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28 juin, 2023

Une étude accuse la réglementation de causer la baisse de l’innovation

 Par William Rampe.

Les économistes établissent depuis longtemps un lien entre des niveaux élevés de réglementation et une diminution de l’innovation. Une étude sur les entreprises françaises, qui sera bientôt publiée, apporte des preuves supplémentaires à l’appui de ce qui est aujourd’hui une sagesse conventionnelle.

L’étude, un document de travail datant de 2021 qui sera bientôt publié dans l’American Economic Review, a été réalisée par les économistes Philippe Aghion et John Van Reenen de la London School of Economics et Antonin Bergeaud d’HEC Paris. Ils ont utilisé les données de l’administration fiscale française de 1994 à 2007 pour déterminer si la réglementation affecte « le rythme et la nature de l’innovation » dans les entreprises « et si oui, dans quelle mesure ».

 

Les auteurs constatent que « la fraction des entreprises innovantes chute fortement juste à gauche du seuil réglementaire », qu’ils qualifient de « vallée de l’innovation », car les conséquences réglementaires de l’augmentation du nombre d’employés signifient que les entreprises choisissent de ne pas innover. Il en va de même pour les réponses des entreprises aux chocs de la demande, car les entreprises « dont la taille se situe juste en dessous du seuil réglementaire » choisissent de ne pas augmenter leur production pour répondre à cette demande en raison des implications réglementaires.

Au total, les auteurs concluent que la réglementation du travail équivaut à une taxe de 2,5 % sur les bénéfices, qui réduit l’innovation d’environ 5,4 % et « réduit le bien-être d’au moins 2,2 % en termes d’équivalent consommation ». Cet impôt sur les bénéfices continue d’affecter les entreprises situées à droite du seuil, ce qui se traduit par « un aplatissement plus important de la relation positive entre l’innovation et la taille de l’entreprise ».

Les auteurs examinent les effets de la réglementation du travail sur les entreprises comptant entre 10 et 100 employés, en notant que « de nombreuses réglementations du travail s’appliquent aux entreprises de 50 employés ou plus », et mesurent la capacité d’innovation des entreprises par le nombre de brevets.

Ces réglementations obligent les entreprises à consacrer des ressources à d’autres activités que la production, notamment à consacrer des revenus à la formation des travailleurs, à offrir une représentation syndicale, à créer des régimes de participation aux bénéfices et à mettre en place un comité d’entreprise avec une représentation des travailleurs.

« Nous ne disons pas que toutes les réglementations sont mauvaises, mais plutôt qu’il est important d’aller au-delà de l’approche habituelle de la réflexion sur les coûts et les bénéfices, qui est à court terme et ignore généralement l’innovation à long terme », explique M. Van Reenen à Reason.

Les contrôles mis en œuvre pour soutenir les travailleurs peuvent s’inscrire dans une perspective sympathique. Pourtant, leurs effets de distorsion finissent par nuire à l’économie dans son ensemble en décourageant la production et en diminuant la création de nouveaux produits.

« Les entreprises réagissent aux incitations et aux désincitations et nous constatons que même lorsque les entreprises connaissent des évolutions positives, telles qu’une augmentation de la demande, elles peuvent encore hésiter à investir dans la recherche et le développement et à poursuivre l’innovation si elles sont proches de ce seuil de taille », explique M. Bergeaud à Reason. « En effet, une innovation réussie implique une croissance, ce qui, dans ce cas, signifierait franchir le seuil des 50 employés et encourir des coûts supplémentaires. »

Un autre résultat intéressant de l’étude est que les entreprises qui innovent dans le cadre d’une réglementation substantielle ont tendance à « prendre le taureau par les cornes » car « la réglementation décourage la R&D incrémentale » et les entreprises veulent « éviter d’être seulement légèrement à droite du seuil ». Si les innovations importantes font l’objet d’une couverture médiatique et ont un impact considérable sur le bien-être des consommateurs, les innovations mineures présentent également des avantages, car elles permettent aux entreprises de répondre à des préoccupations immédiates moyennant des investissements moindres.

 

Même si la législation du travail française est plus stricte que celle des États-Unis, les conclusions de l’étude constituent un avertissement pour les décideurs politiques américains qui cherchent à renforcer la protection des travailleurs en donnant aux syndicats un rôle plus important dans l’économie et en augmentant le salaire minimum. Comme le soulignent les auteurs, les améliorations à court terme des conditions de travail résultant de ces politiques auront des effets néfastes à long terme sur l’innovation et le bien-être des consommateurs.

L’intervention de l’État faussant les incitations, elle aboutira inévitablement à des résultats indésirables, que ce soit à court ou à long terme.

Comme le souligne l’économiste Thomas Sowell dans son livre A Conflict of Visions, « il n’y a pas de solutions, il n’y a que des compromis ».

13 juin, 2023

L’État entrepreneurial est une chimère

 Par Philippe Silberzahn.

L’État entrepreneur est un concept popularisé par l’économiste Mariana Mazzucato dans un livre éponyme. Celui-ci se veut une réaction à la rhétorique courante selon laquelle un État bureaucratique et inepte s’oppose à un monde entrepreneurial dynamique. Au contraire, Mazzucato prétend que la plupart des innovations actuelles, de l’iPhone aux biotechs en passant par Internet, sont dues à l’action de l’État. Sa conclusion est claire : l’État est l’innovateur le plus important pour résoudre les grands problèmes de ce monde, et c’est un concept d’avenir si les politiques ont le courage de le défendre.

Pourtant, si l’idée est séduisante, Mazzucato joue sur les mots et tord l’histoire économique pour défendre une chimère.

« Moonshot ». L’expression est restée pour désigner un grand projet très ambitieux lancé par un visionnaire. Le nom vient de la mission Apollo, lancée à la suite d’un discours du président américain John Kennedy en 1962 visant à envoyer un homme sur la Lune en le ramenant vivant, avant 1970. Ce projet représente la quintessence du projet à mission dans lequel un leader courageux et visionnaire définit un objectif ambitieux et charge la société de le réaliser. Il fut une grande réussite avec le vol Apollo 11. Le 21 juillet 1969, le monde entier assiste en direct à l’extraordinaire spectacle de l’alunissage de la capsule et des premiers pas de Neil Armstrong sur la Lune. Ce projet est devenu la référence absolue, l’étalon-or de tous ceux qui voient en l’État le guide de l’innovation : un objectif et un pilotage par la puissance publique avec l’aide d’industriels exécutants.

 

La réussite de ce type de projet peut-elle pour autant justifier un État entrepreneur ?

Loin s’en faut, et pour plusieurs raisons.

Ce type de projet n’est pas du tout entrepreneurial

Apollo était un projet politique. Il fut décidé pour des raisons de prestige. Il s’agissait, par un coup technologique, de reprendre le leadership politique sur l’URSS qui avait humilié l’Amérique avec le lancement du satellite Sputnik, puis avec le fiasco de la baie des Cochons, et qui semblait prendre l’ascendant dans la course des grandes puissances.

