Chaque Québécois doit plus de 34 000 $ au provincial seulement

Vaut mieux en rire!

Hier, j’ai demandé au jeune pompiste de me mettre 50 $ d’essence. Quand je suis parti, il m’a dit : « À tantôt ! » --- Michel Beaudry ________________________________________________________________________

23 mai, 2022

GNL Québec: un bel exemple de projet d’avenir mondial et régional

 Par Gabriel Giguère.

Dans la foulée de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le candidat Pierre Poilievre a promis qu’un gouvernement conservateur dirigé par lui irait de l’avant avec le projet GNL Québec. Cette bonne mesure permettrait à la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean de développer son économie et d’être un joueur actif dans la réduction des émissions de GES.

Dans un sondage commandé par l’IEDM et paru la semaine dernière, la firme Ipsos, réputée pour son sérieux, a constaté que le projet balayé du revers par les gouvernements provincial et fédéral trouve un appui de plus de la majorité de la population, soit environ 53 %, contre seulement 29 % rejetant ce projet. La situation a bien entendu changé et le besoin criant d’approvisionnement de l’Europe en hydrocarbures oblige le gouvernement provincial – et fédéral – à revoir leur décision à propos du projet GNL.

Devant la situation, le ministre de l’Environnement, M. Benoit Charrette, devra changer son discours, avançant que le projet n’a pas su atteindre l’acceptabilité sociale, car, bien au contraire, l’appui de la population est on ne peut plus clair. L’eau a coulé sous les ponts et la situation de la guerre en Ukraine n’a fait que creuser le clivage entre la population et le ministre de l’Environnement. La volonté populaire des Québécois est claire et devra pousser le ministre de l’Environnement et le gouvernement au pouvoir à renverser leur position sur le projet qui aurait permis des investissements privés régionaux de plusieurs milliards de dollars et la création d’une foule d’emplois de qualité pour la région.

Soyons clairs : l’importance de ce projet ne réside pas dans le fait que ce soit GNL Québec ou un autre projet, mais dans les faits que celui-ci aurait non seulement des répercussions économiques bénéfiques pour la région du Saguenay, mais également pour la réduction de GES à l’échelle mondiale. En effet, n’en déplaise à certains groupes militants qui n’y voient que l’augmentation locale, les changements climatiques sont sans frontière et augmenter les émissions du Québec pour réduire les émissions mondiales est un mal pour un bien. Le gaz naturel est une énergie de transition polluant deux fois moins que le charbon, donc peut jouer un rôle dans la transition énergétique pour des pays comme l’Allemagne, la Pologne et même la Chine. Aussi, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la transition du charbon vers le gaz naturel a permis d’éviter l’émission de 500 millions de tonnes de GES. Et n’oublions pas que si le gaz naturel n’est pas produit ici, il le sera dans des pays où les normes environnementales sont moindres, sans parler du faible respect accordé aux droits humains.

En effet, la dépendance de certains pays d’Europe aux hydrocarbures russes les oblige à s’approvisionner du côté des envahisseurs, car des pays comme le Canada n’ont pas développé l’infrastructure nécessaire pour acheminer leurs hydrocarbures; élément dont les Québécois veulent développer davantage, incluant les pipelines, à hauteur de 54 %, soit une majorité.

La population provinciale en majorité – à 65 % – comprend la nécessité criante d’apporter une solution de rechange aux hydrocarbures russes dans un contexte géopolitique tendu, où nos alliés européens pourraient potentiellement voir leur sécurité énergétique mise à mal hydrocarbures russes.

Un gouvernement qui abandonne les Québécois et nos alliés européens

En plus du refus au projet de l’usine de liquéfaction (GNL), le gouvernement a fait passer une loi interdisant toute exploration et exploitation d’hydrocarbures au Québec. L’effet dans la situation actuelle? Le gouvernement cadenasse le potentiel du gaz naturel de la province, qui s’élève à 93 milliards de dollars en valeur de PIB. Cette mesure va complètement à contresens de la volonté populaire qui souhaite en majorité que le Québec exploite ces ressources à 59 %. Comment se fait-il alors que le gouvernement provincial est si déconnecté de la volonté populaire? Difficile à dire…

Avec une telle loi et le refus du projet GNL, le gouvernement provincial ne fait pas seulement freiner notre potentiel de développement économique et notre rôle en tant que leader de la transition énergétique, il abandonne nos alliés européens sans contribuer aux alternatives qui leur permettraient de quitter leur dépendance aux hydrocarbures russes.

22 mai, 2022

Interdire les produits en plastique ne protégera pas l’environnement

 Par Gabriel Giguère.

Cette Note économique a été préparée par Gabriel Giguère, analyste en politiques publiques à l’IEDM. La Collection Environnement de l’IEDM vise à explorer les aspects économiques des politiques de protection de la nature dans le but d’encourager des réponses à nos défis environnementaux qui présentent le meilleur rapport coût-efficacité.

Le gouvernement du Canada met actuellement en place sa politique « zéro déchet de plastique(1) », qui a pour objectif de réduire les déchets de plastique dans l’environnement. Il a publié l’année dernière un décret visant à ajouter des « articles manufacturés en plastique » dans la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, ce qui lui permet de mettre de l’avant une mesure interdisant la production à des fins d’usage au Canada et l’importation de six produits en plastique à usage unique (voir la Figure 1). Le gouvernement prévoit l’entrée en vigueur de cette interdiction d’ici la fin de 2022(2).

Non seulement cette mesure interdira-t-elle des produits pouvant déjà être traités après leur utilisation, comme c’est le cas des sacs d’emplettes en plastique, mais elle risque d’avoir des répercussions néfastes sur l’économie canadienne(3). En privilégiant une réglementation restrictive, par l’adoption d’une telle mesure, le gouvernement prend une posture à contresens des innovations présentes et futures de l’industrie.

Regard sur l’industrie canadienne du plastique

L’industrie du plastique, qui comprend la fabrication des produits finaux ou intermédiaires à partir de résines plastiques(4) et du même coup la fabrication de résines plastiques(5), occupe une place importante dans l’économie canadienne. Globalement, la production de résines plastiques et de produits en plastique représentait 35 milliards de dollars en 2017, ce qui constituait 5 % des ventes du secteur manufacturier au pays(6).

En 2020, pendant la première année de la pandémie de COVID-19, les revenus liés uniquement à la vente de produits en plastique manufacturés ont atteint plus de 24,6 milliards de dollars(7) au Canada (voir la Figure 2), une réduction d’un peu de plus de 1,5 milliard de dollars par rapport à l’année précédente. L’Ontario, à elle seule, est responsable de plus de la moitié de ces revenus de production de produits en plastique(8).

