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13 juin, 2023

L’État entrepreneurial est une chimère

 Par Philippe Silberzahn.

L’État entrepreneur est un concept popularisé par l’économiste Mariana Mazzucato dans un livre éponyme. Celui-ci se veut une réaction à la rhétorique courante selon laquelle un État bureaucratique et inepte s’oppose à un monde entrepreneurial dynamique. Au contraire, Mazzucato prétend que la plupart des innovations actuelles, de l’iPhone aux biotechs en passant par Internet, sont dues à l’action de l’État. Sa conclusion est claire : l’État est l’innovateur le plus important pour résoudre les grands problèmes de ce monde, et c’est un concept d’avenir si les politiques ont le courage de le défendre.

Pourtant, si l’idée est séduisante, Mazzucato joue sur les mots et tord l’histoire économique pour défendre une chimère.

« Moonshot ». L’expression est restée pour désigner un grand projet très ambitieux lancé par un visionnaire. Le nom vient de la mission Apollo, lancée à la suite d’un discours du président américain John Kennedy en 1962 visant à envoyer un homme sur la Lune en le ramenant vivant, avant 1970. Ce projet représente la quintessence du projet à mission dans lequel un leader courageux et visionnaire définit un objectif ambitieux et charge la société de le réaliser. Il fut une grande réussite avec le vol Apollo 11. Le 21 juillet 1969, le monde entier assiste en direct à l’extraordinaire spectacle de l’alunissage de la capsule et des premiers pas de Neil Armstrong sur la Lune. Ce projet est devenu la référence absolue, l’étalon-or de tous ceux qui voient en l’État le guide de l’innovation : un objectif et un pilotage par la puissance publique avec l’aide d’industriels exécutants.

 

La réussite de ce type de projet peut-elle pour autant justifier un État entrepreneur ?

Loin s’en faut, et pour plusieurs raisons.

Ce type de projet n’est pas du tout entrepreneurial

Apollo était un projet politique. Il fut décidé pour des raisons de prestige. Il s’agissait, par un coup technologique, de reprendre le leadership politique sur l’URSS qui avait humilié l’Amérique avec le lancement du satellite Sputnik, puis avec le fiasco de la baie des Cochons, et qui semblait prendre l’ascendant dans la course des grandes puissances.

D’ailleurs Kennedy le dit très honnêtement :

« Nous choisissons de le faire parce que c’est difficile. »

Cela ne signifie pas qu’il était inutile ou qu’il n’aurait pas fallu le faire, loin de là. Juste que faire quelque chose pour le prestige et pour la seule raison que c’est difficile, voilà qui n’est vraiment pas entrepreneurial.

Il ne faut pas confondre R&D et entrepreneuriat

On voit la différence avec Internet, un autre exemple cité abondamment par Mazzucato.

À l’origine, Internet (qui s’appelle alors Arpanet) est un réseau financé par l’Armée américaine. Dans les années 1970, le relai est pris par une agence de recherche civile. Indéniablement, toute la partie initiale est donc lancée par la puissance publique.

De là, peut-on conclure que c’est l’État qui a permis Internet ? Pas vraiment. Lorsque l’État américain cesse de jouer un rôle dans Internet dans les années 1980, le réseau est minuscule, équipé de moins de 100 000 nœuds, principalement des universités et quelques très grandes entreprises. Les militaires ne savaient pas quoi en faire, et l’agence civile n’avait pas beaucoup plus d’idées.

Autrement dit, si l’État a incontestablement joué un rôle dans la naissance d’Internet, ce dernier n’est guère qu’un objet technique mineur sans véritable usage lorsqu’il passe la main. Internet commencera à avoir un impact lorsque la société civile, et notamment les entrepreneurs de la Silicon Valley, puis du reste du monde, s’en empareront à partir des années 1990.

La partie en amont n’est pas plus facile que la partie en aval

Selon Mazzucato, « l’État a accepté d’investir dans les phases les plus incertaines en amont pour ensuite laisser le privé sauter dans le train en marche pour la part la plus facile du trajet en aval ».

Il y a là un biais technologique anti-marché très surprenant qui considère qu’il suffit d’inventer pour qu’un produit se vende, et que cette invention est la partie noble de l’ensemble. Si c’était vrai, les fonctions marketing et commerciales n’existeraient pas !

L’immense majorité de l’investissement total dans Internet de ses débuts à ses premières années de réseau de masse, disons l’an 2000, est privée. Elle se fait après que l’État américain a passé la main.

L’innovation produit souvent des résultats inattendus

C’est le principal risque des projets moonshot. Le temps qu’ils soient achevés, le monde a changé.

À l’origine, Internet était conçu pour être un réseau militaire résistant à une attaque nucléaire. Aujourd’hui il sert à peu près à tout : jeux, messagerie, vidéo-conférence, etc. Sauf à ça. Cela montre la limite de l’idée de moonshot, et celle selon laquelle l’action de l’État entrepreneurial devrait être définie par une mission claire. Le seul cas où la mission peut être claire et le rester, c’est si le projet est inutile et gratuit, comme avec Apollo, car la mission ne va pas dépendre des changements de marché ou de société.

 

État entrepreneurial vs état d’esprit

La limite des propos d’auteurs comme Mazzucato, c’est que l’innovation est le produit d’un état d’esprit.

Les Grecs connaissaient le principe de la vapeur et étaient, théoriquement, en capacité de s’en servir, mais ils ne l’ont pas fait. Il a fallu attendre près de 2000 ans pour cela. La révolution de la machine à vapeur ne doit rien à la recherche fondamentale, ni encore moins à l’État entrepreneurial, et tout à l’état d’esprit (modèle mental) entrepreneurial qui se développe à partir du XVIIe siècle, symbolisé entre autres par James Watt.

Autrement dit, si l’invention est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Il ne suffit pas qu’Internet soit « inventé » par l’État entre les années 1960 et 1980 pour qu’il ait l’impact que nous lui connaissons aujourd’hui. Or, c’est l’impact qui compte, pas l’invention. Les cimetières sont remplis d’inventeurs géniaux qui n’ont jamais réussi à avoir le moindre impact.

Dans le même ordre d’idée, l’ex-URSS était un modèle de R&D pilotée par l’État, étant en pointe sur des technologies comme l’aéronautique, le nucléaire, ou l’espace. Mais hors du domaine militaire, l’impact de cette R&D de qualité a été très limité, car le pays n’avait pas de classe entrepreneuriale.

 

L’insignifiance de l’action entrepreneuriale publique ?

Alors qu’on célèbre à n’en plus finir la vision du moonshot de Kennedy, on oublie qu’au même moment naissait, très discrètement, l’industrie de l’ordinateur personnel.

Contrairement à Apollo, elle est entièrement un fait entrepreneurial.

Cette révolution n’a pas été lancée en fanfare par un État visionnaire, mais initiée par une flopée d’entrepreneurs hippies, et elle a eu autrement plus d’impact qu’Apollo. Bien sûr, la Silicon Valley a tiré parti à son origine de la présence d’industries de défense liées à la Seconde Guerre mondiale, ce qui souligne à nouveau le rôle utile de l’État. Mais c’est un rôle très indirect (en gros, ces industries permettent la création de HP qui ensuite permet la Silicon Valley).

Par ailleurs, il existe de nombreuses régions à forte présence d’industries de défense qui pourtant n’ont jamais créé de Silicon Valley. On voit donc bien que, en soi, l’investissement public ne suffit pas. S’il n’y a pas d’état d’esprit entrepreneurial, l’investissement est stérile.

Si l’action de l’État ne suffit pas, est-elle cependant nécessaire ?