D’ailleurs Kennedy le dit très honnêtement :

« Nous choisissons de le faire parce que c’est difficile. »

Cela ne signifie pas qu’il était inutile ou qu’il n’aurait pas fallu le faire, loin de là. Juste que faire quelque chose pour le prestige et pour la seule raison que c’est difficile, voilà qui n’est vraiment pas entrepreneurial.

Il ne faut pas confondre R&D et entrepreneuriat

On voit la différence avec Internet, un autre exemple cité abondamment par Mazzucato.

À l’origine, Internet (qui s’appelle alors Arpanet) est un réseau financé par l’Armée américaine. Dans les années 1970, le relai est pris par une agence de recherche civile. Indéniablement, toute la partie initiale est donc lancée par la puissance publique.

De là, peut-on conclure que c’est l’État qui a permis Internet ? Pas vraiment. Lorsque l’État américain cesse de jouer un rôle dans Internet dans les années 1980, le réseau est minuscule, équipé de moins de 100 000 nœuds, principalement des universités et quelques très grandes entreprises. Les militaires ne savaient pas quoi en faire, et l’agence civile n’avait pas beaucoup plus d’idées.

Autrement dit, si l’État a incontestablement joué un rôle dans la naissance d’Internet, ce dernier n’est guère qu’un objet technique mineur sans véritable usage lorsqu’il passe la main. Internet commencera à avoir un impact lorsque la société civile, et notamment les entrepreneurs de la Silicon Valley, puis du reste du monde, s’en empareront à partir des années 1990.

La partie en amont n’est pas plus facile que la partie en aval

Selon Mazzucato, « l’État a accepté d’investir dans les phases les plus incertaines en amont pour ensuite laisser le privé sauter dans le train en marche pour la part la plus facile du trajet en aval ».

Il y a là un biais technologique anti-marché très surprenant qui considère qu’il suffit d’inventer pour qu’un produit se vende, et que cette invention est la partie noble de l’ensemble. Si c’était vrai, les fonctions marketing et commerciales n’existeraient pas !

L’immense majorité de l’investissement total dans Internet de ses débuts à ses premières années de réseau de masse, disons l’an 2000, est privée. Elle se fait après que l’État américain a passé la main.

L’innovation produit souvent des résultats inattendus

C’est le principal risque des projets moonshot. Le temps qu’ils soient achevés, le monde a changé.

À l’origine, Internet était conçu pour être un réseau militaire résistant à une attaque nucléaire. Aujourd’hui il sert à peu près à tout : jeux, messagerie, vidéo-conférence, etc. Sauf à ça. Cela montre la limite de l’idée de moonshot, et celle selon laquelle l’action de l’État entrepreneurial devrait être définie par une mission claire. Le seul cas où la mission peut être claire et le rester, c’est si le projet est inutile et gratuit, comme avec Apollo, car la mission ne va pas dépendre des changements de marché ou de société.

 

État entrepreneurial vs état d’esprit

La limite des propos d’auteurs comme Mazzucato, c’est que l’innovation est le produit d’un état d’esprit.

Les Grecs connaissaient le principe de la vapeur et étaient, théoriquement, en capacité de s’en servir, mais ils ne l’ont pas fait. Il a fallu attendre près de 2000 ans pour cela. La révolution de la machine à vapeur ne doit rien à la recherche fondamentale, ni encore moins à l’État entrepreneurial, et tout à l’état d’esprit (modèle mental) entrepreneurial qui se développe à partir du XVIIe siècle, symbolisé entre autres par James Watt.

Autrement dit, si l’invention est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Il ne suffit pas qu’Internet soit « inventé » par l’État entre les années 1960 et 1980 pour qu’il ait l’impact que nous lui connaissons aujourd’hui. Or, c’est l’impact qui compte, pas l’invention. Les cimetières sont remplis d’inventeurs géniaux qui n’ont jamais réussi à avoir le moindre impact.

Dans le même ordre d’idée, l’ex-URSS était un modèle de R&D pilotée par l’État, étant en pointe sur des technologies comme l’aéronautique, le nucléaire, ou l’espace. Mais hors du domaine militaire, l’impact de cette R&D de qualité a été très limité, car le pays n’avait pas de classe entrepreneuriale.

 

L’insignifiance de l’action entrepreneuriale publique ?

Alors qu’on célèbre à n’en plus finir la vision du moonshot de Kennedy, on oublie qu’au même moment naissait, très discrètement, l’industrie de l’ordinateur personnel.

Contrairement à Apollo, elle est entièrement un fait entrepreneurial.

Cette révolution n’a pas été lancée en fanfare par un État visionnaire, mais initiée par une flopée d’entrepreneurs hippies, et elle a eu autrement plus d’impact qu’Apollo. Bien sûr, la Silicon Valley a tiré parti à son origine de la présence d’industries de défense liées à la Seconde Guerre mondiale, ce qui souligne à nouveau le rôle utile de l’État. Mais c’est un rôle très indirect (en gros, ces industries permettent la création de HP qui ensuite permet la Silicon Valley).

Par ailleurs, il existe de nombreuses régions à forte présence d’industries de défense qui pourtant n’ont jamais créé de Silicon Valley. On voit donc bien que, en soi, l’investissement public ne suffit pas. S’il n’y a pas d’état d’esprit entrepreneurial, l’investissement est stérile.

Si l’action de l’État ne suffit pas, est-elle cependant nécessaire ?

Qu’elle soit utile ne fait aucun doute. Mais nécessaire ? L’argument souvent avancé est que son action est indispensable pour le développement de technologies très coûteuses que lui seul peut financer. Cela a pu être vrai dans le passé, avec le nucléaire ou le spatial. Mais ces dernières années, le monde financier privé a développé une capacité d’investissement colossale qui annule l’argument. Par exemple, SpaceX a levé 10 milliards de dollars en 29 tours successifs.

Si l’idée de l’État entrepreneurial est que les entreprises privées tirent parti de la recherche publique, cela n’a rien d’original. Et contrairement à ce qu’affirme Mazzucato, c’est un bon deal qui profite à la société tout entière. L’incroyable vitalité du tissu entrepreneurial américain, qui s’appuie sur une recherche privée et publique forte, est la source de la richesse considérable du pays. L’investissement en amont génère des emplois et des contributions fiscales en aval. Il est faux de dire que les dépenses sont faites par l’État et que les bénéfices sont accaparés par le privé. Quant à prétendre que l’iPhone n’existe que grâce à l’État, c’est confondre l’invention et la recherche de technologies fondamentales avec l’entrepreneuriat.

Dire que l’État ne doit pas être entrepreneurial ne signifie pas qu’il ne doit avoir aucun rôle, bien au contraire.