Plus de 85 % des entreprise de l’industrie du plastique sont de petite taille – moins de 100 employés –, une place au sein de l’industrie loin d’être négligeable(9). L’industrie dans son ensemble employait quelque 93 000 travailleurs canadiens en 2017(10) (voir la Figure 3).

Plus étroitement, l’industrie du plastique à usage unique représenterait, selon une estimation, de 5,5 à 7,5 milliards de dollars, et pourrait atteindre le quart des revenus liés à la production d’objets en plastique au Canada(11). Selon cette même estimation, ce secteur représente entre 13 000 et 20 000 emplois directs et 26 000 à 40 000 emplois indirects au pays(12). L’importance de cette industrie ne fait pas de doute. Le gouvernement devrait donc y réfléchir à deux fois avant de lui imposer une réglementation néfaste, d’autant plus que la petite taille de plusieurs entreprises du secteur les rend vulnérables aux effets d’une telle réglementation.

Les projections de l’utilisation mondiale de plastique sont de bon augure pour l’industrie et pour l’économie canadienne. En effet, l’utilisation de ce matériau essentiel au bon fonctionnement des sociétés modernes(13) devrait continuer de croître et même doubler d’ici 2050(14). Cependant, le gouvernement du Canada ne doit pas mettre de barrières réglementaires trop restrictives qui viendraient miner les investissements privés et qui, ultimement, nuiraient à la capacité des entreprises en sol canadien à répondre à cette demande mondiale future. L’interdiction prévue d’ici la fin 2022 de la production aux fins d’utilisation interne ou de l’importation de six produits en plastique à usage unique envoie d’ailleurs un message négatif à l’industrie quant à la possibilité d’étendre ses activités au Canada, bien que, pour le moment, la production de ces produits aux fins d’exportations soit encore permise.

Le cas des sacs d’emplettes en plastique

De son côté, l’industrie canadienne du plastique a pris certains engagements concernant le développement durable, notamment celui de ne produire que des emballages de plastique entièrement recyclables ou récupérables d’ici 2030. Ces emballages devront être réutilisés, recyclés ou récupérés d’ici 2040(15). À ces engagements s’additionnent les innovations du secteur, notamment en matière de recyclage.

D’ores et déjà, des entreprises ont mis de l’avant des systèmes permettant de recycler certains des produits en plastique que le gouvernement fédéral cherche à interdire. C’est le cas d’une entreprise en sol québécois, Modix Plastique, qui récupère entre autres les sacs en plastique pour ensuite les transformer en pastilles rigides pouvant être réutilisées pour fabriquer des pièces d’automobile(16) ou certains types d’emballage(17). Ce type de technologie permet de donner une seconde vie aux sacs d’emplettes en plastique et donc d’en réduire les impacts environnementaux.

De plus, les autres produits réutilisables ne sont pas ipso facto plus bénéfiques pour l’environnement(18). Avant qu’un sac réutilisable ait un impact environnemental moindre qu’un sac d’emplettes en plastique, plusieurs utilisations sont requises. Pour que certains types de sacs réutilisables en coton soient moins dommageables pour la santé humaine et la qualité des écosystèmes et qu’ils requièrent moins de ressources fossiles que les sacs en plastique à usage unique, par exemple, ils doivent être réutilisés entre 100 et 3657 fois(19), ce qui représente de 2 à 70 ans d’utilisation hebdomadaire.

Ce résultat s’explique, en partie, par le fait que le coton requiert 680 fois plus d’eau par kilogramme pour la production de fibres que des sacs d’emplettes en plastique, sans compter les émissions de pesticides dans les sols durant sa production(20).

L’interdiction de sacs d’emplettes en plastique en Californie a aussi produit des effets inattendus. La réduction de 40 millions de tonnes de déchets de sac d’emplettes a été contrebalancée par une augmentation de 12 millions de tonnes de sacs-poubelle plus épais(21). Ainsi, bannir les sacs d’emplettes en plastique ne garantit pas une réduction de l’empreinte carbone : si cela constituait le seul critère permettant de mesurer l’impact environnemental, l’interdiction en Californie aurait plutôt eu l’effet contraire de celui escompté par les décideurs politiques(22).

Dans un autre cas de figure, suite à l’interdiction des sacs en plastique à usage unique sur le Territoire de la Capitale australienne, l’utilisation d’autres types de sacs a aussi augmenté(23) et les effets bénéfiques de cette politique furent donc limités :

[L]es informations disponibles suggèrent que, si l’interdiction a effectivement réduit les déchets au cours de la période étudiée, les réductions ont probablement été faibles. Pour des raisons similaires, il est peu probable que l’interdiction ait contribué de manière significative à la réduction de la pollution plastique des océans(24).

Alors que certaines entreprises prennent déjà l’initiative de recycler les sacs d’emplettes en plastique, l’interdiction par le gouvernement de produire et d’importer ces sacs d’ici la fin de 2022 à des fins d’utilisation sur le territoire canadien brimerait non seulement les entreprises de production et de recyclage, mais ne générerait probablement pas les résultats escomptés. Les Canadiens se tourneraient vraisemblablement vers des solutions de rechange tout aussi polluantes, voire davantage. Le gouvernement devrait plutôt axer ses efforts sur la mise en place d’un cadre fiscal concurrentiel, notamment au moyen de crédits ou de baisses d’impôt pour encourager le déploiement de technologies nouvelles ou existantes dans le secteur du recyclage, ce qui permettrait d’éviter les répercussions néfastes du recours à des substituts aux sacs d’emplettes en plastique.

Les emballages en plastique et le gaspillage alimentaire

La politique du gouvernement prévoit interdire des emballages alimentaires qu’il qualifie de « problématiques », tel le polystyrène, alors que certains centres de recyclage sont déjà en mesure de traiter ce produit(25).

Qui plus est, le problème du gaspillage alimentaire s’aggravera sûrement si le gouvernement poursuit sur cette voie, car les emballages en plastique permettent de conserver les aliments plus longtemps(26). En diminuant le gaspillage alimentaire, on atténue du même coup les impacts environnementaux découlant des aliments non consommés (les fruits et légumes étant au premier rang)(27). Par exemple, si les émissions de GES de la production d’un nouvel emballage doublaient, mais que celui-ci permettait de réduire le gaspillage de pain de 5 %, il n’y aurait alors pas d’augmentation des impacts environnementaux du cycle de la chaîne alimentaire(28).

