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01 octobre, 2021

Piketty : vers un socialisme version 3.0

 Piketty ressort les idées d’un « socialisme décentralisé participatif et autogestionnaire ». Un discours qui donne une impression de déjà vu.

Il y a tout juste cent ans Lénine initiait une « Nouvelle Politique Économique », après quelque trois ou quatre années de catastrophe collectiviste suite à la Révolution rouge en Russie. Il s’agissait d’éviter l’écroulement de la nouvelle Union soviétique, en acceptant un compromis : la réintroduction très partielle de la propriété privée et du commerce. Ces mesures, ainsi que le marché noir, mais évidemment aussi une effroyable et impitoyable répression permettra de faire tenir le système durant près de soixante-dix ans.

CELEBRATION NOW, C’MON (????)

Sans doute pour commémorer le centenaire de cette réforme, voilà que la gauche intellectuelle, par le biais de Thomas Piketty, vient proposer à nouveau un énième socialisme. Il ne s’agit cependant plus de réformer le socialisme avec une dose de capitalisme, mais bien de transformer le capitalisme en socialisme. Un socialisme Version 3.0 en somme. Ou plutôt, au vu d’un siècle de succès incontestables (!), une version 12.39…

N’ayons crainte, il sera évidemment totalement différent de l’odieux système soviétique « axé sur l’étatisation des moyens de production et extrêmement centralisé ». Piketty a donc sans doute bien potassé son Hayek et son Mises, et ainsi compris que les systèmes économiques centralisés ne fonctionnent pas. C’est bien. Mais il n’est peut-être pas allé assez loin dans ses lectures.

PIKETTY EN AUTOPILOT

Car l’économiste français ressort évidemment ici les vieilles lunes du « socialisme décentralisé participatif et autogestionnaire », assorti d’un impôt sur le capital à 90 % : autant dire une incitation à réduire « la propriété privée des moyens de production ». Il ne suffit en effet pas de coller l’étiquette décentralisé pour que, comme par magie, cela fonctionne. Le socialisme « autogestionnaire » yougoslave de la grande époque ne sera pas un modèle de succès même s’il n’a pas les tares centralisatrices à la fois au plan politique et économique de son cousin soviétique. Sans doute n’a-t-il pas été assez participatif et démocratique ? Le modèle chaviste au Venezuela est pourtant fait du même bois, et l’on a une idée assez précise de ce qu’il a très rapidement produit. La raison en est simple.

Si le modèle de la coopérative ouvrière autogérée est certainement louable, et de fait pratiqué ici ou là dans les économies de marché, l’imposer à l’ensemble de l’économie conduit à l’échec. Ce type d’organisation présuppose en effet certaines incitations que l’on ne trouve que dans certains métiers avec un nombre limité de travailleurs. L’abolition du moteur du profit et de la propriété sur le capital (par l’impôt massue) et donc d’un véritable système de prix (qui permettent de coordonner des milliards de décisions économiques chaque jour), laisserait le socialisme participatif et autogéré dans le noir en matière de coordination économique, quel que soit son prétendu caractère par en bas, tout comme dans l’URSS centralisée par en haut.

Ce type de participation implique une nécessaire politisation participative des processus de décisions économiques. Les coûts de transaction politique dans le processus de décision collective sont trop élevés (encore plus aujourd’hui qu’il y a cent ans étant donné l’explosion des questions de réglementation, avec plus de services, etc.). Sans prix ni les incitations de la propriété à gérer efficacement, l’allocation des ressources ne pourra se faire correctement dans et entre les millions de projets d’une société. Bref, même avec les adjectifs participatif et décentralisé, on en revient au débat sur la possibilité du socialisme de marché dans les années 1930. En quoi le socialisme démocratique ou participatif au XXIe siècle pourrait-il être différent ?

LE SOCIALISME AU XXIE SIÈCLE AVEC PIKETTY

Sans doute la plupart des gens vivant aujourd’hui dans les pays capitalistes n’accepteraient-ils pas d’ailleurs de renoncer au sentiment de liberté et d’indépendance personnelles si le socialisme démocratique devenait soudainement autoritaire. La colère des masses devant l’abandon de nos niveaux de vie bien avant cette étape serait, il est vrai, compensée par l’argent magique du revenu universel et autres recettes du pays des licornes. Jusqu’à ce que l’on soit à court d’argent des autres, et la chute inévitable, comme au Venezuela.

« Mais ce sera l’autogestion, camarades ! Encore une fois : c’est dé-cen-tra-lisé ».

Mais toute décentralisation implique alors un respect de ceux qui souhaitent réellement s’autogérer et monter une entreprise privée, non ? Et au vu de l’efficacité comparée des deux modèles — « autogéré socialiste » vs. « autogéré privé » — cela risque de faire pas mal de monde.

Évidemment, l’impôt à 90 % est précisément là pour grandement empêcher cette migration des incultes récalcitrant. e. s. vers le vieux modèle impérialiste capitaliste ! Le socialisme ne pourra donc être uniquement économique, mais également politique.

