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30 juin, 2021

Épistémologie économique

Par André Dorais

Épistémologie économique

Bien qu'on dise souvent que les économistes ne s'entendent pas entre eux, il est surprenant de constater combien sont nombreux ceux qui se rallient à une même définition de la science économique.  Ce qui est moins surprenant, c'est de constater qu'à partir d'une même définition ou, à tout le moins, une définition similaire, on puisse utiliser des méthodologies si différentes pour expliquer les phénomènes.

«L’économie est la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre les fins et les moyens rares à usages alternatifs.»  Essai sur la nature et la signification de la science économique, Lionel Robbins, Librairie de Médicis, Paris 1947 (publication originale en anglais, 1932)

Au moment d'écrire ces lignes Robbins avait une vision misésienne de l'économie, à savoir qu'elle constitue une science sociale et qu'elle utilise le raisonnement déductif pour établir ses propositions.  Il a ensuite abandonné ces idées au profit de la rigueur mathématique plutôt que logique d'une part et d'autre part, d'une science plus «positive» que normative, c'est-à-dire qui tente de décrire les choses telles qu'elles sont, sans y ajouter de jugements de valeur.  Tâchons d'y voir plus clair en commençant par définir schématiquement la méthodologie utilisée en science de la nature et reprise par une majorité d'économistes.

Les sciences pures ne prétendent pas expliquer les causes ultimes des phénomènes, mais leurs causes extérieures, soit celles vues, perçues et comprises par les hommes et les femmes qui les analysent.  Ces scientifiques émettent des hypothèses qui essaient de rendre compte des phénomènes le plus précisément possible.  Ils testent leurs hypothèses par l'entremise de diverses expériences menées sur le terrain ou en laboratoire.  Plus celles-ci correspondent aux phénomènes observés, plus les hypothèses utilisées sont considérées comme justes et explicatives.

Plusieurs économistes utilisent cette méthode pour décrire leur objet de recherche; par exemple, Milton Friedman écrit (traduction libre):

«La question pertinente à demander à propos des postulats d'une théorie n'est pas de savoir s'ils décrivent bien la réalité, car ils n'y arrivent jamais, mais de savoir s'ils sont de bonnes approximations.  Cette question n'a de réponse qu'en évaluant si la théorie fonctionne, c'est-à-dire si les prédictions qui en résultent sont suffisamment précises.»  Essays in Positive Economics, Chicago, Chicago University Press, 1953, p.15

On doit réaliser deux choses de cette façon de voir l'économie.  D'abord, elle fait sienne la méthode utilisée par les sciences naturelles, à savoir d'émettre des hypothèses pour décrire la réalité.  Ensuite et plus important, bien qu'uniquement sous-entendu par cette méthodologie, est l'utilisation des mathématiques pour décrire les phénomènes économiques.  On utilise les mathématiques entre autres choses parce qu'on pense qu'elles facilitent les prédictions.  Pour ce faire, on traduit d'abord les phénomènes économiques sous forme algébriques et statistiques dans le but d'en faire des équations.

Cette méthodologie économique est dominante, mais elle n'est pas partagée par tous.  En effet, les partisans de l'école autrichienne d'économie la rejettent.  (Je fais allusion ici principalement à la lignée Menger, Böhm Bawerk, Mises et Rothbard de l'école.)  Pour eux, étant donné que l'activité humaine est le principal objet de recherche de la science économique, alors son analyse ne peut être que qualitative.  Ils rejettent l'approche hypothético-mathématique pour rendre compte des phénomènes économiques non pas par manque de sérieux, mais au contraire pour ne pas perdre de vue l'essentiel de ce qu'ils ont à expliquer, soit l'action humaine qui vise un but.

Hypothèses testées empiriquement pour en déduire des lois vs déduction de lois à partir de la compréhension que l'homme agit d'après les buts qu'il se donne

Les économistes de l'école autrichienne n'émettent pas d'hypothèses pour expliquer les phénomènes et établir des lois, ils déduisent plutôt quelques principes à partir du constat que l'homme agit toujours d'après les buts qu'il se donne.  N'allons pas trop vite et analysons comment Jean-Baptiste Say présentait la science économique en 1803:

«L’économie politique, de même que les sciences exactes, se compose d’un petit nombre de principes fondamentaux et d’un grand nombre de corollaires, ou déductions de ces principes.  Ce qu’il y a d’important pour les progrès de la science, c’est que les principes découlent naturellement de l’observation; chaque auteur multiplie ensuite ou réduit à son gré le nombre des conséquences, suivant le but qu’il se propose[...]  Un traité d’économie politique se réduira alors à un petit nombre de principes, qu’on n’aura pas même besoin d’appuyer de preuves, parce qu’ils ne seront que l’énoncé de ce que tout le monde saura, arrangé dans un ordre convenable pour en saisir l’ensemble et les rapports.»  Traite-deconomie-politique-Jean-Baptiste-Say.pdf (institutcoppet.org), p.14

Lorsque Say écrit que les principes n'ont pas besoin de preuves, il signifie qu'ils n'ont pas besoin d'être testés ou mis à l'épreuve pour conclure qu'ils décrivent bien la réalité.  Ces principes (lois, théorèmes) sont logiquement déduits de quelques faits d'expérience simples et incontestables.  L'expérience illustre la validité des théorèmes et nul ne peut les réfuter.  En voici quelques exemples:

Fait d'expérience 1:

La première unité d'un bien économique est utilisée là où elle a le plus de valeur pour l'individu; la deuxième unité est utilisée à la deuxième chose en importance pour l'individu et ainsi de suite.  La consommation de ce bien varie selon le nombre d'unités à sa disposition, selon l'endroit où on possède ces unités et évidemment selon les désirs de chaque individu.  Il en est ainsi pour tous les individus et pour l'ensemble de leur consommation des biens et services.  En effet, on n'a pas besoin de vérifier ou de tester l'ensemble de la consommation de chaque individu pour conclure qu'il en est toujours ainsi.  De ce constat, on établit la loi de l'utilité marginale décroissante.

Une précision s'impose car lorsqu'on parle de cette loi plusieurs économistes ont à l'esprit la définition de Gossen, à savoir que les besoins charnels et les besoins de se nourrir diminuent en intensité à mesure qu'ils sont comblés.  Or dans l'optique autrichienne cette loi ne relève pas d'un aspect physiologique ou psychologique de l'être humain, mais de son esprit calculateur ou planificateur.  En effet, il est important de noter qu'on ne déduit pas cette loi de l'observation seule, mais grâce à la connaissance que nous avons de l'être humain qui agit d'après les objectifs qu'il se fixe et les valeurs qui l'animent.  Autrement dit, il ne suffit pas de dire de cette loi qu'elle est déduite de l'observation ou d'expériences de consommation. 