Au Canada, le gaspillage alimentaire représente environ 35,5 millions de tonnes par année, et on évalue à 11,2 millions de tonnes la quantité de gaspillage qui pourrait être évité par la consommation ou par des dons aux banques alimentaires, soit suffisamment d’aliments pour nourrir tous les Canadiens pendant près de cinq mois(29). Cette réalité coûte cher aux familles canadiennes qui, selon un sondage effectué en 2020, gaspillent en moyenne l’équivalent de 1100 $ par année en nourriture(30).

Le plastique à usage unique permet d’éviter en partie le gaspillage alimentaire. Le gouvernement ne devrait donc pas emprunter la voie de l’interdiction de ce type de plastique, une approche contre-productive dans la mesure où l’emballage ne représente environ que 5 % des répercussions sur le climat (autrement dit, la production totale de GES) si l’on intègre l’ensemble de la chaîne alimentaire dans le calcul(31).

Conclusion et recommandations

Dans sa configuration actuelle, la mesure visant l’interdiction de six produits plastiques à usage unique de la politique fédérale zéro déchet de plastique mise sur une réglementation restrictive plutôt que sur les innovations mises de l’avant par l’industrie canadienne du plastique, ce qui aura des conséquences économiques négatives au Canada. De plus, les produits en plastique, notamment l’emballage pour les aliments, peuvent jouer un rôle bénéfique dans la lutte aux changements climatiques en réduisant le gaspillage alimentaire. Comme on l’a vu, des méthodes de recyclage des sacs d’emplettes existent aussi et sont davantage souhaitables qu’une interdiction de ce type de produit.

Afin de réduire la quantité de déchets de plastique dans l’environnement sans pénaliser les acteurs de cette industrie et les consommateurs canadiens, le gouvernement fédéral devrait opter pour les solutions suivantes :

  • Retirer la mention « articles manufacturés en plastique » de l’annexe 1 de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement et, du même coup, annuler l’interdiction des six produits en plastique à usage unique actuellement ciblés par la politique fédérale. Le gouvernement devrait plutôt miser sur les innovations de nos entrepreneurs.
  • Établir un cadre fiscal concurrentiel permettant de stimuler l’innovation, notamment des crédits ou des baisses d’impôt – et non des subventions comme c’est le cas actuellement(32) –, pour encourager le déploiement de technologies nouvelles ou éprouvées, et ainsi augmenter le taux de recyclage.

21 mai, 2022

Benjamin Constant : une énigme résolue par Léonard Burnand ?

 Par Gérard-Michel Thermeau.

Benjamin Constant a été l’infatigable défenseur de la limitation du pouvoir, clé de voûte de sa pensée politique. Il est des premiers que l’on peut qualifier de libéral en France. Léonard Burnand, spécialiste de Necker et de Germaine de Staël, vient d’en écrire la biographie. À l’heure où de prétendus libéraux s’aplatissent devant le pouvoir, dont ils justifient tous les empiétements, tout en quémandant prébendes et places, cette lecture s’impose sans doute.

Pourtant, à bien des égards, Benjamin Constant reste une énigme comme le souligne d’entrée l’auteur. Et qui mieux que le directeur de l’Institut Benjamin Constant de Lausanne était à même de déchiffrer cette figure controversée ?

L’inconstant Constant : une légende noire

L’image d’un des pères fondateurs du libéralisme français a connu en effet bien des vicissitudes depuis plus de deux siècles. A-t-on assez ironisé sur l’inconstant Constant. Dans une remarquable introduction, l’auteur éclaire la destinée de ce personnage bifrons à l’image du dieu Janus. Il était le « premier esprit du monde » pour Germaine de Staël et « l’homme qui a eu le plus d’esprit après Voltaire » selon Chateaubriand. Mais Fouché, un expert en opportunisme politique, lui fait un reproche qui devait le poursuivre : « Il a du talent et de l’esprit mais il s’en sert comme les cordonniers qui font des souliers pour tous les pieds. »

Sainte-Beuve, qui a largement contribué à bâtir la légende noire de Constant, dénonçait l’égoïsme et la sécheresse de cet être « fané ». Le second ennemi implacable de Constant fut l’ineffable Henri Guillemin, le Fouquier-Thinville de l’histoire. Benjamin Constant, incarnation du libéralisme, lui était particulièrement odieux. À lire Guillemin, Benjamin Constant en politique fut répugnant et écœurant. La malhonnêteté intellectuelle de ce polémiste doué, à la plume aussi brillante que nauséabonde, est aujourd’hui reconnue même dans les rangs des historiens du camp du Bien. Mais son entreprise de démolition systématique a, entretemps, fait bien des dégats.

Une nouvelle approche de l’homme

Pourtant, mal aimé en France, Benjamin Constant a été depuis « découvert » dans les pays anglophones, source de toute lumière pour beaucoup de nos contemporains.

Léonard Burnand, historien scrupuleux, se garde bien d’écrire une hagiographie. Il ne cache rien des faiblesses d’un personnage aussi brillant qu’instable, souvent ridicule dans ses passions amoureuses. S’appuyant sur des sources inédites, le biographe éclaire l’enfance et l’entourage familial de Benjamin, notamment le souvenir d’une mère morte à sa naissance mais dont l’influence a été sous-estimée.

Deux êtres cohabitent en permanence en Benjamin Constant. L’adolescent et le jeune homme révèlent à la fois un érudit consciencieux le jour et un client effréné de tripots et de lupanars la nuit. D’une certaine façon, il dilapide sans compter ses talents, son esprit et son argent, ou plutôt celui de son père. Mais je laisse le soin au lecteur de découvrir dans le détail la vie privée de Benjamin Constant, et ses relations compliquées avec madame de Staël, pour m’attarder dans cet article sur son action politique.

Une puissance illimitée n’est jamais admissible

Ce génie précoce arrive en effet à l’âge de 28 ans sans avoir rien fait de remarquable. Mais cet enfant de Lausanne, dont les familles paternelle et maternelle descendent de huguenots réfugiés en Suisse, rêve d’une carrière politique en France. Admirateur du Directoire, régime du juste milieu entre néo-jacobins et royalistes, il en fait l’éloge dans De la force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s’y rallier. « L’ordre et la liberté sont d’un côté, l’anarchie et le despotisme de l’autre ». Il est très vite attaqué comme « petit suisse » par ses adversaires, alors qu’il affirme vouloir reprendre la nationalité de ses aïeux.

Face à Lezay-Marnésia qui, en 1797, justifie la Terreur comme un mal nécessaire en raison des circonstances, thèse qui reste toujours celle de l’historiographie officielle française, il répond par la brochure Des effets de la Terreur. Pour Constant, ce n’est pas grâce à la Terreur mais, en dépit de celle-ci, que les périls menaçant la république ont été repoussés. On le voit, le débat entre l’école « furetiste » et l’école « orthodoxe » est présent dès la Révolution. De fait, la Terreur a affaibli et discrédité la République, ce que déplore Benjamin Constant.