PLUS ÉGAUX QUE D’AUTRES

Au plan purement politique d’ailleurs, il est bien vrai que les referendums sont effectivement importants, et l’élaboration des lois et des règlements doit certainement être moins centralisée (du bas vers le haut) pour offrir davantage de flexibilité et de diversité institutionnelles : la Suisse en est un bon exemple, et elle n’est pas exactement socialiste. Ensuite, si les gens veulent participer à des projets communs, la société civile le permet déjà dans une très large mesure, surtout avec le monde actuel des réseaux sociaux innovants.

Et d’ailleurs pourquoi les souhaits populaires, même s’ils sont débattus de manière participative, devraient-ils être transformés en loi s’ils représentent une atteinte évidente aux libertés ou s’ils sont simplement fabriqués au pays des licornes ? Dans la réalité, le socialisme des « démocraties populaires » a d’ailleurs très rapidement supprimé les souhaits populaires et démocratiques. La question de la tyrannie de la majorité dans la révélation des préférences n’est pas résolue. Comment le respect de l’État de droit pourrait-il être garanti ?

La question traditionnelle du pouvoir potentiel de certains dans le débat participatif (parlant évidemment au « nom du peuple ») n’est pas non plus résolue. Il n’y a pas beaucoup de réponses ici et il est difficile de ne pas oublier la leçon de La ferme des animaux de George Orwell et l’émergence inévitable de la tyrannie d’une minorité : « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres »

La participation sera rapidement écartée au profit d’experts… comme monsieur Piketty sans doute.

Ici encore, les étiquettes ne changent rien au problème. Notons que les expériences socialistes ont pratiquement toujours commencé précisément avec une étiquette démocratique. Sydney Webb par exemple voyait dans l’URSS des années 1930 une expérience démocratique. Staline n’était pas un autocrate comme un simple fonctionnaire du parti… Le même Staline, au début des années 1920, n’avait-il pas critiqué Trotsky pour sa stratégie « coercitive » visant à imposer le socialisme ? Le futur bourreau des l’URSS privilégiait alors un moyen bien plus démocratique : la  persuasion…

LA DETTE SOCIALISTE

Dans sa profonde analyse, et évoquant Haïti, Piketty juge que le capitalisme occidental s’est enrichi sur le dos de populations à travers l’esclavage et la colonisation. Il oublie de mentionner que c’est le cas de nombreux systèmes et nations au cours de l’histoire, et en dehors de l’Occident. Précisément, seules les sociétés capitalistes ont aboli peu à peu ces formes de domination et permis une croissance sans précédent qui tire les masses pauvres de la misère. On devrait plutôt les remercier et effectivement critiquer les États occidentaux pour leur soutien à des régimes corrompus et dictatoriaux, de droite comme de gauche, comme celui de Haïti, notamment dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Mais il est vrai que l’on pourrait étendre l’analyse pikettyenne de manière très fructueuse : faire que les pays socialistes, qui ont présidé à l’appauvrissement de millions de gens, également par esclavage et colonisation, paient un impôt pour rétablir cette fabuleuse injustice. Mais l’obligation devrait également concerner les intellectuels qui soutiennent toujours en 2021 un tel système qui sème la misère. Sauf que, en bon socialiste, l’économiste français nous dirait là aussi que « personne n’est responsable individuellement de ce qui a été fait avant… ». Dommage. Car cela aurait coûté très cher aux intellectuels de la catégorie de monsieur Piketty.

On connait les écrits de ce dernier sur le capital dont on consultera avec profit la critique dans Anti-Piketty (publié par l’IREF en 2015). La lecture de l’ouvrage de Christian Nimietz Socialism : the failed idea that never dies qui rappelle en détail le fonctionnement de chaque « nouvelle » expérience se voulant plus « démocratique » sera également profitable.

Une section de cet article reprend une analyse disponible sur Geopolitical Intelligence Services

02 avril, 2021

L’homme (et la femme), moteur du développement – Economie du développement

 Emmanuel Martin rappelle que la clef du développement économique ne réside pas dans les ressources naturelles mais dans la figure de l’entrepreneur.

C’est notre capacité à être créatif, à identifier les besoins de nos semblables et à les satisfaire qui favorise le développement économique. C’est pourquoi l’environnement institutionnel doit absolument garantir la sauvegarde de ces saines incitations.

28 mars, 2021

Les analogies pour comprendre le développement – Économie du développement (5)

 La cinquième session du cours d’Emmanuel martin sur les moteurs du développement économique, qui est une « digression » sur le potentiel et les limites des analogies pour mieux cerner le processus de développement économique.

 

20 mars, 2021

Conséquences de la division du travail et de l’échange – Économie du développement

 Emmanuel Martin développe la notion de taille du marché pour expliquer la croissance d’une économie au fur et à mesure que la division du travail s’intensifie.

Emmanuel Martin insiste de nouveau sur le rôle de la division du travail et de la spécialisation pour accroître notre productivité et corrélativement la production globale de richesses. Il développe la notion de taille du marché pour expliquer la croissance d’une économie au fur et à mesure que la division du travail s’intensifie.

