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23 mai, 2022

GNL Québec: un bel exemple de projet d’avenir mondial et régional

 Par Gabriel Giguère.

Dans la foulée de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le candidat Pierre Poilievre a promis qu’un gouvernement conservateur dirigé par lui irait de l’avant avec le projet GNL Québec. Cette bonne mesure permettrait à la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean de développer son économie et d’être un joueur actif dans la réduction des émissions de GES.

Dans un sondage commandé par l’IEDM et paru la semaine dernière, la firme Ipsos, réputée pour son sérieux, a constaté que le projet balayé du revers par les gouvernements provincial et fédéral trouve un appui de plus de la majorité de la population, soit environ 53 %, contre seulement 29 % rejetant ce projet. La situation a bien entendu changé et le besoin criant d’approvisionnement de l’Europe en hydrocarbures oblige le gouvernement provincial – et fédéral – à revoir leur décision à propos du projet GNL.

Devant la situation, le ministre de l’Environnement, M. Benoit Charrette, devra changer son discours, avançant que le projet n’a pas su atteindre l’acceptabilité sociale, car, bien au contraire, l’appui de la population est on ne peut plus clair. L’eau a coulé sous les ponts et la situation de la guerre en Ukraine n’a fait que creuser le clivage entre la population et le ministre de l’Environnement. La volonté populaire des Québécois est claire et devra pousser le ministre de l’Environnement et le gouvernement au pouvoir à renverser leur position sur le projet qui aurait permis des investissements privés régionaux de plusieurs milliards de dollars et la création d’une foule d’emplois de qualité pour la région.

Soyons clairs : l’importance de ce projet ne réside pas dans le fait que ce soit GNL Québec ou un autre projet, mais dans les faits que celui-ci aurait non seulement des répercussions économiques bénéfiques pour la région du Saguenay, mais également pour la réduction de GES à l’échelle mondiale. En effet, n’en déplaise à certains groupes militants qui n’y voient que l’augmentation locale, les changements climatiques sont sans frontière et augmenter les émissions du Québec pour réduire les émissions mondiales est un mal pour un bien. Le gaz naturel est une énergie de transition polluant deux fois moins que le charbon, donc peut jouer un rôle dans la transition énergétique pour des pays comme l’Allemagne, la Pologne et même la Chine. Aussi, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la transition du charbon vers le gaz naturel a permis d’éviter l’émission de 500 millions de tonnes de GES. Et n’oublions pas que si le gaz naturel n’est pas produit ici, il le sera dans des pays où les normes environnementales sont moindres, sans parler du faible respect accordé aux droits humains.

En effet, la dépendance de certains pays d’Europe aux hydrocarbures russes les oblige à s’approvisionner du côté des envahisseurs, car des pays comme le Canada n’ont pas développé l’infrastructure nécessaire pour acheminer leurs hydrocarbures; élément dont les Québécois veulent développer davantage, incluant les pipelines, à hauteur de 54 %, soit une majorité.

La population provinciale en majorité – à 65 % – comprend la nécessité criante d’apporter une solution de rechange aux hydrocarbures russes dans un contexte géopolitique tendu, où nos alliés européens pourraient potentiellement voir leur sécurité énergétique mise à mal hydrocarbures russes.

Un gouvernement qui abandonne les Québécois et nos alliés européens

En plus du refus au projet de l’usine de liquéfaction (GNL), le gouvernement a fait passer une loi interdisant toute exploration et exploitation d’hydrocarbures au Québec. L’effet dans la situation actuelle? Le gouvernement cadenasse le potentiel du gaz naturel de la province, qui s’élève à 93 milliards de dollars en valeur de PIB. Cette mesure va complètement à contresens de la volonté populaire qui souhaite en majorité que le Québec exploite ces ressources à 59 %. Comment se fait-il alors que le gouvernement provincial est si déconnecté de la volonté populaire? Difficile à dire…

Avec une telle loi et le refus du projet GNL, le gouvernement provincial ne fait pas seulement freiner notre potentiel de développement économique et notre rôle en tant que leader de la transition énergétique, il abandonne nos alliés européens sans contribuer aux alternatives qui leur permettraient de quitter leur dépendance aux hydrocarbures russes.

27 octobre, 2021

« Les Machiavéliens » de Burnham, une lecture libérale (III)

 Une leçon importante des machiavéliens est donc que l’individu doit se méfier du pouvoir politique même lorsqu’il vit dans une  démocratie.

La première partie de l’article se trouve ici
La seconde partie de l’article se trouve ici

Si les tendances oligarchiques du système démocratique étaient déjà bien comprises au début du XXe siècle par les machiavéliens, leurs conclusions n’ont malheureusement pas été retenues, même par la plupart des politologues. Cela n’est pas étonnant puisque la majorité n’a jamais pris connaissance des travaux de ces penseurs. Leurs noms sont très rarement cités, que ce soit dans l’enseignement secondaire ou à l’université.

