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28 septembre, 2021

Droit naturel : aux racines du libéralisme

 Une analyse historique du Droit naturel de l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne et son rôle dans le libéralisme.

Lorsqu’un néophyte découvre la pensée libérale, il ne peut manquer de noter la diversité d’auteurs, de courants et d’idées l’esquissant. Toutefois, il retrouve trois principes communs à tous, à savoir la préservation de soi, la liberté (et son corollaire, la responsabilité) et la propriété privée. Les justifications de ces principes peuvent être regroupées selon trois grandes traditions. 

La plus récente de celles-ci est qualifiée d’utilitariste ou de conséquentialiste et défend le libéralisme pour ses bienfaits supposés, ce dernier garantissant notamment le plus grand bonheur et la plus grande prospérité pour tous. Elle remonte à Jeremy Bentham (1748 – 1832) et regroupe des auteurs aussi variés que John Stuart Mill (1806 – 1873), Ludwig von Mises (1881 – 1973), Milton Friedman (1912 – 2006) et son fils David (1945).

La seconde de ces traditions, issue des Lumières écossaises et à laquelle sont rattachés David Hume (1711 – 1776), Adam Smith (1723 – 1790) ou Friedrich Hayek (1899 – 1992), est celle du scepticisme ou de l’ordre spontané. Pour cette tradition, il s’agit de protéger certaines conventions déjà existantes (comme la justice et la propriété) plutôt que de les inventer ou réinventer.  

Dans ce cas, l’activité de gouverner consiste à protéger l’ordre social existant, les conventions établies, sans chercher une finalité en dehors d’elles-mêmes et sans interférer sur leur contenu. 

La dernière de ces traditions, celle du Droit naturel moderne libéral, est la plus ancienne et peut être attribuée au philosophe anglais John Locke (1632 – 1704). Mais qu’est-ce que le Droit naturel moderne libéral ? Le lecteur sagace notera la présence des épithètes « moderne » et « libéral » qui supposent donc l’existence d’un Droit naturel ancien ou classique, d’une part, et, d’autre part, d’un Droit naturel moderne non nécessairement libéral.

Afin de comprendre ce qu’est le Droit naturel moderne libéral, il est donc nécessaire de s’intéresser au Droit naturel (ou jusnaturalisme) pris dans son ensemble, établir ce qui rapproche Droits naturels ancien et moderne, en quoi le Droit naturel moderne marque une rupture avec l’ancien et ce qui caractérise le Droit naturel moderne libéral par opposition au non libéral.

GRÈCE ANTIQUE ET NAISSANCE DU CONVENTIONNALISME

S’intéresser à la tradition du Droit naturel nécessite de remonter aux fondements de la philosophie politique classique, c’est-à-dire en Grèce antique au IVe siècle avant J.C. La Grèce de cette époque est un regroupement de cités plus ou moins indépendantes les unes des autres (Athènes, Sparte, Corinthe, Thèbes, etc.). Pour les habitants de chaque cité, la légitimité de son régime politique et du code de lois la régissant repose sur son ancestralité, son caractère à la fois ancien et familier.

Or, le constat d’une grande diversité de régimes (monarchie, timocratie, oligarchie, démocratie ou tyrannie) et de lois parfois contradictoires au sein de la Grèce ne peut que saper cette légitimité. En effet, comment décider, entre deux lois contradictoires, laquelle est vraie, bonne ? 

Ce constat fait, entre autres, par les présocratiques (dès le VIe siècle avant J.C.), puis repris et développé par les sophistes du IVe siècle, les mène à la conclusion que l’ancestralité d’une chose n’est pas un critère suffisant pour juger de son caractère bon ou mauvais et qu’il existe une distinction, inconnue jusqu’alors, entre ce qui relève du domaine de la nature (ce qui touche aux êtres naturels) et ce qui relève de l’artificiel ou de la convention (ce qui touche aux productions humaines).

Ainsi, pour ces penseurs, la cité est une construction artificielle visant à subvenir aux besoins que ses habitants ne pourraient combler seuls. De même, la coexistence de lois parfois contradictoires et de concepts de justice différents entre cités ne peut s’expliquer que par leur caractère conventionnel : la justice n’existe donc pas en tant que telle, la législation de chaque cité n’ayant d’autres fondements que les hommes eux-mêmes, et plus spécifiquement ceux qui détiennent le pouvoir.

Peux eux, le bien et l’agréable se confondent. Une telle approche, poussée à sa conclusion logique, se révèle dangereusement relativiste car il n’existerait alors aucune norme supérieure permettant de juger du bien-fondé d’une loi ou d’un régime.

GÉNÈSE DE LA PHILOSOPHIE ET DU DROIT NATUREL ANCIEN

Par ailleurs, la découverte de cette distinction entre nature et convention marque la naissance de la philosophie, de la recherche des choses, des causes premières. Les choses artificielles présupposant l’existence de la nature, elles lui sont en effet postérieures, subordonnées et donc d’une dignité inférieure. La nature devient alors un étalon pour juger du caractère des choses.

Ce présupposé sert de fondation à la doctrine classique du Droit naturel esquissée par Socrate puis reprise et développée par Platon (428/427 – 348/347 av. J.-C.), Aristote (384 – 322 av. J.-C.), les Stoïciens, Cicéron (106 – 43 av. J.-C.), saint Augustin (354 – 430) et saint Thomas d’Aquin (1225/1226 – 1274). Ces philosophes souhaitent réfuter la position des sophistes en trouvant une origine naturelle à la justice et au Droit, en prouvant qu’elles ne sont pas de simples créations humaines. En effet, et de même que la présence de diverses théories portant sur l’univers ne remet pas en cause son existence, de même, des conceptions divergentes de la justice ne suffisent pas à conclure quant à son inexistence. 

Constatant la présence d’une multitude de besoins parfois contradictoires chez l’homme, par l’usage de la raison ces auteurs en concluent à l’existence d’un ordonnancement hiérarchisé naturel de ceux-ci.