01 mars, 2021

Qu’est-ce que le développement ? Économie du développement (2)

Dans cette deuxième séance du cours d’introduction à l’économie du développement, Emmanuel Martin rappelle que le développement est un processus qui nous permet d’atteindre certains résultats, en termes de niveau de vie, de recul de la maladie etc.

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14 octobre, 2020

La théorie monétaire moderne : avenir de la monnaie ?


Emmanuel Martin


En 2019, une tendance hétérodoxe dans la pensée économique a gagné en popularité : la théorie monétaire moderne (MMT pour Modern Monetary Theory). Elle postule que la politique monétaire n’est pas un outil macroéconomique viable et que les États devraient se concentrer sur la politique budgétaire et financer les dépenses publiques – notamment les programmes publics d’emploi – en émettant de la monnaie. Au vu de la crise actuelle et des « équations budgétaires » toujours plus compliquées, la MMT pourrait exercer un attrait croissant, ce qui n’est en réalité pas sans problème.
Explosion budgétaire
Le premier manuel de macroéconomie du MMT, écrit par William Mitchell, Martin Watts et Randall Wray et publié par Macmillan en 2019, était épuisé deux mois seulement après sa parution. La théorie semble donc avoir un fan club croissant dans le milieu universitaire.
Ray Dalio, célèbre économiste et fondateur du fonds spéculatif Bridgewater Associates, est partisan du MMT. Certains politiciens de gauche aux États-Unis ont utilisé la MMT pour défendre leurs propositions de politique budgétaire expansionniste. La représentante Alexandria Ocasio-Cortez, par exemple, y voit un moyen de financer son Green New Deal. L’ex-candidat à la présidence, le sénateur Bernie Sanders, a été conseillé auparavant par l’économiste star de la MMT, Stephanie Kelton. Il s’appuyait notamment sur ses idées pour suggérer des moyens de nationaliser la santé et l’éducation.
Selon la MMT, les taux d’intérêt bas (qui permettent aux États d’emprunter plus facilement) et la faible inflation semblent maintenant être persistants : les États devraient donc utiliser la politique budgétaire afin de stabiliser et stimuler les économies. Les nations devraient ainsi se libérer du « culte de l’austérité » et, en Europe, des « entraves » du pacte de stabilité et de croissance, qui plafonne le déficit budgétaire à 3 % du produit intérieur brut (PIB) et la dette publique à 60 % du PIB.
Planche à billets
Contrairement à un ménage, un État ne peut, selon la MMT, faire défaut dans sa propre monnaie. Les États pourraient ainsi émettre de l’argent en utilisant la « planche à billets » de la banque centrale pour financer les dépenses de déficit et même rembourser leur dette publique. S’appuyant sur une vision chartiste de la monnaie, la MMT envisage cette dernière comme une reconnaissance de dette que l’État fait circuler par le biais des dépenses publiques et dont la valeur découle du fait qu’elle est la devise avec laquelle les citoyens doivent payer leurs impôts.
L’État doit donc « créer » de la monnaie et dépenser jusqu’à ce que l’économie atteigne le plein emploi : la politique budgétaire est financée par la création de monnaie. En théorie, l’inflation ne devrait pas reprendre avant le plein emploi. Lorsque cela se produit, une augmentation des impôts « stabiliserait » alors les tendances inflationnistes en ralentissant l’augmentation de la demande. Dans ce système, les impôts ne sont donc pas censés financer les biens collectifs (c’est le rôle de « l’impression » de monnaie), mais sont un moyen de mitiger l’inflation et, également, comme on peut s’y attendre, les inégalités. Warren Mosler, défenseur de la MMT, suggère un taux d’intérêt de 0 %.
Le MMT fait en outre de l’État un « employeur en dernier ressort » afin d’atteindre le plein emploi, par le biais de programmes de « garantie de l’emploi ». L’idée est de maintenir les travailleurs dans des activités productives plutôt que de les faire attendre leurs allocations de chômage pendant que leur capital humain s’érode. Selon la théorie, cela aurait également un impact positif sur la demande globale, ce qui rendrait alors les anticipations des entrepreneurs plus optimistes et les encouragerait à embaucher. Différents secteurs pourraient bénéficier de tels programmes – ce qui, au vu de l’ampleur de l’intervention, n’est pas sans rappeler la planification centralisée.
Histoires d’inflation
Les critiques sérieuses abondent. Le Chili sous le président Salvador Allende (1970 – 1973) ou le Venezuela sous le président Nicolas Maduro (2013 – présent) ont adopté des politiques monétaires très similaires à la MMT, ce qui a entraîné une hyperinflation. De nombreux autres cas viennent à l’esprit, de l’Argentine au Brésil. La MMT répond à ces affirmations en soulignant qu’il n’y a pas eu d’inflation au cours de la dernière décennie dans les pays occidentaux développés, malgré des politiques monétaires extraordinaires. Mais en réalité, les raisons de cet état de fait sont doubles.
Premièrement, du point de vue du marché, les progrès technologiques ont permis aux entrepreneurs de réduire leurs coûts. La concurrence – notamment due à la mondialisation – les a contraints à traduire ces coûts réduits en prix plus bas pour les consommateurs, ce qui a permis de faire baisser l’inflation. Mais une montée du protectionnisme pourrait contrecarrer ces tendances. Et étant donné l’impact potentiel des propositions relatives au MMT sur la productivité et les prix, et l’animosité des partisans de la MMT à l’égard du libre-échange, il est difficile de voir comment il ne pourrait pas conduire progressivement à des mesures protectionnistes.
Deuxièmement, d’un point de vue monétaire, la faible inflation actuelle est le résultat de politiques monétaires contradictoires. Les banques centrales semblent s’être engagées dans une politique expansionniste, en utilisant l’assouplissement quantitatif. Certaines ont plus que quintuplé la taille de leur bilan. Mais en même temps, elles voulaient éviter une inflation galopante : la Réserve fédérale américaine, par exemple, a imposé des intérêts sur les réserves. Ensuite, les taux bas ont comprimé les marges des banques, les incitant à se détourner du prêt (et donc de la création monétaire), et à se tourner vers des activités non bancaires.
