 janvier, 2018

Le cerveau collectif créé par le commerce

Nous vivons dans un monde rempli de merveilles technologiques et culturelles, parce que nous avons mis en réseau nos esprits en tant que cerveau collectif.

On croit souvent que Hayek défend l’égoïsme et l’individualisme. Cela est faux. Ce qu’il défend, c’est que la collaboration humaine est nécessaire pour le développement de la société ; que la grande caractéristique du marché est de nous permettre de travailler les uns pour les autres, non seulement pour nous-mêmes ; et la gouvernance autoritaire de haut en bas n’est pas la source de l’ordre ni des progrès, mais son obstacle.
Je vais plus loin, et j’ajoute qu’il n’y a rien de plus antisocial (ou appauvrissant) que la recherche de l’autosuffisance.
Ces idées de Hayek ne sont ni conservatrices, ni réactionnaires : au contraire, la société fonctionne mieux grâce au partage égalitaire et au service mutuel, plutôt que par le contrôle de l’État, la hiérarchie et la planification.
Le point de vue de Hayek dans son célèbre essai de 1945, L’utilisation de la connaissance dans la société, est que la planification centrale ne peut pas fonctionner, car elle tente de substituer une intelligence omnisciente à un système distribué et fragmenté avec des connaissances localisées mais reliées.

NON, INTERNET N’APPAUVRIT PAS LA SOCIÉTÉ

C’est par essence de l’anti-élitisme, et – oserais-je dire – du populisme, que d’accuser Internet d’appauvrir la société humaine.
Selon les termes de Hayek :
C’est un avantage considérable de connaître les hommes, les conditions locales et les circonstances particulières… mais la méthode par laquelle une telle connaissance peut être mise à disposition de manière aussi étendue que possible est précisément le problème auquel nous devons trouver une solution.
Sa réponse, bien sûr, était le mécanisme des prix. (note du traducteur : j’ajouterais aussi le Droit en complément des prix, comme le dit souvent Hayek)
En revanche, le commerce crée un cerveau de résolution collective des problèmes aussi grand que le réseau commercial lui-même. Il se fonde sur la connaissance dispersée et fragmentée pour créer des choses que personne ne peut même comprendre, des totalités plus complexes que la somme de leurs parties individuelles.

SPÉCIFICITÉ DES ÉCHANGES HUMAINS

Aucun autre animal ne présente cette qualité. Il y a échange et spécialisation au sein des familles, même les familles énormes comme celles des fourmis, ce qui donne une colonie de fourmis, intelligence collective considérable ; mais au sein d’une parenté. Les échanges entre les étrangers est une caractéristique unique des hominidés modernes. Comme Adam Smith le dit :
Aucun homme n’a jamais vu un chien faire délibérément l’échange d’un os avec un autre chien.
L’échange, tel qu’il est pratiqué par des personnes pour environ les 100.000 dernières années (mais peut-être pas par les Néandertaliens) est un surgénérateur, une réaction en chaîne. Plus vous échangez, plus il est payant de se spécialiser, et plus vous vous spécialisez, plus il est payant d’échanger. Il y a une boucle de rétroaction positive.

L’ACCUMULATION LIÉE À L’ÉCHANGE

Comme Hayek l’a dit (note du traducteur : il s’agit d’une citation de La Route de la Servitude),
Si la division du travail a atteint le degré qui rend la civilisation moderne possible, c’est parce qu’on n’a pas eu besoin de la créer consciemment, et parce que l’homme a rencontré par hasard une méthode qui permet de porter la division du travail beaucoup plus loin qu’on n’aurait pu le faire de propos délibéré.
L’invention de l’échange a eu le même impact sur la culture humaine que le sexe a eu sur l’évolution biologique, elle l’a rendue cumulative. Ainsi, le progrès technologique humain ne dépend pas de l’intelligence individuelle, mais de l’échange collectif des idées.
Le Cloud, le crowd-sourced, n’est pas une idée nouvelle du tout. C’est la source de toute invention humaine au long de l’histoire. Voilà pourquoi toutes les technologies auxquelles vous pouvez penser sont des combinaisons d’autres technologies.

LE MIRACLE INTERNET

C’est pourquoi le développement d’Internet est passionnant. Pour la première fois, l’humanité n’a pas seulement quelques grands cerveaux collectifs (appelés réseaux commerciaux), mais un espace très vaste où presque tout le monde peut échanger et où la distance n’est pas un obstacle.
En outre, contrairement au système industriel, Internet nous permet de contribuer en tant que producteurs plutôt que simplement comme consommateurs. L’Internet est à la radio ce qu’une conversation est à une conférence.
Hayek nous a appris à nous méfier de l’idée de mettre les individus à la charge d’autres personnes. Si le gouvernement a été le moyen par lequel certains ont commis des horreurs indescriptibles encore et encore et encore, de Néron et Attila à Hitler et Mao, pourquoi les gens sont-ils si indulgents envers l’État et méfiants envers le marché ?
Nous vivons dans un monde rempli de merveilles technologiques et culturelles, parce que nous avons mis en réseau nos esprits en tant que cerveau collectif. C’est l’échange et la spécialisation qui nous ont permis de le faire. C’est la grande découverte de Hayek.
Traduction pour Nicomaque de Damien Theillier