Estimant les besoins de l’âme supérieurs à ceux du corps, ils établissent qu’une vie bonne est une vie conforme à la nature, la vie d’un homme dont l’âme et la satisfaction de ses besoins sont ordonnés harmonieusement. Il existe donc un ensemble de règles qualifié de Loi naturelle, appréhendable par la raison et délimitant les caractéristiques de cette vie bonne.

Contrairement à ce que défendaient les sophistes, pour l’homme le bien ne se confond donc pas à l’agréable et au plaisir, c’est-à-dire à la satisfaction des besoins, mais correspond à la perfection de sa nature, à sa fin ou « cause finale » (pour reprendre un terme issu de la physique aristotélicienne) en tant qu’homme.

Ces différents philosophes notent par ailleurs que l’homme est non seulement capable de communiquer avec ses semblables mais prend même plaisir à leur fréquentation. L’homme est donc, par nature, un être social voire politique ne pouvant bien vivre qu’en société : « celui qui n’est pas capable d’appartenir à une communauté ou qui n’en a pas besoin parce qu’il se suffit à lui-même n’est en rien une partie d’une cité, si bien que c’est soit une bête soit un dieu » soit le membre d’un forum internet libéral. Les sophistes sont à nouveau dans l’erreur : les cités sont naturelles et cela du fait de la sociabilité intrinsèque à l’homme.

L’accomplissement total de ce dernier inclut alors la vertu sociale par excellence, à savoir la justice (qui est donc, de ce fait, naturelle) et nécessite une participation active dans la vie politique en tant que dirigeant afin de mener l’ensemble de ses concitoyens vers la perfection de leur nature. Fins ultimes de la cité et de l’homme se confondent donc. De ce fait, pour atteindre sa pleine perfection, l’homme doit vivre dans la meilleure cité, celle dotée du meilleur régime, un régime proposant le meilleur mode de vie à ses citoyens.

Mais, quel est ce meilleur régime ?

Il s’agit de celui reposant sur la Justice ou Droit naturel (classique) et consistant à attribuer à chacun ce qui lui revient naturellement. Or les hommes étant dissemblables sur les plans de l’intelligence et de leur capacité à rechercher la vertu, ils ne sont donc pas tous également perfectibles et certains se révèlent, à ce sujet, supérieurs aux autres.

Les meilleurs, que nous qualifierons de sages, doivent alors, conformément au Droit de la Nature, gouverner les autres. Pour les philosophes de la doctrine classique du Droit naturel, le régime le meilleur est ainsi celui du gouvernement absolu des sages, un gouvernement auquel doit consentir l’ensemble de la population pour être légitime. Cependant, ce régime, bien que possible car conforme à la nature, est très improbable et, donc, condamné à rester théorique, « [situé] là-haut dans le ciel, comme un modèle pour qui veut [le] regarder ». En effet, les conditions de sa réalisation ne dépendent pas des hommes

Si sur un plan plus pratique, cette recherche du meilleur régime est fructueuse, permettant en effet une classification des régimes existants du meilleur au pire en fonction des fins qu’ils se proposent, sa conclusion est décevante pour les auteurs de la Renaissance. Ainsi, Machiavel (1469 – 1527) raille les philosophes anciens pour « s’être imaginé des républiques et des principautés qu’on n’a jamais vues ni jamais connues existant dans la réalité ».

Il faut cependant attendre Thomas Hobbes (1588 – 1679), père du Droit naturel moderne, pour que s’opère une rupture franche au sein de la tradition du Droit naturel. Si les notions de Nature et de Raison sont à la racine de la tradition du Droit naturel classique, celle amorcée par Hobbes repose sur la volonté et l’artifice. 

LA RUPTURE HOBBESIENNE

Détaillons un peu sa pensée politique.

Celle-ci s’inscrit dans un système philosophique plus global : pour Hobbes, philosopher c’est raisonner sur le monde appréhendé comme un ensemble de causes entraînant des effets. La raison a donc deux fins : déterminer les causes à l’origine d’effets donnés et, inversement, préciser les effets découlant de causes connues.

Pour Hobbes, le monde rationnel est donc analogue à une machine mécanique, un monde dont les principes premiers sont le corps (ou matière) et le mouvement. Sa philosophie est donc une philosophie de la puissance. Par ailleurs, Hobbes est un sceptique, considérant notamment les capacités de raisonnement de l’homme comme faillible. Celui-ci n’est donc pour lui non un être raisonnable mais une créature de passions.

Le but de la pensée politique de Hobbes, en accord avec son système philosophique général, est de découvrir la cause hypothétique de la société civile. Pour cela, notre philosophe démarre son enquête par une analyse introspective de la nature de l’homme et de ses sensations. Celles-ci sont notamment causes des émotions et passions auxquelles appartiennent le désir et l’aversion guidant l’action humaine.

De ce constat, il est possible de définir ce que sont le Bien et le Mal (ce que l’homme appelle, respectivement, l’objet de ses désirs et celui de ses aversions) et la Volonté (la décision prise par suite d’une réflexion sur ses désirs et aversions). Les désirs changeant d’un homme à l’autre et évoluant dans le temps, Bien et Mal sont des notions variables. Ainsi, contrairement à ce que prétendent les philosophes classiques, il n’existe pas de finalité, de perfection morale de l’homme.

Mais quel est le but visé par la conduite humaine ?

La Félicité, la satisfaction durable et continue des désirs. Dans ce but, l’homme recherche la puissance, les moyens grâce auxquels il peut satisfaire ses désirs. Pour Hobbes, le Droit naturel (c’est-à-dire la liberté que chacun a d’atteindre les fins qu’il s’est fixées et de préserver sa propre vie dans la limite de sa puissance) dérive, non de la fin de l’Homme, mais directement de la nature humaine ainsi déterminée, de cette notion de Volonté. L’homme possède cependant un défaut majeur l’entravant dans la poursuite de la Félicité : l’Orgueil, mauvaise estimation personnelle de sa propre puissance.

Quelque chose manque dans ce début d’enquête cependant : la nature humaine étudiée est celle d’un humain solitaire. Hobbes complète donc son étude en s’interrogeant sur la conduite de l’être humain confronté à d’autres hommes dans un état de nature, c’est-à-dire avant l’institution d’une société civile. Dans cet état, les hommes sont tous concurrents, ennemis même, dans leur recherche de la Félicité. S’ajoute une aversion majeure, celle d’une mort violente.