Plus important sans doute, la réglementation bancaire est devenue très restrictive, comme l’a souligné l’économiste Steve Hanke. Les mécanismes de transmission de la politique monétaire ont été brisés, et l’inflation n’a pas eu lieu en dépit des QE. Si les politiques de MMT devaient contourner ces canaux traditionnels (aujourd’hui rompus), l’inflation reviendrait certainement. La politique budgétaire ne serait alors plus d’aucune utilité.
Le problème de la connaissance
Au-delà de la menace inflationniste, l’étendue du contrôle étatique sur l’économie suggérée par les « MMTers » soulèverait deux problèmes économiques classiques. Le premier est l’effet d’éviction, dans lequel l’investissement privé est sous-financé parce que les ressources sont détournées vers l’investissement public. Le second est le « problème de la connaissance », dans lequel des ressources rares sont mal allouées par des bureaucrates qui ne décident en réalité pas avec leur propre argent et n’ont donc pas les incitations correctes à prendre des décisions avisées. La productivité en souffrirait.
De plus, dans un monde où les taux d’intérêt officiels sont de 0% et où l’argent est gratuit, qui aurait besoin des banques ? Le rôle traditionnel des banquiers ne disparaîtrait-il pas ? On pourrait dire que le rôle des banquiers a déjà été affaibli – précisément à cause des politiques qui se dirigent implicitement vers les prescriptions de la MMT. Dans une économie saine, les banquiers jouent un rôle entrepreneurial fondamental dans l’allocation des capitaux rares. L’épargne a également un rôle essentiel à jouer, non seulement pour financer les investissements, mais aussi pour permettre aux gens de planifier leur avenir. Mais des taux d’intérêt ramenés artificiellement et durablement à 0% auraient certainement un impact négatif à cet égard.
L’État finançant sa propre dette en imprimant de la monnaie risque de perdre sa crédibilité sur les marchés financiers, voire de faire défaut. Il existe de nombreux exemples de ce type de situation au cours de l’histoire. Il est évident que le dollar américain n’est pas en danger immédiat. Mais la montée d’autres puissances pourrait changer peu à peu la donne. En outre, la MMT oublie que chaque pays est lié par le marché mondial et par des facteurs tels que les prix à l’importation et à l’exportation.
La démocratie à la dérive
Le MMT pourrait conduire à des résultats problématiques au-delà des questions économiques habituelles. Si l’État soutient des secteurs particuliers, le lobbying va s’intensifier, se développant de manière à exploiter les subsides étatiques. La théorie des choix publics met en garde contre les dommages causés par le lobbying en tant qu’activité directement improductive, mais avec la MMT, les effets négatifs seraient incontrôlables. Plusieurs pays d’Amérique latine ont récemment démontré comment le « soutien de l’État » à certains secteurs conduit à la collusion et à la corruption. Une collectivisation rampante de l’économie aurait également des conséquences négatives pour la démocratie.
La redevabilité démocratique serait également considérablement affaiblie car les impôts ne seraient plus prélevés pour payer les biens publics mais pour réguler les inégalités et l’inflation (bien que l’augmentation des impôts dans un contexte d’inflation soit politiquement complexe). Si la plupart des impôts directs – tels que l’impôt sur le revenu – sont supprimés, le « contrat démocratique » est rompu. Et l’inflation créée par les politiques de planche à billets constituerait une autre forme d’imposition cachée. Couplé à une dette croissante, un tel système institutionnaliserait l’illusion fiscale.
Enfin, si un nombre toujours plus important de citoyens dépendent de l’État pour des emplois garantis (ou si tous dépendent de l’État pour leur revenu de base universel), il est difficile d’imaginer une société de citoyens indépendants du pouvoir. La démocratie et la redevabilité ne seraient plus que de vains mots. Plus encore qu’ils ne le sont aujourd’hui, les gens deviendraient les « clients électoraux » des politiciens ; des « sujets de l’État ». La possibilité d’une démocratie dans des régimes (même partiellement) collectivistes s’est toujours avérée être un vœu pieux, parfaitement utopique. Les preuves historiques de la manière dont de tels systèmes se terminent ne manquent pas.
Des ennemis et des amis potentiels
Les keynésiens seraient d’accord pour dire que certaines mesures de la MMT pourraient être justifiées, mais seulement dans des circonstances extrêmes, pour éviter une dépression. Ils ne pensent pas que ses préceptes devraient être utilisés tout le temps. En fait, de nombreuses critiques de la MMT proviennent du camp keynésien. Paul Krugman et l’ancien secrétaire au Trésor américain Lawrence Summers, par exemple, avertissent que la MMT entraînerait une forte inflation. L’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, Kenneth Rogoff, a qualifié la MMT de « non-sens ». Christine Lagarde, alors à la tête du FMI, a rappelé les propos de Milton Friedman selon lesquels « il n’existe pas de déjeuner gratuit ». L’ancienne présidente de la Fed, Janet Yellen, a averti que la MMT était une « théorie erronée » et qu’elle conduirait à l’hyperinflation. L’actuel président de la Fed, Jerome Powell, a déclaré que « l’idée que les déficits n’ont pas d’importance pour les pays qui peuvent emprunter dans leur propre monnaie… est tout simplement erronée ».
