Chaque Québécois doit plus de 34 000 $ au provincial seulement

Vaut mieux en rire!

Avant de couper des centaines de millions dans les services, est-ce qu’on peut avoir les services ? - Michel Beaudry

07 juin, 2022

Que reproche-t-on à la croissance économique ?

 Par Nathalie MP Meyer.

À partir du moment où l’on admet qu’il existe des « limites à la croissance » comme l’a théorisé le rapport Meadows publié par le Club de Rome en 1972, ou lorsqu’on pense comme Jean-Marc Jancovici que « la planète n’acceptera pas d’avoir 10 milliards d’habitants », dans le droit fil des prédictions apocalyptiques sur l’impossibilité d’obtenir une production alimentaire en phase avec la croissance démographique formulées aux alentours de 1800 par l’économiste britannique Thomas Malthus, on en vient assez rapidement à vouloir imposer un mode de vie fondé sur la décroissance.

Cette idée a fait son chemin dans des milieux extrêmement variés – de la droite localiste ou survivaliste portée par l’idée identitaire du retour à la terre ancestrale « qui ne ment pas » à la gauche anticapitaliste façon zadistes ou arracheurs de plants OGM expérimentaux à la José Bové, sans oublier le pape François qui prônait la décroissance pour les pays développés dans son encyclique Laudato Sí de juin 2015. Et qui a trouvé une sorte de respectabilité politique lors de la primaire écologiste pour la présidentielle française de 2022 puisque la décroissance était au menu des candidates Batho et Rousseau.

 

Qu’est-il donc reproché à la croissance économique ?

De promouvoir un mode de vie strictement consumériste fondé sur des énergies fossiles massivement polluantes qui débouche mathématiquement sur l’épuisement des ressources de la planète, sur la destruction de la nature et sur le réchauffement climatique, avec tous les drames humains (intensification cyclonique, sécheresse, montée des océans, maladies, déplacements de populations, pauvreté et inégalités) que cela implique.

Les théoriciens de l’écologie ont donc créé un nouveau concept pour rendre compte de la dégradation de notre environnement : « l’anthropocène », autrement dit une nouvelle ère géologique dans laquelle la Terre serait entrée en raison de l’impact global significatif des activités humaines sur l’écosystème. Mais attention, notion trop vague, estiment les plus radicaux d’entre eux. Ce n’est pas l’espèce humaine dans son ensemble qui est responsable du désastre écologique et climatique, mais le capitalisme et lui seul. Il faudrait plutôt parler du capitalocène, c’est-à-dire l’ère « du système capitaliste triomphant, incapable de contenir sa course effrénée au profit. »

Voilà, l’horrible mot est lâché : profit. La croissance vue par les anticapitalistes ne serait que recherche du profit menée par une minorité de capitalistes tout-puissants et sans scrupules qui se moquent copieusement du mal-être environnemental et des inégalités sociales croissantes générés par leurs activités prédatrices.

Ce message semble avoir rencontré un excellent accueil dans nos sociétés occidentales. Dans un sondage Odoxa de décembre 2019 effectué à la demande de la commission Innovation du Medef et portant sur le regard des Français et des Européens sur le progrès, 67 % des Français se déclaraient favorables au concept de décroissance, lequel avait été présenté par le sondeur de la façon suivante :

Selon certains, la croissance économique et l’augmentation des richesses apportent plus de nuisances que de bienfaits à l’humanité. Selon eux, il faudrait donc réduire la production de biens et de services pour préserver l’environnement et le bien-être de l’humanité.

Alors face à tant de procureurs intransigeants, permettez-moi de me faire ici l’avocate de la croissance.

 

Les bienfaits de la croissance

Beaucoup de non-dits dans la diatribe anti-croissance, beaucoup de faux-dits également, mais surtout, une totale incompréhension de ce qu’elle représente pour le développement humain.

Premier point, les projections dramatiques du Club de Rome qui voyaient le système économique mondial s’effondrer en 2030, peut-être même en 2020, selon une mise à jour réalisée en 2012, ne se sont nullement réalisées. Ce n’est pas la première fois que les projectionnistes à moyen et long terme ont tout faux et peut-être en ce domaine faudrait-il faire acte de modestie, plutôt que de fonder des politiques publiques sur de pures spéculations à 50 ou 100 ans.