Qu’elle soit utile ne fait aucun doute. Mais nécessaire ? L’argument souvent avancé est que son action est indispensable pour le développement de technologies très coûteuses que lui seul peut financer. Cela a pu être vrai dans le passé, avec le nucléaire ou le spatial. Mais ces dernières années, le monde financier privé a développé une capacité d’investissement colossale qui annule l’argument. Par exemple, SpaceX a levé 10 milliards de dollars en 29 tours successifs.

Si l’idée de l’État entrepreneurial est que les entreprises privées tirent parti de la recherche publique, cela n’a rien d’original. Et contrairement à ce qu’affirme Mazzucato, c’est un bon deal qui profite à la société tout entière. L’incroyable vitalité du tissu entrepreneurial américain, qui s’appuie sur une recherche privée et publique forte, est la source de la richesse considérable du pays. L’investissement en amont génère des emplois et des contributions fiscales en aval. Il est faux de dire que les dépenses sont faites par l’État et que les bénéfices sont accaparés par le privé. Quant à prétendre que l’iPhone n’existe que grâce à l’État, c’est confondre l’invention et la recherche de technologies fondamentales avec l’entrepreneuriat.

Dire que l’État ne doit pas être entrepreneurial ne signifie pas qu’il ne doit avoir aucun rôle, bien au contraire.

Au regard des exemples évoqués (Internet, Apollo, informatique), c’est une erreur de concevoir son rôle en tant que pilote déterminé par des objectifs précis. Envoyer un homme sur la Lune, c’est précis, c’est difficile, mais c’est à peu près inutile. Ce que suggère l’histoire de l’innovation, c’est plutôt que l’État a un rôle à jouer dans le développement de technologies fondamentales. Ces technologies nécessitent des investissements sur le long terme, et leurs applications sont très incertaines. Il y a là une part de risque et de gratuité, au sens où ça ne servira peut-être à rien, qui peut justifier un investissement public. C’est précisément lorsque le but n’est pas clair et que l’entreprise n’a aucune utilité apparente que l’État peut jouer un rôle utile.

Mais la notion d’État entrepreneurial n’est qu’un verbiage qui sert de faux nez à une tentative – une de plus – de placer l’État au centre de la vie économique. On sait que ça ne marche pas, et tordre l’histoire pour faire croire le contraire n’y changera rien.

16 mai, 2023

L’entrepreneur, le militant et la preuve sociale d’une bonne idée

Par Philippe Silberzahn.

Qu’est-ce qu’une bonne idée ? À cette question, l’entrepreneur et le militant donnent deux réponses différentes. Si la prime est actuellement donnée au militant en raison des enjeux actuels comme le climat, la réponse plus modeste mais plus robuste de l’entrepreneur reste néanmoins importante, et particulièrement pertinente en situation d’incertitude.

Il y a quelque temps de cela, l’une de mes amies s’est lancée comme consultante indépendante. Comme beaucoup au début, elle doutait de sa capacité à réussir, après une longue carrière comme salariée. Avait-elle vraiment quelque chose à apporter? Avait-elle vraiment une valeur sur le marché? Elle avait l’impression de se jeter à l’eau sans être certaine de savoir nager. Mais elle s’est jetée à l’eau et je me rappelle son appel le jour où elle a reçu le paiement de sa première prestation. Quelqu’un avait payé pour son travail et elle voulait absolument partager sa joie avec moi. La somme n’était pas énorme, mais là n’était pas l’enjeu.

Auparavant, comme salariée, elle avait toujours eu l’impression que son entreprise l’employait comme elle aurait pu employer quelqu’un d’autre. Était-elle vraiment rémunérée pour elle-même? Là, c’était différent. C’était bien elle, sa prestation, sa personnalité, sa singularité et celle de son offre qui avaient été rémunérées et qui donc avaient été reconnues. Cette petite somme sur son compte en banque avait beaucoup plus de valeur que la somme à peu près équivalente qu’elle recevait auparavant chaque mois sous forme de salaire. Les mots étaient difficiles à trouver, mais la fierté de cette reconnaissance était là, à juste titre. Comme quoi le bon de commande a des dimensions philosophiques sous-estimées.

 

La preuve sociale, moteur de l’entrepreneur

Il en va ainsi des entrepreneurs : la « preuve » de leur travail, sa valeur et sa pertinence, sont fournies par le bon de commande et son règlement, et par rien d’autre.

C’est important parce que lorsque je discute avec un porteur de projet entrepreneurial, la question est toujours « Est-ce que mon idée est bonne ? ». Et c’est une mauvaise question parce qu’elle traduit une logique d’absolu. Dans cette logique, il y aurait une façon de juger de la qualité d’une idée, et le monde serait composé de deux types d’idées, les bonnes et les mauvaises. C’est bien entendu faux.

Les grandes réussites entrepreneuriales ont souvent reposé sur des idées qui paraissaient farfelues, ridicules, impossibles ou scandaleuses à leur début. Comme le souligne la théorie de l’effectuation, la vraie question que doit se poser l’entrepreneur est plutôt « Qui va accepter mon idée, et comment ? » Autrement dit, une idée est bonne lorsque quelqu’un, quelque part, est prêt à payer pour elle (au sens le plus large, ce n’est pas forcément de l’argent). C’est donc un critère relatif ou plutôt intersubjectif : il suffit que les deux parties se mettent d’accord pour que l’idée soit bonne, même si elle ne l’est que pour elles seules (subjectif) et même si le reste du monde pense qu’elle est stupide ou scandaleuse. L’accord de l’autre partie est une preuve sociale de l’idée, et au-delà, une validation du travail de l’entrepreneur.

On peut opposer (de façon volontairement schématique) cette posture à celle du militant.

Celui-ci est guidé par un but. Ce but est un idéal sur lequel il n’y a pas de compromis possible. Avoir raison est fondamental pour le militant, c’est la croyance qui sous-tend son action. Le militant agit dans le domaine du nécessaire au sens où l’atteinte de l’idéal rend nécessaire un certain nombre d’actions. C’est pour cela qu’on arrive vite à la croyance selon laquelle la fin (noble) peut justifier les moyens (moins nobles). Le militant n’a pas besoin de preuve sociale, il ne la souhaite même pas. Il lui suffit d’avoir raison pour vouloir ce qu’il juge nécessaire. Bien sûr, le problème est de savoir qui décide qu’il a raison. Et il n’existe pas de réponse hors la croyance.

Si le militant est guidé par le nécessaire de son idéal, l’entrepreneur est guidé par le suffisant de son prochain pas.

Pour lui, il ne s’agit pas d’avoir raison, ou que son idée soit bonne. Il lui suffit de trouver quelqu’un qui achète son produit pour qu’il puisse avancer d’une case. Le compromis est la base de son action.

« Bonjour cher client potentiel, je voudrais vous vendre le produit vert. Ah, il a l’air bien, répond le client, mais je le préférerais en bleu. OK, je peux le faire en bleu si vous vous engagez à m’en prendre dix. Tope là. »

Qui a raison entre bleu et vert ? Personne, et ce n’est pas la question. Il suffit que les deux se mettent d’accord sur vert ou bleu (ou rouge) pour avancer. La barre est en quelque sorte placée très bas, et l’entrepreneur est agnostique quant au futur. Au contraire du militant qui estime que le futur doit être bleu ou vert, l’entrepreneur crée un futur, soit bleu, soit vert, ou même rouge, selon où ses pas le mènent et selon les engagements qu’il suscite.

Ainsi, l’action de l’entrepreneur se construit transaction après transaction, chacune étant une preuve de la valeur de son travail.

La preuve n’est pas transcendantale (mon idée est bonne dans l’absolu, ou je fais le bien) mais sociale (quelqu’un est prêt à payer pour mon travail). Cette absence d’absolu, qui traduit une posture modeste à l’égard du processus social, explique le mépris dans lequel le monde commerçant est généralement tenu par l’élite cléricale car il est vu comme purement matérialiste. Or, c’est bien évidemment faux.