Ce qu'on peut déduire et confirmer, cependant, c'est que ces expériences ne sont pas nécessaires pour établir la véracité de la loi.  En d'autres mots, on n'a pas besoin d'études empiriques pour conclure que la loi de l'utilité marginale est infaillible.  On le sait a priori, dirait Ludwig von Mises.  À propos des lois ou affirmations économiques il écrit:

«Ses affirmations et ses propositions [...] sont, comme celles des mathématiques et de la logique, a priori.  Elles ne sont pas susceptibles d'être vérifiées ou controuvées [falsifiées] sur la base d'expériences ou de faits.  Elles sont à la fois logiquement et chronologiquement antécédentes à toute compréhension de faits historiques.»  Laction-humaine-Ludwig-von-Mises.pdf (institutcoppet.org) p.47

Comme toute analogie, comparer les lois économiques aux lois ou propositions mathématiques et logiques contient sa part de risque.  Mises ne dit pas que les lois économiques sont similaires en tout point aux lois ou propositions mathématiques, il dit simplement qu'on n'a pas besoin de les tester empirement pour établir leur véracité.  La comparaison s'arrête là.  En effet, les lois économiques se différencient des propositions mathématiques parce qu'elles s'appuient sur la compréhension de l'action humaine.  De leur côtés, les propositions mathématiques et logiques sont analytiques, c'est-à-dire établies à partir de définitions.   

Fait d'expérience 2:

Lorsqu'un gouvernement fixe un prix maximum ou une augmentation maximale pour un service, on risque une pénurie de ce service.  Par exemple, si le gouvernement décrète une augmentation maximale de 2 % du prix des loyers, alors la qualité des logements à louer ira en diminuant faute de pouvoir en rentabiliser les coûts de maintenance.  Non seulement la qualité des logements diminuera, toutes choses égales par ailleurs, mais leur quantité aussi et pour les mêmes raisons.  En effet, par crainte de ne pouvoir les rentabiliser, les entrepreneurs ont moins intérêt à se lancer dans pareille construction, d'où le risque de pénurie de logements.  Ils construiront plutôt d'autres types de maisons, voire se lanceront dans d'autres secteurs d'activités économiques. 

Fait d'expérience 3:

À l'inverse, lorsqu'un gouvernement fixe un prix minimum pour un service, par exemple le salaire des employés, cela risque de conduire à un surplus de main-d'œuvre.  Si une augmentation du salaire minimum ne se traduit pas par un surplus de main-d'œuvre et que toutes autres choses sont égales par ailleurs, alors le ou les effets de cette hausse se répercuteront nécessairement ailleurs.  On peut penser à une réduction du nombre d'heures travaillées pour un même effectif ou à une augmentation des produits ou services offerts par l'employeur qui subit l'augmentation de salaire.  Ces conséquences sont incontournables, mais pas nécessairement immédiates, ni évidentes à identifier a priori.

Ce que l'on doit conclure de ces deux derniers exemples est que peu importe comment se traduisent les interventions gouvernementales, elles ont un impact certain qui n'est pas à l'avantage de tous les partis concernés, voire elles nuisent à tout le monde à moyen terme.  De ces faits, on doit conclure que tout échange qui n'est pas établi sur une base volontaire n'est pas rentable pour l'ensemble des individus concernés : employeurs, employés et consommateurs.  À l'inverse, l'échange volontaire au moment de la transaction est avantageux pour tous les partis concernés, sinon ils ne transigeraient pas ensemble.  Évidemment, avec le temps, on peut regretter certaines transactions ou certains échanges, mais il n'en demeure pas moins vrai qu'au moment de transiger on y voyait un avantage.  De ces constats, on établit la loi de l'association, soit tant et aussi longtemps qu'un échange est établi librement, il est nécessairement considéré rentable pour les partis concernés.  Encore une fois, nul besoin d'études empiriques pour en arriver à cette conclusion.

Fait d'expérience 4:

Plus on augmente le prix d'un bien économique, moins on peut s'en procurer, toutes choses égales par ailleurs.  À l'inverse, plus on baisse le prix d'un bien, plus on voudra s'en procurer, toutes choses égales par ailleurs.  Il en est ainsi, car les ressources sont rares et les désirs infinis.  On en déduit les lois de l'offre et de la demande.  Ces lois ne relèvent pas de la mécanique, mais de l'action humaine.  Par conséquent, il est possible qu'une augmentation substantielle du prix d'un bien économique n'ait aucun impact à court terme sur la quantité acheté de ce bien; mais dans ce cas l'individu qui a ainsi déboursé davantage pour se le procurer en même quantité aura nécessairement moins de ressources pour se procurer d'autres biens économiques.  Autrement dit, à partir de ces lois on déduit avec certitude des conclusions générales.

Cette prétention à la certitude n'implique pas une arrogance intellectuelle, mais au contraire un respect de l'histoire de la pensée économique.  En effet, plutôt que de rechercher des constantes là où il ne peut y en avoir les partisans de l'école autrichienne se contentent de travailler avec ces lois (de l'association, de l'offre, de la demande, de l'utilité marginale, etc.) établies depuis longtemps.  Cela contraste avec la connaissance établie par la méthodologie empiriste.  En effet, puisqu'avec le temps il est toujours possible d'éliminer des erreurs et conséquemment de mieux décrire la réalité, la plus récente connaissance établie par cette méthodologie apparaît toujours comme étant plus précise.  Pour faire avancer leur science les physiciens ont-ils besoin de lire Aristote, Galilée et Newton?  Non, ils se contentent plutôt des articles et des manuels contemporains.   Mais ce qui est bien pour les uns ne l'est pas nécessairement pour les autres...

Les lois économiques se distinguent également des équations établies d'après la méthodologie empiriste de la science économique, soit celle qui domine cette science et qui utilise des corrélations, statistiques et mathématiques pour décrire son objet de recherche.  Ces équations (par exemple: MV=PT, Y=C+I+G+(X-M), etc.) s'apparentent à des lois, mais elles n'ont rien à voir avec les lois ou principes décrits plus haut.  Elles ne prétendent pas prédire l'avenir, mais elles prétendent néanmoins offrir un juste portrait de l'économie.  Est-ce le cas?   

Les partisans de l'école autrichienne d'économie ne sont éblouis ni par les mathématiques, ni par l'empirisme méthodologique.  Ils dénigrent ni l'un, ni l'autre, mais considèrent que ces méthodes ne conviennent pas à leur science.  Ils jugent que les lois économiques n'ont nul besoin d'être testées empirement pour en déterminer la véracité.  Ils ne partent pas d'hypothèses qu'ils testent empiriquement, mais de faits d'expérience combinés à leur compréhension de l'action humaine pour déduire quelques lois ou principes. 