Second point, on constate, assez curieusement compte tenu des discours ci-dessus, que le pouvoir d’achat et l’espérance de vie ont considérablement augmenté depuis 1750, c’est-à-dire depuis le début de l’épouvantable période capitalistique industrielle. Mais bien sûr, cela n’est jamais dit.

Voir par exemple l’animation 1800-2021 réalisée pour 200 pays par Hans Rosling, l’auteur du livre Factfulness dont j’ai déjà eu l’occasion de parler. En abscisses, le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat déflaté ; et en ordonnées, l’espérance de vie. Chaque bulle représente un pays, sa taille varie proportionnellement à sa population et la couleur indique son continent – les Amériques en vert, l’Afrique en bleu, l’Europe en jaune et l’Asie et l’Australie en rouge :

Je l’ai déjà signalé dans de précédents articles, mais il n’est pas inutile de le redire également : entre 1990 et 2015, le pourcentage de la population mondiale vivant sous le seuil international d’extrême pauvreté est passé de 37 % à 9,6 % tandis que la population augmentait de 2 milliards d’habitants. Des millions et des millions de personnes sont sorties de la faim et de la pauvreté au cours de cette période.

Tout ceci signifie très clairement que la maîtrise de l’énergie est un élément essentiel du développement et que l’économie libérale (qui a besoin de capitaux pour fonctionner) et la mondialisation ont joué un rôle déterminant dans l’amélioration des conditions de vie des humains depuis la machine à vapeur jusqu’à nos jours.

Voilà pour les non-dits. Du côté des faux-dits, ou tout au moins du côté des trop-vite-dits au point d’en devenir inexacts, il est beaucoup trop simpliste de considérer l’épuisement des ressources sous le seul angle des quantités. À l’évidence, la planète représente un volume fini qui comprend des quantités finies de pétrole, de sable, de gaz, de minerai, etc. Mais d’une part, on est très loin d’avoir épuisé ces ressources, et d’autre part, ce qui compte réellement, c’est la liberté humaine d’expérimenter et d’imaginer de nouvelles utilisations, de nouvelles combinaisons des ressources dont nous disposons. Et là, les perspectives sont immenses.

J’aimerais citer un exemple très concret dont j’ai pris connaissance récemment en discutant avec un fabricant de matières plastiques.

Les sacs en plastique utilisés communément par les commerçants avaient la capacité formidable de pouvoir porter cinq kilos de marchandise tout en pesant eux-mêmes moins de deux grammes. Cette résistance exceptionnelle venait du fait qu’ils étaient composés de plusieurs couches superposées de plastiques différents. Mais c’était aussi cela qui les rendaient non-recyclables et très longs à se décomposer après usage. Ils ont donc été interdits et remplacés le plus souvent par des sacs en papier.

Il s’avère cependant que ces derniers posent leurs propres problèmes écologiques et que leur recyclage n’est pas infini, loin de là. En fait, les fibres de bois deviennent de plus en plus courtes et le papier en est fortement fragilisé. Fâcheux, pour un sac qui doit être capable de porter une certaine masse. Aussi, les grands groupes pétroliers sont en train de travailler sur des sacs plastiques qui seraient composés d’un seul produit, d’une seule molécule, ce qui faciliterait leur recyclage, tout en garantissant les mêmes capacités d’emport que les sacs interdits.

 

Mais finalement, qu’est-ce que la croissance ?

C’est la hausse en volume de la production de richesse annuelle d’un pays.

Cette dernière est appréhendée à travers le PIB, agrégat de comptabilité nationale qui n’est pas sans certaines faiblesses. Par exemple, il ne prend pas en compte le travail effectué à la maison pour soi-même et il tend à mal évaluer la contribution des services publics (hors marché par définition). On lui reproche également d’être strictement monétaire sans intégrer les notions de bonheur et de bien-être. Le PIB reste néanmoins la grandeur privilégiée car il est précis, peu soupçonnable de subjectivité et utile pour faire des comparaisons internationales.

Fondamentalement, la recherche de croissance entre le PIB de l’année n et celui de l’année n+1, loin d’être une ode au profit de quelques-uns, n’a pas d’autres objectifs que de couvrir autant que possible les besoins supplémentaires générés par la croissance de la population mondiale et de contribuer à augmenter les revenus des populations existantes, notamment celles qui vivent encore sous le seuil de pauvreté comme c’est principalement le cas en Afrique. Lorsque la population mondiale se stabilisera voire se mettra à décroître sous l’effet de la baisse de la fécondité qui suit de près la hausse du niveau de vie, la croissance restera nécessaire pour améliorer les conditions d’existence des moins favorisés.