L’arbitraire ne trouve en effet jamais d’excuse à ses yeux :

« Il ne faut jamais supposer que dans aucune circonstance, une puissance illimitée puisse être admissible, et dans la réalité, jamais elle n’est nécessaire. »

L’opposant libéral à Napoléon

Un moment proche de Sieyès, il est spectateur plus que complice du 18 Brumaire. Grâce à ses relations, il obtient d’entrer au Tribunat, seule assemblée que Bonaparte laisse libre de discuter à défaut de décider.

Son premier discours, le 5 janvier 1800, est retentissant :

« Sans l’indépendance du Tribunat, il n’y aurait plus ni harmonie, ni Constitution, il n’y aurait que servitude et silence ; silence que l’Europe entière entendrait. »

Le Premier consul ne supportera pas davantage l’insolent qui est mis à la porte de l’assemblée dès 1802 et plus ou moins contraint à l’exil.

Avec sa maîtresse, Germaine de Staël, il constitue dans la propriété des Necker, le fameux groupe de Coppet« dernier foyer de la liberté » pour Lamartine. Napoléon y verra à juste titre un « arsenal » des « chevaliers » du libéralisme. Il y écrit un ouvrage qui ne sera pas publié, Principes de politique, en 1806. La crise sanitaire a rendu encore plus brûlants certains passages :

« La souveraineté n’existe que d’une manière limitée et relative. Au point où commence l’indépendance de l’existence individuelle, s’arrête la juridiction de cette souveraineté. Lorsque cette autorité s’étend sur des objets hors de sa sphère, elle devient illégitime. »

Pour Constant, rappelle Léonard Burnand, « une puissance indivisible et incontrôlée est aussi dangereuse entre les mains de Caligula qu’entre celle du Comité de Salut public ». C’est dire s’il accueille avec satisfaction la chute de Napoléon.

Benjamin Constant, la girouette des Cent jours ?

Aussi peu heureux en politique qu’au jeu, Benjamin Constant se précipite au secours du trône la veille de la fuite de Louis XVIII. Le 19 avril 1814 son article du Journal des débats se termine par une phrase malheureuse : « Je n’irais pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre… » Quelques jours plus tard, Napoléon l’invite aux Tuileries. Nommé conseiller d’État, Constant rédige l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire vite surnommée la Benjamine. Pour obtenir le soutien des élites, Napoléon affecte de souhaiter une monarchie constitutionnelle. Après Waterloo, Constant est fustigé et occupe une place de choix dans le Dictionnaire des girouettes. Une caricature du temps ne le représente-t-il pas en caméléon ? Henri Guillemin y verra la preuve que Constant est prêt à glorifier tout gouvernement qui le stipendie.

Léonard Burnand reprenant les Mémoires sur les Cent-Jours, souligne la solidité de l’argumentaire justificatif de Constant. Ce n’est pas lui qui a abandonné le trône, c’est le roi qui a abandonné le pays. Ce n’est pas lui qui s’est rallié à Napoléon, c’est l’empereur qui s’est rallié, sincèrement ou non, au libéralisme.

« J’ai toujours cru que la liberté est possible sous toutes les formes ; qu’elle est le but, et que les formes sont les moyens. » République, monarchie ou Empire qu’importe pourvu que l’autorité soit limitée et les libertés individuelles garanties. En servant le Directoire, la première Restauration ou l’Empire des Cent-Jours, Benjamin Constant n’a jamais servi que la cause de la liberté. Libre à Henri Guillemin de le peindre en chimpanzé. Léonard Burnand parle d’une girouette immobile : ce n’est pas lui qui a changé, ce sont les autres.

Journaliste et député, Benjamin Constant héraut du libéralisme

En tout cas, Louis XVIII de retour au pouvoir, a refusé de le proscrire. Alors qu’il retrouve sa femme et renonce aux folies amoureuses à 48 ans, il entre dans la phase glorieuse de son existence. La publication de son roman Adolphe lui a donné une célébrité de meilleur aloi en 1816. Il ne va cesser de lutter contre les Ultras qui prétendent s’écarter de la « route naturelle » qui s’est ouverte en 1789. Désormais publiciste, il dirige à la tête d’une brillante équipe le Mercure de France puis la Minerve française, combinée ensuite avec La Renommée, défendant la liberté de la presse. « Imposer silence aux citoyens de peur qu’ils ne commettent ces crimes, c’est les empêcher de parler de peur qu’ils ne s’injurient. » Il dénonce inlassablement la censure, tentation de tous les gouvernements. « On ne croit rien de ce qu’affirme une autorité qui ne permet pas qu’on lui réponde. »

Il est de tous les combats pour la liberté. Il s’efforce d’empêcher la condamnation à mort de l’épicier Wilfrid Regnault victime d’une erreur judiciaire en raison de son passé politique présumé de jacobin. À l’Athénée royal, le 20 février 1819, Benjamin Constant expose sa fameuse thèse De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes. Dans l’Antiquité, l’individu était soumis à l’autorité de l’ensemble, la liberté est aujourd’hui liée à la liberté individuelle. Il lance la fameuse formule :

Prions l’autorité d’être juste. Nous nous chargerons d’être heureux.

Il est élu député de la Sarthe en mars 1819, la Chambre étant désormais le « baromètre du talent ». Avec son art de la répartie, il dénonce les « jacobins de la royauté. »

Benjamin Constant, une inlassable activité jusqu’à la tombe

Parlementaire le jour, journaliste la nuit, il participe également à la Société de la Morale chrétienne et s’investit dans la lutte contre l’abolition de la traite des Noirs. Officiellement interdit, le trafic se poursuit en effet avec la complicité des autorités. Écarté brièvement de la Chambre (1822-1824), Benjamin Constant publie son Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri :

Quand il n’y a point de Constitution, non seulement le pouvoir fait les lois qu’il veut, mais il les observe comme il veut ; c’est-à-dire qu’il les observe quand elles lui conviennent, et les viole quand il y trouve son avantage.

Député de Paris en 1824, il bénéficie des débuts du merchandising politique. Son image se retrouve sur des tabatières, des éventails ou des foulards. En campagne électorale à Strasbourg en 1827, la foule l’acclame aux cris de : « Vive la Charte ! Vive le défenseur de la liberté de la presse ! » Ses Mélanges de littérature et de politique seront son testament politique. Trois mots suffisent à les résumer : liberté en tout.