Au regard des exemples évoqués (Internet, Apollo, informatique), c’est une erreur de concevoir son rôle en tant que pilote déterminé par des objectifs précis. Envoyer un homme sur la Lune, c’est précis, c’est difficile, mais c’est à peu près inutile. Ce que suggère l’histoire de l’innovation, c’est plutôt que l’État a un rôle à jouer dans le développement de technologies fondamentales. Ces technologies nécessitent des investissements sur le long terme, et leurs applications sont très incertaines. Il y a là une part de risque et de gratuité, au sens où ça ne servira peut-être à rien, qui peut justifier un investissement public. C’est précisément lorsque le but n’est pas clair et que l’entreprise n’a aucune utilité apparente que l’État peut jouer un rôle utile.

Mais la notion d’État entrepreneurial n’est qu’un verbiage qui sert de faux nez à une tentative – une de plus – de placer l’État au centre de la vie économique. On sait que ça ne marche pas, et tordre l’histoire pour faire croire le contraire n’y changera rien.

05 mai, 2023

Que veut l’État ? Découvrez la philosophie d’Anthony de Jasay

Par Frédéric Mas.

Dans son dernier essai, l’économiste et philosophe Anthony de Jasay revient sur une critique centrale du livre qui l’a fait connaître des libéraux, L’État (1985).

Certains observateurs lui ont reproché son anthropomorphisme : en effet, dans l’essai précité, l’État est présenté comme un sujet unitaire prenant des décisions comme une personne, calculant en fonction d’intérêts ou de préférences eux-mêmes fondés sur des gains espérés. De Jasay reconnaît sans mal que l’État est traversé d’intérêts concurrents, que son fonctionnement est opaque et compliqué, mais n’abandonne pas pour autant sa position. Au contraire, il préfère la rendre plus claire encore et justifie l’analogie entre État et acteur économique rationnel par l’exemple de la théorie économique de l’entreprise. Cette démarche lui permet ensuite d’expliquer qu’en tant qu’acteur rationnel, l’État cherche toujours à augmenter son pouvoir discrétionnaire.

 

L’analogie économique

Une entreprise, en particulier quand elle atteint une certaine taille, est une organisation hiérarchique qui fonctionne, comme l’État, par le commandement et l’obéissance.

Le premier échelon de commandement appartient aux propriétaires de l’entreprise qui se font obéir par délégation. Toute désobéissance est sanctionnée en fonction de la gravité de la faute. Au sein de cette organisation top-down, les différents échelons ont une certaine autonomie afin d’être efficaces. La production, le marketing, la gestion du personnel, etc. possèdent une certaine latitude en matière de décision.

Pourtant, comme dans les bureaucraties classiques, tous chercheront à tirer la couverture à eux et à étendre leur domaine de compétence ou leur budget. Cela ne les rend pas pour autant indépendants de l’entreprise. Ce qui vaut ici pour l’entreprise vaut aussi pour l’État.

 

La question de la maximisation

Continuant son analogie avec la théorie économique de l’entreprise, Anthony de Jasay observe que cette dernière continue d’être traitée comme un sujet unitaire dédié à la recherche du profit maximum. Après tout, c’est bien là l’intérêt d’avoir une entreprise, et les autres buts suggérés par la littérature économique dépendent tous de celui-là.

De Jasay remarque, de manière sceptique, que s’il ne peut pas être prouvé que l’entreprise cherche à maximiser le profit1, on peut tout de même prévoir et comprendre la conduite des entreprises en posant l’hypothèse qu’elles sont à la recherche de ce but unique. La conduite des États, ajoute de Jasay, peut très bien être comprise sous le même angle. Se pose alors la question essentielle du maximand de l’État.

 

Le maximand de l’État

Se poser la question du maximand de l’État signifie très simplement : quelle est la chose ou la quantité de choses que l’État cherche à accumuler en dernière analyse ?

De Jasay remarque que régulièrement, en histoire comme en théorie politique, divers candidats au maximand se disputent la plus haute marche du podium : l’État cherche-t-il l’expansion territoriale, le pouvoir, plus d’impôts ou plus de sécurité ? James Buchanan, par exemple, soutenait qu’en tant qu’acteur économique unitaire l’État cherchait avant tout à maximiser les rentrées fiscales. Pour de Jasay, l’intérêt du commandement souverain, c’est-à-dire d’être un État, consiste en un pouvoir utilisable de manière discrétionnaire.

Le philosophe insiste sur la différence entre pouvoir et pouvoir discrétionnaire, ce dernier permettant la réalisation d’objectifs plus larges que la simple reproduction du pouvoir (le pouvoir tout court se contente de cet objectif, c’est-à-dire produire l’obéissance d’une population donnée aux commandements d’une autre) : la promotion de certaines valeurs, le patronage des arts, et l’établissement d’une kleptocratie efficace sont des exemples d’objectifs discrétionnaires parmi beaucoup d’autres.

 

L’improbable État minimalitaire

Pour conclure, Anthony de Jasay revient sur l’idée d’un État « minimalitaire » (Robert NozickÉtat, anarchie et Utopie) défendue par les libéraux classiques ou certains libertariens comme Robert Nozick. Si le but de l’État est de maximiser son pouvoir discrétionnaire, alors penser qu’il puisse s’auto-imposer des limites en matière de choix collectifs revient à imaginer qu’il puisse être un acteur anti-étatique dont le but rationnel serait à l’opposé de lui-même2.

Ainsi, si Anthony de Jasay se fait le défenseur d’un « anarchisme » libéral conventionnaliste et humien, c’est avant tout en appliquant avec méticulosité l’acide de l’analyse logique, alliée à un certain scepticisme, sur les théories visant à légitimer l’État de manière un peu trop romantique.

 

Article publié initialement le 27 janvier 2019.

  1. Dans le sillage de Karl Popper, De Jasay a développé une réflexion intéressante et personnelle sur la question de la falsifiabilité. ↩
  2. Sur le sujet, lire également : « Governement : bound or unbound ? » in Political Philosophy, clearly. Essays on Freedom and fairness, property and equalities, Liberty Fund, 2010, pp. 3-17. ↩

05 mars, 2023

Comment les dépenses publiques nuisent à l’économie

 Par Murray N. Rothbard.

 

Dans ce chapitre de L’homme, l’économie et l’ÉtatMurray Rothbard explique comment les employés de l’État consomment les ressources productives tandis que les impôts et les dépenses publiques faussent l’économie.

 

Depuis des années, les auteurs spécialisés dans les finances publiques sont à la recherche de « l’impôt neutre », c’est-à-dire du système d’imposition qui permettrait de maintenir intact le marché libre.

L’objet de cette recherche est tout à fait chimérique.

Par exemple, les économistes ont souvent cherché à uniformiser les impôts de sorte que chacun ou du moins chaque personne se situant dans la même tranche de revenus, paie le même montant d’impôt. Mais cela est intrinsèquement impossible, comme nous l’avons déjà vu avec la démonstration de Calhoun que la communauté est inévitablement divisée en contribuables et en consommateurs d’impôts, dont on ne peut évidemment pas dire qu’ils paient des impôts du tout.