Ni le livre de Burnham ni ceux des machiavéliens ne sont aussi connus qu’ils devraient l’être. Ils sont aujourd’hui difficiles à acquérir. Celui de Burnham est sorti récemment dans une nouvelle édition anglaise mais n’avait pas été publié depuis 1964 en langue originale. Le chef-d’œuvre de Gaetano Mosca, La Classe Dirigeante vient d’être réédité en français pour la première fois depuis longtemps et n’a pas été republié en anglais depuis des décennies. Il ne peut être acheté que d’occasion pour des centaines de dollars. Le magnum opus de Robert Michels, Partis politiques, ne peut être acheté qu’en réimpression (en anglais), car il semble qu’il n’y ait pas d’édition récente de cet ouvrage dans cette langue.

Au risque de sembler conspirationniste, l’accès difficile à ces œuvres et l’ignorance des idées des machiavéliens ne sont peut-être pas une coïncidence. Burnham a donné une explication qui, ironiquement, peut s’appliquer directement à son propre ouvrage :

« L’application au public de la méthode scientifique à la politique est entravée par ceux au pouvoir. Ils ne veulent pas que de véritables connaissances politiques soient disponibles, et ils bloquent la liberté d’enquête quand elle menace, comme elle menace si souvent, de saper leur pouvoir. Depuis l’époque des sophistes grecs jusqu’à aujourd’hui, tous ceux qui, par une enquête objective, divulguent une partie de la vérité sur le pouvoir ont été dénoncés par l’opinion officielle comme subversifs. » 1  

Aujourd’hui, le filtrage de contenu et la censure d’information sur Internet jugés politiquement sensibles peuvent s’expliquer de cette manière. Le sort de Julian Assange est un exemple flagrant du traitement réservé à ceux qui « divulguent une partie de la vérité sur le pouvoir » dans des systèmes politiques qui se veulent démocratiques.

Existerait-il un effort plus ou moins concerté pour limiter la circulation des œuvres des machiavéliens de la part de la minorité dirigeante, de peur que ces idées ne se répandent dans la majorité dirigée ? Bien que l’ignorance de la société au sujet des machiavéliens puisse avoir une explication plus prosaïque, il serait utile d’étudier pourquoi leurs œuvres si originales et éclairées ne sont pas plus largement disponibles, et encore moins enseignées.

Indépendamment de la réponse à cette question, il n’aura pas échappé au libre penseur que la majorité n’a pas la possibilité de prendre conscience de la nature oligarchique de ses démocraties. À  travers l’école publique, elle a été éduquée depuis son plus jeune âge à croire au mythe de la démocratie. Cela peut se comprendre car la plus grande menace pour la minorité au pouvoir, comme l’a noté Burnham, est l’adoption par la majorité de la méthode scientifique d’analyse de la politique.

Une leçon importante des machiavéliens est donc que l’individu doit se méfier du pouvoir politique même lorsqu’il vit dans une démocratie. Le mythe de la démocratie existe précisément pour que la majorité se contente de ne pas s’impliquer dans les affaires politiques de sa nation, à part se rendre périodiquement dans l’isoloir.

LA TENDANCE AU BONAPARTISME

La nature oligarchique des systèmes politiques explique pourquoi dans une démocratie les actions des branches exécutive et législative sont souvent très différentes des programmes politiques sur lesquels elles ont été élues. Ce déficit démocratique est particulièrement évident dans les systèmes présidentiels où le président est élu au suffrage universel.

Comme dans un tel système le président est élu directement par le peuple, il est souvent perçu, par lui-même et par d’autres, dans les mots de Burnham, comme « l’incarnation la plus parfaite de la volonté du groupe, du peuple ».2 Ainsi, selon le mythe de la démocratie, non seulement le président a la légitimité de gouverner mais il ne peut être blâmé car il n’est qu’un instrument de la quasi sacrée volonté du peuple.

Parce que son élection est confirmée par le peuple, il peut justifier ou excuser presque n’importe quelle action politique, y compris celles qui lui permettent d’augmenter ses chances de rester au pouvoir. Ces méthodes consistent souvent à utiliser le pouvoir de la fonction présidentielle pour soutenir sa réélection, pour affaiblir l’opposition et influencer le pouvoir judiciaire. De tels actes ne sont pas nécessairement anticonstitutionnels ou illégaux et, en tout état de cause, le président jouit de l’immunité du poste.