Au moment des Trois Glorieuses, il pousse au choix de Louis-Philippe. Réélu député en 1830, Benjamin Constant prend la parole une dernière fois le 26 novembre pour défendre le droit de pétition.

La fin triomphale d’un auteur à relire sans cesse

Une foule de 150 000 personnes assiste à ses funérailles, les étudiants réclamant qu’il soit porté au Panthéon. La cérémonie funéraire au Père-Lachaise a lieu à la nuit tombée. La lumière envoutante des torches donne à l’événement une dimension poétique en phase avec la sensibilité romantique du temps. Le libéralisme était alors à l’apogée de son rayonnement en France.

Facile à lire, évitant de se perdre dans les détails superflus, cette biographie remet en lumière un auteur qu’on ne saurait trop relire en ces temps d’extension indéfinie de la pieuvre étatique.

  • Léonard Burnand, Benjamin Constant, Perrin 2022, 350 p.

20 mai, 2022

La démocratie est-elle vouée à disparaître ?

Par Rohan Rivalland.

 La démocratie est un sujet que nous avons souvent abordé, et qui a été étudié depuis fort longtemps par de très nombreux intellectuels. Loin d’être notre horizon indépassable, elle a donné lieu à un certain mysticisme.

Mise en cause dès ses origines, ayant rencontré des difficultés inhérentes à sa nature dès son apparition dans la Grèce antique, la démocratie semble une fois de plus à bout de souffle et menacée non seulement dans ses fondements, mais dans son existence-même. D’où l’intérêt du débat engagé entre deux philosophes contemporaines renommées dont les divergences sur le sujet n’ont d’égal que leur souhait de débattre selon les vertus démocratiques.

 

Un diagnostic peu réjouissant

Il s’agit bel et bien d’une question lancinante, mais portée aujourd’hui à son paroxysme, bien au-delà du désenchantement face à la politique, nous dit Myriam Revault D’Allonnes, déjà auteur d’un essai sur le sujet. La démocratie est devenue un lieu commun, constate-t-elle, ou une incantation pétrie de contradictions. À l’image, peut-être, de ce que nous disait Ryszard Legutko dans son ouvrage Le diable dans la démocratie, qui se montrait sévère à l’égard de ce qu’est devenue la démocratie libérale.

Mais, écrit-elle, il n’est plus question ici de simple crise de la démocratie mais plutôt de s’interroger sur le fait de savoir si celle-ci est vouée à s’autodétruire, portant en elle sa propre mort.

« Nous connaissons les composantes de ce leitmotiv récurrent : impuissance des institutions juridico-politiques à répondre à la réalité des problèmes, défiance croissante des citoyens à l’égard des représentants réputés incapables d’exercer la tâche qui leur a été confiée, déficit général de légitimité qui se traduit notamment par la montée de l’abstention, etc. »

Tant et si bien que de plus en plus nombreux sont les Français qui se disent favorables à l’émergence d’un système autoritaire, lorsqu’on les interroge, rappelle-t-elle. La philosophe y voit là un reproche fait à l’encontre de l’efficacité de son fonctionnement et de la rapidité des résultats attendus. Cependant, elle met en garde contre ce sur quoi cette illusion pourrait déboucher, prenant pour exemple le cas de la Chine, évoquant notamment la gestion de la crise sanitaire qui y a prévalu au moment de la pandémie. Selon elle, ce qui conduit actuellement à l’échec de la démocratie est le rétrécissement de l’espace du politique à un espace gestionnaire et à un effacement de la culture de confrontation qui caractérisait l’esprit démocratique.

 

Chantal Delsol, dont nous avons déjà également présenté un essai qui accordait une large place à ce sujet, voit la démocratie comme livrée à la finitude et mortelle, comme tout ce qui est humain.

« Mais de quoi meurt-elle ? à l’instar des autres régimes, elle meurt de la lassitude, de l’épuisement, de la négation de ses principes premiers. Elle ne meurt pas des traits d’un ennemi : non, lorsqu’un ennemi la violente, elle se déploie en catimini, comme les Polonais dans les « universités volantes » au temps du soviétisme, elle attend la fin de la tyrannie et resurgit plus forte qu’auparavant. C’est de l’intérieur qu’elle dépérit : lorsque ses citoyens détériorent ses principes premiers, n’y croient plus, les tordent et les renient. C’est là que nous en sommes. »

Plus précisément, Chantal Delsol voit en la démocratie actuelle une remise en cause de la tradition aristotélicienne pour en revenir plutôt à Platon. Dans une version où les Sages seraient remplacés ici par des techniciens. Et où donc la démocratie d’opinion, par nature incertaine et discutable, serait remplacée par une vision scientifique du bien commun, reniant la diversité. Et considérant comme intolérable tout ce qui s’écarte du courant dominant. Expliquant ainsi en bonne partie l’abstention.

« Un manichéisme puissant apparaît, et, en France, tout candidat à la fonction suprême n’a qu’un but : se trouver seul en lice avec le diable. C’est bien ce qui nous arrive en ce moment. Or la campagne électorale « moi ou le diable » est tout sauf démocratique, car il n’y a là qu’un soi-disant choix, barbare et sans aucun intérêt, un non-choix. Le résultat n’est pas ici l’abstentionnisme, mais le déploiement d’un courant diabolique, considéré comme un ennemi. Mais la démocratie, elle, n’a que des adversaires… Nous ne sommes plus en démocratie. »

 

Des points de divergence et un débat stimulant

Myriam Revault D’Allonnes s’oppose au sens de la finitude donné par Chantal Delsol, considérant plutôt la démocratie selon un principe de renouvellement, mais plus encore à la définition de la démocratie comme reposant sur « une culture occidentale d’origine héllénique et judéo-chrétienne qui croit dans les capacités de la personne individuelle pour mener sa vie ». Selon une argumentation que je ne saurais me contenter de résumer en quelques phrases, risquant de dévoyer une pensée riche et toute en nuances, préférant renvoyer plutôt à la lecture du livre.

Quant à Chantal Delsol, distinguant la démocratie d’autres systèmes comme la monarchie ou l’autocratie, entre autres, elle y voit comme une promesse, plutôt qu’un universalisme que l’on aurait tort de vouloir imposer, même si elle s’inquiète de l’abandon de l’idée d’universel au profit du particulier avec la fin des idéologies et l’effondrement des religions.