Pour reprendre la fine analyse de Calhoun  :

« Il ne peut en être autrement, à moins que ce qui est perçu de chaque individu sous forme d’impôts ne lui soit rendu sous forme de débours, ce qui rendrait le processus inutile et absurde. »

Pour faire court, les fonctionnaires ne paient pas d’impôts, ils en consomment le produit. Si un citoyen qui travaille dans le secteur privé gagne 10 000 dollars de revenu et paie 2000 dollars d’impôts, le fonctionnaire gagnant 10 000 dollars ne paie pas réellement 2000 dollars d’impôts ; ce n’est qu’une fiction comptable1. Il acquiert en fait un revenu de 8000 dollars et ne paie aucun impôt.

Les fonctionnaires ne seront pas les seuls à être des consommateurs d’impôts, mais aussi dans une moindre mesure d’autres membres privés de la population.

Par exemple, supposons que l’État prélève 1000 dollars auprès de particuliers qui auraient dépensé cet argent en bijoux, et qu’il utilise cette somme pour acheter du papier pour les services gouvernementaux. Cela induit un déplacement de la demande des bijoux vers le papier, une baisse du prix des bijoux et un flux de ressources en provenance de l’industrie de la bijouterie ; inversement, le prix du papier aura tendance à augmenter et les ressources afflueront vers l’industrie du papier. Les revenus diminueront dans l’industrie de la bijouterie et augmenteront dans celle du papier2. Par conséquent et dans une certaine mesure, l’industrie du papier sera favorisée par le budget de l’État : du processus d’imposition et de dépenses de l’État.

Mais pas seulement l’industrie du papier.

En effet, l’argent frais reçu par les entreprises du papier sera versé à leurs fournisseurs et aux propriétaires des usines d’origine, et ainsi de suite, au fur et à mesure que les répercussions se font sentir dans d’autres secteurs de l’économie. Par ailleurs, l’industrie de la bijouterie, privée de revenus, réduit sa demande de facteurs. Ainsi, les charges et les avantages du processus d’imposition et de dépense se diffusent dans l’ensemble de l’économie, l’impact le plus fort se situant aux points de premier contact – les bijoux et le papier3.

Chaque membre de la société sera soit un contribuable net, soit un consommateur d’impôts et ce à des degrés différents, et il appartiendra aux données de chaque cas spécifique de déterminer où se situe une personne ou une industrie particulière dans ce processus de distribution. La seule certitude est que le fonctionnaire ou le politicien reçoit 100 % de son revenu du produit des impôts et n’en paie aucun en retour.

Le processus d’imposition et de dépense déforme donc inévitablement la répartition des facteurs de production, les types de biens produits et la structure des revenus, par rapport à ce qu’ils seraient sur le marché libre. Plus le niveau d’imposition et de dépense est élevé, c’est-à-dire plus le budget de l’État est important, plus la distorsion aura tendance à être grande. En outre, plus le budget est important par rapport à l’activité du marché, plus le poids de l’État sur l’économie est élevé. Une charge plus importante signifie que de plus en plus de ressources sont siphonnées par coercition à l’encontre des producteurs vers les poches du secteur public, de ceux qui vendent à l’État et à ses favoris subventionnés. Bref, plus le niveau relatif de l’État est élevé, plus la base des producteurs est étroite, et plus la « prise » de ceux qui exproprient les producteurs est grande. Plus le niveau étatique est élevé, moins les ressources seront utilisées pour satisfaire les désirs des consommateurs ayant contribué à la production, et plus les ressources seront utilisées pour satisfaire les désirs des consommateurs non producteurs.

La manière d’aborder l’analyse de la fiscalité a fait l’objet de nombreuses controverses parmi les économistes.

Les marshalliens à l’ancienne insistent sur l’approche de « l’équilibre partiel« , qui consiste à ne considérer isolément qu’un type particulier de taxe puis à en analyser les effets ; les walrasiens, plus à la mode aujourd’hui (et illustrés par le regretté Antonio De Viti De Marco, expert italien en finances publiques), insistent sur le fait que les taxes ne peuvent être considérées isolément, qu’elles ne peuvent être analysées qu’en conjonction avec ce que le gouvernement fait des recettes.

Dans tout cela, ce qui serait l’approche dite autrichienne, si elle avait été développée, est négligée. Celle-ci soutient que les deux procédures sont légitimes et nécessaires pour analyser pleinement le processus de taxation. Le niveau des impôts et des dépenses peut être analysé et ses inévitables effets de redistribution et de distorsion discutés ; et au sein de cet agrégat d’impôts, les différents types d’impôts peuvent ensuite être analysés séparément. Ni l’approche partielle ni l’approche générale ne doivent être négligées.

 

Il y a également eu beaucoup de controverses inutiles sur la question de savoir quelle activité de l’État  impose la charge au secteur privé : la fiscalité ou les dépenses publiques.

Il est en fait inutile de les séparer car elles sont toutes deux des étapes du même processus de charge et de redistribution. Ainsi, supposons que l’État taxe l’industrie de la noix de bétel d’un million de dollars afin d’acheter du papier pour les administrations. Des ressources d’une valeur de un million de dollars sont transférées des noix de bétel vers le papier.

Cela se fait en deux étapes, une sorte de double coup de poing au marché libre :

  1. L’industrie de la noix de bétel est appauvrie car son argent lui est retiré
  2. L’État utilise cet argent pour retirer le papier du marché pour son propre usage, extrayant ainsi des ressources dans la deuxième étape.

 

Les deux parties du processus sont un fardeau. En un sens, l’industrie de la noix de bétel est obligée de payer pour sortir le papier de la société ; du moins, elle en supporte le poids immédiat. Cependant, sans même considérer le problème de « l’équilibre partiel » qui consiste à savoir comment ou si ces taxes sont « transférées » par l’industrie de la noix de bétel sur d’autres épaules, nous devons également noter qu’elle n’est pas la seule à payer ; les consommateurs de papier paient certainement en voyant les prix du papier augmentés.

Le processus peut être vu plus clairement si l’on considère ce qui se passe lorsque les impôts et les dépenses publiques ne sont pas égaux, lorsqu’ils ne sont pas simplement les faces opposées d’une même pièce. Lorsque les impôts sont inférieurs aux dépenses publiques (et en omettant pour l’instant les emprunts auprès du public), l’État crée de la nouvelle monnaie. Il est évident ici que les dépenses publiques sont la principale charge puisque ce montant plus élevé de ressources est siphonné. En fait, comme nous le verrons plus tard en considérant l’intervention binaire de l’inflation, la création de nouvelle monnaie est de toute façon une forme de taxation.

Mais qu’en est-il du rare cas où la taxation est supérieure aux dépenses gouvernementales ?

Supposons que l’excédent soit thésaurisé dans la réserve d’or du gouvernement ou que la monnaie soit liquidée par la déflation (voir ci-dessous).