Enchâssé dans le système démocratique lui-même, il y a donc une tendance à l’autoritarisme, que les machiavéliens désignaient sous le terme de bonapartisme. Napoléon s’est couronné Empereur, mais Empereur des Français, pas de la France. C’est-à-dire que la légitimité du chef de l’État provenait dès lors non pas d’en haut, de droit divin, mais d’en bas, du peuple. Cela s’exprime encore plus clairement avec le deuxième Bonaparte à gouverner la France, Napoléon III, qui prétendit avec astuce qu’il était « simplement l’organe exécutif de la volonté collective manifestée lors des élections ».3  

Dans ce contexte, pour quiconque qui suit la vie politique aujourd’hui, il est difficile de nier la véracité du passage suivant de Burnham :

« Les dirigeants ne sont plus personnellement responsables de leurs actes : ils peuvent aller en guerre, persécuter, voler, violer les libertés, ne pas se préparer aux crises sociales ou militaires, et ne jamais être mis en cause pour quelque crime ou échec que ce soit ; ils diraient qu’ils n’ont fait que réaliser la volonté du peuple ».4

Poussé à l’extrême, comme le dirigeant démocratiquement élu « personnifie la majorité, toute résistance à sa volonté est anti-démocratique. »5 Il y a des signes évidents de ces tendances aujourd’hui. L’intolérance à l’égard des opinions minoritaires et même la censure des opinions qui ne sont pas considérées comme démocratiques sont en augmentation depuis plusieurs années dans plusieurs démocraties occidentales.

LE CAS DU REFERENDUM

Le référendum est un exemple où les démocraties modernes sont déjà bonapartistes. En effet, le référendum est souvent utilisé pour donner un sceau de légitimité à des décisions politiques qui ont déjà été prises par le gouvernement, sans l’implication ou l’assentiment de la population.

Comme Burnham écrivit :

« L’usage le plus visible du référendum… est dans le plébiscite bonapartiste… où le vote attache la fiction de la volonté populaire à ce qui a déjà été décidé dans les faits historiques. »6

En général, la minorité dirigeante obtient à l’avance le résultat souhaité du référendum. Si malgré tout le résultat n’est pas celui souhaité par celle-ci, ce résultat du scrutin est généralement ignoré ou bien le vote s’organise une deuxième fois afin d’obtenir le bon résultat. Il y a plusieurs récents exemples de cela, en France et ailleurs.

Ainsi, le problème de la démocratie représentative par rapport aux autres systèmes politiques n’est pas qu’elle ne représente pas le peuple – ce n’est le cas d’aucun système politique – mais qu’elle est considérée comme un système politique légitime à tel point que même de nombreux régimes manifestement non démocratiques ont ajouté démocratique à leur nom officiel. Les démocraties modernes ne peuvent évidemment pas tenir la promesse utopique du pouvoir du peuple, et cela commence à devenir de plus en plus évident pour la majorité dirigée.

La crise de légitimité de la démocratie est bien sûr aussi aggravée par d’autres difficultés bien connues du processus démocratique, qui ne sont pas directement liées à la science politique machiavélienne ; tel que le concept de la tyrannie de la majorité, et d’autres aspects.

Les difficultés inhérentes à la démocratie représentative et la tendance au bonapartisme présentées ici contribuent donc à expliquer les tensions politiques et l’instabilité sociale que connaissent les démocraties modernes. Burnham propose dans son dernier chapitre une solution à ces problèmes de démocratie.

Dans la prochaine partie, cette solution sera revue et comparée aux propositions libérales pour faire face à ce dilemme du système démocratique.

  1. Burnham, J., The Machiavellians: The Defenders of Freedom, 2nd edition, Gateway, 1964, p290. ↩
  2. Ibid. p179. ↩
  3. Ibid. p178. ↩
  4. Ibid. p296. ↩
  5. Ibid. p179. ↩
  6. Ibid. p182. ↩

25 octobre, 2021

« Les Machiavéliens » de James Burnham, une lecture libérale (I)

 Les machiavéliens montrent que toutes les organisations politiques sont dirigées par des minorités oligarchiques organisées, plutôt que par des majorités désorganisées à volonté démocratique.

Bien que Les Machiavéliens : défenseurs de la Liberté fut publié en 1943, c’est un livre qui mérite une attention continue. Pourtant, cet important ouvrage du politologue James Burnham (1905-1987) reste méconnu du grand public et parfois même des universitaires. Jusqu’à tout récemment, la seule autre édition en anglais fut publiée en 1964. Ce livre n’a pas été traduit en français depuis 1949.

Une recension des idées des penseurs machiavéliens est opportune en raison de la clarté politique qu’elles peuvent apporter aux jeunes adultes d’aujourd’hui, surtout à une époque où le modèle démocratique est soumis à des crises de légitimité dans de nombreux pays.