Ne me dites pas que l’on pourrait se satisfaire d’un monde peuplé de centaines de millions de personnes vivant durablement dans des conditions d’extrême pauvreté ou dans les tranches inférieures des classes moyennes. La bonne nouvelle, c’est que l’inventivité et la créativité humaine permettront d’obtenir la croissance nécessaire pour hausser le niveau de vie global (incluant accès aux soins, à l’éducation, à la culture) tout en respectant de mieux en mieux l’environnement.

À l’inverse, les expériences économiques collectivistes, genre nationalisation de ceci ou cela, fixation autoritaire des prix, des pensions et des salaires, répartition politique et sociale des biens autorisés et clientélisme électoral pour se maintenir au pouvoir, ne marchent jamais et ne marcheront pas plus dans une perspective de pureté écologique décroissante idéalisée, doublée d’une limitation imposée des naissances. Pauvreté généralisée et privation de liberté assurées.

À vous de voir.

06 juin, 2022

Le contrôle des prix est une menace pour la liberté

 Par Marius-Joseph Marchetti.

Le système des prix est un synonyme de liberté. Ou du moins, il est une condition nécessaire à l’existence des libertés les plus primaires, ce dont la plupart de nos contemporains n’ont pas conscience, eux qui fustigent facilement l’économie de marché.

En général, ils souhaitent donc des formes d’organisation sociales plus solidaires, impliquant l’abolition du système de prix et de la monnaie, accusée de conduire à un règne de la marchandisation de l’homme. Il ne se passe guère un jour sans qu’un intellectuel quelconque rédige des pamphlets contre le capitalisme entre deux voyages en Argentine.

 

L’importance du rôle des prix

En réalité, c’est méconnaître le rôle des prix de penser pouvoir s’en passer. Le rôle des prix est de poser une valeur (certes de manière imparfaite, qui rend la capacité d’ajustement indispensable) sur des biens produits sur le marché, comme le prix du travail, le prix du pain, les taux d’intérêt (à savoir le prix du temps), le prix du gasoil. Ils servent de substituts de connaissance, et permettent précisément de former un ordre économique rationnel, sans avoir besoin d’un planificateur central. Ils jouent un rôle de valeur d’échange contre des biens marchands, et loin d’être l’expression d’un monstre de déshumanisation, ces valeurs sont déterminées par la conscience individuelle de chacun, c’est-à-dire au sein d’une échelle de valeur qui a cours dans l’esprit d’un individu à un instant t. Comme le notent les économistes autrichiens, ce sont les prix psychiques qui intéressent les agents économiques. Par exemple, un entrepreneur peut embaucher son « bon à rien de neveu » (ceci est l’exemple utilisé par Murray Rothbard dans Économistes et charlatans) pour lui fournir une sécurité, même s’il y perd finalement en revenu monétaire.

Sans l’existence de prix pour fournir une expression de la valeur des biens, permettant aux individus de former des plans de vie, on finit par poser un prix sur les hommes (avec un bulletin de vote, par exemple), ou par l’émergence d’un unique dictateur (ou de beaucoup de petits dictateurs) qui décide de la forme de l’organisation sociale. Et ces mêmes individus deviennent des éléments, des moyens à la réalisation des plans des dirigeants.

Voilà ce que les humanistes proposent : quitter le système où l’on achète des biens pour celui où l’on vend les hommes, où ceux-ci deviennent des rouages écrasés au sein de la gigantesque machinerie de l’ingénieurie sociale.

 

Mais où est donc la liberté ?

La seule alternative au système de prix est, en réalité, le système de commandement, car seul un général est amené à dicter un prix de manière arbitraire. C’était l’observation du philosophe Herbert Spencer, dans sa Statique sociale : l’alternative aux sociétés commerciales, les sociétés libres, étaient les sociétés militaires. On propose donc des programmes politiques en alternative au système des prix, comme si un prix juste pouvait exister. Mais cela n’est pas possible, car un choix collectif ne peut pas être déduit par une simple agrégation de valeurs individuelles déterminé par le vote dans ces cas.