Ainsi, supposons qu’un million de dollars soit prélevé sur l’industrie de la noix de bétel et que seulement 600 000 dollars soient dépensés en papier. Dans ce cas, la charge la plus importante est celle de l’impôt, qui paie non seulement pour le papier extrait mais aussi pour la monnaie thésaurisée ou détruite. Alors que l’État n’extrait que 600 000 dollars de ressources de l’économie, l’industrie de la noix de bétel perd 1 000 000 dollars de ressources potentielles, et cette perte ne doit pas être oubliée dans le calcul des charges imposées par le processus budgétaire de l’État. En résumé, lorsque les dépenses et les recettes étatiques diffèrent, le « fardeau fiscal » de la société peut être évalué très approximativement par le total le plus élevé.

Puisque l’imposition ne peut pas vraiment être uniforme, dans son processus budgétaire de tax-and-spend, l’État prend inévitablement de manière coercitive à Pierre pour donner à Paul (« Paul », bien sûr, y compris lui-même). En plus de fausser l’allocation des ressources, le processus budgétaire redistribue donc les revenus ou, plutôt, distribue les revenus. En effet, le marché libre ne distribue pas les revenus ; ceux-ci découlent naturellement et sans heurts des processus de production et d’échange du marché.

Ainsi, le concept même de distribution comme quelque chose de distinct de la production et de l’échange ne peut naître que de l’intervention binaire de l’État. Il est souvent reproché, par exemple, que le marché libre ne maximise pas l’utilité de tous et les satisfactions de tous les consommateurs, que « compte tenu d’une certaine répartition existante des revenus ».

Mais ce sophisme courant est incorrect ; il n’y a pas de « distribution supposée » sur le marché libre, séparée des activités volontaires de production et d’échange de chaque individu. Le seul donné sur le marché libre est le droit de propriété de chaque Homme sur sa propre personne et sur les ressources qu’il trouve, produit ou crée, ou qu’il obtient en échange volontaire de ses produits ou comme don de leurs producteurs.

Par contre, l’intervention binaire du budget de l’État porte atteinte à ce droit de propriété de chacun sur son propre produit et crée le processus séparé et le problème de la distribution. Le revenu et la richesse ne découlent plus uniquement du service rendu sur le marché, ils vont maintenant vers des privilèges spéciaux créés par l’État et s’éloignent de ceux qui sont spécialement chargés par l’État.

De nombreux économistes considèrent que le marché libre n’est exempt que d’interférences triangulaires ; une interférence binaire telle que la taxation n’est pas considérée comme une intervention dans la pureté du marché libre.

Les économistes de l’école de Chicago – dirigés par Frank H. Knight – ont été particulièrement habiles à diviser l’activité économique de l’Homme et à confiner le marché dans un périmètre étroit. Ils peuvent ainsi favoriser le marché libre (parce qu’ils s’opposent à des interventions triangulaires telles que le contrôle des prix), tout en préconisant des interventions binaires drastiques en matière de taxes et de subventions pour « redistribuer » le revenu déterminé par ce marché.

Le marché doit être laissé « libre » dans une sphère tout en étant soumis à un harcèlement et à un remaniement perpétuels par une coercition extérieure. Ce concept suppose que l’Homme est fragmenté, que l' »Homme du marché » n’est pas concerné par ce qui lui arrive en tant que « soumis au gouvernement ». Il s’agit certainement d’un mythe inadmissible que nous pourrions appeler l’illusion fiscale, l’idée que les gens ne tiennent pas compte de ce qu’ils gagnent après impôts mais seulement avant impôts : si A gagne 9000 dollars par an sur le marché ; B 5000 dollars et C 1000 dollars, et que le gouvernement décide de continuer à redistribuer les revenus pour que chacun gagne 5000 dollars, les individus informés de cela ne vont pas continuer à supposer bêtement qu’ils gagnent encore ce qu’ils gagnaient auparavant. Ils vont prendre en compte les taxes et les subventions.

Ainsi, nous voyons que le processus budgétaire de l’État est un déplacement coercitif des ressources et des revenus des producteurs sur le marché vers les non-producteurs. Il est aussi une interférence coercitive avec les libres choix des individus par ceux qui constituent le gouvernement.

Nous analyserons plus en détail ci-dessous la nature et les conséquences des dépenses publiques.

Pour l’instant, soulignons un point important : l’État ne peut en aucun cas être une fontaine de ressources. Tout ce qu’il dépense, tout ce qu’il distribue en largesses, il doit d’abord l’acquérir en recettes, c’est-à-dire qu’il doit d’abord l’extraire du « secteur privé ».

La grande majorité des recettes de l’État, le cœur même de son pouvoir et de son essence, est constituée par la fiscalité, que nous aborderons dans la section suivante.

Une autre méthode est l’inflation, la création de nouvelle monnaie, dont nous parlerons plus loin.

Une troisième méthode est l’emprunt auprès du public.

Une quatrième méthode, les recettes provenant de la vente de biens ou de services gouvernementaux, est une forme particulière d’imposition ; à tout le moins, pour acquérir les actifs initiaux de cette « entreprise », l’imposition est nécessaire.

19 février, 2023

L’étatisme rend les marchés impuissants

 Par  Jean-Philippe Delsol.

Tribune. Quand les prix de l’électricité deviennent stratosphériques ou quand les prix agro-alimentaires grimpent, c’est la faute du libéralisme de l’Europe quand ce n’est pas celle du libéralisme de Macron. Impuissant, ce pauvre libéralisme est accusé de tous les maux et surtout de ceux qu’il n’a pas commis. Car en l’espèce, le coupable est l’étatisme. Si les prix de l’électricité sont au sommet, c’est parce que les pouvoirs publics n’ont pas su anticiper et que l’Europe a imposé des règles de fixation des prix inappropriées. Et il en va ainsi dans bien des domaines.

Certes le marché électrique est compliqué alors que les besoins peuvent varier vite et beaucoup tandis que l’électricité est très peu stockable. Pour soi-disant favoriser la fluidité et l’approvisionnement du marché, l’Europe a obligé les pays membres à aligner le prix du mégawattheure sur le coût marginal de la dernière source appelée qui correspond en l’état à celui des usines de production au gaz dont le prix est extrêmement élevé depuis la rupture d’approvisionnement du gaz russe. Ainsi, alors que la France continue de produire principalement de l’électricité nucléaire bon marché, elle est obligée de relever son prix au niveau de celui du gaz. C’est la négation même d’un marché libre. Pourtant la fluidité du marché pourrait très bien être assurée par des contrats de livraison réciproque comme l’Angleterre et d’autres pays en ont avec leurs voisins et la France avec les allemands. C’est l’option qu’ont retenu l’Espagne et le Portugal. Les français bénéficieraient alors très largement des prix bas du nucléaire.

De même si les prix alimentaires sont élevés en Europe et particulièrement en France, c’est notamment du fait que les marchés agricoles sont aujourd’hui contraints par des règlementations de tous ordres. La PAC dicte aux agriculteurs les productions souhaitées en différenciant les aides et l’Europe veille à leur déclinaison grâce aux images satellites Sentinel du programme Copernicus. Le niveau d’aide varie en fonction de l’effort écologique. Il y a les bons agriculteurs qui sont récompensés et les mauvais qui sont pénalisés. Ce n’est pas encore un système de surveillance de type chinois, mais on s’en rapproche !