En effet, les principaux enseignements de cette œuvre de Burnham sont particulièrement pertinents aujourd’hui. Ils concernent surtout les organisations politiques et leurs implications pour la démocratie moderne en tant que système politique viable et stable.

Cette recension examinera également les lacunes de la pensée politique machiavélienne d’un point de vue libéral, à savoir une théorie de l’État peu développée et la faible définition de la liberté que présente Burnham. Ces lacunes empêchèrent Burnham de proposer des solutions pertinentes aux problèmes politiques inhérents à la démocratie.

Les machiavéliens présentent des idées qui sont restées en marge de la théorie politique dominante tout au long du XXe siècle. Encore aujourd’hui, elles ne correspondent pas à l’idée plutôt satisfaite que l’Occident se fait de lui-même en tant qu’incarnation réussie de démocratie et d’égalitarisme. Les auteurs machiaveliens ne sont généralement jamais présentés aux étudiants en science politique, ce qui rend pratiquement certain que leurs idées resteront largement inconnues.

UNE SCIENCE DE LA POLITIQUE

Beaucoup connaissent de façon anecdotique les conseils politiques que Machiavel donna au Prince, mais n’imaginent pas que cela a conduit ensuite à ce que Burnham a nommé, « une tradition distincte de la pensée politique » qui est aujourd’hui aussi pertinente que jamais1.

L’approche machiavélienne de la politique est dépassionnée et réaliste. Elle est machiavélienne car elle n’a pas d’agenda politique, ce qui peut être perturbant pour certains : c’est une méthode qui ne juge pas si un régime politique est bon ou mauvais. Elle se contente d’observer de loin les affaires des hommes, notamment en tant que membres d’organisations politiques, et en tire des conclusions.

Machiavel lui-même n’était pas tout à fait aussi scientifique que la méthode qui porte aujourd’hui son nom, son travail était influencé par son époque et par la situation personnelle dans laquelle il se trouvait. Cependant, son œuvre reste révolutionnaire pour l’époque, par sa sincérité et son objectivité sur le pouvoir et la politique, par exemple par opposition à Dante.

En effet, Burnham commença son livre par une comparaison entre Dante (« La politique comme désir« ) et Machiavel (« La science du pouvoir« ) afin de montrer comment l’écriture de ce dernier était fermement ancrée pour la première fois dans la réalité de la politique.

Burnham s’est donc concentré sur la tradition politique machiavélienne, pas sur l’homme lui-même. Bien que la vision de Machiavel de la politique soit le point de départ, la tradition politique machiavélienne a été principalement développée par les penseurs qui ont tout à fait consciemment marché dans ses pas.

Ainsi, Burnham passe en revue dans ce livre les contributions clés de chacun des penseurs machiavéliens. Elles sont clairement présentées, un par chapitre : Gaetano Mosca (1858-1941), George Sorel (1847-1922), Robert Michels (1876-1936), et Vilfredo Pareto (1848-1923).

Burnham résume admirablement les idées de ces penseurs et les relie afin de faire émerger la science politique machiavélienne.

Ces penseurs avaient en commun le fait qu’ils voyaient tous « le sujet de la politique comme la lutte pour le pouvoir social », quel que soit le type de régime politique2. Burnham a également identifié l’« anti-formalisme des machiavéliens, leur refus de prendre pour argent comptant les mots, les croyances et les idéaux des hommes 3 ».

Ils étaient fermement convaincus qu’il fallait toujours faire preuve de scepticisme à l’égard des messages politiques et plutôt s’efforcer de découvrir les motivations et les intérêts réels qui les sous-tendent. En effet, l’idée de Sorel sur le rôle du mythe en politique est à cet égard importante car elle permet aux dirigeants politiques d’influencer les masses politiquement désintéressées.

Il est intéressant, mais peut-être pas surprenant, de noter qu’aucun des penseurs machiavéliens n’était de tradition politique anglo-saxonne ou germanique (Michels était allemand mais a passé sa vie en Italie). Deux d’entre eux étaient, comme Machiavel lui-même, italiens.

Sans doute, les penseurs dont la culture politique a été fortement impactée par des millénaires de luttes de pouvoir et de machinations politiques sophistiquées, ont peu de foi dans le progrès politique de l’humanité. Les machiavéliens pourraient ainsi être qualifiés de réalistes, voire de cyniques, n’ayant aucune illusion sur la politique et l’exercice du pouvoir.

Pour le meilleur et pour le pire, les machiavéliens manquent d’innovation en théorie politique – et ceci consciemment – puisqu’ils n’ont aucune prétention à proposer quoi que ce soit de nouveau ou de mieux. Burnham les qualifie de « pessimistes sociaux » : il y a en effet une nette tendance pessimiste à la pensée machiavélienne, exprimée ouvertement par Sorel.