Or, les hommes étant égaux en termes de puissance, l’état de nature est donc une situation de guerre de tous contre tous attisée par l’orgueil et où une mort violente s’avère plus probable que la Félicité. Dans ces circonstances peu enviables, l’individu a néanmoins besoin des autres pour échanger, notamment des biens nécessaires à sa félicité. Des accords gré-à-gré peuvent donc exister mais sans moyens indépendants de les faire appliquer ils ne sont pas nécessairement respectés.

Il y a donc conflit entre la nature humaine, solitaire, ennemie de ses semblables, et la condition naturelle de l’humanité, la nécessaire coexistence entre hommes. L’homme n’est donc pas, pour Hobbes, un animal politique ou social, différence majeure avec les penseurs classiques.

Pour Hobbes, la résolution de ce conflit et l’instauration d’une paix civile passe par l’inhibition de l’orgueil humain grâce à la peur de la mort violente complétée de l’usage de la raison. En effet, le raisonnement permet de dégager des vérités relatives à la poursuite concurrentielle de la Félicité. Ces vérités, ces articles de paix que l’on peut résumer par : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît à toi-même », permettent, si suivies par tous, d’atténuer la compétition, d’éviter la guerre de tous contre tous et d’accroître la certitude de la satisfaction des désirs de chacun.

Ces articles de paix sont cependant sans effets tant qu’ils n’ont pas été transposés en Lois (dites naturelles quand elles émanent de Dieu ou d’un souverain) associées à des punitions sanctionnant leur non-respect. Une puissance visible visant à contraindre ceux sous sa juridiction à suivre ces règles, condition de la paix civile, est donc nécessaire. Pour cela, les hommes s’accordent, au moyen d’un contrat social, à transférer à un souverain, personnage artificiel sans intérêts propres, leur Droit naturel à être gouverné inconditionnellement par leur propre raison. Dans cette association civile (artificielle, car fruit de la volonté des hommes, et non naturelle comme le pensait les philosophes du Droit naturel ancien), sont délégués au souverain les fonctions d’instaurer et d’imposer ces articles de paix à tous ses sujets et de les protéger de l’hostilité des individus extérieurs.

Le souverain, contre lequel les sujets n’ont pas droit de résistance, est doté de nombreux pouvoirs afin d’exercer ses fonctions : celui de maintenir l’ordre public, de faire la guerre, de lever des impôts et des armées, de faire des lois, de censurer les opinions morales et religieuses susceptibles de mettre à mal la paix civile. La société civile hobbesienne vise ainsi à assurer à ses membres, non plus leur parfait accomplissement moral, mais leur préservation physique par la paix civile et l’abondance matérielle. De plus, si le meilleur régime repose, pour les classiques, sur des devoirs naturels, l’association civile hobbesienne est fondée, elle, sur un Droit naturel dérivant d’une passion, celle de la préservation de son existence.

Cet abaissement dans les exigences de la société civile est censé rendre possible son apparition, contrairement au meilleur régime classique, utopique. Ces deux derniers éléments marquent la différence majeure, la rupture, entre, d’un côté, Hobbes et ses successeurs de la tradition du Droit naturel moderne, et de l’autre les auteurs classiques rattachés à la tradition du Droit naturel ancien. 

Du fait de l’autorité accordée au souverain et de l’absence de séparation des pouvoirs dans la pensée hobbésienne, faut-il pour autant faire de ce philosophe un apologiste de l’absolutisme ? Non. En effet, la loi édictée par le souverain législateur n’a pas vocation à être arbitraire.

De plus, celle-ci, en instaurant la paix civile, vise à augmenter la liberté de ses sujets, ces derniers pouvant enfin vaquer à leurs occupations sans craindre la féroce concurrence de leurs semblables ou une mort violente. De plus, la loi du souverain, contrairement celle de la Raison, ne cherche pas à prescrire l’ensemble de la conduite humaine. Et là où la loi ne dit mot, une liberté totale demeure. Par ailleurs, les sujets du souverain conservent deux libertés absolues : celles de ne pas s’accuser ou de se donner la mort.

Enfin, la pensée politique de Hobbes possède un caractère profondément individualiste : sa société civile repose sur un accord qui n’est pas une volonté commune mais un objet commun de volontés d’individus différents ne se dissolvant donc pas en s’associant. Bien que non libéral (car il octroie trop de pouvoirs à un souverain qui pourrait être tenté d’en abuser, ne reconnait pas à un peuple le droit de résister à l’oppression et ne fait pas de la propriété privée un des fondements de sa pensée), Hobbes est cependant parfois considéré comme un précurseur du libéralisme. La paternité de ce courant de pensée reste néanmoins réservée au philosophe britannique John Locke (1632 – 1704).

JOHN LOCKE ET LA NAISSANCE DU LIBÉRALISME

Entre ses références au théologien Richard Hooker (1544 – 1600) inspiré par saint Thomas d’Aquin et à une Loi naturelle considérée comme étalon de tout code de lois civiles, la pensée politique de Locke semble marquer un retour vers le Droit naturel classique. Il n’en est rien cependant et dans sa recherche (reposant sur sa théorie de la connaissance) du fondement, du but et des limites du (bon) gouvernement, le « sage Locke » se rapproche à maintes reprises des positions hobbésiennes.

Considérons ainsi le point de départ de la réflexion lockéenne : à l’instar de Hobbes, notre philosophe anglais part d’un état de nature compris comme un état de liberté et d’égalité parfaite, un état où personne n’est investi de l’autorité de juger les hommes entre eux et où il n’existe d’autres lois que la Loi naturelle. Cette dernière, ne visant pas l’excellence morale de l’homme, dispose que chaque homme a pour devoir de se préserver lui-même ainsi que l’ensemble de l’Humanité.

De là, tout homme peut tuer toute personne menaçant son existence, cette dernière devenant de fait une menace pour tous les autres êtres humains. Seulement, cette Loi naturelle n’a de naturelle que son nom : en effet, fruit de la réflexion, elle n’est pas innée chez l’homme mais repose sur une passion puissante qui est de ce fait un Droit naturel : celui de sa propre conservation.