La politique du logement en est un autre exemple, toute entière encadrée par la loi, réglementant les loyers et soumettant les propriétaires à des taxes et des obligations telles que  les candidats à la propriété locative se font rares et que la pénurie de logement gagne.

Tout est à l’avenant d’ailleurs. La dépense publique française annuelle représente encore environ 58% du PIB, ce qui signifie qu’une large majorité des activités sont soumises en France à des financements publics qui sont autant de moyens de « chantage ». Vous voulez des subventions, des aides, des exemptions dit le gouvernement aux entreprises, aux universités, aux communes…, nous vous les accorderons si vous embauchez, si vous contribuez à la transition dite écologique, si vous, entreprises, développez telle ou telle filière de production ou si vous, universités, vous créez tel ou tel enseignements dits écologiques, ou si vous, collectivités, vous réduisez construisez des logements sociaux ou autres. La liberté est suspendue comme la corde soutient le pendu.

Outre les entreprises, les particuliers eux-mêmes sont soumis aux injonctions rituelles de l’Etat qui oblige les annonceurs à insérer des mentions dites sanitaires dans toutes les publicités alimentaires ou relatives aux alcools et maintenant aux voitures. Sans compter qu’aux traves de plus de 500 niches sociales et fiscales, l’Etat cherche à orienter notre comportement, nos achats, nos activités…

 La société française est toute entière dépendante de l’Etat qui taxe ce qu’il ne peut pas encore réglementer. Certes, il n’est pas anormal que la puissance publique fixe des règles et veille à leur respect par chacun. Mais faut-il qu’elle devienne ce carcan qui nuit à nos libertés ? En réalité, comme souvent, l’excès nuit à l’efficacité. Trop de règles tue la règle. En infantilisant les entrepreneurs comme les consommateurs, l’Etat attente à l’initiative et à la croissance. D’ailleurs, et même si corrélation n’est pas toujours raison, il est un fait que depuis une soixantaine d’années en France, et ailleurs dans le monde, la croissance faiblit à proportion de l’augmentation des dépenses publiques.  Parce que la fonction publique n’a ni l’agilité ni la réactivité, ni la capacité d’innovation et d’intuition des entrepreneurs, et parce qu’elle ne supporte guère de sanctions de ses échecs, les dépenses publiques sont moins productives que les dépenses privées.  Et si nous revenions à un Etat plus léger, moins vorace, plus respectueux de nos libertés ? Nous serions tous gagnants. Car aujourd’hui, si les prix de l’électricité sont trop élevés, si les revenus des agriculteurs sont modestes, si la croissance est  atone… ce n’est pas la faute du libéralisme mais celle des excès de règlementation qui abolissent le marché, le fait des erreurs des pouvoirs publics et leur défaut d’anticipation.  L’étatisme rend les marchés impuissants.

30 janvier, 2023

Le libre échange contre la destructrice idéologie étatiste

 Par Connor O’Keeffe.

Après la crise financière de 2008, des appels ont retenti dans les publications de l’establishment et les bureaux exécutifs de Wall Street pour dire que nous assistions à la mort de la mondialisation. Ces appels se sont amplifiés et multipliés après le Brexit, l’élection de Donald Trump, la pandémie et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Pourtant, les données semblent contester ce récit. Le commerce mondial a atteint un niveau record de 28 500 milliards de dollars l’année dernière et les projections prévoient une croissance en 2023. Le rythme devrait toutefois ralentir. Cette situation s’explique moins par un problème lié à la mondialisation elle-même que par les revers historiques qu’elle a subis.

Avant de poursuivre, il est important de définir certains termes.

La mondialisation se produit lorsque les sociétés du monde entier commencent à interagir et à s’intégrer économiquement et politiquement. Le commerce intercontinental vécu à l’époque de la marine à voile et via la route de la soie sont les premiers exemples de mondialisation. La mondialisation a réellement pris son essor après la Seconde Guerre mondiale et a reçu un nouvel élan avec l’adoption généralisée d’Internet. Il est important de noter que dans le discours courant la mondialisation inclut à la fois les activités économiques volontaires entre les peuples de différentes nations et les activités géopolitiques involontaires des États.

En revanche, Ian Bremmer définit le mondialisme comme une idéologie qui appelle à une libéralisation du commerce et à une intégration mondiale du haut vers le bas, soutenues par une puissance unipolaire. Les étatistes croient que les échanges commerciaux entre les personnes sont littéralement impossibles sans États ; ce n’est que lorsqu’un groupe revendique le monopole légal de la violence, puis construit des infrastructures, assure la sécurité, documente les titres de propriété et sert d’arbitre final des conflits qu’un marché peut exister. Le mondialisme est l’application de cette perspective au commerce international. Les mondialistes pensent qu’une gouvernance mondiale descendante, appliquée et sécurisée par une superpuissance unipolaire, permet la mondialisation.

Mais, comme les étatistes à une échelle plus locale, le point de vue mondialiste est logiquement et historiquement erroné. Le commerce mondial était déjà bien engagé avant la première tentative majeure de gouvernance mondiale, la Société des Nations, en 1919. L’objectif déclaré de la Société était d’assurer la paix et la justice pour toutes les nations du monde par la sécurité collective. Elle s’est effondrée au début de la Seconde Guerre mondiale et a échoué lamentablement. Mais le mondialisme en tant qu’idéologie a trouvé sa place après la guerre. L’Europe a été dévastée. Les États-Unis et l’URSS sont alors les deux seuls pays capables d’exercer un pouvoir à l’échelle mondiale.

Ainsi commença l’ère de mondialisation la plus rapide de l’histoire. Le commerce a explosé alors que les gens se remettaient de la guerre. Le projet mondialiste a également pris son envol avec la création des Nations Unies et de la Banque mondiale. Le mondialisme n’est limité que par les différences idéologiques entre les deux superpuissances. L’URSS voulait soutenir les révolutions tandis que les États-Unis visaient une libéralisation du commerce du haut vers le bas – ce qui a éloigné les récents alliés et plongé le monde dans la guerre froide.

 

Aux États-Unis, les « néolibéraux » et les néoconservateurs ont dominé le courant politique grâce à leur mission commune d’apporter les marchés et la démocratie au monde sous la menace d’une arme et financés par les contribuables américains. Heureusement pour eux, le rythme auquel leurs interventions à l’intérieur et à l’extérieur détruisaient la société américaine était plus lent que celui des Soviétiques. L’abolition des prix et de la propriété privée a finalement conduit à l’effondrement de l’URSS au début des années 1990. Avec la défaite de leur principal adversaire, les États-Unis ont réalisé l’un des principes centraux du mondialisme, l’unipolarité.