« Ainsi, la floraison présente des régimes de dictature ne peut être tenue pour fortuite. Elle est seulement l’aspect politique du mouvement qui a eu pour effet de remplacer le mécanisme des prix, instrument d’expression et de réalisation de toutes les volontés individuelles, si humbles soient-elles, par le choix autoritaire de l’homme ou du parti au pouvoir. » Jacques Rueff, La crise du capitalisme (1936)

Une des raisons qui fait que nos contemporains sont dans l’incapacité de cerner la différence fondamentale entre le système des prix et celui des statuts, c’est que nous sommes aujourd’hui dans un système d’économie mixte, dans lequel l’État monopolise certains secteurs et offre des avantages à des sociétés et des emplois qui n’existeraient pas sans son soutien (sous couvert d’externalités, de biens non fournis par le marché, de protection et d’emplois non rémunérateurs au prix du marché, de politique industrielle, etc.), au détriment de sociétés et d’emplois qui n’ont pu se créer (Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas). On peut donc comprendre la volonté de certains d’avoir des prix justes, même si cela devient risible lorsque cette affirmation provient des hautes sphères de l’État ou de grands industriels du capitalisme de connivence qui monopolisent le capital de tout un pays.

C’est un corollaire qu’avait bien cerné l’économiste français Jacques Rueff, dans son livre L’Ordre Social :

– Une société où les prix sont libres de fluctuer selon les changements d’offre et demande (c’est-à-dire sans contraintes institutionnelles faisant obstacle à l’ajustement des marchés), et où la monnaie est réaliste, c’est-à-dire fondée sur un étalon de valeur prévisible et stable (ou garantit sa neutralité) est une société libre, puisqu’elle ne nécessite pas l’usage de la coercition, d’ordre de commandement, pour assurer un fonctionnement sain de l’ordre social. Dans cette société, les gens restent égaux en droit, et l’arbitraire du pouvoir y est limité.

– Une société où les prix sont sujets à des contrôles de prix, des quotas, etc. et où la monnaie est nominaliste (c’est-à-dire plus ancrée à aucune valeur réelle, n’étant réellement plus que du papier) est une société de régiment. Il n’y a des commandements que pour assurer un semblant d’ordre. Les consommations des ménages sont rationnées, des commissaires sont engagés pour vérifier les processus de production, des fonctionnaires vérifient que les prix sont bien fixés à la norme, des politiques de revenu et d’emploi sont mises en place pour limiter une inflation galopante (souvent engendrée par des créations excessives de monnaie visant à financer des déficits publics), etc.

C’est l’inverse qui est vrai. Le droit n’est plus fondé. Il est interprété de manière subjective au bon vouloir du bureaucrate et du fonctionnaire, et laisse la personne sans statut à la merci de celui qui détient la moindre once de pouvoir et d’influence.

Jacques Rueff et les autres libéraux de son époque ont bien vu ce qu’impliquait l’idée même de contrôle des prix. Sa logique implique d’appliquer le schéma de l’armée à l’ensemble de la société. Le contrôle des prix est la tentation totalitaire envahissant la vie quotidienne du citoyen lambda. Par le contrôle des prix, l’homme de la rue perd sa liberté politique en même temps que sa liberté économique.

05 juin, 2022

Idée reçue : les pays scandinaves sont la preuve que le socialisme fonctionne

 Par Eddie Willers.

Nous entendons régulièrement des politiciens prendre en exemple les pays scandinaves pour justifier le matraquage fiscal qu’ils imposent aux citoyens français : « Regardez le niveau d’imposition en Suède ou au Danemark, et pourtant ils font partie des pays où les gens sont les plus heureux. »

CQFD : davantage d’impôts rend les gens plus heureux. Cette conclusion hâtive ne tient cependant pas compte du fait que les pays scandinaves sont en réalité bien plus libéraux que nos politiciens veulent nous le faire croire. En effet, leurs économies privilégient grandement le marché à la bureaucratie dans leurs fonctionnements.

 

L’exemple suédois

Il est intéressant de rappeler que certains pays scandinaves n’ont pas toujours été des pays socialistes.

La Suède a par exemple connu une histoire assez extraordinaire.