Pour reprendre la terminologie kantienne, les lois économiques, telles que définies par l'école autrichienne, constituent des propositions synthétiques a priori, soit des propositions qui ne sont ni analytiques, ni a posteriori.  Elles ne sont pas analytiques, car elles ne s'appuient pas uniquement sur la logique formelle ou de simples définitions.  Elles se fondent plutôt sur l'expérience en un sens large, soit une compréhension de l'observation.  Pour cette même raison, on dit qu'elles ne sont pas déterminées a posteriori, soit par l'observation seule.

La méthodologie autrichienne d'économie se fonde sur des lois inviolables et non des hypothèses.  Du même souffle, cependant, elle ne prétend pas qu'à partir de ces lois on puisse déduire les conséquences de l'action humaine avec autant de précision que les actions ou mouvements décrits par les sciences de la nature.  Il en est ainsi pour la raison évidente que leurs objets respectifs de recherche ne sont pas de même nature.  Pour la même raison, elle préconise le raisonnement déductif plutôt que la formalisation mathématique. 

Si sa méthodologie est si riche c'est, à mon humble avis, simplement parce que son objet de recherche est plus précis que celui préconisé par les autres écoles économiques de pensée.  En effet, je ne dirais pas que ces écoles ont perdu de vue l'objet de leur recherche, mais plutôt qu'elles ne l'ont jamais bien défini.  Ainsi, sous le prétexte d'être plus scientifiques, elles ont mathématisé les phénomènes qu'elles associent à l'économie au détriment de son essence, soit l'action humaine qui vise un but.  On se retrouve avec des relations soi-disant constantes dans un monde où il ne peut y en avoir et des équations qui n'ont plus rien à voir avec l'action individuelle.  En d'autres mots, on délaisse l'objectif principal au profit de la méthode utilisée et conséquemment on dénature, au moins partiellement, la science économique.  Cela manque de rigueur, mais certains individus et certaines institutions y trouvent leur compte. 

Pourquoi la praxéologie est plus pertinente que les mathématiques pour décrire les phénomènes économiques

On a déjà mentionné que l'action humaine ne présente pas de constante.  Cela signifie qu'on ne peut pas mesurer les phénomènes économiques justement parce qu'ils sont changeants.  Par exemple, bien qu'il soit vrai que plus les revenus d'un individu sont élevés, plus il risque d'augmenter ses dépenses de consommation, cela n'a rien de sûr ni d'automatique, car de plus hauts revenus ne causent pas de plus hautes dépenses.  L'homme ne réagit pas mécaniquement aux incitatifs quels qu'ils soient. 

Cette corrélation, comme toutes les autres utilisées en économie, n'établit pas une constante, mais une donnée historique.  L'utilisation des mathématiques pour décrire les phénomènes économiques fait d'eux des phénomènes statiques et préexistants.  Cela fait de l'économie non pas une science qui tente de décrire la logique des évènements économiques, mais une science de l'histoire économique.  L'étude des corrélations et des statistiques est une étude du passé et elle ne permet pas d'identifier les lois économiques. 

On ne peut pas étudier l'action humaine comme on étudie les objets inanimés, car ceux-ci n'ont pas d'objectif, alors que celle-là en a.  L'action humaine dont on parle en économie est celle qui vise un but.  C'est le point de départ de la science économique et son principal objet de recherche.  Mises définit l'économie comme «une science des moyens à mettre en œuvre pour la réalisation de fins choisies, et non pas, assurément, une science du choix des fins.»  Ibid. p.21.  Cette définition, bien que similaire à celle de Robbins, fait ressortir davantage l'aspect dynamique de l'action.  Mises partage l'idée de Robbins que l'économie doit être dépourvue des jugements de valeur, mais à la différence de celui-ci il n'a jamais cédé à l'idée de remplacer la déduction logique par le raisonnement mathématique.  Cela tient de sa compréhension du concept de l'action humaine.   

On observe que l'homme agit, on sait qu'il agit dans un but, selon des motifs, mais en l'observant uniquement agir, on ne peut pas déterminer dans quel but il agit.  La notion d'action humaine implique plusieurs catégories dont celles de cause, effet, avant, après, choix et préférence, ce dont les mathématiques ne peuvent pas rendre compte de manière adéquate, pas plus d'ailleurs que la logique formelle.  À l'instar des mathématiques la logique pure relève d'un système idéal de pensée.  Les relations et les implications qui en découlent coexistent et sont interdépendantes, par conséquent elles sont intemporelles.  L'étude de la logique de l'action, que Mises qualifie de «praxéologie» et dont l'économie en est l'exemple le plus achevé, au contraire tient compte du temps et conséquemment des catégories de cause et d'effet.  Autrement dit la science économique, selon Mises, fait partie de la praxéologie qui fait partie de la logique qui, à son tour, fait partie de la philosophie.

Les mathématiques, tout comme la logique formelle (pure ou abstraite) établissent un monde statique où les choix sont éliminés.  Par exemple, lorsqu'on trace les courbes de l'offre et de la demande dans un repère orthogonal on obtient à la fois le prix et la quantité, ce qui implique que l'action individuelle n'a aucune influence sur eux.  Or dans le monde réel, c'est le contraire qui est vrai.  En effet, c'est uniquement grâce à l'action individuelle que les prix et les quantités d'un bien économique peuvent être modifiés.  Certes, les mathématiques peuvent rendre compte des mouvements dynamiques des objets grâce au calcul différentiel, mais encore une fois l'action humaine agit d'après un objectif, ce qui n'est pas le cas des objets inanimés.  De plus, l'action humaine avance par étapes distinctes plutôt que par étapes infiniment petites.  Autrement dit, la précision mathématique pour décrire les phénomènes économiques, soit l'action humaine qui vise un but, constitue en quelque sorte une exagération de cette réalité. 

Les équations différentielles décrivent avec précision les mouvements des objets inanimés à chaque instant du temps traversé, mais les équations économiques ne peuvent pas traduire l'action humaine de même manière, car l'être humain ne se comporte pas de manière mécanique.  Les courbes de l'offre et de la demande nous offrent un portrait approximatif de l'action, mais non de sa cause.  L'homme ne se rapproche pas progressivement d'un état de non-équilibre à un état d'équilibre.  De plus, il n'est pas toujours rationnel comme le laisse entendre la précision mathématique. 

En somme, bien qu'on ne nie pas l'utilité des mathématiques en économie on considère que la déduction logique convient davantage à sa description.  Décrire les phénomènes économiques revient à décrire les choix effectués par les individus et pour bien faire ce travail la praxéologie convient davantage que les mathématiques.  Laissons celles-ci servir d'outils pour décrire les mouvements des pièces mécaniques et des corps célestes et utilisons celle-là pour décrire les phénomènes économiques.  La praxéologie est une logique en soi qui se distingue de la logique formelle.  Elle mérite d'être étudiée autant sinon plus que l'analyse statistique associée aux phénomènes économiques.