La pensée politique machiavélienne n’est pas normative mais pratique. C’est une science politique, mais pas une philosophie politique, car elle ne repose sur aucun ensemble de principes éthiques directeurs. C’est une analyse sans valeur du pouvoir politique, n’ayant ni idéologie ni objectif politique.

D’une part, cette objectivité dans l’analyse de la politique est louable et rare, et a permis à ces penseurs de découvrir des vérités politiques que d’autres penseurs, plus biaisés idéologiquement, n’ont pas. Mais d’autre part, cette approche scientifique de l’observateur objectif et dépassionné rend difficile l’apport de solutions aux problèmes politiques que cette même science expose si brillamment.

Les machiavéliens ont dévoilé des principes sociologiques et psychologiques fondamentaux à propos des organisations et du pouvoir politique. Burnham a explicitement énuméré ces principes au début de son chapitre final.

Selon lui, ils « constituent une manière de voir la vie sociale, un instrument d’analyse sociale et politique », que les politologues modernes feraient bien de prendre en compte s’ils veulent analyser correctement la politique4. Les plus importants de ces principes sont présentés dans les passages qui suivent.

LA LOI D’AIRAIN DE L’OLIGARCHIE

La pensée politique machiavélienne commence par l’idée, intuitivement évidente, que toutes les organisations humaines ont besoin de chefs. En particulier, les hommes et les femmes qui évoluent pour devenir les dirigeants d’organisations politiques sont, selon les mots de Burnham, « ceux qui prennent au sérieux la lutte pour le pouvoir5 ». Ils ont tendance à avoir certaines qualités personnelles spécifiques, comme des compétences politiques très développées, une intelligence aiguë, ainsi qu’une grande motivation et capacité de travail.

Avec le temps, les intérêts des dirigeants ont naturellement tendance à diverger de la base dans une organisation politique où tous ont commencé au même niveau. Quelqu’un qui consacre une partie importante de son temps et de ses efforts (et parfois même de sa fortune personnelle) à une organisation, s’attend naturellement à en tirer plus d’avantages que quelqu’un qui participe en tant que membre passif à temps partiel. Les dirigeants auront également tendance à être affectés psychologiquement et se distinguer des autres membres à mesure qu’ils prennent goût au pouvoir.

Michels a montré dans son étude magistrale sur les partis politiques, qu’il y a des raisons techniques pour lesquelles aucune organisation ne peut se développer elle-même, encore moins prospérer, sans qu’un petit sous-groupe ne prenne les décisions et la responsabilité de l’ensemble de l’organisation.

La taille et la complexité considérables d’une organisation mature empêchent naturellement tous ses membres d’être impliqués de manière égale dans le processus de décision. L’organisation est obligée d’introduire une division du travail entre les membres, car la diversité et la complexité croissantes des tâches nécessitent de la spécialisation.

Progressivement, deux groupes distincts tendront à émerger au fur et à mesure qu’une organisation grandit et mûrit : une minorité organisée et bien informée qui dirige l’organisation, et une majorité non coordonnée et non informée, composée du restant de ses membres.

Au fil du temps, cette minorité aura tendance à représenter de moins en moins la majorité et à suivre plutôt sa propre ligne de conduite, indépendamment du pot-pourri de souhaits émanant de la majorité de l’organisation. Autrement dit, cette minorité deviendra oligarchique.

Il faut ici faire une distinction que Burnham ne fait pas, entre l’organisation commerciale et l’organisation politique. L’existence de minorités dirigeantes ne pose pas de problèmes aux entreprises commerciales car elles sont légitimement contrôlées par leurs dirigeants et propriétaires. Contrairement aux organisations politiques, il n’y a pas d’ambiguïté ou de secret en ce qui concerne le contrôle d’une organisation commerciale.

Les études historiques et sociologiques importantes effectuées par les machiavéliens montrent que toutes les organisations politiques sont dirigées par des minorités oligarchiques organisées, plutôt que par des majorités désorganisées à volonté démocratique.

Ainsi, la fameuse loi d’airain de l’oligarchie de Michels énonce que quelle que soit leur idéaux et leur ferveur initiale, toutes les organisations politiques deviennent oligarchiques au fur et à mesure qu’elles se développent et mûrissent. Le pouvoir s’éloigne progressivement de la masse des membres, et se concentre chez un petit nombre d’individus au sommet.

LA CLASSE DIRIGEANTE ET LA CIRCULATION DES ÉLITES

La loi d’airain de l’oligarchie s’applique aussi bien sûr à la plus grande des organisations politiques, à savoir le système politique d’une société.