Avant 1850, le pays se résumait globalement à de grandes étendues de toundra peuplées de paysans. Durant le siècle qui va suivre, elle va s’ouvrir au monde grâce à une politique de libre-échange volontariste. Alors que de nombreux pays faisaient le choix de mettre en place des États-providence, la Suède privilégie le marché et la liberté individuelle. Ces choix lui permettent de devenir en 1950 la quatrième économie mondiale et d’afficher une liste impressionnante d’inventeurs et de société de premier ordre mondial : Alfred Nobel (dynamite), Baltzar von Platen (réfrigérateur), les constructeurs automobiles Volvo, Saab, l’entreprise Ericsson…

Cependant, l’influence de l’aile gauche des sociaux-démocrates désireux de mettre en place un État-providence en Suède s’est renforcée à partir de 1950. En 1969, Olof Palme, fraîchement élu, va rompre avec l’histoire et la tradition suédoise : augmentation des taxes et impôts, vote des réglementations dans tous les sens.

L’arrivée au pouvoir des libéraux en 1976 ne change rien à l’orientation de la politique engagée sous Palme. À son retour au pouvoir en 1982, il poursuit l’œuvre qu’il avait engagée en 1969 à grands renforts de dévaluation et d’inflation. La déréglementation de l’offre de crédit effectuée dans un contexte de taux d’intérêt corrigés de l’inflation quasiment nuls, provoque une gigantesque bulle de crédit.

Autrement dit, au milieu des années 1980, la situation de la Suède est beaucoup moins réjouissante : l’inflation atteint 10 %, le PIB chute de plus de 25 % en trois ans au début des années 1980, le pays est sorti du top 10 des pays les plus riches de la planète…

À la suite de l’assassinat d’Olof Palme en 1986, Ingvar Carlsson va se montrer bien plus pragmatique que ses prédécesseurs et revenir aux fondamentaux qui avaient assuré la réussite de la Suède : moins de réglementations, plus de liberté. Alors que la fin des années 1980 est marquée par une forte reprise économique, une gestion désastreuse de la politique de changes et un contexte international tendu à la suite de la guerre du Golfe poussent la Suède au bord du précipice au début des années 1990.

Le gouvernement est obligé de privatiser un certain nombre de secteurs (compagnies aériennes, télécoms) et de dévaluer la krona. Ces réformes permettront à la Suède d’éviter le pire mais elle ne connaîtra plus jamais les niveaux de croissance qui étaient les siens avant 1970.

Il n’est donc pas surprenant de retrouver aujourd’hui des signes de ces deux phases libérale et socialiste dans le fonctionnement du pays. Le taux d’imposition sur le revenu est très élevé et les mécanismes de redistribution nombreux. Néanmoins de nombreux pans du fonctionnement de l’État suivent des mécanismes de marché.

Le marché de l’électricité est par exemple totalement libre : vous pouvez acheter votre électricité auprès de qui vous le souhaitez, même à l’étranger. Idem pour les transports : point de RATP qui opère des trains à Stockholm mais un Storstockholms Lokaltrafik, organisme public qui ne fait que gérer des contrats de sous-traitance. Le métro est d’ailleurs régi par une firme hong-kongaise, MTR.

L’école n’est pas gérée par un mammouth version rue de Grenelle. Les parents reçoivent des chèques éducation leur permettant de choisir l’école qui convient le mieux à leurs enfants, qu’elle soit publique ou privée. Les ministères centraux sont réduits au minimum pour laisser libre cours à l’initiative locale.

Si nous nous attardons sur des considérations plus économiques, la Suède a cependant un niveau de prélèvement très élevé, concentrés sur les revenus des individus et non des entreprises. Le taux d’imposition sur les sociétés dans les pays scandinaves se situe d’ailleurs autour de 25 % soit près de 8 % de moins que chez nous.

Par ailleurs, le fonctionnement de l’assurance chômage est bien différent de celui de notre beau pays. Loin d’être géré par la mafia des syndicats, les Suédois sont obligés de souscrire à un organisme d’assurance mais ont le choix entre plus de 30 organismes privés en concurrence afin d’offrir les meilleurs services.

 

Les pays scandinaves

Ils sont également plutôt pro-business, en témoigne leur classement Doing Business établi par la Banque Mondiale :

  • Danemark troisième,
  • Norvège neuvième,
  • Suède dixième.

 

À titre de comparaison, la France se classe… 31ème.