La praxéologie ne constitue pas une méthodologie empiriste, car l'observation des phénomènes économiques est insuffisante pour les décrire correctement.  On la qualifie donc plus volontiers de rationnelle, car elle nécessite la réflexion individuelle.  Celle-ci permet de déduire des lois économiques qui, à leur tour, permettent de prédire avec certitude les conséquences générales de l'action humaine.  Puisque la praxéologie ne se sert pas d'hypothèses pour décrire les phénomènes économiques, on n'a donc pas à les tester ou les mettre à l'épreuve, ce qui ne signifie pas qu'ils soient faciles à décrire pour autant.  Au contraire, une réflexion et description qui tiennent compte des dimensions temporelles et causales des choix et des décisions individuels ne constituent pas une mince tâche à effectuer.  C'est difficile, mais nécessaire.  Et intéressant!

29 juin, 2021

Moins d’impôts, de lois, de pauvreté : ces pays européens qui ont réussi

 Comme le montrent le Luxembourg, la Suisse et l’Irlande, ce ne sont pas nécessairement les dépenses sociales et la redistribution qui élèvent le niveau des plus pauvres.

Par Eben McDonald.
Un article de Mises.org

Les sociaux-démocrates font souvent l’éloge des pays nordiques en tant qu’exemples du succès de l’impôt progressif, des États-providence généreux et des syndicats puissants.

Les partisans du libre échange ont répondu que non seulement ces pays se sont enrichis bien avant que ces politiques soient mises en place, mais qu’ils ont également autant d’agilité réglementaire que les États-Unis, selon les données de la Banque mondiale.

Cependant, nous devrions également tourner nos regards vers les pays qui ont adopté ce que l’on appelle le néo-libéralisme comme moyen de s’enrichir et de réduire la pauvreté. Il s’avère que cette stratégie a fait ses preuves et que certains pays d’Europe ont des niveaux de vie tout aussi élevés, sinon plus, que ceux des pays scandinaves. Nous examinerons ici trois exemples.

LE LUXEMBOURG

Le Forum économique mondial est célèbre pour sa volonté de « remettre à zéro » le capitalisme afin de pouvoir « orienter le marché vers des résultats plus équitables, en tenant compte des risques et des opportunités environnementaux et sociaux et en ne se concentrant pas uniquement sur les profits financiers à court terme ».

Cependant, chaque année, le Forum économique mondial présente l’indice de compétitivité mondiale. Le but est de classer les pays les plus développés économiquement et les plus productifs de la planète en termes d’infrastructures, d’éducation et de santé publique.

Cet indice composite comporte douze indicateurs principaux : les deux plus pertinents pour notre propos sont les premier et septième indicateurs, « institutions » et « efficacité du marché du travail ». Au sein de chaque indicateur, il existe des sections plus petites. Les institutions comprennent des facteurs tels que les « droits de propriété », le « poids de la réglementation gouvernementale » et le « gaspillage des dépenses publiques », tandis que l’efficacité du marché du travail inclut « l’effet de la fiscalité sur les incitations à travailler ».

On peut facilement utiliser les données du Forum économique mondial pour démontrer que les pays les plus prospères du monde sont orientés vers le marché et favorables aux entreprises. Ici, notre exemple est le Luxembourg.

Selon le Pew Research Center, une personne à faible revenu au Luxembourg est plus riche qu’une personne à faible revenu dans n’importe quel autre pays occidental, y compris les pays nordiques.

Le pays peut se vanter d’avoir la deuxième classe moyenne la plus riche au monde et le revenu médian le plus élevé au monde. Malheureusement, le Pew Research Center ne définit pas les limites du percentile de revenu de chaque catégorie. Afin de compléter nos propos, les informations d’Eurostat montrent qu’en 2019, les 10 % les plus pauvres du Luxembourg sont les quatrièmes plus riches d’Europe.

Comment expliquer ce phénomène ? Le gouvernement luxembourgeois consacre-t-il des sommes considérables à l’aide sociale ?

Si les dépenses sociales sont légèrement supérieures à la moyenne de l’OCDE, à 21,6 % du PIB, le Luxembourg reste en dessous de nombre de ses voisins. En fait, les prélèvements fiscaux représentent 33,8 % de l’économie luxembourgeoise, ce qui est très inférieur à la moyenne ; beaucoup considèrent même le Luxembourg comme un paradis fiscal. Grâce à des taux d’imposition favorables sur la propriété, les sociétés et le capital, le Luxembourg se classe cinquième dans l’indice de compétitivité fiscale.

C’est ici que les données du Forum économique mondial prennent sens. Certes, le Luxembourg est mal classé pour la facilité de création d’une entreprise.

Toutefois, il se classe :

  • au neuvième rang pour le poids de la réglementation gouvernementale sur les entreprises, c’est-à-dire le degré de liberté d’une entreprise par rapport à la bureaucratie ;
  • au cinquième rang pour les droits de propriété ;
  • au troisième rang pour la protection de la propriété intellectuelle ;
  • au dixième rang pour les effets de la fiscalité sur les incitations à travailler ;
  • au huitième rang pour les effets de la fiscalité sur les incitations à investir ;
  • au douzième rang pour le total des impôts en pourcentage des bénéfices.

Selon ces critères, le Luxembourg est une véritable économie de marché. Il a une longue histoire d’adhésion à la liberté économique. Entre 1970 et 2001, il a constamment occupé l’une des dix premières places de l’indice de liberté économique de l’Institut Fraser.

Ludwig von Mises nous a enseigné que la productivité marginale du travail, et donc les salaires, sont déterminés par la facilité avec laquelle les entreprises peuvent investir et accumuler du capital, sans paperasserie, sans fiscalité, sans bureaucratie, sans dette publique et sans inflation. L’environnement favorable aux entreprises au Luxembourg explique pourquoi le pays possède les travailleurs les plus productifs au monde. Par conséquent, selon les normes internationales les pauvres au Luxembourg ont un niveau de vie très élevé.

LA SUISSE

La Suisse se situe avec le Luxembourg dans le haut du classement des indicateurs du Forum économique mondial.

Elle se classe :

  • au troisième rang pour les droits de propriété ;
  • au douzième rang pour le poids de la réglementation gouvernementale sur les entreprises ;
  • au dixième rang pour les effets de la fiscalité sur les incitations au travail (elle est très bien classée pour le reste des paramètres que j’ai utilisés. Je ne fais pas de sélection de données) ; 
  • au quatrième rang, juste devant le Luxembourg, sur l’indice de compétitivité fiscale.