Par opposition à cet état de nature, Locke définit la société civile comme une situation où une ou des personnes sont investies de l’autorité de juger les hommes entre eux et où sont établies des lois dites positives (ou conventionnelles car édictées par les hommes). Locke ajoute cependant deux autres états dans lesquels peuvent se trouver les hommes : l’état de guerre, défini comme un état où des hommes usent de la force indépendamment de tout droit, justice ou autorité, et son opposé, l’état de paix. Et si ces deux états existent aussi bien dans l’état de nature que dans la société civile, l’état de guerre est cependant plus probable dans l’état de nature.

En effet, dans l’état de nature, la pauvreté (qui lui est généralement associée) couplée à un désir de conservation parfois démesuré (car mal orienté ou canalisé) menacent la paix générale, les hommes en venant à considérer le reste de l’humanité comme une menace potentielle. Trois points communs entre Hobbes et Locke sautent donc aux yeux du lecteur attentif : l’état de nature est un état qu’il convient d’abandonner car le conflit y est plus que probable ; la Loi naturelle, censée guider l’homme hors de cet état de nature, trouve son fondement et son but dans le désir de conservation de soi ; enfin, cette Loi naturelle fait signe vers la société civile comme condition d’une paix générale.

La violence est cependant moins grande dans l’état de nature lockéen, celle-ci prenant source, non dans un défaut majeur de l’homme comme l’orgueil, mais dans la pauvreté. De ce fait, la société civile comme remède à l’état de nature présente des différences majeures entre Locke et Hobbes.

En effet, là où Hobbes fait de la propriété privée l’objet des lois du souverain, Locke en fait un Droit. Pour ce dernier, Dieu a donné la Terre en commun aux hommes. Dans l’état de nature originelle, antérieur à la société civile, il n’y a donc pas de propriété privée initiale à une exception près : les hommes étant libres et égaux dans cet état, ils sont donc propriétaires de leur propre personne.

Or, le travail effectué par un individu donnant de la valeur à une chose (une pomme n’a de valeur que cueillie ou ramassée par exemple), son produit appartient, de fait, à cet individu : nous avons ainsi ici la source de la propriété privée. Locke ajoute cependant une condition à ce droit de propriété privée dans l’état de nature originelle : cette propriété n’est valable que tant que les denrées premières restent abondantes pour tous, tant en quantité qu’en qualité.

Seulement, Locke note que ces denrées tendent à se détériorer (ainsi les fruits par exemple). L’état de nature est donc un état de pénurie car tout surplus, source de prospérité, finit par pourrir et devenir ainsi inexploitable. Pour Locke, c’est l’émergence de l’argent, un bien durable, qui a mis fin à cette misère en permettant l’échange et ainsi l’utilisation des denrées périssables, la formation de surplus et donc l’augmentation de la production de biens.

Cette introduction de la monnaie entraîne cependant une raréfaction des denrées premières et des inégalités économiques qui sont néanmoins justifiées par l’augmentation générale de la richesse globale : le plus pauvre des manœuvres, dans ce nouvel état de nature inégalitaire, reste en effet plus riche que le plus riche des hommes dans l’état de nature originel. Dans cet état de nature inégalitaire, une denrée naturelle n’a donc plus besoin d’être en abondance pour devenir la propriété de quelqu’un. Seulement, ces inégalités économiques engendrent la cupidité et la jalousie. Dans cette situation, l’état de guerre est plus probable et l’existence d’un gouvernement protégeant la propriété privée devient alors nécessaire.

Le but d’une société civile dotée d’un bon gouvernement nous apparaît donc clairement : elle vise à conserver la propriété au sens large, à savoir conserver la vie, la liberté et les biens de ses membres.

Étudions de plus près les détails de la formation et des fonctions de cette société civile. Celle-ci prend vie sous la forme d’un corps politique avec gouvernement au moyen d’un contrat social.

Ceux qui reconnaissent ce contrat quittent ainsi l’état de nature et, dans son cadre, transfèrent deux pouvoirs naturels (celui de tout faire en vue de conserver sa vie et celles des autres conformément à la Loi naturelle et celui de punir les hommes qui contreviennent à cette Loi) à la communauté ainsi formée. Ces pouvoirs deviendront deux pouvoirs politiques séparés (afin de limiter les abus), à savoir le législatif (auquel est rattaché le judiciaire selon Locke) et l’exécutif. Cette société civile permet donc, contrairement à l’état de nature, d’établir des lois fixées et connues par tous, appliquées à tous (membres du gouvernement inclus), de juger les litiges et de faire exécuter les jugements et punitions appropriées.

Le gouvernement de cette société civile ayant pour but de réduire les incertitudes présentes dans l’état de nature et de protéger la propriété au sens large, son pouvoir, le pouvoir politique, ne peut être que limité : ni arbitraire, ni absolu, ni instable dans ses lois et choix. En effet, une société civile tyrannique est pire pour ses membres que l’état de nature. Locke est donc plus strict que Hobbes dans les limitations imposées à son bon gouvernement, visant à le rendre plus respectueux du droit à la conservation de soi.

Mais que se passe-t-il quand un gouvernement abuse de ses pouvoirs au détriment des membres de la société civile ?

Pour Locke, il se met hors de la société civile. Et si vient s’ajouter l’usage de la force contre le peuple, un tel gouvernement se met en état de guerre avec celui-ci qui a un Droit naturel de se défendre. Pour autant, ce droit face à la tyrannie n’est valable que dans la situation où il n’est plus possible de faire appel à la loi, où le gouvernement est dysfonctionnel.

Ainsi s’achève notre périple historique. Celui-ci, en partant du Droit naturel ancien, nous aura permis de comprendre comment se justifient les trois grands principes libéraux pour les tenants du Droit naturel libéral et quel est le gouvernement le plus approprié pour les préserver.