Il semble donc que la MMT soit mauvaise pour l’économie et pour la démocratie. Pourtant, de plus en plus d’économistes et de dirigeants politiques parlent de recourir à une politique budgétaire expansionniste étant donné la faiblesse actuelle de l’inflation et des coûts d’emprunt pour les gouvernements. Il semble que le débat public penche implicitement de plus en plus vers les propositions de la MMT, et le phénomène va s’amplifiant depuis la crise du covid19. La critique de la MMT à l’égard du « culte de l’austérité » se vend bien et pourrait servir de nombreux intérêts. Ensuite, de nombreux pays de l’UE n’ont pas respecté les critères de convergence de l’euro : pourquoi leur demander de commencer maintenant alors qu’un soutien inattendu leur est apporté par les théoriciens de la MMT ?
A l’automne 2019, le président français Emmanuel Macron, par exemple, a évoqué la limite de 3 % du PIB pour les déficits comme relevant d’un « débat qui appartient à un autre siècle ». L’ancien économiste du FMI Olivier Blanchard a déclaré que lorsque la politique monétaire est inefficace, la politique budgétaire reste le seul levier pour augmenter la demande, et donc la production et l’emploi. Même s’il a ajouté ne pas préconiser des niveaux excessifs de dette publique, il estimait la croissance future suffisante pour payer les intérêts de la dette. Beaucoup d’autres sont du même avis.
La nouvelle politique monétaire mainstream ?
Il semble que le consensus né dans les années 1980 s’estompe lentement. Il était fondé sur l’indépendance de la banque centrale et sur la mise en œuvre par l’État de réformes « du côté de l’offre ». En cas de récession, les banques centrales intervenaient avec des taux plus bas et les États pouvaient faire des déficits pour stimuler la reprise. Il semblait que les cycles économiques « brutaux » étaient enfin apprivoisés : c’était la Grande Modération.
La crise de 2008 a mis un terme à tout cela. Le consensus a été discrédité et ses deux piliers ont été progressivement affaiblis au cours de la dernière décennie, nous mettant sur une voie qui pourrait mener à la victoire de la MMT. La crise du Covid19 a amplifié le phénomène. L’indépendance de la banque centrale est en danger. Avec des taux directeurs proches de zéro et des stratégies d’assouplissement quantitatif incapables de provoquer une reprise, la politique monétaire semble en effet à court de munitions. En outre, ces politiques de taux d’intérêt ultra bas ont créé des bulles d’actifs, qui ont à leur tour entraîné une augmentation des inégalités. Dans certains pays, cet état de fait a été effectivement aggravé par des mesures d’austérité mal pensées (non que les « consolidations budgétaires » soient toujours mauvaises, bien au contraire, comme l’ont montré avec force le regretté Alberto Alesina et ses collègues).
Parallèlement, en 2008, de nombreux économistes « classiques » prédisaient que des politiques monétaires extraordinaires entraîneraient une forte inflation. Mais ces prédictions ne se sont pas avérées, car ces économistes se sont concentrés sur les mauvaises mesures de la monnaie et ont surestimé les mécanismes de transmission monétaire en négligeant des facteurs tels que la réglementation. Le résultat malheureux sur le marché des idées de ces prédictions a été d’affaiblir les affirmations selon lesquelles des politiques telles celles de la MMT entraînerait une forte inflation.
Une bonne crise
Nous vivons une période cruciale : un consensus, certes pas idéal, mais qui « tenait à peu près la route », a été affaibli, et les politiciens populistes de droite, de gauche et du centre font pression pour des mesures budgétaires plus expansionnistes. Si une crise devait éclater, il est fort probable qu’ils en profiteraient pour mettre en œuvre certaines prescriptions de la MMT. Le Covid19 pourrait être cette crise.
Dans les années 1930, Keynes est devenu célèbre en suggérant des politiques proactives en période de détresse économique – précisément au moment où les gens exigeaient des « actions » de la part de leurs dirigeants. Même si les véritables raisons de la gravité de la Grande Dépression n’ont pas été correctement analysées par Keynes, il est difficile de ne pas voir un parallèle avec la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Comme dans les années 1930, cette « nouvelle » analyse (de la MMT) est également erronée. La MMT ne peut pas expliquer l’échec du consensus qui a duré des décennies, principalement pour trois raisons.
Premièrement, le système du « consensus » a oublié la responsabilité (ou « régulation endogène ») dans le secteur bancaire en se concentrant sur les aspects macro/quantitatifs plutôt que sur les incitations micro/qualitatives/institutionnelles. La crise de 2008 était une crise causée par l’irresponsabilité (en partie due aux politiques publiques) – qui n’a malheureusement pas été résolue par un surcroit de réglementation c’est à dire de « régulation exogène » plus importante. Le capitalisme ne fonctionne pas quand les preneurs de décisions ne jouent pas leur peau.
Deuxièmement, le « consensus » n’a pas réussi à faire progresser la responsabilité et la reddition des comptes en politique. Troisièmement, comme l’a rappelé Steve Hanke, le nouveau consensus sur la politique monétaire des années 1980 s’est concentré sur les objectifs de taux d’intérêt plutôt que sur les agrégats monétaires. En fait, ce serait bien davantage la croissance de la masse monétaire qui importe pour la croissance économique – et ces deux phénomènes doivent être synchronisés de manière subtile. Aujourd’hui, il faut plus, et non moins, de responsabilité budgétaire et monétaire et plus, et non moins, de responsabilité démocratique. La MMT nous mènerait dans la direction diamétralement opposée. Malheureusement, beaucoup sont impatients de s’engager dans cette voie et les conséquences économiques du Covid19 leur donnent une opportunité inespérée : « on ne gâche pas une bonne crise » … La fenêtre d’Overton est en train de glisser vers la MMT et le collectivisme. Il est du devoir des esprits libres de dénoncer les erreurs et les dangers de ce glissement idéologique.
Emmanuel Martin est docteur en sciences économiques et enseigne à Aix-Marseille Université ainsi qu’à l’ICES. Cet article est basé sur un texte en anglais publié par le Geopolitical Intelligence Services.