Le pays est également connu pour sa discipline budgétaire. En 2001, 85 % des électeurs suisses ont voté en faveur d’un frein à l’endettement qui oblige essentiellement le gouvernement à dépenser en fonction de la croissance des recettes. Depuis l’entrée en vigueur de la loi en 2003, la dette publique de l’économie suisse est passée de 60 % du PIB à 41 % aujourd’hui.

L’accent mis par la Suisse sur la démocratie directe signifie que l’argent du gouvernement doit être dépensé de manière efficace et prudente. Une étude a révélé que la démocratisation directe dans les cantons suisses (l’équivalent des États ou des districts du Congrès) a réduit les dépenses sociales de 19 % en moyenne. Les électeurs suisses ont clairement un niveau de pragmatisme que la plupart des politiciens d’autres pays détesteraient.

Par exemple, lors d’un référendum en 2012, deux tiers des électeurs ont rejeté une proposition visant à étendre le congé annuel obligatoire du pays, ce qui « aurait pu ajouter 6 milliards de francs suisses (5 milliards d’euros, 6,52 milliards de dollars) aux coûts de main-d’œuvre des employeurs, selon l’Union suisse des arts et métiers (USAM), qui représente environ 300 000 entreprises ».

Le prélèvement fiscal global de la Suisse (28,5 % du PIB) est l’un des plus faibles de l’OCDE, et ses dépenses sociales sont de 16,7 %, bien en dessous du niveau de ses partenaires.

Pourtant, loin de ce que le modèle économique socialiste aurait prédit, les 10 % les plus pauvres de Suisse sont les troisièmes plus riches d’Europe.

Tout comme au Luxembourg, la productivité du travail en Suisse est incroyablement forte, la troisième plus élevée au monde. Les impôts et les formalités administratives sont faibles et comme la Suisse est le pays le plus ouvert du monde, les capitaux, les technologies et les investissements étrangers ont facilement accès aux marchés suisses.

Ceci dit, l’économie suisse a stagné ces dernières années. En 2020, le chômage a atteint un niveau record – un insupportable taux de 4,85 %Cela suggère clairement que des impôts faibles et une réglementation flexible du marché du travail peuvent atténuer l’impact de la récession/stagnation économique.

L’IRLANDE

L’Irlande n’a pas toujours été une économie de marché enthousiaste. En 1970, en proie à de profonds conflits politiques et religieux, l’Irlande avait une note de 6,55 sur l’indice de liberté économique de l’Institut Fraser, ce qui la plaçait à une quelconque dix-neuvième place. Ainsi, en 1980, le revenu par habitant de l’Irlande était inférieur à celui de tout pays d’Europe occidentale digne de ce nom ; son taux de chômage était supérieur à 12 % ; l’inflation galopait à 20 %.

Cependant, le gouvernement a commencé à faire des réformes : les impôts et les dépenses ont été réduits, et depuis 1980, la note de liberté économique de l’Irlande a augmenté de 22 %.

Aujourd’hui, l’Irlande est célèbre pour son taux d’imposition des sociétés de 12,5 % et son attractivité auprès des entreprises. Les prélèvements fiscaux ne représentent que 22,7 % de l’économie irlandaise, et les dépenses sociales un minuscule 13,4 %. Bien qu’elle se situe en dessous des deux autres pays que nous avons examinés, l’Irlande est dans le haut du panier en termes de protection des droits de propriété, de flexibilité réglementaire et de taux d’imposition sur les bénéfices.

Nombreux sont ceux qui affirment que la prospérité de l’Irlande n’est due qu’aux vastes transferts sociaux de l’Union européenne. Une étude indique toutefois que cette position est erronée.

Elle souligne tout d’abord que ces transferts ont subventionné les entreprises agricoles. S’ils ont augmenté les revenus des communautés rurales, ils ont découragé la migration vers les zones urbaines, où ces personnes auraient inévitablement été plus productives. Les transferts ont donc été un obstacle, et non un atout, pour la croissance économique.

Deuxièmement, l’étude souligne que si les taux de croissance en Irlande ont augmenté, les subventions de l’UE ont en fait diminué : l‘Irlande a commencé à recevoir des subventions après son adhésion à la communauté européenne en 1973. Les recettes nettes provenant de l’UE représentaient en moyenne 3 % du PIB pendant la période de croissance rapide (1995-2000), mais pendant la période de faible croissance (1973-1986), elles représentaient en moyenne 4 % du PIB. En termes absolus, les recettes nettes étaient à peu près au même niveau en 2001 qu’en 1985. Tout au long des années 1990, les paiements de l’Irlande au budget de l’UE ont augmenté régulièrement, passant de 359 millions d’euros en 1990 à 1527 millions d’euros en 2000. Pourtant, en 2000, les recettes en provenance de l’UE étaient de 2488 millions d’euros, soit moins que le niveau de 2798 millions d’euros de 1991.

Troisièmement, l’étude indique que si les subventions pouvaient expliquer la forte croissance de l’Irlande depuis les années 1990, on pourrait s’attendre à ce que d’autres pays qui reçoivent également des paiements importants de l’UE affichent des niveaux de prospérité similaires.

Or, ce n’est tout simplement pas le cas :

« Les fonds structurels et de cohésion de l’UE représentaient 4 % du PIB grec, 2,3 % du PIB espagnol et 3,8 % du PIB portugais. Aucun de ces pays n’a atteint un taux de croissance proche de celui de l’économie irlandaise. L’Espagne a enregistré une croissance moyenne du PIB de 2,5%, tandis que le Portugal a enregistré une croissance moyenne de 2,6 % et la Grèce une croissance moyenne de seulement 2,2 % entre 1990 et 2000. »

Ainsi, ce sont les marchés libres, et non les investissements de l’UE, qui ont stimulé la prospérité de l’Irlande.

Selon les normes américaines, l’Irlande reste un pays relativement pauvre. Toutefois, depuis la libéralisation économique, le pays a fait d’énormes progrès en matière de réduction de la pauvreté et d’augmentation des revenus grâce à la croissance économique. Par exemple, une étude (p. 34) a révélé que la pauvreté absolue est passée de 50 % en 1993 à 20 % en 2000 (une réduction plus importante que dans tous les pays nordiques).

Réduire le taux de pauvreté de 60% en sept ans seulement est vraiment impressionnant. Selon le Pew Research Center, entre 1990 et 2010, les revenus de la catégorie des bas revenus ont augmenté de 73 % (globalement, le revenu médian a augmenté de 70 %). Les données d’Eurostat le corroborent également, car depuis 2011 seulement, les revenus des 10 % d’Irlandais les plus pauvres ont augmenté d’un tiers.