Il s’agit d’un gouvernement ayant des pouvoirs limités afin de limiter les abus et respectant la Loi naturelle visant à défendre les Droits naturels de ses membres, à savoir le droit de préservation de soi, le droit d’être libre et le droit de posséder des biens. Un tel gouvernement ne cherche donc pas à guider ou orienter ses citoyens dans leur choix mais vise à les protéger des menaces extérieures et à arbitrer entre eux en cas de conflit.

Bien qu’ancienne et souvent réduite à une caricature d’économisme auprès de nos contemporains, la pensée libérale s’avère donc peut-être, encore et toujours, le meilleur antidote aux maux actuels.

En effet, en défendant, en premier lieu, la liberté et la propriété privée des membres d’une société civile, le libéralisme favorise l’émergence d’institutions et de principes visant la coopération, le dialogue et la prospérité plutôt que le conflit et la discorde et permet, ainsi, la coexistence pacifique d’individus et de groupes aux fins divergentes. Ce type de gouvernement prôné par les libéraux, aux fonctions et fins réduites, ouvre, par ailleurs, la possibilité d’une cohabitation apaisée d’utopies variées, le « canevas d’utopie » cher au philosophe Robert Nozick (1938 – 2002).

 

Sources :

Strauss, Leo. Droit naturel et histoire, 1953
Strauss, Leo. Les trois vagues de la modernité, 1975
Strauss, Leo et Cropsey, Joseph. Histoire de la philosophie politique, 1963
Oakeshott, MichaelL’association civile selon Hobbes, 1975
Oakeshott, MichaelMorale et politique dans l’Europe moderne, 1993
Locke, John. Traité du gouvernement civil, 1690

27 septembre, 2021

Écologistes et raison : une alliance impossible

 

par François Turenne

L’écologisme est une idéologie radicale, elle tire ses inspirations du marxisme ou de Rousseau. A l’heure où la défaite du communisme est actée définitivement dans nos sociétés occidentales, toute une partie de la gauche a dû se réinventer. Ainsi, l’écologisme serait une idéologie postmarxiste avec un vocabulaire et des procédés similaires à ceux des communistes du début du XXème siècle. En France, cette mouvance de moins en moins disparate s’incarne en politique notamment dans le parti Europe-Ecologie-Les-Verts et La France Insoumise. Dans la société civile, diverses ONG très militantes, notamment Greenpeace, tentent d’imposer par des modes d’action contestataires, voire violents, leurs agendas politiques.

Entre rationalité et radicalité, les écologistes ont choisi

L’écologisme s’est éloigné de la rationalité depuis la fin des années 80, pour tendre vers la radicalité. Alors que les gouvernements prenaient la mesure du problème, en incitant les acteurs économiques à diminuer les besoins énergétiques et les émissions de gaz à effet de serre, les écologistes postulaient, eux, la fin de notre mode de vie. Pourtant rétrospectivement, l’humanité a fourni des efforts très importants afin de réduire son impact écologique sans tout bouleverser. A titre d’exemple, les avions consomment 70% de moins de kérosène que dans les années 60. Airbus et Boeing travaillent à créer un avion zéro émission de carbone pour 2050. Des essais sont en cours pour tester la fiabilité d’un avion électrique ou utilisant des carburants hydriques (kérosène et biocarburant). Les constructeurs automobiles ne sont pas en reste, une voiture diesel consommait en moyenne 6,6 l/100km en 1995 contre 4,9 l/100km en 2019. Le progrès technique continu permet à l’humanité de tendre vers une économie moins polluante sans impacter ses habitudes et sa façon de vivre.

Le nucléaire, ou le grand n’importe quoi des écolos

L’activisme de Greenpeace contre les centrales nucléaires en France n’a pas commencé avec le scandale de l’intrusion de plusieurs de ses membres au sein de celle de Tricastin en février 2020. Le projet Superphénix fut le premier à mobiliser massivement des associations écologistes. Il a été lancé à la fin des années 70 par EDF et l’Etat français. Il visait à développer des réacteurs nucléaires utilisant du combustible recyclé. En effet, à la suite de la construction de nombreuses centrales nucléaires au début des années 70, le gouvernement a rapidement dû considérer la question des déchets et du combustible appauvri, issus de ces réacteurs. Le projet était prometteur mais nécessitait des investissements lourds et de nombreuses années de recherche. Sa réussite aurait pu permettre de rendre la production nucléaire pratiquement propre, tous les déchets produits par les réacteurs classiques auraient pu être réutilisés par le réacteur de la centrale Superphénix.

Cependant, l’opposition de la part d’associations et partis politiques écologistes s’est rapidement manifestée. En 1982, le site de la centrale est visé par un tir de lance-roquette, l’auteur ne sera jamais arrêté mais en 2003 le député de Genève Chaïm Nissim en revendique la responsabilité. De nouvelles manifestations ont lieu à la fin des années 80, après l’incident de Tchernobyl. La contestation fédère des associations écologistes françaises, suisses et de l’Europe entière. Pourtant, en 1992, le premier ministre Pierre Bérégovoy commande un rapport, lequel statue positivement sur la poursuite du projet et le peu de risque inhérent à son redémarrage. Mais il est abandonné en 1997 par le Premier ministre Lionel Jospin, poussé par les verts qui composaient sa coalition parlementaire à l’époque. Le rapport du Sénat et de l’Assemblée nationale l’ont critiqué. Ils pointaient du doigt le calcul politicien du gouvernement Jospin alors que le projet était viable. Les écologistes gagnèrent une première bataille contre la science et l’énergie nucléaire.

Ecologie et modernité, une opposition récurrente

Un nouveau projet attise aujourd’hui l’opposition de Greenpeace : le projet ITER (international thermonuclear experimental reactor). Il s’agit d’un projet de recherche expérimentale en vue de maîtriser la fusion nucléaire. Le développement d’une telle technologie permettrait une production électrique quasiment illimitée, peu énergivore et peu créatrice de déchets. L’idée que la production nucléaire devienne propre fait peur à Greenpeace puisque cela irait à l’encontre du discours alarmiste et pessimiste de l’organisation. En substance, la science ne peut nous sauver, seule Greenpeace et ses propositions le peuvent.