En regardant dans le détail, nous sommes donc bien loin du paradis socialiste que l’on nous vend en France.

Ces pays sont bien plus libéraux que le Royaume-Uni ou le Canada  présentés volontiers comme des enfers ultra-libéraux. La présence de très nombreux mécanismes de marché dans leur fonctionnement en est le témoin.

Il faut enfin souligner que la Suède n’a jamais retrouvé les niveaux de prospérité qui avaient été les siens lorsqu’elle était un pays pleinement libéral. Le nombre de créations nettes d’emplois dans le secteur privé a été quasi-nulle depuis 1970. Son taux de chômage relativement faible tient compte pour partie de départs à la retraite anticipés et de nombreuses personnes vivant de la redistribution opérée par l’État.

Ainsi, choisir de s’inspirer du modèle scandinave pourrait constituer une bonne première étape pour la France mais je ne pense pas que nos politiciens aient en tête la mise en place de mécanismes de marché lorsqu’ils évoquent les pays scandinaves.

Les principes socialistes ayant montré leur échec dans ces pays, il serait d’ailleurs inutile de s’en inspirer. Ne gardons que le meilleur de ces pays : davantage de liberté !

04 juin, 2022

La maison brûle et l’on regarde ailleurs – l’autre version

 Par Nathalie MP Meyer.

Simple opération « quart d’heure de célébrité » (seize minutes en l’occurrence) ou pavé bienvenu lancé dans le discours quasi religieux que toute entreprise se doit de tenir dorénavant sur la profondeur de ses engagements sociaux et environnementaux ?

Invité à s’exprimer lors de la conférence Moral Money organisée par le Financial Times (FT) la semaine dernière, le patron mondial des investissements responsables de la banque britannique HSBC Stuart Kirk a créé la surprise et soulevé beaucoup d’indignation en axant son discours sur le thème « Pourquoi les investisseurs ne doivent pas s’inquiéter du risque climatique »

 

Le discours décalé de Stuart Kirk

Qui aurait pu imaginer pareille intervention ? Le programme de la conférence était on ne peut plus clair : comment passer des vœux pieux aux actions concrètes en matière de responsabilité sociale et environnementale (RSE) des entreprises qui financent l’économie. La liste des intervenants promettait en outre la plus parfaite unité de vue sur le sujet : des responsables RSE et des Heads of Sustainability à la pelle, jusqu’à Emmanuel Faber, PDG déchu de Danone pour cause de RSE exacerbée au point de devoir licencier massivement, qui poursuit sa carrière à la tête de l’International Sustainability Standards Board.

Stuart Kirk faisant lui-même partie de ces hauts dirigeants d’entreprise dont le rôle consiste à orienter les fonds des investisseurs vers les activités économiques les plus compatibles avec l’objectif de limiter la hausse de la température globale depuis l’ère pré-industrielle à 1,5° C – autrement dit vers tout ce qui rime avec énergies renouvelables et surtout pas vers ce qui rime avec énergies fossiles, avec une exception notable pour le nucléaire, décarboné mais mal-aimé des écologistes – bref, en tant que chef de la responsabilité environnementale de sa banque, son intervention complètement décalée par rapport au discours ambiant ne laisse pas de surprendre.

Mais peut-être s’est-il rappelé que lorsqu’il étudiait l’économie à Cambridge, il fut aussi président de la célèbre Cambridge Union Society, une association dédiée au débat et à la défense de la liberté d’expression qui a vu défiler les plus prestigieux et les plus redoutables débatteurs sur tous les sujets depuis sa création en 1815. Et peut-être a-t-il voulu apporter à la conférence du FT (où il travailla plusieurs années comme rédacteur en chef de la section finance et économie) la pointe de débat, la pointe d’opinion différente qui risquait fortement de lui manquer. Non sans une belle dose d’ironie et l’affirmation d’un désaccord total avec les précédents intervenants – avec « Sharon de Deloitte », notamment.

Au départ de son argumentation, cette rengaine lancinante portée par une communauté d’ONG environnementales, d’organisations internationales, de politiciens et de banquiers centraux sur le fait que nous sommes condamnés, sur le fait que la planète est condamnée. Sharon de Deloitte elle-même a averti qu’au rythme actuel, nous n’allions pas survivre. Et pourtant, souligne malicieusement Kirk, face à cette terrible perspective, personne dans le public n’a levé un instant les yeux de son téléphone portable. Tout se passe comme s’il fallait aller toujours plus loin dans le catastrophisme pour attirer un peu d’attention.