CONCLUSION

Les progressistes utilisent les pays nordiques comme des exemples de systèmes socialistes réussis. Bien que ce ne soit tout simplement pas le cas, les partisans du libre échange devraient utiliser ces trois pays – le Luxembourg, la Suisse et l’Irlande – pour montrer que ce ne sont pas nécessairement les dépenses sociales et la redistribution qui élèvent le niveau des plus pauvres. Ce sont plutôt la croissance économique, les gains de productivité, l’esprit d’entreprise et les droits de propriété qui enrichissent les plus pauvres d’entre nous.

28 juin, 2021

Renaissance libérale et changement de civilisation

 OPINION : les libertés se zombifient au point de ne plus être que les ombres décharnées de ce qu’elles furent initialement. Il est temps de réagir.

Par Yannick Harrel.

Depuis les années 1970 et la fin des Trente glorieuses s’opère un changement continu dans le modèle civilisationnel occidental : les libertés de s’exprimer, de circuler, d’entreprendre, de commercer, de s’associer, de cultiver et de se cultiver, d’acquérir et de vendre se racornissent et se vident de leur contenu.

Qu’est-ce que la liberté ? C’est avoir le libre choix de nos actes et assumer la responsabilité de ceux-ci en contrepartie. L’impunité ne saurait être liée à la liberté.

Seulement, depuis mai 1968 et la crise de 1973, avec une accélération croissante depuis l’effondrement de l’Union soviétique, nous observons la fin de cette philosophie libérale. Nous plongeons désormais dans un maelström sécuritaire où la seule compensation octroyée sont les loisirs comme palliatifs : comme s’il s’agissait de troquer les libertés pour les loisirs qui ont, signe révélateur, de plus en plus tendance à se confondre sémantiquement.

Ce basculement s’opère dans un contexte où la violence fait l’objet de mesures toujours plus coercitives pour des résultats toujours plus médiocres. La faute à une approche erronée qui ne peut aboutir qu’à un diagnostic erroné et en corollaire, à une médication erronée.

DU CONFLIT NAÎT LE PROGRÈS

Ainsi, comme le relatait si bien Olivier Babeau récemment dans un entretien au journal Le Figaro du 26 janvier 2021 (mis à jour suite au souffletage d’Emmanuel Macron) :

La violence est omniprésente parce que, précisément, nous la nions. En voulant faire disparaître les conflits, en brisant leurs mécanismes d’expression, ils s’exacerbent et jaillissent finalement en éruptions destructrices… Notre répugnance à reconnaître les conflits a aussi eu pour conséquence une trop longue acceptation silencieuse de dérives inacceptables.

Et c’est en cela que, par crainte du conflit et amour de la lâche sérénité d’esprit, nous devons faire face à une nouvelle forme de religion laïque où les consensus fabriqués s’enfilent comme des perles et réduisent d’autant la fenêtre d’Overton (le champ des sujets acceptables dans le débat public, plus ou moins réduite selon la nature du régime).

Le milieu journalistique, transformé en nouvelle classe de prêtres (avec son haut et son bas clergé), relaie avec zèle les certitudes du moment, n’hésitant pas à recourir à l’inquisition sous la forme du fact-checking (vérification de post-vérité), c’est-à-dire chargé de l’apposition du poinçon d’honorabilité sur les propos, les images ou les écrits de tout acteur public.

Dans ce paradigme, les faits importent moins que la sanctuarisation d’une illusion masquant la rente de quelques satrapes.

Comment expliquer autrement que les images violentes publiées sur les réseaux sociaux suscitent l’ire des personnalités publiques davantage que l’acte filmé lui-même ? Comme si montrer la réalité dans sa nature la plus crue c’était justement réfuter l’illusion d’une société irénique matelassée de concorde partagée ?

Le fait n’est pas nouveau puisque durant les guerres du Golfe, il était strictement prohibé de filmer et diffuser des images de corps de soldats décédés : la guerre devenait ainsi plus propre, ne laissant filtrer que les chiffres des combattants ennemis tombés sur le champ de bataille (mais jamais ceux des civils) : le concept de zéro mort avait gagné les écrans… et les esprits.

Et malgré toute cette débauche d’inhibition, le conflit demeure consubstantiel au progrès philosophique, économique, technologique et anthropologique : la violence est induite par le conflit mais doit trouver un canal pour endiguer tout débordement et offrir un débouché assurant aux parties prenantes une solution de sortie de crise acceptable pour être acceptée.

La guerre par ses traités en est un parfait exemple : il ne peut y avoir de guerre victorieuse menée anarchiquement. La violence doit s’établir par une chaîne de commandement, donc de responsabilités, et une stratégie globale avec une gestion avisée des ressources.

La sortie de conflit nécessite tout autant un encadrement puisque les mauvais traités aboutissent à de mauvaises paix, et inévitablement, à la reprise du conflit à courte ou moyenne échéance.

Autre exemple : pour s’éloigner de l’hécatombe effroyable des pilotes de courses des années 1950-1970, les promoteurs de compétitions automobiles décidèrent de sécuriser à l’extrême circuits et véhicules, au point de rendre les sports mécaniques horriblement fades tout en introduisant à grande échelle la gestion automatisée.

Ce qui fit dire à Niki Lauda, pourtant rescapé d’un terrible accident de Formule 1 en 1976 au Nürburgring, qu’il devenait nécessaire de revenir à un sport plus risqué (juin 2015, entretien pour Bild am Sonntag) : plus risqué mais pas plus dangereux, la nuance sémantique était de rigueur.

Dans ces deux derniers exemples, la violence est canalisée plus que réprimée. Elle sert des objectifs précis dans un cadre défini (moyens, temps, espace).

LA VIOLENCE OU LES VIOLENCES ?

Or, les membres de la classe dirigeante réprouvent tout type de violence… physique. Et physique uniquement. En effet, pour les citoyens ordinaires agressés, il ne peut s’agir que d’un sentiment d’insécurité. Pourquoi ?

Parce que les autres violences (sociales, économiques, psychologiques, normatives) sont tolérables et même recevables puisque non visibles et verticales descendantes (top-down) tandis que la violence physique est visible et verticale ascendante (bottom-up) : lorsqu’un geste physique est opéré envers un membre de la classe dirigeante, celui-ci est qualifié de crime de lèse-majesté dans une unanimité politique et médiatique qui adoube pourtant toutes les autres formes de violences.

Dans un système libéral, la violence est induite dans les échanges mais l’intérêt supérieur est de trouver un rapport d’équilibre profitable à toutes les parties. Bref, le libéralisme apprend le compromis et chercher à éviter la situation dite d’aporie (situation de contradiction indépassable).