Dans son célèbre exemple du boucher, Adam Smith a montré que vendre ne peut se réduire à un simple calcul utilitaire débarrassé de considérations éthiques. Pour Smith, le boucher n’essaie pas de nous satisfaire seulement parce qu’il va encaisser de l’argent ni même parce qu’il escompte que nous reviendrons demain. Il s’agit de construire une relation, même si celle-ci ne durera pas très longtemps.

Cette relation se construit sous l’égide de plusieurs vertus, chacune avec un dosage différent selon les protagonistes : prudence bien sûr (calcul, intérêt personnel), mais aussi tempérance (ne pas tirer excessivement parti d’un avantage, ne pas nous arnaquer), justice (relation mutuellement profitable), espoir (gain, retour du client le lendemain, réputation flatteuse dans le quartier), mais aussi amour (de son travail, plaisir de l’interaction dans l’échoppe, plaisir d’y rencontrer des voisins et d’y échanger des nouvelles), courage (se lever chaque matin et travailler dur), et foi, entendue comme quelque chose lié au transcendant, c’est-à-dire non réductible à un calcul de son intérêt (vocation, fierté de son travail, identité professionnelle, respect des pairs, reconnaissance sociale).

Même les traders les plus voraces et les plus cyniques de la bourse de New York ne peuvent réussir dans leur métier sans un réseau social et donc sans éthique.

 

La valeur de la preuve sociale en incertitude

On l’aura compris, il ne s’agit pas de suggérer que le modèle de l’entrepreneur est supérieur à celui du militant, mais plutôt d’illustrer deux logiques fondamentalement différentes d’aborder le changement du monde.

Les deux sont utiles. Mais dans un monde très largement incertain, où les idéaux sont difficiles à définir, sur lesquels il est compliqué de s’accorder et dont l’atteinte crée de nombreux effets pervers, l’approche de l’entrepreneur reposant sur une preuve sociale à chacune de ses étapes mériterait d’être plus largement considérée. 

28 avril, 2023

Pourquoi notre société n’est pas capitaliste, mais entrepreneuriale

 Par Philippe Silberzahn.

Faisant référence aux réflexions du philosophe français Brice Parain, Albert Camus écrivait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

Les mots que nous choisissons pour nommer les choses sont importants. Encore plus important est de savoir d’où ils viennent et qui les a choisis. C’est le cas pour notre société que nous qualifions, à tort, de capitaliste.

Le terme « capitalisme » a été inventé par l’économiste Werner Sombart pour qualifier la société qui émerge en Europe à partir du XVIIe siècle, et il était péjoratif. Il la qualifie de capitaliste car selon lui sa caractéristique principale, son moteur essentiel, réside dans l’accumulation du capital.

Cette accumulation est à la fois le moyen et la fin et il la considère comme un fait historiquement nouveau. Or, l’accumulation est un désir aussi ancien que l’Homme lui-même. Elle ne caractérise en rien le monde qui émerge à partir du XVIIe siècle. Presque toutes les sociétés humaines ont été accumulatrices. Que l’on songe aux conquistadores espagnols, produits typiques de la société féodale aristocratique, obsédés par l’accumulation de l’or et de l’argent, qui ruinera l’Espagne. Même certaines tribus nomades, qui pillent l’Europe vers la fin de l’Empire romain, sont accumulatrices. L’accumulation, c’est l’objet même du pillage, et il est aussi vieux que l’humanité. Et il y a eu des personnes très riches dans toutes les sociétés depuis la nuit des temps.

Ce qui définit notre société n’est pas non plus qu’elle donne une part importante au commerce. Là encore, les hommes ont commercé depuis toujours. Le commerce international existait déjà au Néolithique, même s’il ne touchait souvent qu’une faible partie de la société. L’Asie, par exemple, a une très forte culture commerciale, notamment dans la diaspora chinoise que l’on retrouve en Thaïlande et en Malaisie, et cette culture existe également au Moyen-Orient et en Afrique. En fait, elle existe presque partout. Le commerce est source de dynamisme et de richesse, mais il ne correspond pas toujours à une culture d’innovation. Une société peut avoir une communauté marchande très dynamique mais ne pas être innovante et conserver des structures sociales et des modèles mentaux inchangés durant des siècles. D’ailleurs, l’historien David Gress observe que si l’on définit le capitalisme en termes d’entrepreneurs produisant selon des méthodes rationnelles et cherchant à vendre leurs produits sur un marché, alors le capitalisme n’a jamais été spécifique à l’Occident.

Pour l’économiste et historienne Deirdre McCloskey, la société qui émerge approximativement à partir du XVIIe siècle n’est ni capitaliste ni commerciale, mais bourgeoise. C’est une société qui reconnaît la dignité par le travail et le talent, en opposition au modèle mental médiéval de la dignité par la naissance. Mais là encore, le terme bourgeois ne semble pas définir correctement cette « nouvelle société », car on peut être bourgeois et conservateur.

 

La société entrepreneuriale

Ce qui caractérise cette société, c’est la posture d’innovation. C’est la volonté d’améliorer sans cesse le monde qui nous entoure, et surtout de croire qu’on peut le faire, et le fait que cette amélioration soit socialement valorisée.

Il s’agit d’une rupture fondamentale de modèle mental. Jusqu’au XVIIe siècle environ, c’est en effet la stabilité qui est socialement valorisée. Le changement est vu comme une menace. Le modèle mental dominant est en effet que le monde a été créé par Dieu et est donc parfait. Il existe un ordre céleste immuable. Tout ce qui le remet en question est dangereux. Le mot innovation est donc péjoratif. La croyance selon laquelle la fixité est une chose plus noble et plus digne que le changement est d’ailleurs une tradition dominante dans la philosophie, qui remonte au moins jusqu’à Platon.

Dans son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie, l’économiste Joseph Schumpeter, qui comme tant d’autres a adopté le terme de capitalisme pour la qualifier, indique en effet que cette société repose sur un processus d’évolution : évolution du marché et des firmes qui le composent, évolution des technologies, évolution des goûts et des habitudes, etc. Le système est dynamique. Il est au contraire en perpétuel renouvellement, ne revenant jamais au même point, dans un processus de destruction créatrice, pour reprendre l’expression fameuse de Schumpeter, où l’ancien est remplacé par le nouveau, qui sera lui-même remplacé à son tour. L’accumulation, qui est nécessaire pour constituer un capital, est bien plus un préalable qu’un objectif, et ce préalable n’existe que dans certains domaines lorsque, par exemple, le lancement de l’activité nécessite un fort investissement initial, comme construire une usine. Il n’existe quasiment pas dans les activités de service.

Notre société n’est pas capitaliste, au sens d’une recherche d’accumulation, mais entrepreneuriale, au sens où elle repose sur l’innovation. Elle n’est pas innovante de façon gratuite, comme peut l’être l’art, mais elle utilise l’échange pour innover. Les deux sont indissociables. Certaines sociétés innovent sans commercer, d’autres commercent sans innover; la société moderne commerce pour innover, et innove pour commercer. Le changement, qu’il soit technique, moral ou social, est donc au cœur de la société entrepreneuriale.

 

Critiques morales de la société entrepreneuriale

Placer le changement au cœur de la société n’a jamais été totalement accepté, ni socialement ni intellectuellement. On parle encore aujourd’hui de « peur du changement ». On met souvent en avant plus ce que l’on peut perdre du changement plutôt que ce que l’on peut en gagner. Ainsi, il est caractéristique que l’écho principal donné au développement de Chat-GPT ait été pour en souligner les risques, beaucoup plus que pour en souligner l’intérêt et le potentiel formidable.