14 juillet, 2020

Pauvreté et liberté : faire le développement autrement

« Pauvreté et liberté », ouvrage collectif dirigé par Matt Warner, s’adresse à toutes celles et tous ceux qui s’intéressent au développement, que cela soit au plan théorique ou pratique. 
Pour quelles raisons, après six décennies d’aide au développement, un grand nombre de pays pauvres ne se sont-ils pas développés ? N’est-il pas temps de « faire le développement autrement » ? Mais, après toutes les « modes du développement » qui se sont révélées être des déceptions, comment faire ? Dans son dernier ouvrage Pauvreté et liberté, Matt Warner, président de l’Atlas Network, s’attaque à ces questions difficiles. 
Tout chercheur sérieux qui s’est penché sur ces thèmes sait que l’obstacle majeur aux politiques visant le développement est la complexité : culturelle, sociale, institutionnelle, et pas simplement économique. Le développement ne se décrète pas d’un claquement de doigt d’un expert éclairé.
Il ne suffit pas d’injecter un « montant optimal d’investissement » dans le pays pour que l’économie démarre. Il ne suffit pas non plus de changer « par le haut » les institutions formelles du pays afin que les incitations des acteurs fassent décoller l’économie. Il ne suffit pas de subventionner des projets que les populations locales sont censées « s’approprier »…

LE DILEMME DE L’EXTÉRIEUR

En fait toute tentative d’aider se heurte à ce que Matt Warner nomme « le dilemme de l’extérieur » : en voulant aider, un extérieur va forcément changer la donne dans le sens d’une dépendance des récipiendaires, ce qui va casser la dynamique réellement endogène de développement.
En outre les extérieurs, de par leur position, ne disposent pas de la connaissance nécessaire et pertinente pour initier véritablement  le changement. Ce sont les populations locales qui possèdent ces connaissances. Un pays « sous-développé » regorge en effet de talents, de « connaissances productives » qui malheureusement sont étouffées. Comment faire pour les libérer ? 
La meilleure solution commue à ce jour est la liberté économique. C’est dans ce cadre que les connaissances productives des populations pourront être utilisées de manière efficace par elles-mêmes et ainsi tirer le développement du pays.
Mais, évidemment, notre obstacle, notre dilemme, est toujours là : on ne peut imposer cette liberté économique de l’extérieur. Comment aider dans ces cas-là ?
La meilleure stratégie est de faire confiance aux acteurs du système pour initier le changement vers la liberté économique. Ce sont ici les think tank locaux, dotés des connaissances locales nécessaires, qui sont les mieux à mêmes de pousser de manière incrémentale vers la libération du potentiel des connaissances productives des populations.