« La démocratie à l’inverse réclame la tolérance, la confiance dans le bon sens populaire, l’équilibre des pouvoirs, la remise en cause de soi, toutes choses si difficiles, qui exigent des qualités complexes. Et en même temps, elle réclame le respect de la personne individuelle, la vision du peuple en tant que personne et non en tant que masse – et j’ai la faiblesse de croire que cela exige un niveau de civilisation plus sophistiqué (décadent peut être, diraient nos amis chinois), une éthique spécifique. La démocratie n’est pas « naturelle » du tout : elle relève d’une certaine anthropologie et d’une certaine éthique, qui sont nées chez nous. Cela veut dire qu’elle n’est pas acceptable par toutes les cultures. »

Le débat se poursuit alors, tout en nuances et en rebonds sur les idées de l’autre. Les positions de l’une et de l’autre des deux philosophes sont assez dissemblables, même si elles se rejoignent sur certains points fondamentaux. Je renvoie de nouveau à la lecture du livre, tant il serait fastidieux de vouloir résumer trop hâtivement des argumentations qui méritent lecture et réflexion à part entière plutôt que de se contenter d’en reprendre les grandes lignes. Un débat en tous les cas passionnant et parfaitement en phase avec l’actualité comme avec la recherche d’une vision en profondeur et dans une perspective de long terme.

 

La question du libéralisme

La pierre d’achoppement du débat, sur laquelle je bute, est la question du libéralisme/libertarisme que semble tant craindre Chantal Delsol, qui y voit comme une menace envers la démocratie. Tandis que Myriam Revault d’Allonnes, peu adepte de ce qu’elle dénomme « l’ultralibéralisme » économique (elle évoque aussi un certain « néolibéralisme »), semble plus mesurée, mettant plutôt en garde contre les mesures liberticides du gouvernement Macron et les risques liés à l’illibéralisme en vigueur dans certains pays européens démocratiques par l’élection, mais qui tendent à restreindre peu à peu certaines libertés, en particulier la liberté d’expression.

Auteur d’une série comptant à ce jour 24 volets sur « Ce que le libéralisme n’est pas », j’ai un peu de mal à percevoir clairement les craintes de Chantal Delsol, certainement fondées, mais que j’aimerais voir précisées, pour mieux comprendre ce qu’elle entend évoquer.

Cela dit, elle précise tout de même en partie sa pensée et il me semble percevoir que ce qu’elle met sous le vocable « libéralisme » est le souci exagéré et omniprésent du moi, dans la société d’aujourd’hui, ce que je traduirais par l’égocentrisme. Dans une ampleur telle que la grandeur, le tragique dévolu aux affaires communes, qui prévalaient antérieurement, semblent en net recul. De ce point de vue-là, je ne saurais lui donner tort. Et je ne puis que m’associer à sa préoccupation. Mais ce n’est pas là l’œuvre du libéralisme qui est une philosophie du droit à la fois solide et exigeante, nullement laxiste ou désinvolte, qui prônerait un certain repli sur soi. Ou alors le terme adapté serait-il « libertaire » ? Ce qui n’a rien à voir et me semble même assez opposé. Encore que, des libertaires qui liraient ces lignes risqueraient de désapprouver à leur tour cette idée. Plus sûrement, je la rejoins complètement lorsqu’elle se réfère négativement au wokisme, chantre de la vision identitaire et, qui plus est, de l’éradication du passé.

 

Des échanges vifs et courtois

Il n’en reste pas moins que ce débat est particulièrement vif, même si courtois. Les désaccords entre les deux philosophes sont très forts, bien qu’il existe bien évidemment des points de convergence. Derrière les qualités d’analyse et d’argumentation certaines de Myriam Revault d’Allonnes, on a affaire à une intellectuelle s’assumant parfaitement comme étant de gauche, et on perçoit très clairement les préoccupations en lien avec les inégalités et la pauvreté, ou encore l’uniformisation (d’origine « néolibérale ») qu’elle tente de mettre au centre de la crise démocratique. Avec une tendance bien de gauche à asséner quelques certitudes et des difficultés à admettre l’expression de certaines idées (en référence à celles de l’homme qu’elle qualifie de « clown », Éric Zemmour) lorsqu’elles sont trop éloignées de ce que peut supporter quelqu’un de gauche. Tandis que Chantal Delsol, qui répond plutôt bien sur ces questions, s’assume quant à elle parfaitement comme conservatrice face à une Myriam Revault d’Allonnes qui la titille sur ce point, la contraignant à se défendre en revanche d’être réactionnaire.

Au final, il s’agit d’un débat de bonne tenue, même si un peu court (cela dit, le format du livre me convient bien). De nombreux points auraient mérité approfondissement, les auteurs en conviennent elles-mêmes, mais le sujet est intéressant et met bien en jeu le point essentiel sur lequel elles se trouvent au moins en plein accord : la démocratie en tant que la liberté de pouvoir confronter et sans véritable réserve (sans haine, ni violence) ses idées sur la place publique, dans l’adversité mais le respect mutuel. L’art de la « Disputatio », comme le nom de la collection dans laquelle est paru cet ouvrage.

 

19 mai, 2022

La baisse du pouvoir d’achat résulte de la politique monétaire

 Par Simone Wapler.

Le moral des ménages est en chute libre en raison de l’inflation et la consommation devrait s’en ressentir.

Le commentaire du Figaro sur l’inflation est un bon résumé de la pensée unique du moment :

« L’invasion de l’Ukraine par la Russie a en effet frappé de plein fouet les marchés internationaux des hydrocarbures mais aussi des matières premières agricoles, et accentué la pression sur les prix, qui était déjà forte depuis plusieurs mois en période de redémarrage très rapide de l’économie en période post-Covid. »

La hausse des prix aurait donc des causes exogènes pour reprendre le jargon prétentieux à la mode. Pas de chance, madame Michu, si votre panier de la ménagère est impacté par le covid et l’infâme Poutine ; nous, politiciens attachés à vous protéger, n’y sommes pour rien…

Pourtant l’inflation (hausse généralisée des prix) est bien le résultat direct de la politique monétaire conduite par la Banque centrale européenne depuis les crises de 2008 (crédit subprime), 2012 (Grèce) et 2020 (covid).

Le mot important de l’expression politique monétaire est politique. La création de l’euro poursuivait d’ailleurs une ambition politique dépassant celle d’un marché commun sans barrière douanière : une union monétaire, prélude à une intégration politique visant à terme à une confédération.