Or, comme exposé en début d’article, nous sommes sortis progressivement de toute société libérale, le compromis est devenu suspect et en toute logique systémique, la violence a repris le dessus en raison de l’anomie (délitement social) provoquée par un État faible et tyrannique (les mesures tyranniques compensant la faiblesse de l’adhésion légitime à ses politiques), empressé de faire taire toute voix dissidente et de laisser libre cours au capitalisme de connivence ainsi qu’au sectarisme communautaire.

Autre démonstration de ce changement de paradigme civilisationnel : les observations sur la mobilité démontrent qu’il ne s’agit plus de détecter et d’appréhender les chauffards indélicats et inconscients par une approche ciblée individuelle mais de procéder par une surveillance automatisée généralisée tout en multipliant les contraintes pour le plus grand nombre.

Une fois encore, la santé ou la sécurité sont les justificatifs d’un hygiénisme croissant striant la société entre ceux qui ont le privilège de ralentir et de vivre du labeur d’autrui et ceux qui sont contraints d’être mobiles et véloces pour le profit d’autrui.

Cela est d’autant plus visible dans les zones pavillonnaires où les obstacles se sont multipliés, incitant les usagers de la route non-résidents à ralentir au risque d’endommager leur moyen de locomotion personnel (payé par leurs propres deniers) sur un ouvrage d’art communal (payé par les deniers des contribuables).

En somme, pour lutter contre la violence de quelques-uns, l’on exerce une pression toute aussi violente (source de stress permanent) sur l’ensemble des usagers et l’on y oppose une violence insidieuse : l’impossibilité de réclamation ou de rédemption, le couperet tombe, implacable et anonyme.

Tout esprit éclairé sait comment se termine pareille situation : l’hypertrophie de l’État le pousse à des retranchements dommageables pour les individus et, en prolongement, pour le corps social ; les libertés se zombifient au point de ne plus être que les ombres décharnées de ce qu’elles furent initialement.

RENAISSANCE LIBÉRALE : TOUTE UNE STRATÉGIE

Comment éviter cet effondrement qui engloutira toute une partie de la société ?

Par l’éducation et la formation aux valeurs patriotiques et libérales, en France comme ailleurs. Comme l’énonçait avec verve Rafik Smati dans son entretien au Figaro du 5 juin :

Cette lâcheté n’a eu de cesse de vouloir effacer l’histoire de France pour la réécrire ; elle a fait de la France un pays multiculturel alors que la force de notre nation réside dans l’unité de sa communauté nationale ; elle a renoncé à faire appliquer l’ordre, jusqu’à abandonner des quartiers entiers de la République à des mafias et à des ennemis de la France ; elle a cassé le génie français en bridant les initiatives et l’esprit d’entreprise.

Par le soutien ou la création de mouvements au sein de cités et des campagnes afin que la visibilité du mouvement libéral soit clairement attestée et démultipliée ;

Par le ralliement de catégories généralement hostiles au libéralisme, comme les fonctionnaires, en intégrant bien que la lutte ne s’opère pas contre l’État (outil neutre par nature) et ses fonctionnaires mais envers les travers bureaucratiques et l’esprit dévoyé (tyrannique) des dirigeants ;

Par l’information et, si besoin est, la pression sur des élus locaux, nationaux et européens afin de valider une vision libérale de la gestion des problématiques de notre temps ;

Par l’emploi ou la présence sur des médias généralistes (pour l’influence) et des réseaux sociaux (pour l’audience) afin d’offrir au mouvement une force de pénétration dans les esprits ;

Par la recherche et l’application de stratégies propres dans les différents secteurs d’activité à assurer le bien-fondé du mouvement comme par exemple l’entreprise libérée, stratégies aux résultats visibles par tous et de ce fait applicables.

Prospérité, sécurité, équité et libertés sont le plus à même d’être garanties par un tel mouvement que par tout autre. Cela implique en revanche d’affronter le changement de paradigme civilisationnel auquel nous faisons face et qui nous tire vers les abysses. Pour assurer cette renaissance libérale, il faudra aller au contact.

27 juin, 2021

Liberté d’information : vive la concurrence !

 En France, certains ont du mal à s’y faire : là où l’information évoluait beaucoup dans un certain sens, ce n’est plus tout à fait le cas. Haro sur CNews !

Par Johan Rivalland.

Décidément, rien ne sera épargné à CNews, et à travers elle à Éric Zemmour. Pratiquement pas un jour ne se passe sans qu’une polémique soit lancée. Quand ce n’est pas une condamnation pénale, ce sont d’autres stratagèmes qui émergent, comme cette idée lumineuse de décompter les temps de parole de certains éditorialistes qui seraient jugés (par qui ?) « engagés » (et dans quel sens, on se demande).

Une manière de refuser la concurrence des idées et de tenter de sauvegarder la rente de situation dont bénéficiaient les « grands médias » jusqu’à ce que des trublions viennent marcher sur les platebandes de ceux qui faisaient habituellement l’information.

LE PROBLÈME DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION

Loin de nous l’idée de défendre particulièrement Éric Zemmour. Qu’il m’arrive régulièrement d’écouter (avec plaisir), sans que je sois forcément en plein accord avec toutes ses idées. J’avais même fini par renoncer, au moment où la Covid-19 apparaissait et faisait la Une de tous les médias, à écrire un article dans lequel je souhaitais contester en détails son argumentation lors d’un débat qu’il avait eu avec Jean-Marc Daniel.

Contrepoints ne se montre d’ailleurs jamais complaisant avec le célèbre polémiste. Pour autant, le journal présente des points de vue équilibrés à son égard, dans la mesure où s’il est une idée qui nous est particulièrement chère, c’est bien celle de la liberté d’expression, trop souvent bafouée.

Car, quel est le problème de fond ? Il est, comme le dit si bien Jean-Philippe Delsol, que celle-ci est hélas à géométrie variable. Certains rêveraient même de pouvoir considérer l’information comme un bien public. L’affaire est grave, car sans qu’on y prenne garde on risque alors très vite de basculer dans le régime autoritaire, par le chemin de la censure, et pourquoi pas du fameux ministère de la Vérité.

LA CONCURRENCE DES IDÉES

Pour être plus précis et plus direct, voici quel est le fond de ma pensée. Et je ne suis bien sûr pas le seul…

Depuis sa naissance CNews provoque beaucoup la polémique, et ce surtout depuis sa montée en puissance en matière d’audience. Ce succès agace, déplaît, attise la jalousie, les rancœurs, la crainte. Essentiellement, il faut bien le dire, puisque les idées de gauche étaient nettement prédominantes dans la sphère des médias classiques jusque-là. Or, l’arrivée de cette concurrence (déloyale ?) remet en cause cette situation de prédominance ou de leadership. CNews étant classé, une fois n’est pas coutume, à droite.