LA DIMENSION INTERNATIONALE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE

Leur action d’éducation, d’information, de lobbying intellectuel et politique est essentielle pour le changement institutionnel qui passe par la liberté économique. Mais est-il aussi facile de se reposer sur des think tanks pour pousser le développement d’un pays ?
C’est là que la dimension internationale de la société civile, et notamment l’action de l’Atlas Network, prend tout son sens : parce qu’ils sont intégrés à un réseau international de « pairs », les think tanks peuvent apprendre les uns des autres, comparer leurs stratégies respectives et se mesurer aux autres.
Cette émulation et ce partage des connaissances leur permettent de mieux définir et cibler leurs objectifs et leur impact, et ainsi gagner en efficacité. 
L’ouvrage propose ainsi une immersion dans quelques projets de think tanks qui ont réussi à faire avancer les choses, de l’Argentine au Liban, en passant par le Sri Lanka et le Burundi, et bien d’autres encore.
Au-delà de l’aspect « théorique », qui permet d’analyser parfaitement les enjeux des politiques de développement aujourd’hui, l’ouvrage propose une approche résolument pratique qui servira les think tanks tout autour de la planète à se dépasser, en apprenant des exemples du livre, que cela soit en matière de stratégies et de bonnes pratiques, ou d’erreurs commises et de défis. 
Pauvreté et liberté s’adresse donc à toutes celles et tous ceux qui s’intéressent au développement, que cela soit au plan théorique ou pratique. 
Pauvreté et liberté, ouvrage édité par Matt Warner, Atlas Network, 2020, traduction Emmanuel Martin.
Découvrez Pauvreté et liberté en le téléchargeant gratuitement

09 novembre, 2016

Un cours destiné à tous nos politiciens

La notion de « développement économique », bien qu’au cœur des débats d’actualité, reste une notion aussi peu définie qu’elle n’est mobilisée. Emmanuel Martin, Docteur en science économique, en offre une définition dans cette vidéo qui met l’accent sur le fait qu’il s’agit d’un processus qui permet d’atteindre certains résultats mesurables. Rappelant les travaux d’Angus Maddison, il montre l’incroyable augmentation du revenu par tête aux États-Unis depuis deux siècles par exemple (x 23) : du jamais vu dans l’histoire de l’humanité.

12 novembre, 2012

La grève


Revue de livre par Emmanuel Martin


Excédés par la pression réglementaire et fiscale qui s’accumule sur leurs épaules depuis tant d’années, et qui s’est nettement intensifiée avec les choix du nouveau gouvernement, le mouvement des entrepreneurs en colère en France a comme un goût de déjà-vu. C’esten effet un peu leur histoire que l’on retrouve dans le roman Atlas Shrugged (« La grève »  en français*) de la philosophe russo-américaine Ayn Rand. Ce livre est devenu un classique pour des millions de lecteurs anglophones.

La corruption du philosophe

Atlas shrugged est une fiction politico-philosophique. Il décrit l’écroulement d’une société par la corruption du politique mais surtout de la… philosophie. On y voit des philosophes verbeux bavasser et distiller des théories incohérentes où les notions de vérité et de réalité n’ont plus leur place. A bien des égards, l’influence philosophique de Rand, qui se fait la critique de ces mouvements philosophiques que l’on nommerait aujourd’hui « post-modernes », vient d’Aristote et du réalisme : l’idée que, dans les sciences humaines et la politique, l’on ne peut pas ignorer certaines lois de réalité, que l’on ne peut pas ignorer qu’une cause produira un effet, que détruire certaines institutions permettant de donner les incitations aux hommes de se conduire en êtres responsables empêchera in fine la société de fonctionner.

Société altruiste ?

Dans Atlas shrugged, le collectivisme qui entend régenter la société et imposer un ordre moral « altruiste» supérieur a pour effet de miner le principe de responsabilité individuelle qui est en réalité le plus sûr guide pour orienter l’activité économique et sociale. La triste ironie est que le collectivisme et ses partisans mettent leurs échecs patents sur le dos du système même qu’ils empêchent de faire fonctionner, et le régentent d’autant pour en corriger les soi-disants  « défauts ». Au prétexte de l’égalitarisme les prix sont contrôlés, et ne véhiculent plus les signaux sur la réalité des raretés, entraînant ici des surproductions, là des pénuries. Les décisions d’investissements sont orientées par la « sagesse» politique et débouchent en fait sur le copinage, la mauvaise gestion et les gaspillages. Peu à peu les entrepreneurs, boucs émissaires par excellence, fuient le pays. Ce sont eux les « Atlas » qui font bouger le monde, qui créent la valeur en innovant dans des techniques et services. Lorsqu’ils fuient, le monde s’écroule.