Dès ses débuts, la révolution entrepreneuriale a ainsi suscité l’hostilité de nombre d’intellectuels. Le mouvement romantique allemand est un long cri de protestation contre elle, plaidant pour un « réenchantement » du monde, un retour à celui d’avant la technique. Le modèle mental étant que le monde « naturel », débarrassé de la technique, était « enchanté ». L’hostilité est également venue de ceux qui s’inquiétaient de l’ouverture de la boîte de Pandore que constituait la libération de cette énergie entrepreneuriale. Celle-ci ouvrait des possibilités inimaginables, et donc perçues comme potentiellement très dangereuses. Cette énergie étant subversive par nature, les élites ont très tôt voulu la contrôler.

Cette hostilité n’a pas disparu aujourd’hui, loin s’en faut, en particulier en France. Il y a ceux qui remettent explicitement l’innovation en question en voulant ralentir la société, voire aller vers la décroissance, et qui ont trouvé dans le changement climatique un nouvel argument très utile. Il y a aussi ceux qui veulent placer l’innovation sous tutelle d’une autorité morale, avec des expressions comme « Innovation for good ». Cette hostilité transparaît également dans un discours qui se développe depuis quelques mois selon lequel le monde ne sera pas sauvé par l’innovation mais par une modification de nos modes de vie, un autre subtil argument pour placer l’innovation sous contrôle politique et moral. Nouveaux arguments bien pratiques pour des courants de pensée finalement très anciens.

 

La posture entrepreneuriale en question

Reconnaître que ce qui définit notre société depuis 400 ans n’est ni l’accumulation « capitaliste » ni le commerce, ni la mentalité bourgeoise, mais l’esprit entrepreneurial est important parce que cela permet de mieux comprendre ce qui se joue en ce moment dans notre pays.

Car nous vivons une évolution duale : d’une part, l’entrepreneuriat n’a jamais été aussi dynamique en France, et séduit une part croissance de la population ; d’autre part, l’hostilité à cette culture entrepreneuriale et au progrès est en pleine ascension. C’est le résultat de cette opposition, en fonction de celui de ces deux courants qui prendra l’ascendant sur l’autre, qui définira la nature de notre société pour longtemps.

17 mars, 2023

En incertitude, faut-il garder le cap ?

 Par Philippe Silberzahn.

Nombreuses sont les organisations qui cherchent leur voie dans un monde marqué par l’incertitude. Existe-t-il des règles à appliquer pour ne pas se perdre et traverser la période sans trop de dommage ? Des principes de management systématiques ? on le souhaiterait tous mais malheureusement ce n’est pas le cas. Ainsi, pour évidente qu’elle semble être, l’idée qu’il faille garder le cap est trompeuse.

Cette grande entreprise française a fait intervenir un amiral pour parler d’incertitude.

Le thème de son intervention : « En incertitude, il faut garder le cap. »

C’est très séduisant et ça paraît fort logique. Quand ça tangue, quand le doute s’installe, il faut serrer les voiles et ne pas dévier de la trajectoire même si on se prend des vagues. Sauf que garder le cap est une métaphore de marin. Elle fonctionne bien pour la mer où la tempête peut semer le doute, dérouter le bateau et contrarier les plans, mais où l’objectif ne change pas : si vous avez 3000 containers à livrer à Los Angeles, il faut rallier le port même si la route pour ce faire doit changer. Il est hors de question de les livrer à Anvers à cause de la météo. On conçoit que changer de destination au beau milieu du trajet n’est pas une bonne idée. Plus fondamentalement, la géographie ne change pas : il y a toujours un océan à traverser et un port à rejoindre. Les deux sont connus. C’est la façon dont le premier va être traversé pour rejoindre le second qui va varier selon les circonstances.

 

Un mode de pensée causal

Cette idée de cap à garder reflète un modèle de décision dit « causal ».

Dans ce modèle, la décision consiste à définir un but ambitieux (le cap) puis à déterminer ensuite les moyens nécessaires pour l’atteindre (le navire, la route). Par exemple, si je veux faire des frites, j’ai besoin de pommes de terre. Si je veux lancer un nouveau produit, je dois le concevoir, puis le fabriquer et enfin le distribuer. Ce mode fonctionne lorsque le cap est aisé à définir et ne change pas selon les circonstances.

Cependant, le propre de l’incertitude est que le futur n’existe pas encore et est imprévisible. Il ne consiste pas en une route connue et cartographiée. Au contraire, la route est à créer et l’objectif est très difficile à déterminer. En outre, il peut devoir changer radicalement selon les circonstances. Qui aurait ainsi songé à garder le cap en mars 2020, lorsque le confinement a été soudainement décidé ? Au contraire, tous les caps ont été redéfinis. Ils l’ont été à partir d’une situation totalement inattendue. Imagine-t-on une organisation décidant de garder le cap, conservant tous ses plans en espérant triompher de l’adversité par sa seule volonté ? Cela aurait tenu bien plus de l’aveuglement que de la détermination.

L’impératif de garder le cap traduit également un jugement moral.

Garder le cap, c’est faire preuve de détermination tandis que ne pas le garder, c’est faire preuve de faiblesse. Sauf que changer de cap quand le premier n’est plus atteignable, ce n’est pas faire preuve de faiblesse. Au contraire, c’est une preuve de pragmatisme. C’est celui du gouvernement français qui en avril 2020 reconnaît toute honte bue qu’il est incapable de gérer les masques et laisse la grande distribution le faire, avec le succès que l’on sait (dix jours après, tout le monde a des masques). Même Lénine, pourtant idéologue féroce, a assoupli sa politique économique en lançant la NEP après les résultats catastrophiques de la première collectivisation. Pour rester dans la métaphore de la marine, peut-être que John Smith, le capitaine du Titanic, aurait dû modifier son cap quand il a été informé de la présence d’icebergs sur son passage…

Changer de cap, c’est très difficile. Il faut en faire le deuil et en déterminer un nouveau, parfois sous la pression des événements défavorables. Il faut convaincre les troupes et les parties prenantes impliquées de changer. C’est précisément un acte de leadership que d’être capable de le faire : reconnaître l’impasse, l’accepter, déterminer un cap nouveau et s’organiser pour l’atteindre. C’est d’autant plus difficile lorsque le nouveau cap est loin d’être idéal, lorsqu’il faut remplacer un objectif ambitieux par un objectif qui l’est beaucoup moins parce qu’on n’a pas le choix. Les idéalistes installés dans les tribunes ne manquent pas de crier à la trahison et les moralistes au manque de détermination. C’est la malédiction des pragmatistes.

Garder le cap est d’autant plus séduisant qu’il existe des contre-exemples réussis. Des situations où le cap a été gardé malgré des passages très difficiles. C’est George Washington qui va de défaite en défaite face aux Anglais avant de triompher dans la dernière ligne droite. C’est le projet Nespresso qui met 21 ans avant de réussir. Vingt-et-un années durant lesquelles les problèmes se sont succédé. Les études de marché étaient négatives et les deux premiers lancements ont été des échecs cuisants. Ce n’est qu’au troisième essai que le produit a décollé. Vingt-et-un années durant lesquelles, effectivement, l’équipe a gardé le cap.

On peut tirer deux conclusions de ces exemples.

La première conclusion c’est qu’il n’y a pas de règle ni de principe absolu. On ne peut dire ni « Toujours garder le cap quoi qu’il arrive », ni « Changer de cap dès que ça devient difficile». Chaque situation est spécifique. La stratégie est le domaine de l’idiotès des Grecs, c’est-à-dire de la situation particulière qui n’entre dans aucune norme, dans aucune case et qui se montre rétive aux généralisations. L’idiotès est le cauchemar des auteurs de manuels, des vendeurs de recettes et des idéologues. C’est d’ailleurs vrai aussi dans le domaine militaire. De Gaulle écrivait ainsi : « Apprécier les circonstances dans chaque cas particulier, tel est donc le rôle essentiel du chef… » Notre amiral devrait se méfier.