Et d’intituler sa première diapositive :

Les avertissements apocalyptiques non fondés, stridents, partisans et intéressés sont TOUJOURS faux.

Stuart Kirk reconnait volontiers qu’en 25 ans de carrière dans le monde de la finance, il a vu et entendu des prophètes de malheur de tout poil et nombre de cinglés toujours prêts à annoncer la fin du monde. Mais dans le cas présent, il n’arrive plus à voir le rapport entre les régulations qui s’amoncellent, le volume de travail qu’elles impliquent, le nombre de personnes qui se penchent sur la question dans les entreprises et le risque climatique effectif. Tout ceci, alors que d’autres risques beaucoup plus matérialisés et beaucoup plus pressants requerraient toute notre attention :

Je travaille dans une banque qui est attaquée par les cryptos, nous avons des régulateurs aux États-Unis qui essaient de nous arrêter, nous avons le problème de la Chine, nous avons une crise du logement qui se profile, nous avons des taux d’intérêt qui augmentent, nous avons de l’inflation qui arrive par les tuyaux, et on me dit de passer mon temps à examiner quelque chose qui va se produire dans vingt ou trente ans. C’est complètement disproportionné.

De cette diatribe, retenons surtout l’inflation et la hausse des taux d’intérêt dont les effets destructeurs dépassent le seul cas d’HSBC. Retenons le frein sur la croissance, retenons la question du pouvoir d’achat entamé par l’inflation, retenons la hausse effrénée des dépenses publiques et des dettes publiques qui a favorisé cette inflation avec la bénédiction des banques centrales. Ne dirait-on pas que notre maison brûle et qu’on nous demande de regarder ailleurs ?

Quand Jacques Chirac a prononcé une phrase similaire en 2002 au Sommet de la Terre de Johannesburg, à savoir « notre maison brûle et nous regardons ailleurs », il voulait signifier que la planète était en cours de destruction du fait du réchauffement climatique mais que personne n’y prêtait suffisamment d’attention. Vingt ans après, alors que l’inflation devient menaçante, que certaines dépendances énergétiques se font jour et que la guerre de Poutine en Ukraine se poursuit sans qu’on puisse dire comment cela se finira, « regarder ailleurs » ne consisterait-il pas à placer le changement climatique aux sommets des priorités – avec toutes les dépenses publiques que cela implique – et à négliger complètement ce qui affecte effectivement et dangereusement la vie des gens d’aujourd’hui ?

 

Prévoir l’avenir : mission impossible ?

Stuart Kirk poursuit son exposé en soulignant combien les politiques environnementales accordent trop d’importance aux mesures d’atténuation du changement climatique et pas assez aux projets d’adaptation. Pour lui, les hommes sont spectaculairement doués pour gérer le changement – point de vue que je partage totalement. Qui, en 1920, aurait pu dire à quoi ressemblerait le monde en 2020 ? Personne. Or en 2000, en 2020, etc., on veut nous imposer le monde de 2100. Pur autoritarisme, pure hubris planificatrice, pure dystopie.

Exemple typique : qui aurait pu prévoir en 2003, quand l’entreprise de véhicules électriques Tesla a été créée, qu’elle deviendrait un constructeur automobile de 1000 milliards de dollars de capitalisation boursière en 2021 ? À nouveau personne. Et pourtant, elle existe, comme existe une multitude d’autres entreprises qui contribuent par leurs innovations à nourrir la planète et à sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté, tout en produisant de façon plus efficace et moins polluante.

Inutile de dire que ce petit discours décoiffant a été accueilli plus que fraîchement. Les ONG du climat ont immédiatement poussé les hauts cris, fustigeant non seulement l’orateur, promptement qualifié de climatosceptique pour masquer le fait que sa critique porte sur l’alarmisme climatique et sur le refus de l’innovation pour s’adapter, mais également la banque HSBC dans son ensemble, accusée de financer les pires activités anti-climat de la planète.

Quelques jours après la conférence, le PDG de HSBC a exprimé son désaccord le plus profond avec les propos tenus sous le logo de la banque, ajoutant :

Notre ambition est d’être la banque leader dans le soutien à l’économie mondiale dans la transition vers la neutralité carbone.