Résumant Mosca, Burnham écrit :

« L’existence d’une classe dirigeante minoritaire est, il faut le souligner, une caractéristique universelle de toutes les sociétés organisées dont nous avons une trace. Elle est valable quelles que soient les formes sociales et politiques, que la société soit féodale ou capitaliste ou esclave ou collectiviste, monarchique ou oligarchique ou démocratique, quelles que soient les constitutions et les lois, quelles que soient les professions et les croyances6. »

 

Cette règle inclut donc également les « démocraties libérales » modernes, ce qui contribue à expliquer les tensions politiques qui existent aujourd’hui dans ces systèmes, un point qui sera élaboré dans la prochaine partie de cette revue.

Cependant, la structure du pouvoir composée d’une minorité dirigeante et d’une majorité dirigée, n’est jamais complètement stable. Mosca a montré avec beaucoup de détails historiques dans son chef-d’œuvre, La classe dirigeante, comment l’élite politique est reproduite et renouvelée, parfois de façon drastique, pour maintenir son emprise sur le pouvoir.

Pour reprendre les mots de Burnham :

« Les leçons de l’histoire montrent qu’une classe dirigeante ne peut que rarement rester longtemps au pouvoir si elle n’est pas prête à ouvrir ses rangs à des nouveaux membres, capables et ambitieux, venant d’en bas7 ».

En tant que Sicilien, Mosca aurait certainement été d’accord avec le fameux bon mot du Prince Tomasi di Lampedusa à propos de la classe dirigeante locale : « Se vogliamo che tutto rimanga com’è, bisogna che tutto cambi. » (« Si nous voulons que tout reste tel qu’est, il faut que tout change »).

En effet, il est normal que la direction d’une organisation politique soit régulièrement contestée par des rivaux avides de pouvoir. En pratique, cela peut se produire rapidement et sans pitié, comme lors de révolutions ou de coups d’État, ou lentement et pacifiquement, comme lorsque des dirigeants politiques et des administrations changent en raison d’un changement de génération ou d’une pression politique croissante.

Ce processus de « Circulation des élites« , identifié par Pareto, est sain et nécessaire à la survie de l’organisation. Il est parfois considéré comme tel même par des parties éclairées de la minorité dirigeante, car, comme l’a dit Burnham, elle est « une protection contre la dégénérescence bureaucratique, un frein aux erreurs et une protection contre la révolution8 ».

En d’autres termes, les systèmes politiques les plus performants et les plus stables sont ceux qui permettent et même adoptent ce mouvement, selon lequel les dirigeants de la société sont progressivement remplacés à mesure que les nouveaux dirigeants rejoignent ceux qui sont établis. La société anglaise est un bon exemple de cela.

Malgré ce processus de renouvellement des élites, la tendance naturelle et constante de tous les systèmes politiques à évoluer vers un régime oligarchique pose évidemment un dilemme particulier pour les démocraties. Ce point a également reçu beaucoup d’attention de Burnham et sera étudié plus en détail dans la prochaine partie.

À suivre

  1. Burnham, J., The Machiavellians: The Defenders of Freedom, 2nd edition, Gateway, 1964, p251. ↩
  2. Ibid. p131. ↩
  3. Ibid. p131. ↩
  4. Ibid. p251. ↩
  5. Ibid. p262. ↩
  6. Ibid. p262. ↩
  7. Ibid. p. 301. ↩
  8. Ibid. p302. ↩

12 décembre, 2020

Pourquoi les autorités rechignent à la décentralisation et au pouvoir local

 Deux siècles après Tocqueville et Constant, les régimes reconnaissent toujours la décentralisation comme une menace. Ceux qui cherchent à limiter le pouvoir de l’État devraient en prendre acte.

Un article de Mises Institute

Ces dernières décennies, beaucoup ont affirmé que les progrès des moyens de communication et de transport allaient éliminer les différentes spécificités politiques, économiques et culturelles propres aux habitants des différentes régions des États-Unis.

Il est vrai que la différence culturelle entre un mécanicien rural et un barman urbain est moins importante aujourd’hui qu’au début du XXe siècle. Pourtant, les récentes élections américaines indiquent que la géographie reste un facteur important de compréhension des nombreuses différences qui existent entre les États américains.

Les centres-villes, les banlieues et les municipalités rurales sont toujours caractérisés par certains intérêts culturels, religieux et économiques qui ne sont guère uniformes dans le paysage.

Bien sûr, dans un pays aussi vaste que les États-Unis, c’est une réalité de la société américaine depuis longtemps. Mais même dans des pays bien moins vastes, comme les principaux États européens, le problème de la création d’un régime national destiné à régner sur une population nombreuse et diversifiée préoccupe depuis longtemps les théoriciens politiques.