La seconde conclusion est qu’il faut être prudent lorsque l’on transpose une notion d’un champ à l’autre et se méfier des métaphores. Piloter un bateau, ce n’est pas diriger une entreprise. Cela vaut également pour les métaphores guerrières appliquées au monde économique, prononcées souvent comme des évidences, comme « guerre économique ». En économie, les deux parties peuvent être gagnantes, pour ne prendre qu’une des différences entre la guerre et l’économie.

 

La dimension créative

La grande leçon de l’entrepreneuriat au travers des travaux de l’effectuation est que les entrepreneurs tirent parti de l’incertitude pour créer de nouveaux produits, de nouvelles organisations et de nouveaux marchés qu’ils n’avaient pas anticipés initialement.

Alors que le mode causal part d’un objectif pour déterminer les moyens de l’atteindre, ils mobilisent un mode effectual dans lequel les objectifs émergent des moyens disponibles. Autrement dit, le cap émerge progressivement de leurs actions.

Après la citation ci-dessus, De Gaulle ajoutait d’ailleurs : « C’est sur les contingences qu’il faut construire l’action ».

Plutôt que rester accroché à un cap que l’on maintient obstinément alors que les circonstances l’ont rendu obsolète ou inaccessible, l’action en incertitude consiste donc à tirer parti des circonstances changeantes pour agir de façon créative. En incertitude, il ne faut donc pas tant garder le cap qu’en faire émerger un original.

25 octobre, 2022

Comment la crise de Cuba illustre les dangers du consensus en incertitude

 Par Philippe Silberzahn.

Nous pensons souvent que le consensus est gage de certitude. On évoque le consensus des experts sur tel ou tel sujet pour avancer avec confiance dans une direction donnée. C’est oublier les leçons de l’histoire qui a régulièrement démenti, parfois brutalement, cette croyance un peu naïve. Un bon exemple est celui de la crise des missiles de Cuba. C’était il y a soixante ans, mais les mêmes mécanismes jouent encore aujourd’hui.

Le 16 octobre 1962, l’Amérique découvrait stupéfaite que les Soviétiques étaient en train d’installer secrètement des missiles balistiques nucléaires à Cuba. Ainsi commençait une crise au cours de laquelle le monde passa très près d’une guerre nucléaire. L’activation de ces missiles sur une île située à moins de 150 km des côtes américaines, qui ne fut évitée qu’à quelques jours près, aurait radicalement modifié l’équilibre des forces entre les États-Unis et l’Union soviétique en faveur de cette dernière.

Pourtant pendant des mois, alors que l’opération était menée du côté soviétique et cubain depuis le mois de mai, et malgré des preuves factuelles de plus en plus nombreuses d’une intense activité qu’elle ne savait expliquer, la CIA avait assuré au président Kennedy que l’Union soviétique n’installerait jamais de missiles nucléaires en dehors de son territoire. Il faudra un vol de l’avion espion U2 le 14 octobre pour révéler l’opération in extremis.

 

Le piège des croyances

Qu’est-ce qui explique que la CIA se soit ainsi fait surprendre ?

En un mot, ses croyances (modèles mentaux) l’ont aveuglée. La CIA croit qu’on ne peut pas faire confiance aux informateurs cubains. Elle croit que Cuba n’a aucun intérêt pour les Soviétiques. Elle croit que ces derniers ne prendraient jamais un tel risque. Et ainsi de suite. Les faits qui ne collent pas avec les croyances de l’agence sont systématiquement ignorés ou minimisés. Aveuglée, la CIA estime inutile de faire voler l’U2, qui pourrait pourtant répondre sans ambiguïté à ses questions.

Chose étonnante, le directeur de l’agence, John McCone, ne partage pas l’avis de ses équipes. Il faut dire qu’il n’est pas du sérail et tranche avec le profil type de l’analyste. Ce décalage est volontaire : Kennedy l’a nommé pour faire le ménage après le fiasco de la baie des Cochons, une tentative de débarquement à Cuba organisée l’année précédente par la CIA et qui a piteusement échoué. McCone croit, lui, qu’il s’agit bien de missiles balistiques, mais durant une réunion cruciale avec le Département d’État pour faire voler l’U2, il est absent. Pourquoi ? Parce qu’il est en voyage de noces ! Il s’est en effet marié tardivement. Cependant préoccupé par la situation il envoie régulièrement des câbles à ses équipes depuis le consulat américain à Nice, où il réside, pour les inciter à suivre la piste des missiles nucléaires, mais sans succès. Et c’est ainsi qu’alors que l’opération soviétique progresse et que l’heure fatidique de l’activation des missiles se rapproche, la CIA reste aveuglée.

Mais alors pourquoi l’U2 a-t-il volé, finalement, si la CIA n’en voyait pas l’intérêt ?

Tout simplement parce que, n’y tenant plus, McCone a écourté son voyage de noces ! Rentré aux États-Unis, il ordonne immédiatement un vol, qui révèle les sites de lancement des missiles. La CIA, et les États-Unis, ont été sauvés in extremis parce que quelqu’un a réussi à garder vivante une hypothèse alternative dans une organisation qui refusait de l’envisager. C’était il y a soixante ans, mais aujourd’hui rien n’a changé. Les organisations et les États continuent de se faire surprendre parce qu’ils ont trop facilement éliminé des hypothèses qui contredisent leurs croyances profondes. L’invasion de l’Ukraine en est un exemple frappant.

Edward Luttwak, stratège renommé, estimait ainsi juste avant l’attaque que celle-ci était improbable car « pour envahir et occuper un pays, il faut au moins 300.000 hommes et Poutine n’en a regroupé que 120.000 ».

Il n’a pas envisagé qu’il ne s’agissait pas d’occuper le pays, mais de faire un bref coup de force qui ferait tomber le gouvernement.

 

Les dangers du consensus

Ce qui aveugle la CIA en 1962, c’est que le consensus se fait en son sein autour d’une croyance profonde, celle selon laquelle jamais les Soviétiques n’installeront de missile nucléaire à Cuba. Cette croyance écrase tout. Elle renforce d’autres croyances qui participent à l’aveuglement de l’agence, comme celle selon laquelle on ne peut pas faire confiance aux informateurs cubains qui signalent pourtant des faits étranges.

Le consensus est bien sûr très utile en situation continue, où l’incertitude est relativement faible. Il est un gage d’efficacité. Le collectif travaille à partir d’une hypothèse dominante qui a fait ses preuves par le passé, et ne perd pas de temps à en considérer d’autres. Mais que survienne une discontinuité, et le consensus se révèle potentiellement mortel : il conduit à éliminer les opinions extrêmes, que la nature extrême, anormale, de la situation justifie pourtant.

Avec le consensus, le collectif mise tout sur une hypothèse. Le gain est considérable si cette hypothèse se révèle exacte, mais la perte est également considérable sinon. Plus la taille du collectif est importante, moins ce risque est acceptable. Ce qui est possible à l’échelle d’une personne ou même d’une unité d’entreprise, par exemple via un pari sur un lancement de produit disruptif, devient déraisonnable à l’échelle de toute une organisation, voire d’un pays. Plus le collectif est grand, plus il est complexe, et moins le consensus est possible et même souhaitable.