L’euro – comme le dollar, le yen, la livre, le franc suisse – est une monnaie fiduciaire, qui ne repose que sur la confiance. Le système monétaire et bancaire de l’euro – comme celui de toutes les autres devises – repose sur un principe de réserves fractionnaires dans les banques. Les banques prêtent bien plus que leurs dépôts (au moins dix fois plus) et fabriquent ainsi de la monnaie. Dans ce système, on dit que « les crédits font les dépôts ». Par exemple, le crédit immobilier d’un acheteur se transforme en dépôt sur le compte bancaire du vendeur. La politique monétaire consiste à déterminer le rythme de création de crédit. Plus les taux d’intérêt sont élevés, plus le robinet est serré. Et inversement…

 

Quand l’ultralibéralisme refuse la faillite

En 2008 est né le concept de « trop gros pour faire faillite » et la politique monétaire a consisté à sauver les banques qui avaient trop prêté. De la monnaie fraiche fut remise dans le circuit par les banques centrales en échange de créances bancaires pourries.

En 2012, confronté à la faillite publique de la Grèce, Mario Draghi, alors à la tête de la Banque centrale européenne, a indiqué qu’il ferait « tout ce qu’il faut » (whatever it takes) pour sauver l’euro. « Tout ce qu’il faut » consistait pour la Banque centrale européenne à racheter massivement les dettes publiques émises par les États faibles pour empêcher les taux d’intérêt de monter. De la monnaie fraiche fut à nouveau remise dans le circuit, cette fois en échange d’obligations d’État pourries.

Depuis lors, de l’argent gratuit (prêts à taux zéro et « quoi qu’il en coûte » selon l’expression de Bruno Le Maire) est en permanence injecté dans le système financier ; il s’agit de monnaie qui ne correspond à aucune richesse supplémentaire créée.

 

Évolution de l’économie de l’Eurozone (PIB)

 

Source Tradingeconomics

 

Évolution de la masse monétaire de l’Eurozone

 

pouvoir achat

Source : Tradigeconomics

Ces graphiques nous disent très simplement que depuis la crise de 2008, le PIB de l’eurozone stagne tandis que la masse monétaire a doublé.

Si pour la même quantité de produits et services (PIB), il y a deux fois plus de monnaie, les prix de ces produits et services augmentent.

Selon le principe connu de l’effet Cantillon, l’inflation est longue à se propager à tous les prix. La hausse a d’abord touché les produits financiers et l’immobilier, les cercles d’affaires les plus proches de la source de la création monétaire…

Ce n’est qu’aujourd’hui que l’onde se propage aux prix de l’énergie et de la vie quotidienne et que le problème de pouvoir d’achat dépasse celui du renchérissement de l’immobilier.

 

Politique monétaire, politique économique, politique énergétique : les trois torpilles de notre pouvoir d’achat

Comme si la politique monétaire ne suffisait pas à nous ruiner, les politiques économique et énergétique complètent le travail de sape.

Par leurs continuelles distorsions (taxations de ce qui est rentable, subventions de ce qui ne l’est pas) les politiques économiques minent la productivité. La politique anti-économique que constitue le blocage des prix – on casse le thermomètre pour faire disparaître la fièvre – ne fait qu’aggraver la situation.

La politique énergétique (désormais pompeusement baptisée « lutte contre le changement climatique ») contribue à renchérir les prix de l’énergie. Sans parler des sanctions économiques prises à l’encontre de la Russie qui pénalisent d’abord les centaines de millions de citoyens des pays non directement impliqués.

Jamais par le passé avosn-nous vu une transition énergétique forcée. La force animale ou humaine, puis la vapeur (produite par le charbon), puis l’électricité, puis les moteurs à combustion interne alimentés par les hydrocarbures : chaque énergie détrônait l’autre dans la mesure où elle se révélait plus efficace là où elle était utilisée et donc plus rentable que l’ancienne. Aujourd’hui, sous la pression des gouvernements, nous sommes contraints de remplacer des énergies rentables par des énergies lourdement subventionnées et à production intermittente (éolien, solaire).

La baisse du pouvoir d’achat est aujourd’hui le prix à payer pour tout cet interventionnisme inepte : monétaire, économique, climatique.

Les Français qui votent Macron, Le Pen, Mélenchon et autres veulent toujours plus de ces politiques contraires à leurs intérêts. Pourtant, la seule politique qui permette la prospérité est celle qui protège la liberté, la propriété et la sécurité de chacun sans tricher avec la monnaie, les prix et la rentabilité. Ce qui n’est pas rentable doit faire faillite, c’est la loi du capitalisme. Mais évidemment, rien n’empêche que chacun finance à fonds perdus ce qu’il estime être une bonne cause.

J’explique dans mon dernier livre – Du sumérien au bitcoin : dettes et crises monétaires – comment la mauvaise gestion des crises actuelles va déboucher sur la crise ultime : la crise monétaire. Pour comprendre ce qui nous attend, l’expérience en cours au Liban est à méditer.

18 mai, 2022

Pourquoi le libéralisme n’est pas l’obsession du profit

 Par Johan Rivalland.

Vingt-quatrième volet de notre série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Le libéralisme est une philosophie du droit, qui défend les idées de liberté et de responsabilité, au service de l’épanouissement des individus. Si l’économie y occupe une place importante et que l’esprit d’entreprise y est salué, c’est pour leurs dimensions fondamentales dans l’amélioration du cadre dans lequel les individus peuvent se réaliser.

Si l’on a en tête la célèbre pyramide de Maslow, on pourrait en quelque sorte considérer qu’ils font partie des éléments des premiers niveaux de la pyramide, essentiels à l’atteinte des niveaux supérieurs, jusqu’à l’accomplissement de soi, qui offre le véritable sens à sa vie.

Dans ces conditions, croire ou s’imaginer que le libéralisme se réduirait à la sphère de l’économie et de l’entreprise et serait assimilable à une recherche obsessionnelle du profit, n’a aucun sens. Il s’agit, au mieux d’une vue de l’esprit, au pire d’un pieux mensonge.

Pour paraphraser Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, nous pouvons affirmer (et déplorer) la chose suivante :

Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe.

 

Le profit, un impératif incontournable pour une entreprise

C’est le B.A.BA du fonctionnement de base d’une économie, tout au moins de type capitaliste. Qui serait assez fou pour entreprendre, créer des biens ou des services destinés à être vendus à des clients, tout en acceptant de perdre de l’argent ?

Plutôt que de sataniser le profit ou de l’évoquer avec mépris, peut-on s’imaginer créer une entreprise qui nous tiendrait à cœur ? Que faut-il ? Du temps, de la passion, une envie de créer (y compris des emplois), d’imaginer, de satisfaire des besoins de personnes intéressées, de se réaliser. Mais aussi du capital (de l’argent personnel économisé, emprunté à des amis, à sa famille, à une institution bancaire, à des investisseurs de confiance quels qu’ils soient).