Dès le début, l’establishment américain s’est gavé de sa nouvelle influence planétaire. Par le biais de nouvelles organisations internationales comme l’Organisation mondiale du commerce, des accords de « libre-échange » ont été introduits. Certains font des centaines de pages alors que tout ce que le libre-échange exige vraiment, c’est une absence de politique. Les États-Unis ont fait naviguer leur marine sur les océans du monde entier en promettant de sécuriser les voies de navigation à la manière des patrouilleurs des autoroutes mondiales. Grâce à la promesse d’une sécurité militaire américaine et au financement d’organisations de gouvernance internationale, les contribuables américains ont été contraints de subventionner le commerce mondial.

Comme le souligne Murray Rothbard dans Man, Economy, and State with Power and Market, le commerce international n’existe pas dans un marché véritablement libre. Les nations existeraient toujours mais elles seraient des poches de culture plutôt que des unités économiques. Toute restriction étatique sur le commerce entre les personnes en fonction de leur localisation est une violation de leur liberté et un coût pour la société. La plupart des économistes du marché libre le comprennent et plaident en conséquence contre les restrictions étatiques. Mais les subventions au commerce international sont également contraires au marché libre. La position correcte du marché libre est l’absence totale de politique des deux côtés. Pas de restrictions ni de subventions. Laissez les gens choisir librement avec qui ils font des affaires. Il ne devrait pas y avoir de mainmise sur l’une ou l’autre extrémité de l’échelle.

L’intégration économique était loin d’être le seul objectif du régime américain pendant sa période unipolaire. Trop de gens avaient acquis richesse, pouvoir et statut pendant la guerre froide en faisant partie de la classe guerrière américaine. Malgré l’effondrement total de l’URSS, la dernière chose que les États-Unis voulaient faire était de déclarer la victoire et d’abandonner leur position privilégiée. Au lieu de cela, les États-Unis se sont démenés pour trouver un nouvel ennemi afin de justifier le maintien de ces privilèges. Leurs yeux se sont posés sur le Moyen-Orient où ils allaient, à terme, lancer huit guerres inutiles qui ont tué toute notion d’un « ordre international fondé sur des règles ». L’unipolarité américaine a donné raison à l’Albert Jay Nock : les gouvernements ne sont pacifiques que dans la mesure où ils sont faibles.

Ce désir institutionnel de guerre allait semer les graines de la destruction pour le moment unipolaire des États-Unis. Alors que les États-Unis éviscéraient toute notion de défense d’un ordre fondé sur des règles par leur aventurisme au Moyen-Orient, la tension couvait en Europe de l’Est et en Asie orientale. À la grande joie des entreprises d’armement et des élites de la politique étrangère, les gouvernements russe et chinois sont redevenus les ennemis des États-Unis.

L’invasion russe de l’Ukraine en février a été une énorme victoire pour la machine de guerre américaine mais elle a également représenté un énorme pas en arrière pour le mondialisme. Les Russes ont fait sécession de l’ordre mondial que les États-Unis avaient dirigé pendant trois décennies. La réaction de l’Occident, fondée sur des sanctions strictes et un désinvestissement économique forcé, a creusé le fossé dans le système mondial.

Personne ne sait ce que l’avenir nous réserve, mais le rêve mondialiste d’un système singulier de gouvernance mondiale est certainement anéanti dans un avenir proche avec la rupture du bloc russo-chinois. Il y aura de la douleur parce que tant de connexions entre les nations sont contrôlées par les gouvernements ; cependant, un degré significatif de mondialisation est toujours apprécié par les consommateurs du monde entier. Les données contredisent l’idée que la mondialisation est en train de s’inverser. Elle ne fait que ralentir alors que les gouvernements tentent d’entraîner les consommateurs dans leur quête de désinvestissement de l’autre côté.

Malgré les affirmations selon lesquelles la mondialisation est morte, le commerce international est bel et bien vivant. Mais le mouvement vers un monde interconnecté ralentit alors que l’idéologie du globalisme connaît son plus grand revers depuis des décennies. L’amalgame étatiste entre la gouvernance mondiale unipolaire et le commerce international explique d’où viennent ces affirmations et pourquoi elles sont erronées.

15 janvier, 2023

La faillite de l’étatisme

 Par Olivier Maurice.

Les collapsologues ont tout à fait raison : nous vivons bien une période d’Apocalypse, à la nuance près que ce n’est pas la planète qui s’effondre, c’est l’État qui part en totale déconfiture.

En quarante ans de « néolibéralisme » (entendez par là en quarante ans de soviétisation menée par des fils à papa parisiens pourris gâtés) la France s’est propulsée avec vigueur et confiance dans une trajectoire menant tout droit dans le mur.

Le prétendument meilleur système de santé au monde est en fait un dispensaire qui ne tient que par miracle et par l’abnégation de plus en plus rare de soignants au bord de l’effondrement.

Le pays des Lumières s’enfonce dans les classements sur l’éducation. L’illettrisme a doublé en un siècle et est passé de 3 % en 1914 à 7 % selon les derniers chiffres officiels.

L’agriculture, fondement du pays des 54 appellations de fromage, des grands vins et des restaurants étoilés est mourante. Le nombre d’agriculteurs a été divisé par deux, le nombre d’exploitations par quatre.

L’industrie a été divisée par deux, enregistrant le plus fort recul de la zone euro.

Et on pourrait ainsi continuer la liste : la dégradation de l’état des routes, les délais indignes des procédures judiciaires

Mais depuis deux ans, les choses ne font que s’accélérer. À ces problèmes lancinants se dégradant inexorablement mais suffisamment lentement pour que l’on puisse s’y adapter ou trouver des excuses, sont venues se superposer des crises de plus en plus violentes ayant toutes la même origine : l’incurie de l’administration et du gouvernement censés avoir la charge de les régler.

 

L’État inflationniste

La crise de l’énergie et l’inflation nous font presque regretter le folklore de la comédie covid. Le pire étant sans aucun doute que l’État n’a toujours pas compris qu’il en est responsable et qu’il continue avec vigueur et ardeur à aggraver chaque jour la crise.

Dernière bêtise en date : le chèque bois énergie.

Jusqu’à aujourd’hui, la France était le premier pays en Europe à utiliser le bois comme source d’énergie. N’en doutons pas, maintenant que l’État a porté son attention sur le secteur et fourré ses petits doigts boudinés dans l’affaire, le secteur ne va pas tarder à péricliter.

Le bois de chauffage est un sous-produit de l’exploitation forestière. Pour l’instant. Le marché s’est régulé tout seul, que ce soit le marché des granulés ou des bûches, sans avoir d’impact sur l’exploitation forestière qui reste largement dominée par les plantations à long terme en vue de valoriser les grumes utilisées principalement en construction et dans les diverses industries.

Le gouvernement précédent avait déjà commencé à s’intéresser au secteur. Résultat : une augmentation de 14 % du prix du bois de coupe en un an. Le prix du bois de chauffage avait bien sûr suivi. Les subventions déversées par le nouveau chèque vont comme de toute bonne logique aller encore augmenter les prix.