Ce qui complique les choses, c’est que le propre d’une discontinuité est de survenir de façon inattendue sous forme de surprise parfois brutale, comme dans le cas de la crise de Cuba, ou plus récemment de l’invasion de l’Ukraine. C’est donc avant la surprise, et afin d’essayer d’éviter celle-ci, que le consensus doit être limité.

Dans notre ouvrage Constructing Cassandra, mon co-auteur Milo Jones et moi avons analysé plusieurs surprises stratégiques. Nous montrons que c’est le rôle du dirigeant de mettre en œuvre des techniques, des mécanismes et surtout une culture dans laquelle il est naturel, et même attendu, de questionner le consensus sur une question donnée. Idéalement cela doit se faire avant le choc, dans la durée. À défaut, cela se fait après. C’est ce qu’a fait Kennedy. Dès les missiles découverts, le Président réunit ses conseillers. Ceux-ci le pressent d’agir : il faut raser Cuba avant que les missiles ne soient activés, car alors il sera trop tard. Kennedy, évidemment, n’est pas enthousiaste. Il souhaite avoir d’autres options, mais comment ? La solution qu’il trouve est de s’absenter volontairement de la pièce. Il sait qu’en sa présence la dynamique est bloquée. Son absence libère la parole et permet de dégager de nouvelles options, dont le blocus, qui sera finalement retenu et qui permettra de mettre fin à la crise.

On retrouve aujourd’hui cette approche avec Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, qui s’exprime toujours en dernier dans les réunions. On la retrouvait également avec Alfred Sloane, légendaire PDG de General Motors, qui, lorsque tout le monde était d’accord avec une de ses décisions, la remettait systématiquement à l’agenda de la réunion suivante. Il offrait ainsi la possibilité à ceux qui avaient un doute de venir le voir discrètement entretemps.

 

La diversité d’opinion, un argument d’ordre pratique

La défense de la diversité est faite de nos jours à partir d’un argument d’ordre moral, selon lequel la diversité d’une organisation doit refléter celle de la société. Ici, l’argument est d’ordre pratique. Le consensus autour d’une croyance unique, ou d’un corpus de croyances uniques, est mortel pour un collectif quel qu’il soit. Le maintien d’une diversité d’opinion est le seul moyen que des hypothèses extrêmes et anormales, difficiles à admettre, ne soient pas balayées par les croyances dominantes qui semblent si évidentes et qui ont été vraies si longtemps.

N’attendez pas de vous retrouver dans la situation similaire à celle de Kennedy, face à une crise existentielle, pour créer, exiger et garantir la diversité d’opinion au sein de votre organisation.

06 septembre, 2022

Intérêt individuel, capitalisme et ordre social : la contribution de Voltaire

 Par Philippe Silberzahn.

Une des croyances les plus répandues en économie est que le capitalisme est un produit spécifiquement anglo-saxon qui correspond mal à notre culture. Rien n’est plus faux.

Dès 1734, Voltaire, père fondateur de la figure de l’intellectuel français engagé, se réfugie en Angleterre à la suite d’une mésaventure. Il y observe la naissance du capitalisme. Si les « lettres » qu’il publie à cette occasion couvrent nombre de sujets, l’un en particulier a trait à sa prise de conscience de la très grande importance du marché, très au-delà de sa seule dimension économique.

Oubliez Adam Smith ! En 1734, soit plus de quarante ans avant l’économiste écossais, pourtant présenté comme le premier ayant décrit les mécanismes de la première révolution industrielle, Voltaire découvre la naissance du capitalisme anglais. Il en décrit les mécanismes, mais surtout il en comprend les implications. Et ce qu’il voit le fascine et le réjouit.

 

Le commerce, facteur de paix sociale et d’inclusion

Comme c’est courant à son époque, Voltaire n’oppose pas le bon et le mauvais commerce, la vente de biens et la spéculation, le commerce, qui serait acceptable, et la finance, qui serait immorale parce qu’on y fait de l’argent à partir d’argent.

Il observe de près la révolution financière qui se produit sous ses yeux en Angleterre, et comprend comment les nouveaux instruments financiers permettent la puissance anglaise et l’essor de son commerce et de son industrie. Ce faisant, il montre que l’idée, encore vivace aujourd’hui, d’une distinction entre une économie « réelle » et une économie « financière » n’a aucun sens. Que la seconde ne peut exister sans la première, et qu’elles forment un tout inséparable. Que si « financiarisation » de l’économie il y a, celle-ci existe dès l’origine même de l’échange. Et que dès lors qu’on accepte la moralité de la première, ce que nombre de penseurs finissent progressivement et avec réticence par faire à cette époque, on doit accepter la moralité de la seconde.

Voltaire, lui, embrasse les deux.

La description minutieuse qu’il fait de la bourse de Londres n’est pas seulement une défense du capitalisme en général ; c’est une apologie du capitalisme financier dans sa version la plus spéculative. Il s’y adonnera d’ailleurs sans vergogne. Voltaire y défend en cela ce qui répugnait à la plupart des moralistes de son époque. En s’intéressant à l’échange plutôt qu’à la production, Voltaire rompt également avec son temps. Il n’a aucune gêne à se focaliser non pas sur l’entrepreneur lui-même, sur l’artisan ou le marchand qui travaille dur, mais sur ceux qui échangent des titres sur le marché, dont il observe d’ailleurs qu’ils travaillent dur également… Leur dynamisme, leur liberté, leur tolérance pour la diversité religieuse et philosophique, parce que seul le profit compte, le fascinent, comme le fascine le fait que pour eux, le seul véritable péché est de faire faillite.

 

L’importance sociétale de la poursuite de l’intérêt personnel

Observant la bourse anglaise où commercent des gens d’origines et de religions différentes, Voltaire conclut que la recherche de l’intérêt personnel est plus à même de promouvoir la paix sociale que l’engagement idéologique ou religieux qui rendent les hommes dangereux. On retrouve l’idée de « doux commerce » qui selon Montesquieu « adoucit et polit les mœurs barbares ». Voltaire observe d’ailleurs qu’alors que la richesse avait traditionnellement été attachée à la terre, la noblesse anglaise de l’époque ne s’intéressait pas au marché. Ce dernier offrait une opportunité pour tous les exclus du système. D’ailleurs Voltaire loue le marché non pas parce que celui-ci rend la société plus riche, il ne s’intéresse pas vraiment à l’économie, mais parce que la poursuite de l’intérêt individuel lui semble un bon substitut à la poursuite d’autres buts, et en particulier le prosélytisme religieux. Autrement dit, pour lui, le mécanisme de marché permet le pluralisme et le vivre ensemble malgré les différences. En termes actuels, il dirait sans doute que le marché est inclusif.

En défendant l’intérêt individuel, Voltaire s’oppose notamment à Pascal, qui écrivait :

« Car tout tend à soi : cela est contre tout ordre. Il faut tendre au général, et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l’homme. La volonté est donc dépravée. Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général dont elles sont membres. L’on doit donc tendre au général. »

Autrement dit, pour Pascal, la poursuite de ses intérêts propres rend impossible la constitution d’une société. La seconde ne peut exister que dans l’abandon de la première. L’argument n’était bien sûr pas nouveau.

C’était celui de l’Église à la suite de Saint Paul dans son épître aux Galates :

« Vous avez été appelés à la liberté. Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte pour satisfaire votre égoïsme ; au contraire, mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. »

Voltaire s’élève contre cette éthique du sacrifice à l’autre et contre la croyance, commune à l’époque, selon laquelle l’ordre social ne pouvait fonctionner que sur la base de l’abandon de soi. Voltaire préfigure en cela les arguments ultérieurs de Smith jusqu’à Hayek, mais déjà avancés par Spinoza, pour qui la propension de l’individu à se préoccuper de ses intérêts constitue la base de l’ordre social, plutôt qu’une menace à son encontre.