Greenpeace ne cesse d’attirer l’attention sur le coût du projet qui représente pourtant 20 milliards d’euros répartis entre une trentaine de pays. L’ONG explique qu’il ne permettra pas de répondre à l’urgence climatique, elle semble ignorer les possibilités ouvertes par la fusion. Aucune avancée scientifique majeure n’a été faite sans investissements massifs et de l’ambition. L’opposition est plus fondée sur un anti-nucléaire primaire que sur une réalité scientifique tangible, les plus grands cerveaux de la physique des particules travaillant sur ce projet.

Le discours politique écologiste, à contre-courant du bon sens

Le parti EELV a maintenu l’ambiguïté dans ses rapports avec la science durant de nombreuses années, notamment sur la question de la vaccination. Le candidat à la primaire, Jean-Marc Governatori, affirmait il y a quelques semaines que « la vaccination est une fabrique à maladie ». Le président du parti, Yannick Jadot, s’est lui prononcé en sa faveur mais il demeure le tenant d’une ligne modérée. Une autre candidate, Sandrine Rousseau, a carrément appelé à rompre avec la rationalité, elle déclarait : « Le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par des ingénieurs. Je préfère les femmes qui jettent des sorts que des hommes qui construisent des EPR ». Cette phrase est un résumé de la matrice idéologique au cœur de l’écologie politique : un rejet de la science, du nucléaire et la description d’un monde imaginaire.

Quels que soient les représentants de l’écologisme : ONG partis ou économistes ils tiennent un discours anti-modernisme qui dénigre le progrès technique. Cette approche est dangereuse à long terme, car à la manière des tenants du marxisme, ils nous promettent un appauvrissement et la fin de nos modes de vie. Les quelques élus locaux écologistes ont démontré une habileté remarquable à s’attaquer aux traditions et à l’écosystème économique de leurs villes. En outre, ils ont multiplié les polémiques et les ratés, nous laissant présager un avenir sombre s’ils arrivaient à l’Elysées en 2022.

 

26 septembre, 2021

L’écologisme fabrique une génération de névrosés

 par Aymeric Belaud

Un sondage, financé par l’ONG Avaaz et mené par sept établissements universitaires américains et européens, révèle des résultats alarmants quant à la santé mentale de la jeunesse. Se basant sur 10 000 jeunes de 16 à 25 ans interrogés à travers 10 pays [1], cette étude « suggère pour la première fois que des niveaux élevés de détresse psychologique chez les jeunes sont liés à l’inaction du gouvernement. L’anxiété de nos enfants est une réaction tout à fait rationnelle étant donné les réponses inadéquates au changement climatique qu’ils voient de la part des gouvernements », a affirmé Caroline Hickham, co-auteure de l’étude. Ce sondage, qui semble biaisé et assez orienté étant donné le commentaire précédent, décrit en réalité l’action de la propagande alarmiste – qui annonce la fin du monde – sur l’état mental des enfants et adolescents.

Penchons-nous sur les chiffres : 59% des jeunes sondés déclarent être « très » ou « extrêmement inquiets » du changement climatique ; 45% affirment que l’anxiété climatique affecte leur vie quotidienne de manière négative, qu’il s’agisse de dormir, de se nourrir, d’étudier, d’aller à l’école ou de s’amuser ; 75% jugent le futur « effrayant » ; 56% estiment que « l’humanité est condamnée » et 39% hésitent à avoir des enfants.

Les marchands de peur obtiennent ce qu’ils veulent : la nouvelle génération devient névrosée du climat. Ces jeunes seront demain des électeurs, et cette « anxiété climatique » leur feront voter pour plus de mesures coercitives, donc pour moins de liberté…

Si les conclusions de cette étude sont à relativiser, il est tout de même urgent de réintroduire de la raison dans le débat sur le changement climatique et démontrer à la jeunesse que le progrès et l’innovation permettront de s’adapter aux changements futurs. Pour le bien-être de la société à venir, ne laissons le monopole du débat climatique à l’écologisme militant.

 

25 septembre, 2021

Penser les fausses nouvelles, au-delà des effets de mode

 Manipulation de l’information, diffusion de mensonges et d’erreurs, l’usage des fausses nouvelles n’est pas nouveau. Retour sur ce concept.

Un Article de Conflits

S’intéresser aux fake news, pour utiliser le terme anglo-saxon qui, des rédactions des journaux et autres pure players américains, a progressivement essaimé jusqu’au débat public hexagonal, revient à s’intéresser à un objet d’étude en apparence fort récent et corrélé à la montée en puissance du web et des réseaux sociaux au cours de ces dernières années. Il n’est, pour s’en convaincre, qu’à analyser la manière dont le terme s’est répandu sur le Twitter francophone depuis le tournant de la dernière décennie.

En 2015, sorte de dernière année zéro du phénomène, ce dernier n’existait pas dans le langage courant ou alors de manière purement résiduelle et périphérique. Comme si avant le succès du concept de fake news en 2016, le réel tel qu’il se manifestait alors sur les réseaux sociaux numériques était parvenu à échapper aux affres de la manipulation d’information.

« Insulte, bénédiction, malédiction, tous les actes de nomination magique sont à proprement parler des prophéties prétendant à produire leur propre vérification : en tant qu’il enferme toujours une prétention plus ou moins fondée socialement à exercer un acte magique d’institution capable de faire advenir une nouvelle réalité, l’énoncé performatif réalise dans le présent des mots un effet futur. »

Cet acte magique dont parle Bourdieu dans son maître-ouvrage Ce que parler veut dire ne manque pas de faire écho à cette problématique, dans la mesure où l’institutionnalisation et la popularisation du vocable ont contribué à modifier le réel. La mise à l’agenda médiatique, politique et surtout institutionnel de la thématique a fait de cette dernière un sujet éthéré et hors-sol.

FAKE NEWS ET FAUSSES NOUVELLES, BLANC BONNET ET BONNET BLANC

La fascination contemporaine pour nos dispositifs de communication, de Twitter à YouTube en passant par TikTok, avec son cortège de superlatifs destinés à donner corps à l’idée de la rupture ontologique et technologique, dès lors qu’elle s’applique à la question équivoque de la manipulation de l’information, brouille les repères, les grilles de lecture et surtout les perspectives. Cette posture donne à penser que la viralité est un phénomène nécessairement contemporain, à cause de Twitter, à cause des algorithmes ou encore à cause des contenus de type clickbait, alors même que l’histoire de la presse, dans ses formes plurielles, est un rappel permanent de l’existence de cette viralité d’avant internet, pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif de chercheurs en science de l’information et de la communication paru en juin 2020.