En même temps, la question de la limitation de ce pouvoir étatique a été particulièrement abordée par les partisans du libéralisme classique, y compris sa variante moderne, le libertarianisme, qui se préoccupent de protéger les droits de l’Homme et les droits de propriété contre l’oppression des régimes politiques.

Malheureusement, la réponse de facto à ce problème a été de renforcer ces États nationaux au détriment des institutions et de l’autodétermination locale qui ont longtemps constitué des barrières entre les individus et les puissants systèmes politiques nationaux. Certains libéraux, tels que John Stuart Mill, ont même approuvé cette idée, pensant que la démocratie de masse et les assemblées nationales pourraient être utilisées pour protéger les droits des minorités régionales.

Mais tous les libéraux n’étaient pas de cet avis, et certains ont compris que la décentralisation ainsi que le maintien des institutions et des lieux de pouvoir locaux pouvaient constituer un obstacle majeur au développement de l’État.

LA PROGRESSION DE L’ÉTAT ET LE DÉCLIN DES POUVOIRS LOCAUX

Parmi les meilleurs observateurs et critiques de ce phénomène figurent les célèbres libéraux français du XIXe siècle, qui ont vu ce processus de centralisation se dérouler pendant la montée de l’absolutisme sous la monarchie des Bourbons et lors de la Révolution1.

Parmi ces libéraux – Alexis de Tocqueville et Benjamin Constant en particulier -, nombreux sont ceux qui ont compris comment l’autonomie locale historique des villes et des régions à travers la France avait offert une résistance à ces efforts de centralisation et de consolidation du pouvoir de l’État français.

Alexis de Tocqueville explique le contexte historique dans son ouvrage De la démocratie en Amérique :

« Durant les siècles aristocratiques qui ont précédé le nôtre, les souverains de l’Europe avaient été privés ou s’étaient dessaisis de plusieurs des droits inhérents à leur pouvoir. Il n’y  a pas encore cent ans que, chez la plupart des nations européennes, il se rencontrait des particuliers ou des corps presque indépendants qui administraient la justice, levaient et entretenaient des soldats, percevaient des impôts, et souvent même faisaient ou expliquaient la loi. »

Ces pouvoirs secondaires ont fourni de nombreux pôles de décision politique hors de portée et de contrôle des pouvoirs centralisés détenus par l’État français. Mais à la fin du XVIIIe siècle, ils disparaissaient rapidement :

« À la même époque il existait en Europe un grand nombre de pouvoirs secondaires qui représentaient des intérêts locaux et administraient les affaires locales. La plupart de ces autorités locales ont déjà disparu ; toutes tendent rapidement à disparaître ou à tomber dans la plus complète dépendance. D’un bout de l’Europe à l’autre, les privilèges des seigneurs, les libertés des villes, les administrations provinciales, sont détruites ou vont l’être. »

Cela, et Tocqueville le comprend, n’est pas un simple accident et ne se produit pas sans l’approbation et l’encouragement des souverains nationaux. Bien que ces tendances aient été accélérées en France par la Révolution, cela ne s’est pas limité à ce seul pays, et des tendances idéologiques et sociologiques plus larges étaient à l’œuvre :

« L’État a partout repris pour lui seul ces attributs naturels de la puissance souveraine ; dans tout ce qui a rapport à la gouvernance, il ne souffre plus d’intermédiaire entre lui et les citoyens, et il les dirige par lui-même dans les affaires générales. »

Naturellement, les États puissants ne sont pas enthousiastes à l’idée de devoir travailler avec des intermédiaires, alors que l’État pourrait au contraire exercer un pouvoir direct par le biais de sa bureaucratie et en employant un mécanisme de coercition centralisé. Ainsi, si les États peuvent se passer des inconvénients de la souveraineté locale, c’est que cela permet au souverain central d’exercer son propre pouvoir d’autant plus totalement.

LE POUVOIR DE L’ALLÉGEANCE ET DES COUTUMES LOCALES

Lorsque les États sont dirigés par un seul noyau politique, d’autres groupes de la vie sociale et économique s’y opposent souvent. Cela s’explique par le fait que la nature même de la société humaine est très diverse, en particulier dans les différentes régions et villes.

Des réalités économiques différentes, des religions différentes et une démographie différente (entre autres facteurs) tendent à produire un large éventail de points de vue et d’intérêts divers. Avec le temps, ces habitudes et intérêts entretenus à un temps et un espace donnés commencent à prendre forme dans des traditions locales de diverses sortes.

Benjamin Constant, l’un des principaux libéraux français du XIXe siècle, a compris que ces différences pouvaient constituer des obstacles efficaces au pouvoir centralisé de l’État. Ou, comme l’a fait remarquer l’historien Ralph Raico :

« Constant a apprécié l’importance des traditions spontanées, celles générées par la libre activité de la société elle-même… Constant a souligné la valeur de ces anciennes méthodes dans la lutte contre le puissance de l’État ».