Rand trouve sans nul doute son inspiration dans son expérience personnelle puisqu’elle avait fui l’URSS dans les années 20. Le côté quelque peu caricatural de ses personnages au début du récit s’efface peu à peu au fil de l’histoire pour laisser apparaître des âmes complexes. Tel Balzac elle capture l’essence d’une comédie humaine moderne, ou « post-moderne » : on y voit des pseudo-intellectuels à la recherche de statut, des politiciens en quête de pouvoir usant d'arguments soi-disant altruistes, des entrepreneurs véreux qui cherchent à se protéger de leurs concurrents grâce à leurs amis politiciens, et, au milieu de ce monde de corrompus, des entrepreneurs intègres qui ont parfois du mal à comprendre ce qui se passe. C'est finalement l'histoire de ces derniers que l'on suit, tels des héros se battant contre un ennemi qu'ils mettent du temps à définir. Les peintures psychologiques dans le récit rendent explicites des intuitions que nous éprouvons tous un jour ou l’autre.

Égoïsme bien compris

Chez Rand, la défense de l’égoïsme contre l’altruisme imposé ne doit pas choquer : elle est en réalité fondamentalement morale. Cette conception de l’égoïsme, bien plus riche qu’il n’y paraît au premier abord, est étonnamment moderne puisqu’on la retrouve chez certains psychologues actuels qui voient les causes de nombreuses pathologies dans la négation de l'individualité autonome. Cette conception se recoupe largement avec la responsabilité personnelle et l’esprit de service. Il y a donc aussi une dimension qui rapproche ici Rand d’Adam Smith : c’est en se concentrant sur soi-même, non par nombrilisme mais par construction de son individualité, tout en comprenant les besoins des autres, qu’on rend bien souvent le mieux service à ces derniers.

Une ressemblance étonnante

Le parallèle entre la société collectivisée en déclin dépeinte par Rand et la situation actuelle n’est pas si osé qu’on pourrait le croire.

A bien des égards en effet la crise depuis 2008 trouve ses sources dans la politisation de relations économiques, dans le détournement de la responsabilité individuelle, aux Etats-Unis comme en Europe. On pense ici bien sûr, lors de la bulle qui a mené à la crise de 2008, à Fannie Mae et Freddie Mac, ces institutions de refinancement hypothécaire qui avaient des objectifs politisés, au delà de toute rationalité économique. On pense aussi au Community Reinvestment Act qui pouvait forcer des institutions de crédit à prêter aux moins favorisés, sous peine d’être poursuivis pour discrimination. Au nom de l’altruisme forcé on a faussé les règles du jeu économique et créé le chaos. De même en corrompant le concept même de monnaie, on a manipulé les taux d’intérêt pour doper l’économie, faisant fi des lois de la réalité qui veut que cela soit l’épargne qui finance la croissance et pas le crédit ex nihilo. Avec des messages répétés de dirigeants de la politique monétaire expliquant que si les gains sont privatisés lorsque tout va bien, les pertes seront mutualisées en cas d’éclatement de bulle (ce qui s’est par la suite effectivement passé), on a gommé la responsabilité professionnelle, essentielle à la finance, et facilité la prise de risque déraisonnable et irresponsable.

Et c'est avec une dose supplémentaire de collectivisme que l'on a répondu à ces erreurs collectivistes. D’où la crise des dettes souveraines, à laquelle on veut répondre à nouveau par des solutions collectivistes. Les eurobonds sont par exemple une institutionnalisation de l’irresponsabilité qui a mené le système au bord du précipice. Qu’est-ce que la crise grecque ? Des politiciens corrompus et une bureaucratie inefficace de privilégiés, baignant dans leur irresponsabilité dans la gestion des deniers publics et cherchant à faire payer les autres pour les conséquences financières de leurs erreurs et leurs privilèges. Et ce, au nom de la « solidarité » !

En France aujourd’hui le gouvernement tue d’un côté le financement privé de l’investissement par une fiscalisation absurde inspirée de la lutte des classes et « offre » (avec l’argent des impôts…) d’un autre côté une structure publique de financement de l’investissement dont les modalités de fonctionnement vont ouvrir à une politisation évidente des choix d’investissement, avec tout ce qui s’ensuivra en matière de décisions irresponsables payées « avec l’argent des autres ». La France a déjà une histoire fournie en matière de « capitalisme de connivence », du Crédit Lyonnais à la Françafrique…

Ainsi, alors que dans de nombreux pays dans le monde on s’enfonce dans le refus des lois de la réalité, dans la promotion accrue de l’irresponsabilité et dans la chasse aux entrepreneurs, lire Atlas shrugged est sans doute salutaire. Les entrepreneurs en colère en France, qui sont attendus à Londres « avec un tapis rouge », se reconnaitront volontiers dans cet ouvrage. Partout en Europe désormais on célèbre le 18 octobre la journée « J'aime ma boîte » : à quand une journée pour les gouvernements, qui pourrait s'intituler « J'aime mes entrepreneurs » ?

*Ayn Rand La grève, Les belles lettres 2011.