Des mazarinades aux gazetins en passant par le télégraphe Chappe, jusqu’aux formes plus modernes d’outils de communication, pas un dispositif de communication n’a échappé à des tentatives plus ou moins sophistiquées et ambitieuses de manipulation. Après tout, avant la guerre des narratifs sur Twitter, n’y avait-il pas déjà la « guerre des ondes » ? Cette séquence qui, de Radio-Stuttgart de la Propagandastaffel destinée aux « opérations psychologiques » en langues étrangères et sur les ondes de laquelle les équipes francophones de Paul Ferdonnet s’adonnaient à des exercices récurrents de déstabilisation de l’opinion, jusqu’aux passes d’armes entre la Radio-Paris de l’Occupation, qui vit notamment officier des propagandistes comme Jean Hérold-Paquis ou Philippe Henriot, et la mythique Radio-Londres des « Français parlent aux Français » et du génie loufoque Pierre Dac, entremêle à elle seule toutes les problématiques supposément contemporaines de manipulations de l’information et de réponses stratégiques à apporter à ces menées informationnelles.

Surtout, il n’est qu’à compulser les archives numérisées des titres de presse français pour se convaincre que les fausses nouvelles ont eu une existence avant les fake news. Derrière le rouleau compresseur terminologique lancé à toute allure en 2016, des décennies de couches documentaires sédimentées peuvent ainsi renaître à la vie grâce à la numérisation et aux outils modernes de reconnaissance optique de caractères (OCR) qui, malgré les faux positifs assez nombreux, n’en permettent pas moins d’en finir avec nombre de faux semblants conceptuels et intellectuels.

La désinformation est un terme somme toute confidentiel dans la presse française des XVIIIe et XIXe siècles et ne prend réellement son essor qu’à l’orée du second conflit mondial. La tendance se révèle être relativement similaire pour le vocable de fausses informations. Il n’en va pas de même comme l’indique le graphique ci-dessus pour ce qui concerne les fausses nouvelles. L’utilisation du terme y est constante et marquée par des climax correspondant à des séquences majeures dans la vie politique française. Parmi celles-ci, la courbe de volumétrie fait distinctement apparaître la crise politique et institutionnelle de 1877, août 1914 et le début de la Première Guerre mondiale, 1936 et la période du Front populaire ou encore mai 1940 et la bataille de France.

La consultation des dizaines de milliers de brèves et d’articles qui évoquent ces fausses nouvelles est riche d’enseignement, notamment sur le parallèle qui existe avec notre époque. Des fausses nouvelles commerciales, financières et boursières aux fausses nouvelles que les factions, clans et partis s’accusent mutuellement de répandre pour arriver aux plus sensibles, celles que l’ennemi extérieur diffuserait par divers canaux, les préoccupations des Français de la première moitié du siècle dernier sont sensiblement et étrangement les mêmes que les nôtres.

Cela appelle nécessairement de la part des observateurs contemporains à une forme de retenue, de distanciation et de contextualisation, car les évolutions qui affectent le médium n’altèrent finalement que marginalement le fond du message et le cours de l’histoire. Cependant, réinscrire un phénomène dans son historicité et une temporalité donnée ne saurait équivaloir nécessairement à céder à la facilité d’une vision cyclique et répétitive du réel.

Si souligner les similitudes et les parentés d’un phénomène est une approche nécessaire pour se départir des postures faisant de l’effet de mode le seul curseur probant, une telle démarche ne saurait faire l’économie de la mise en évidence des points ouvertement dissonants et contemporains du phénomène décrit qui, par nature, font de ce dernier une nouvelle itération et non une simple réplique.

LES FAKE NEWS ET LA SOUVERAINETÉ

En revanche, ce qui peut apparaître neuf au regard de l’histoire récente c’est le rapport de plus en plus étroit et critique qu’entretiennent les fausses nouvelles avec la question de la souveraineté. Après tout, les dispositifs contemporains d’informations, et c’est un truisme que de le rappeler, se jouent en partie des limites géographiques et l’attrait, entre curiosité, fascination et inquiétude, que suscite la pléthore récente de médias étrangers numériques dits d’influence, est révélateur de cette singulière nouveauté des fausses nouvelles. Si les frontières ont toujours été plus ou moins poreuses, la guerre des ondes que nous évoquions plus haut pâtissait encore des contraintes géographiques et technologiques de ses conditions d’exercice. Dorénavant, rien n’empêche des puissances étatiques plus ou moins démocratiques de prendre pied dans le cœur battant de l’opinion publique de pays cibles, des Qataris d’AJ+ en passant par Sputnik et RT pour la Russie jusqu’aux médias chinois, afin de participer à une co-construction, nécessairement biaisée de par leur statut de state-backed media, des narratifs locaux.

L’intrication entre guerre et propagande et l’apparition de conflits irréguliers dans lesquels la psychologie et l’affrontement idéologique jouent la plus grande part n’ont pas attendu les discours modernes sur la « guerre hybride ». Tromper l’ennemi dans une situation de conflit, semer la panique et la confusion parmi les rangs adverses sont des leviers aussi vieux que l’art de la guerre lui-même. À cet égard, les guerres asymétriques de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’aux conflits actuels ont contribué à souligner l’importance stratégique de la bataille de l’information. Du point de vue des guérillas, la bataille de l’information est devenue, comme le souligne le chercheur Nicolas Mazzucchi, une manière « de déplacer le front des opérations du théâtre militaire vers l’opinion publique ».