Le libéralisme est ici le cadre qui permet de laisser place à l’initiative individuelle, à la liberté de pouvoir entreprendre, de pouvoir créer, de contribuer au bien-être de ceux pour qui cette création va être utile, répondre à un de leurs besoins.

Certes, on me rétorquera qu’il n’existe pas que le système capitaliste. Mais alors êtes-vous prêt à accepter – ou à faire accepter au plus grand nombre, et sans violence s’il vous plaît – une économie de type tribale (ce qui est peu réaliste avec plus de 7 milliards d’habitants sur Terre), communiste (dont les différentes expériences ne semblent pas avoir été très concluantes, c’est le moins que l’on puisse dire), ou de pillage ? Car comme l’écrivait l’économiste Walter E. Williams, cité par la Foundation for Economic Education (FEE), auteur d’un intéressant article intitulé « Comment le profit a créé la prospérité d’aujourd’hui » :

Avant le capitalisme, les gens accumulaient de grandes richesses en pillant et en asservissant leurs semblables. Avec l’essor du capitalisme, il est devenu possible d’amasser de grandes richesses en servant et en faisant plaisir à son prochain.

Car là est bien le sens de tout cela. Chercher le profit pour le profit n’est pas l’idée la plus répandue. Vouloir n’y trouver qu’une chose essentiellement malfaisante n’est qu’une vision de l’esprit des frustrés, des jaloux ou des pessimistes qui voient le malheur partout. Il s’agit au contraire d’un moyen essentiel de dégager un potentiel de création qui doit progressivement bénéficier au plus grand nombre (même si des esprits chagrins pourront toujours trouver des exemples ponctuels destinés à prouver le contraire). L’article du FEE montre d’ailleurs bien comment la prospérité d’aujourd’hui (même si elle ne touche évidemment malheureusement pas tout le monde ou pas assez vite) est le fruit de ce qu’ont permis les profits d’hier.

 

Ce que permet le profit

De fait, il est trop souvent de bon ton – et les grands médias jouent régulièrement un rôle malheureux en la circonstance – de dénoncer les profits de grandes entreprises comme s’il s’agissait d’un véritable scandale. Faisant fi de tout ce que ces grandes entreprises (qui ne sont bien entendu pas les seules, et qui permettent d’ailleurs à des tas d’autres entreprises plus petites de vivre et de constituer des sources d’emplois) apportent à l’économie française, et donc à ses habitants (des emplois, des ressources, des rentrées fiscales colossales, donc le financement d’une partie non négligeable de tout ce que l’État distribue très généreusement sous de nombreuses formes à des Français particulièrement demandeurs d’intervention), on a constamment l’impression que ces entreprises sont coupables. Jusqu’à, pour certains, être allés se féliciter de manière parfaitement indécente de la mort de l’un de ses dirigeants, Total étant l’un des épouvantails habituels en la matière.

Mais que se passerait-il donc si on punissait les « coupables » en prélevant par exemple bien davantage sur leurs profits « honteux » ? À moins de nationaliser ces entreprises (là encore, il faudrait un article entier pour montrer où cela peut mener), on leur couperait leur source principale de financement. Et on grèverait ainsi non seulement l’avenir de l’entreprise, menacée de faillite ou encouragée à partir vers d’autres cieux, mais celui de ses salariés, ainsi que les ressources dont profite l’État français.

Car, comme il est utile de le rappeler à ceux qui la connaissent, ou de le faire connaître aux plus jeunes qui n’auraient jamais entendu cette célèbre formule très juste (même si sujette à critiques) des années 1970 du chancelier de l’époque Helmut Schmidt :

Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain.

En effet, ce sont les profits qui permettent l’investissement (même s’ils ne lui sont pas entièrement dévolus). Investissement sans lequel l’entreprise ne peut préparer le futur, donc son avenir, à commencer par sa simple subsistance. Car ceux qui exècrent les profits semblent oublier qu’une entreprise, aussi grande soit-elle, n’est jamais assurée de sa survie. C’est pourtant une évidence : si ce qu’elle propose est dépassé, les clients se détourneront. Ou si des concurrents proposent mieux, ils iront acheter auprès d’eux. L’entreprise, quelle qu’elle soit, n’a donc pas le choix : elle doit nécessairement investir. Pas de profits, pas d’investissements. Ou alors des difficultés à pouvoir investir, car il faudra le faire par l’endettement. Et qui prêtera à une entreprise qui ne convainc pas, dont l’avenir semble trop incertain ?

 

Une condition nécessaire, même si pas forcément suffisante

Les profits sont donc une condition essentielle pour pouvoir investir dans de bonnes conditions, et l’investissement est une condition sine qua non pour assurer son avenir. Au pire, pour éviter un déclin trop rapide voire la disparition, au mieux si tout fonctionne bien (ce qui n’est jamais assuré et donne lieu là encore à des incompréhensions), pour offrir les conditions qui permettront d’assurer la croissance, et donc la nécessité et la capacité à embaucher (« les emplois de demain »). Et/ou à assurer les niveaux de salaire, envisager le versement de primes et, si tout se passe vraiment très bien, à augmenter les salaires dès que les conditions y sont favorables.

On l’aura compris, le profit n’est qu’une condition préalable, nécessaire, dans un contexte de concurrence (saine) pour pouvoir continuer à financer la recherche, l’ingéniosité de la création, de l’innovation, permettre d’assouvir les besoins des individus. C’est par l’ordre spontané que l’on peut envisager de réaliser l’harmonie sociale qui pourra en résulter.

Satisfaire les besoins passe par l’échange. En effet, on peut difficilement vivre en autarcie. Toute autre idée n’est qu’illusion, ou préjugé faux dans ses fondements.

 

Les profits, pas l’alpha et l’oméga du libéralisme

En conclusion, si les profits sont une condition essentielle dans le système capitaliste et que le libéralisme est un cadre favorable à la liberté d’entreprendre et, de là, à ce qui permet d’envisager la prospérité et un certain bien-être physique et matériel, il ne s’agit pas d’une fin en soi. Jamais le libéralisme n’a considéré le profit de la sorte. Son dessein va tout naturellement bien au-delà.

Si l’on revient à l’allusion à la pyramide de Maslow en préambule de cet article, une fois assuré du mieux possible les conditions de base de l’existence, bien entendu que ce qui est recherché ensuite et constitue l’ambition ultime (et n’est pas propre uniquement, bien évidemment au libéralisme), ce sont les trois niveaux suivants et en particulier le dernier (l’accomplissement de soi).

Ce qui sera d’autant plus atteignable, a priori, dans une société où l’on défend les libertés.

 

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