 

Les mécanismes en présence

Ce n’est pourtant pas compliqué à comprendre ! Depuis la mise en place d’un système monétaire décorrélé d’une matière de référence, trois éléments fixent les prix :

Premièrement : la disponibilité de monnaie « déblocable » comparée à la quantité de monnaie « exigible » par les divers impôts et taxes. Si vous ne payez pas les impôts, les taxes, les cotisations obligatoires… vous allez en prison. Ce n’est pas plus compliqué que cela : vous n’avez pas le choix.

Cette demande d’argent confère de la valeur à la monnaie en obligeant les individus et les entreprises à vendre des actifs ou à moduler leurs investissements en fonction de la ponction fiscale.

Deuxièmement : la disponibilité de la monnaie « débloquée », comparée aux actifs « bloqués » et qui est fixée par les taux d’intérêts, le prix à payer pour obtenir de la monnaie échangeable, mais également par la création de rentes, d’obligations d’État qui donnent lieu à intérêts et deviennent disponibles dès qu’elles arrivent à terme.

Cette offre d’argent réduit la valeur de la monnaie par le mécanisme d’intérêt qui conduit à une augmentation du volume de monnaie.

Enfin, troisièmement : l’équilibre des prix fixé par les capacités de remplacement. C’est ce que l’on a longtemps appelé « le marché », mais qui est en fait une interconnexion des prix plus ou moins fluide selon la liberté et la capacité d’échange qui se résume dans deux lois : l’effet de substitution et l’effet de revenu.

Ce dernier mécanisme, microéconomique alors que les deux premiers sont macroéconomiques, agit comme une espèce de matelas amortisseur ou de réseau qui interconnecterait tous les prix les uns avec les autres et les rendraient tous dépendants.

 

Le leurre des subventions

Normalement, tout ce système s’équilibre « naturellement » : l’argent exigé pour les taxes est dépensé par l’État, les placements financiers créent de la valeur qui vient compenser l’augmentation monétaire liées aux intérêts, les consommations se déplacent en fonction des solutions disponibles et amortissent les variations et les variations de demande, de disponibilité et de rentabilité…

Normalement…

Reprenons notre bois de chauffage. L’équilibre des prix du pellet et de la bûche est issu de nombre de facteurs qui vont borner ses prix. Bien plus que la disponibilité des produits, c’est la valeur « chauffage » qui va fixer le prix du bois : la quantité de chaleur restituée comparée aux autres moyens de chauffage.

Imaginons que chaque foyer disposerait à la fois d’une pompe à chaleur (électrique), d’une chaudière au fuel, d’une chaudière à gaz et d’un poêle bouilleur. Clairement, il est logique d’allumer le moyen de chauffage qui donne le meilleur résultat en fonction de la météo et qui lui coûte le moins cher, par exemple le poêle à bois la journée, la pompe à chaleur la nuit pendant les heures creuses sauf pendant les nuits très froides où il est plus économique de faire fonctionner une chaudière au gaz, etc.

Bien sûr cette situation est imaginaire. Mais dans la réalité, il est loin d’être rare que le poêle ne soit pas couplé à des radiateurs électriques, à une pompe à chaleur ou une chaudière. Même si on n’est pas à 100 % de capacité de substitution d’une source d’énergie par une autre, cet effet de substitution se concrétise à l’échelle macroscopique du pays et s’opère de proche en proche dans d’autres substitutions pour se diffuser à l’ensemble du système de prix : le prix du bois de chauffage va influencer le prix du bois de construction (et inversement), qui va influencer le prix des poutres en bois, qui va influencer le prix des poutres en métal, qui va influencer le prix du fer, qui va influencer le prix des automobiles, qui va influencer le prix des téléviseurs, etc.

À la moindre variation, le système de prix va se rééquilibrer tout seul (plus ou moins rapidement il est vrai) et la subvention du prix de la bûche et du pellet sera au bout du compte équilibrée par tout une séries de glissement d’autres prix. Ce système est à somme nulle car ce n’est pas lui qui fixe la valeur globale, il ne fait qu’équilibrer un système dont la « somme » doit correspondre à la quantité de monnaie collectée et dépensée par l’État dans son budget de fonctionnement.

Le fait de subventionner le chauffage au bois ne va donc pas impacter uniquement les foyers à bas revenus se chauffant uniquement au bois, mais tous les prix. En fin de compte, les seuls résultats tangibles auront été de déséquilibrer certains prix (et de créer des problèmes ou des aubaines pour certaines filières) et surtout d’augmenter la quantité de monnaie en circulation et donc de créer de l’inflation : l’effet d’aubaine sur le bois de chauffage se traduira vite en désillusion par l’augmentation d’autres prix.

 

L’État inflationniste

C’est l’équilibre du budget de l’État qui détermine la valeur de l’argent que celui-ci émet pour payer son fonctionnement. On a cru que l’interdiction faite à l’État d’imprimer du papier allait empêcher cette maladie chronique de l’endettement des finances publiques qui a maintes fois créé des crises financières catastrophiques et fait chanceler les souverains et ce depuis la plus ancienne Antiquité.

Le fameux « système libéral » dénoncé par tous les vendeurs d’illusion a permis une incroyable période de stabilité et de développement économique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en donnant la possibilité à l’État de faire disparaître sa création monétaire dans le système bancaire et ainsi d’éviter d’interférer dans l’économie.

Mais c’était sans compter l’incompétence et l’inconséquence de certains dirigeants et de certains pays, particulièrement la France, qui ont utilisé cette aubaine pour faire n’importe quoi, en particulier pour subventionner des secteurs entiers de l’économie jusqu’au moment où la bulle explose ou que l’État se retrouve au bout de ces capacités de cavalerie, risque qui peut arriver à tout moment.

Le chauffage au bois vient d’entrer dans la longue liste des secteurs économiques étatisés, non pas par nationalisation, mais par mise en dépendance à l’argent public, après l’immobilier : crise de 1991 en Francecrise des subprimes aux USA en 2008… le système de protection sociale en déficit chronique depuis sa création et qui peut s’écrouler à tout moment comme en Grèce en 2010, les transports…

 

Crise à venir

Le paquebot de l’étatisation de l’énergie est lancé à pleine vitesse avec à la proue les fameuses énergies renouvelables et la lutte donquichottesque contre le thermomètre, façons élégantes de nommer des machines à détourner l’argent public et à créer de la dette souveraine et donc de l’inflation sous forme larvée ou sous forme de bulles. Cette inflation conduira sans aucun doute à une gigantesque crise de l’énergie dans les années à venir, si elle n’a pas déjà commencé.

Il devient de plus en plus évident que les États-Nation, créés au XIXe siècle sur le modèle de l’État providence imaginé par Bismarck, sont amenés à disparaître ou pour le moins à se transformer radicalement, car dans l’état actuel des choses, ils amènent bien plus de problèmes que de solutions : quand ce ne sont pas les guerres mondiales, ce sont les crises économiques, sanitaires ou sociales mondiales, quand ce n’est pas tout en même temps.