Pour les États occidentaux, et notamment les États-Unis, le renversement du mouvement de la guerre de l’information dans les années 1990, via notamment un contrôle étroit des canaux de diffusion (notamment la télévision), est devenu une manière de « re-symétriser » des conflits insurrectionnels. L’émergence d’internet et de canaux de communication décentralisés a rebattu les cartes en brisant les barrières établies par les grandes puissances et notamment par les États-Unis à l’entrée du marché de l’information mondiale. Au point de voir en 2015 l’État islamique se saisir des fonctionnalités des réseaux sociaux développés par des firmes américaines à des fins de recrutement et de propagande.

La rupture stratégique induite par le numérique est celle qui donne à des acteurs pluriels, étatiques ou non, la capacité de multiplier les actes conflictuels de faible intensité en brouillant leur origine, tout en étendant à l’infini les limites spatiales du théâtre des opérations. Ces opérations ont vu leur coût d’entrée aller sans cesse décroissant, puisque les opérations de désinformation et de guerre informationnelle sont désormais à la portée de petits groupes dotés seulement d’une connexion internet et, le cas échéant, d’abonnements téléphoniques.

Cette plasticité opérationnelle se prête particulièrement bien à être déployée de champ de bataille en champ de bataille dans un contexte d’explosion des zones de tension à travers le monde. Elle permet, en outre, de faire la guerre sans le dire, c’est-à-dire de continuer la politique par d’autres moyens que les moyens guerriers, devenus trop engageants dans une époque d’équilibre de la terreur nucléaire. Parce que le monde virtuel reste encore pensé comme étant plus ou moins périphérique par rapport au monde physique, il se prête encore aux affrontements à faible risque d’escalade.

RÉSEAUX ET DÉMOCRATIES

Mais les groupes terroristes et d’insurgés ne sont pas les seuls à avoir pris conscience de l’intérêt pour ces « armes du faible », réputées capables de remporter des batailles sans engagement militaire. En la matière, les régimes autoritaires apparaissent avoir développé des capacités opérationnelles et une vision stratégique qui outrepassent de très loin celles des démocraties.

Ce constat suscite l’étonnement à double titre : tout d’abord parce que les démocraties sont généralement parvenues à faire coexister leur raison d’État et leurs impératifs moraux sans que ces derniers ne viennent inhiber leurs capacités opérationnelles (par exemple en matière de renseignement et même de propagande). Ensuite parce que rien ne semblait prédisposer le web, qui s’est originellement construit comme un contre-pouvoir, à devenir un instrument particulièrement efficace au service des régimes autoritaires.

L’émergence des grands géants de la tech, tout en remettant en cause l’utopie libertaire des débuts du web, aura pu paraître mettre les États sur le banc de touche et même accélérer le processus en popularisant à travers le monde de nouveaux moyens de communication et d’échange des idées. Au tournant des années 2010, Facebook a ainsi paru catalyser voire être la cause elle-même des printemps arabes. Progrès des réseaux sociaux et progrès de la cause des démocraties ont ainsi longtemps semblé indissociables.

Plus vulnérables à l’égard du pluralisme, les États autoritaires ont mis en place différentes stratégies pour se prémunir contre les dangers des réseaux sociaux et chevaucher le tigre : création d’un internet en vase clos derrière une grande muraille numérique en Chine, censure, piratage et trolling d’opposants, création de réseaux sociaux alternatifs aux grandes plateformes américaines (comme VK en Russie) ou encore coupure d’internet en cas de situation politique sensible (comme en Iran en novembre 2019, lors de grandes manifestations contre le régime).

Dans ces différents cas de figure, il apparaît que les stratégies mises en place par ces États visaient moins à combattre un ennemi extérieur qu’à renforcer son pouvoir de contrôle intérieur. Le corpus des tweets de l’Internet Research Agency rendu public par Twitter en octobre 2018 et qui montre une surreprésentation des messages publiés en russe par rapport aux autres langues tend lui aussi à confirmer ce constat.

D’un point de vue historique, les actions menées par les régimes autoritaires ont donc originellement cherché à conjurer cette vulnérabilité initiale, en empêchant le web d’être instrumentalisé par leurs propres opposants. Elles apparaissent ainsi comme le produit d’un processus de défiance précoce à l’égard du web qui s’est illustré à des degrés différents à travers la mise en place du grand Firewall chinois à la fin des années 1990, ou encore à travers la création des médias russes d’influence tels que RT et Sputnik dans la période suivant les « révolutions de couleur » dans les pays de l’ex-URSS.

Ce processus touche désormais depuis quelques années les démocraties occidentales, déclenché notamment par la prise de conscience du détournement des plateformes par des groupes terroristes ou extrémistes, par le référendum du Brexit (2016) et par le référendum catalan (2017), par les élections américaines (2016) ou encore par les élections françaises (2017).

La mise à l’agenda de la question des fausses nouvelles, à travers un vocable renouvelé dont l’effet est en grande partie d’accréditer le caractère de nouveauté et de singularité du phénomène, tout comme le changement de doctrine des États occidentaux à l’égard des actions d’influence dans le cyberespace, peut aussi être appréhendé comme le symptôme d’une poussée de « fièvre obsidionale ». Cette grande peur décrite par François-Bernard Huyghe apparaît comme l’écho du même processus à l’œuvre dans les régimes autoritaires lors de l’émergence des réseaux sociaux, à quelques décennies d’écart.

En cherchant à recréer de la centralité et du contrôle via une production législative destinée à garantir l’intégrité des scrutins ou à lutter contre les discours de haine, les États occidentaux cherchent à reprendre la main sur des espaces qui paraissent de moins en moins pacifiés et de plus en plus échapper à leur sphère de contrôle sous l’influence extérieure des Gafam d’une part et des ingérences étrangères d’autre part.

Dans le cadre d’une compétition mondiale redoublée qui passe désormais par un conflit généralisé des narratifs, les États occidentaux ne peuvent pas faire l’économie d’une réflexion sur leur stratégie et les moyens qu’ils se donnent pour faire face à ces nouveaux enjeux et à ces nouvelles menaces. Pour être vraiment opérante, celle-ci gagnerait à dépasser la fascination suscitée par la technologie pour se couler dans le cadre d’une réflexion stratégique globale qui, tout en prenant en compte les spécificités des nouveaux écosystèmes informationnels à l’heure numérique, ne se laisserait pas abuser par des nouveautés sémantiques.