Que France Inter soit classée très clairement du bon côté, à savoir à gauche, n’est un secret pour personne. Que son personnel et ses journalistes soient très majoritairement (pour ne pas dire plus) de gauche ne pose pas davantage problème. Que la chaîne Arte soit réputée écolo n’est pas non plus un secret de polichinelle. Et on pourrait dire la même chose d’autres grands médias (je précise que je continue de regarder et d’apprécier le JT de 20 heures de France 2 depuis de très nombreuses années, sans que cela me pose problème. Comme quoi je ne suis pas fermé). Mais alors, qu’une chaîne comme CNews ne suive pas cette tradition si respectable et – péché suprême – rencontre un tel succès croissant, alors là c’en est trop !

Il suffit de taper dans un moteur de recherches « Interdire Zemmour », et on trouve alors une quantité phénoménale de réponses révélatrices du véritable acharnement à chercher par tous les moyens à faire taire une personnalité lorsque ses idées ne conviennent pas et assurent une certaine renommée à la chaîne. On n’hésitera pas à le qualifier par ailleurs de « polémiste controversé », terme que récuse la journaliste Charlotte d’Ornellas dans la séquence qui suit, notant que le procédé bien connu ne sert qu’à décrédibiliser, mais n’est en aucun cas utilisé lorsqu’il s’agit d’une personne de gauche. Et elle a en face d’elle quelqu’un qui n’est pas connu pour toujours faire dans la dentelle en matière d’idées caricaturales, il me semble.

 

JUSQU’OÙ PEUT MENER LA HAINE DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION

Mais là où les choses vont encore plus loin, où l’intolérance atteint des seuils encore plus préoccupants, c’est lorsque ce déchaînement contamine la vie quotidienne. Et qu’elle s’empare à son tour de l’homme (ou la femme) de la rue.

On se souvient, entre autres, de la vive agression verbale qu’avait subie l’académicien Alain Finkielkraut en pleine rue, reflet de l’intolérance et de la haine des idées des autres, d’ailleurs lamentablement minimisée par certains.

Que dire de celle de la présentatrice de CNews Christine Kelly ces jours-ci, dont le seul tort est d’avoir pour principal intervenant de son émission Éric Zemmour ? (dont on relèvera, comme certains l’ont fait, qu’il n’intervient – et pas seul – que dans une émission d’une seule heure quotidienne cinq jours par semaine, là où les médias considérés comme de gauche disposent de nombreux canaux et intervenants à longueur de temps).

Non, on ne peut accepter que de telles contestations de la liberté d’expression dérivent vers de telles issues et violences. Au contraire, vive la concurrence ! Et on peut dire qu’il existe encore d’importantes marges de progression en la matière.

26 juin, 2021

L’incroyable histoire de l’île de la Rose : un petit conte libéral sur Netflix

 Basé sur une histoire vraie, « L’incroyable histoire de l’Île de la Rose » nous fait découvrir un aventurier audacieux, Giorgio Rosa, et son île artificielle. Une sorte de John Galt moderne.

Par Nicolas Jutzet.
Un article de Liber-thé

Aujourd’hui encore, selon certains, La Grève, le roman culte d’Ayn Rand fait partie des livres qui ont le plus d’influence aux États-Unis. Son impact a largement dépassé les frontières américaines et fait office de véritable soft-power en faveur de la liberté, en mettant en valeur les entrepreneurs dans leur rôle de force motrice des économies libérales.

En expliquant parfaitement la dynamique négative qui s’installe dans une société qui se collectivise, Ayn Rand a sans doute fait beaucoup plus pour la liberté que la plupart des politiciens se disant libéraux. On lui doit une sorte de pop culture libérale.

IL MANQUE DES HÉROS DE LA LIBERTÉ

Depuis, d’autres histoires et valeurs ont remplacé John Galt – le héros du roman – dans l’imaginaire collectif et la liberté semble parfois souffrir d’un déficit d’image. Il manque des héros de la liberté qui parviennent à convaincre le grand public par l’exemple de ses bienfaits.

Publiée en octobre 2020 sur Netflix, L’incroyable histoire de l’Île de la Rose semble avoir le potentiel pour combler au moins partiellement cette lacune. Basé sur une histoire vraie, le film nous fait découvrir un aventurier audacieux, Giorgio Rosa et son île artificielle. Une sorte de John Galt moderne.

Dans les années soixante, lassé par la bureaucratie italienne qui étouffe sa créativité, il est face à un dilemme : quitter son pays et trouver refuge dans un pays plus libre, ou mettre en place son utopie. Il finira par créer une île artificielle au large de Rimini, dans les eaux internationales.

En se plaçant en dehors des eaux territoriales, il sait que la juridiction de l’Italie n’est pas applicable. L’Île de la Rose – qu’il imagine comme un territoire libre et indépendant – est née, et devient rapidement une attraction touristique, avec son bureau de poste, ses timbres, son drapeau et même une langue, l’espéranto, la langue « internationale ».

LES ÉTATS DÉTESTENT LA CONCURRENCE

Cette petite sensation ne durera pas. Les États ne supportent que très mal les alternatives qui émergent et la mise en concurrence. Pour le gouvernement italien, l’île de la Rose devient un problème politique qu’il faut mater.

Pour mieux comprendre cette réaction épidermique, il faut inscrire l’aventure de Giorgio Rosa dans son époque, celle de Mai 68 et de l’évolution des mœurs. Cette île libre incarne tout ce qui énerve l’élite politique d’alors. À peine 55 jours après la déclaration de son indépendance, la marine italienne met un terme brutal au projet, en prenant possession de l’île. Giorgio Rosa et ses compagnons d’aventure dénoncent un coup d’État. Rien n’y fera, c’est terminé.

Des plongeurs de la marine italienne finiront par faire exploser la plateforme, petit havre de liberté au milieu de l’eau. L’île de la Rose disparaîtra presque aussi vite qu’elle est apparue… Elle est tombée dans l’oubli et plus de 50 ans plus tard c’est Netflix qui fait revivre avec son film l’épopée de Giorgio Rosa, le John Galt italien.

Face à des institutions moralement disqualifiées, quoi de plus libéral que de prendre ses responsabilités et de créer sa propre aventure, avec ses propres règles ? Une série – Passeport pour la liberté – s’intéresse à ces différentes alternatives aux États modernes qui existent.

Dans le roman d’Ayn Rand, les personnes créatives finissent par se retirer de la société et se regroupent dans un endroit secret, quasiment inaccessible, pour y créer une nouvelle communauté, qui correspond à leur idéal. Le temps de passer aux actes ?

Ce mois-ci, Liber-thé fait gagner le livre « La petite Bédéthèque des Savoirs. Le Libéralisme, enquête sur une galaxie floue ». Pour participer au concours : cliquez-ici.