Dans son livre Principes de politique, Benjamin Constant se plaint que de nombreux libéraux de son temps ayant été influencés par Montesquieu ont embrassé l’idéal de l’uniformité des lois et des institutions politiques.

Constant prévient que c’est une erreur et que cela tend à créer des États centralisés plus puissants, qui violent ensuite les droits que Montesquieu pensait pouvoir préserver grâce à l’uniformité.

Mais cette uniformité politique peut conduire sur des chemins très dangereux, insiste Constant, qui conclut : « C’est en sacrifiant tout à des idées exagérées d’uniformité que les grands États sont devenus un fléau pour l’humanité ». En effet, les grands États ne peuvent atteindre ce niveau de standardisation qu’en utilisant le pouvoir coercitif qui leur est propre pour imposer aux citoyens cette uniformité.

Le peuple n’abandonne pas facilement ses traditions et ses institutions locales et c’est pourquoi, poursuit Constant :

« Il est évident que des peuples placés dans des situations, élevés dans des coutumes, habitant des lieux dissemblables, ne peuvent être ramenés à des formes, à des usages, à des pratiques, à des lois absolument pareilles, sans une contrainte qui leur coûte beaucoup plus qu’elle ne leur vaut. »

Cela ne vaut peut-être pas la peine pour le peuple, mais il semble que ce le soit pour le régime. Ainsi, au cours des derniers siècles, les États ont consacré énormément de temps et de ressources pour démanteler les résistances locales, imposer les langues communes et homogénéiser les institutions nationales. Lorsque ce processus est couronné de succès, les lois d’une nation finissent par refléter les préférences et les préoccupations de ceux qui appartiennent à la région ou à la population dominante, au détriment de tous les autres.

À propos de cette centralisation du pouvoir, Constant écrit :

« Il ne faut pas se le déguiser, les grands États ont de grands désavantages. Les lois partent d’un lieu tellement éloigné de ceux où elles doivent s’appliquer, que des erreurs graves et fréquentes sont l’effet inévitable de cet éloignement. Le gouvernement prend l’opinion de ses alentours, ou tout au plus du lieu de sa résidence pour celle de tout l’empire. Une circonstance locale ou momentanée devient le motif d’une loi générale. Les habitants des provinces les plus reculées sont tout à coup surpris par des innovations inattendues, des rigueurs non méritées, des règlements vexatoires, subversifs de toutes les bases de leurs calculs, et de toutes les sauvegardes de leurs intérêts, parce qu’à deux cents lieues, des hommes qui leur sont entièrement étrangers ont cru pressentir quelques périls, deviner quelque agitation, ou apercevoir quelque utilité. »

Pour Constant, la diversité entre les communautés ne doit pas être considérée comme un problème à résoudre, mais plutôt comme un rempart contre le pouvoir de l’État. En outre, il ne suffit pas de parler uniquement de libertés et de prérogatives individuelles lorsqu’on discute des limites du pouvoir de l’État. Il est plutôt important d’encourager activement l’indépendance institutionnelle locale :

« Le despotisme, qui a remplacé la démagogie, et qui s’est constitué légataire du fruit de tous ses travaux, a persisté très habilement dans la route tracée. Les deux extrêmes se sont trouvés d’accord sur ce point, parce qu’au fond, dans les deux extrêmes, il y avoit volonté de tyrannie. Les intérêts et les souvenirs qui naissent des habitudes locales contiennent un germe de résistance que l’autorité ne souffre qu’à regret, et qu’elle s’empresse de déraciner. Elle a meilleur marché des individus ; elle roule sur eux sans efforts son poids énorme comme sur du sable. »

En définitive, cette force institutionnelle locale est essentielle car pour Constant, le pouvoir de l’État peut être limité avec succès lorsqu’il est possible de « lui donner moins de pouvoir, en combinant habilement des institutions se faisant contrepoids pour échapper aux vices et faiblesses des hommes.»

Malheureusement, il semble que même les derniers vestiges institutionnels du localisme soient attaqués par les forces de la centralisation politique. Qu’il s’agisse des attaques contre le Brexit en Europe ou des dénonciations du collège électoral aux États-Unis, même les appels limités et faibles au contrôle local et à l’autodétermination sont accueillis avec le plus grand mépris par d’innombrables experts et intellectuels.

Deux siècles après Tocqueville et Constant, les régimes reconnaissent toujours la décentralisation comme une menace. Ceux qui cherchent à limiter le pouvoir de l’État devraient en prendre acte.

Traduction Contrepoints