D’ailleurs les travaux contemporains du sociologue Seymour Martin Lipset aux États-Unis montrent une relation positive entre des valeurs individuelles et l’importance accordée à des activités charitables. En d’autres termes, les personnes les plus individualistes sont aussi celles qui ont le plus tendance à agir pour aider les autres ! Cette observation contre-intuitive illustre l’intuition fondamentale de Voltaire, et à sa suite celle des Lumières, selon laquelle le marché, l’activisme civique et les libertés civiles et politiques sont intimement connectées.

Refusant d’opposer marché et société, il écrit d’ailleurs dans sa lettre X :

« Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour. »

 

Voltaire, chantre du capitalisme

Difficile sans doute pour nous de croire que le capitalisme naissant a été célébré par le plus grand des intellectuels français. C’est pourtant ce qui s’est passé.

Voltaire n’a pas seulement eu une conscience claire du nouveau monde qui émergeait. Il en a perçu les implications multiples avec une acuité extraordinaire, un peu comme le fera plus tard Tocqueville en observant la révolution américaine. Mais surtout il a reconnu l’immense implication morale et politique de l’émergence du marché, qu’il voyait comme une force de bien commun. En cela, il est bien différent de nombre d’intellectuels venus à sa suite qui, sans en avoir conscience, sont revenus aux condamnations morales de la pensée médiévale sur le vice intrinsèque du commerce. Pour le plus grand malheur de notre pays, ce sont toutefois eux qui ont réussi à imposer leur modèle mental. Mais dès 1734, Voltaire avait tout compris. C’est nous qui n’avons rien appris.

12 juillet, 2022

Ressources et croissance : pourquoi nous ne vivons pas dans un monde fini

 Par Philippe Silberzahn.

Que nous vivions dans un monde aux ressources finies semble une évidence pour tout le monde. De là naissent toutes sortes de théories qui se ramènent essentiellement à la nécessité de ralentir, voire de stopper notre croissance, car comment avoir une croissance infinie dans un monde aux ressources finies ?

Comme souvent, cette évidence n’en est pas une. Elle constitue un cas classique de sophisme, c’est-à-dire de raisonnement faux malgré une apparence de vérité.

Savez-vous ce qu’est le guano ? C’est un amas d’excréments d’oiseaux marins ou de chauves-souris présent sur différentes îles du Pacifique où il s’est accumulé parfois sur plusieurs mètres d’épaisseur. Il constitue un engrais très efficace, en vertu de sa grande concentration en composés azotés. Le guano a été récolté par des compagnies privées ou publiques pendant des siècles. La production des îles Chincha, par exemple, atteignait 600 000 tonnes par an à la fin des années 1860. Ressource essentielle, elle fut l’objet de toutes les convoitises et de toutes les rivalités, menant à la guerre hispano-sud-américaine, aussi connue sous le nom de guerre du guano lorsqu’en 1863, l’Espagne tenta de s’emparer des îles Chincha. Le Pérou et le Chili repoussèrent les forces navales espagnoles. Cependant, à partir de cette période, divers progrès techniques permettent de créer des engrais à partir de sources radicalement différentes, et la demande de guano décline rapidement.

 

Un faux problème

L’histoire du guano offre plusieurs leçons pour mieux comprendre pourquoi la finitude de nos ressources naturelles est un faux problème.

Premièrement, la rareté doit être pensée de façon économique et non physique. Autrement dit, la rareté d’une ressource n’a d’intérêt que du point de vue de son utilité. Le silex est rare et fini, mais qui s’en préoccupe ? Personne, car nous n’utilisons plus de silex depuis des milliers d’années. Ressource rare, stratégique et finie en 1860, le guano n’est plus utilisé quarante ans plus tard. La finitude d’une ressource n’a donc d’importance que si celle-ci est utilisée. Aucune n’a de valeur en elle-même.

Deuxièmement, et de façon très liée au point précédent, la rareté d’une ressource dépend de nos connaissances et de l’état de notre développement technologique. L’exploitation intensive du guano à la fin du XIXe siècle a menacé d’épuiser les ressources, mais cela n’a eu aucune importance car au même moment, d’autres procédés prenaient le relais pour produire des engrais. Aujourd’hui, les stocks sont reconstitués mais personne ne s’en préoccupe : le guano est abondant et n’a aucune valeur. La disponibilité physique d’un bien ne compte que s’il y a une demande pour celui-ci.

Troisièmement, l’innovation déjoue les prévisions. Avant la Première Guerre mondiale, les alliés étaient persuadés que l’Allemagne ne pourrait faire la guerre car ils contrôlaient l’accès au guano. Sans accès au nitrate, l’Allemagne ne serait pas en mesure de produire des explosifs ou de se nourrir. Elle déjoue ces calculs en industrialisant le procédé Haber qui permet de fabriquer de l’ammoniaque à partir de l’azote de l’air. L’innovation totalement imprévue a complètement changé les règles du jeu et a rendu inutile une ressource absolument stratégique quelques années auparavant.

 

Le pétrole, une ressource finie ?

On peut appliquer le raisonnement au pétrole.

Si nous disons que la quantité de pétrole sur la Terre est finie, nous ne faisons qu’affirmer une évidence, qui est cependant une approximation au sens où celui-ci met des millions d’années à être créé naturellement. Un raisonnement de physicien nous amène à penser qu’on va brûler le pétrole et qu’un jour, nous brûlerons notre dernier litre de pétrole. Mais à cela l’économiste répond aussitôt : non, si la demande persiste, et que les réserves disponibles diminuent, le prix va augmenter. Ce prix va diminuer la demande, et la reporter vers des énergies alternatives. Il va rendre plus rentables ces alternatives en incitant les investisseurs et les utilisateurs. Il va modifier les comportements : par exemple, les gens vont rapprocher leur domicile de leur lieu de travail. En retour, la diminution de la demande va faire baisser le prix. Le système va s’adapter. On se souvient que le boom actuel des voitures électriques a démarré en 2007 lorsque le prix du baril a atteint 130 dollars. À l’approche de la limite de réserve, le prix tend vers l’infini, le dernier litre de pétrole ne sera jamais brûlé. Mais cela aura commencé bien avant. Autrement dit, en tant que bien économique, le pétrole est infini. Or c’est la seule considération qui nous intéresse.

 

Et si nous vivions dans un monde infini ?

Le raisonnement peut être généralisé à toutes les matières premières, et pour l’appliquer il n’est pas nécessaire de croire au « tout marché », simplement de reconnaître que le système de prix est un assez bon régulateur, même s’il peut être complété par d’autres approches.

On le voit, l’erreur consiste à voir les ressources comme des biens physiques, alors que ce sont des biens économiques dont la valeur dépend du rapport entre l’offre et la demande, et la rareté des substituts existants. Évaluer leur finitude ne se ramène donc pas à un calcul de type « une baignoire contient 50 litres d’eau, elle se vide au rythme de 20 cl par minute, quand sera-t-elle vide ? »

Dit autrement, il est absolument impossible de prédire cette finitude et ceux qui prétendent le contraire éludent complètement la nature du problème soit par ignorance, soit pour faire avancer un agenda d’ordre politique.

10 juillet, 2022

Quand les experts deviennent militants

 Par Philippe Silberzahn.

Le 15 juin dernier, alors que les Français se préparaient à vivre une canicule, Marc Hay, présentateur météo de BFMTV, décidait de se montrer alarmiste.

Se disant fatigué du manque de réaction des spectateurs face aux dérèglements climatiques, il déclarait : « Je pense qu’il faut qu’on change notre manière de parler de ça car ça n’imprime pas. » Si nombre d’observateurs ont salué cette position face à un des grands enjeux de la planète, on ne peut s’empêcher d’y voir aussi une dérive possible aux conséquences dangereuses, celle de l’expert devenu militant.

Je fais régulièrement l’exercice dans mes séminaires de formation lorsque nous étudions comment les organisations et les États se font surprendre par des événements qu’ils auraient dû voir venir. J’affiche en grand sur l’écran la phrase suivante : « L’état de la macro-économie est bon. » Elle a été écrite dans un rapport officiel en août 2008 par Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI, soit quelques jours avant le début de la pire crise économique que le monde ait connu depuis 1929.

Je demande alors aux participants d’expliquer cette phrase. À chaque fois, il se trouve des participants pour estimer que Blanchard connaissait en fait la situation mais a menti pour éviter que les marchés financiers ne paniquent, qu’il a menti pour la bonne cause en quelque sorte. Nous savons aujourd’hui que la réalité est plus prosaïque : il s’est totalement planté, et l’a reconnu ensuite, et cela constitue un cas typique d’erreur majeure de prévision, mais ce n’est pas ce qui est intéressant. Ce qui est intéressant est que l’idée qu’un expert mente « pour la bonne cause », c’est-à-dire que la fin justifie les moyens, ne semble pas déranger les participants.

 

Experts militants

Bienvenue dans l’ère des experts militants. Ils sont partout de nos jours.

L’enseignant est un militant. Le présentateur météo est un militant. Le vendeur de chez Jardiland est un militant bio. Mon assureur est militant (et le revendique) et toute la publicité devient militante : pas une publicité de voiture sans une incitation à faire appel au covoiturage, ou pour des aliments sans nous rappeler qu’il ne faut pas manger trop sucré ni salé. Les experts de l’OMS sont militants qui mentent sur l’origine de la covid pour ne pas offenser la Chine. C’est la BBC qui est militante en juin 2020 qui juge une manifestation « essentiellement pacifique » alors que les voitures brûlent et que 27 policiers sont blessés, parce que la manifestation est organisée par Black Lives Matter, et que BLM est du côté du bien. Ce sont les journaux qui choisissent leurs titres pour éviter de mentionner que l’attaque d’un bar gay en Norvège en juin 2022 est l’œuvre d’un islamiste.

Ce militantisme généralisé, qu’au premier abord on pourrait saluer comme une prise de conscience bienvenue par les entreprises des problèmes que connaît notre planète, est cependant problématique à plusieurs égards.

Premièrement parce qu’il pervertit la notion d’expertise. Si tout le monde est militant, il n’y a plus de vérité, mais seulement un discours au service d’une cause. Plus personne ne fait confiance aux experts. Nous basculons dans une ère de post-vérité où les experts sont en fait des vendeurs de causes. Dès lors tout se vaut, et la vérité est la première victime.

Deuxièmement parce que le militantisme est celui d’une seule cause, celle du « bien ». Il ne s’agit pas d’avoir un paysage où s’affrontent des militants d’opinions différentes, comme dans une démocratie saine, mais bien de définir ce que l’on doit penser d’un sujet, et de considérer toute pensée divergente comme inacceptable. Les mêmes qui exigent des entreprises qu’elles prennent position sur des sujets politiques applaudissent Twitter lorsqu’il interdit Donald Trump de s’y exprimer. Autrement dit, prenez position, mais seulement sur nos positions, sinon taisez-vous.

Troisièmement, parce que ce militantisme est sous-tendu par une arrogance épistémique du sachant (ou croyant savoir). Ayant formé son opinion, Hay ne supporte pas que ses auditeurs ne l’adoptent pas. Pas un instant ne lui vient l’idée qu’il pourrait avoir tort, ou que la situation est peut-être plus compliquée qu’il ne le pense. Pas un instant ne lui vient l’idée qu’il devrait se limiter à nous dire le temps qu’il fera demain et garder pour lui ses opinions pour ce qui concerne le reste ; que nous sommes assez grands pour nous former une opinion sans lui, et que si il y tient vraiment, il peut démarrer une carrière d’éditorialiste en parallèle de son métier de présentateur météo. La prochaine fois que Marc Hay vous présente la météo, vous saurez qu’en fait il ne vous présente pas la météo. Il fait en sorte de vous convaincre de quelque chose qu’il croit important. Ne soyez pas dupes.

Enfin quatrièmement, le militantisme généralisé mine non seulement la cause qu’il veut défendre, mais la société tout entière. Si effectivement Olivier Blanchard avait menti pour la « bonne cause », on voit que sa « cause » n’a pas été bien servie puisque les marchés se sont effondrés.

Plus généralement, si tout est politique, le politique perd toute légitimité et il finit par se passer ce qui s’est passé en Europe de l’Est et qui fut magnifiquement décrit par Vaclav Havel dans Le Pouvoir des sans pouvoir : un épuisement général. Car la vitalité d’un corps social ne peut venir que de la diversité de ses composantes. Tout ce qui unifie tue. Non seulement aucune cause ne peut être utilement défendue par le mensonge sur le long terme, mais s’il peut réussir à gagner du temps, un système basé sur le mensonge finit toujours par s’effondrer, et les dégâts qu’il laisse sont considérables car la confiance ainsi détruite est le ciment d’une société.

 

Tout est politique ?

« Tout est politique » me disait récemment cette responsable Diversité et inclusion d’une grande entreprise française. Or cette croyance est la marque même du totalitarisme. En URSS, les mathématiques, le sport et l’art étaient politiques et la génétique y a été condamnée comme bourgeoise.

De son côté, Mussolini déclarait : « Pour le fasciste, tout est dans l’État, et rien d’humain ni de spirituel n’existe et a fortiori n’a de valeur, en dehors de l’État. En ce sens, le fascisme est totalitaire, et l’État fasciste, synthèse et unité de toute valeur, interprète, développe et domine toute la vie du peuple. »

À ce « tout est politique » totalitaire répond le « chacun son champ d’action » libéral. C’est ce que défendait notamment Peter Drucker.

S’il est aujourd’hui considéré comme le père du management, son premier livre, The end of economic man, était en fait un ouvrage économique et philosophique. Paru à la fin des années 1930, c’était un avertissement contre le totalitarisme qui avait notamment beaucoup marqué Churchill.

Reprenant une idée de Tocqueville, Drucker y observait qu’à partir du milieu du XIIIe siècle, l’histoire politique de l’Occident a été en grande partie celle du démantèlement du pluralisme hérité du Moyen-Âge. Il fut achevé vers le milieu du XIXe siècle lorsqu’il n’y avait plus alors qu’un seul centre de pouvoir dans la société – l’État. Mais au moment où le pluralisme semblait avoir été aboli, la grande entreprise apparaissait comme un nouveau centre de pouvoir autonome au sein de la société, rapidement suivi par l’association non lucrative. Ce pouvoir a bien sûr toujours inquiété la clérisie, qui n’a eu de cesse que de le réduire. La politisation de l’espace économique, et de celui de l’expertise en général, pour les mettre au service de « nobles » causes, n’a d’autre objet que de poursuivre cet effort.

 

Dépolitiser l’expertise

Il est urgent de revenir en arrière et de dépolitiser l’expertise, qu’elle soit celle de l’entreprise, de l’enseignement et de la recherche, de la musique et même de la météo. Dans un monde complexe et incertain, nous ne pouvons pas nous permettre de mettre toutes les composantes de la société au service d’une seule cause, si noble soit-elle.

Non seulement cela nous rend incroyablement fragiles, mais cela nous détruit de l’intérieur sans pour autant servir la cause en question. Recréer des espaces d’autonomie fonctionnant avec des logiques différentes est indispensable. C’est la marque d’une société libre et dynamique. C’est aussi, incidemment, la seule façon de redonner son indispensable crédit à la politique.