Quant à Stuart Kirk, il a été suspendu de ses fonctions par sa hiérarchie, le temps que soit menée une enquête relative au contenu de son intervention. Selon le Financial Times, le thème et la teneur de la présentation avaient pourtant été validés en interne. C’est dire combien les entreprises sont devenues les otages du name and shame hystérique agité à tout bout de champ par les tenants de l’écologie radicale et à quel point plus personne ne veut se poser de question sur un sujet qui formate l’avenir. Ça promet.

03 juin, 2022

Qu’est ce que le libéralisme économique ?

 Par Cécile Philippe.

Alors que la liberté d’expression et plus généralement les libertés civiles sont plébiscitées par les Français, le libéralisme économique, quant à lui, continue de susciter la suspicion voire le rejet chez la plupart des gens, y compris à droite. Ce terme est en effet connecté à des questions difficiles comme la mondialisation, le profit, les délocalisations, la loi du plus fort, etc., et génère des sentiments négatifs comme la peur ou l’envie.

 

Pour pallier les défauts d’un libéralisme « débridé », l’État apparaît comme le moyen d’en soigner les maux. Mais la régulation étatique présente un défaut majeur par rapport au libéralisme : elle est beaucoup moins réaliste. La philosophie libérale ne promet pas une société parfaite et ne prétend pas offrir des réponses idéales aux défis qui se posent à nous. Au contraire, partant de l’observation que nous ne sommes ni omniscients ni forcément vertueux, les solutions libérales offrent simplement davantage de flexibilité et de garde-fous. Cela permet de construire des sociétés qui, sans être parfaites, peuvent prospérer.

Évidemment, cela peut paraître moins attrayant d’offrir des solutions raisonnables et flexibles que d’offrir des solutions supposées idéales et parfaites. Là est une première impression dont il faut impérativement se libérer car comme nous le disent de nombreux psychologues, c’est le moyen le plus sûr de créer son propre malheur voire de tomber en dépression. On peut d’ailleurs se demander si la forte consommation d’antidépresseurs en France n’est pas d’une façon ou d’une autre liée à cette recherche inaccessible de la perfection. C’est bien connu, chercher à obtenir quelque chose qui par définition est impossible à avoir ne peut que susciter frustration, colère et finalement apathie.

Or, le mépris pour la liberté dans le domaine économique provient certainement et au moins en partie de la croyance en un État parfait qui saurait trouver les solutions idéales à tout problème posé.

Il suffit de voir la façon dont a été abordée la énième réforme du collège. Plutôt que de considérer que l’Éducation nationale a avant tout besoin de diversité, la nouvelle réforme impose à tous les collèges de France des programmes modifiés qui ne peuvent évidemment pas convenir à tous. Pourquoi décider de supprimer certaines disciplines – Latin, Grec, première langue – qui, à défaut de convenir à tous, intéresseront certains élèves.

De même, en matière de santé, conformément au vaste mouvement engagé dans les années 1990, le système perd de plus en plus de flexibilité au fur et à mesure que le pouvoir est concentré au sein des Agences régionales de santé publique.

 

Or, justement la société française souffre avant tout de son État qui à force de croître à tort et à travers, d’intervenir pour un oui ou pour un non, empêche les autres institutions concurrentes de jouer leur rôle et les individus d’exprimer leurs choix, d’être en contrôle de leur vie.

Ces institutions, de la coopérative fondée sur l’autogestion, à l’entreprise, à la famille, aux syndicats, en passant par les associations sans but lucratif ou autres mutuelles, ont vu leur rôle diminuer au fur et à mesure qu’on avançait dans le XXe siècle.

Ce modèle institutionnel concurrentiel – défendu par des économistes français comme Bastiat, Comte ou Dunoyer ou encore le prix Nobel 1974 Friedrich Hayek – est le type même du choix libéral.

Il reconnaît simplement qu’aucune institution n’est parfaite et capable à elle seule de résoudre les myriades de problèmes qui se posent à nous quotidiennement. C’est en quelque sorte un choix humble et pragmatique. Nos sociétés complexes ont un défi à surmonter, elles ne peuvent pas fonctionner sur le modèle de la tribu où tout le monde se connaît. Elles ont besoin d’outils sophistiqués comme l’institution de la propriété, qui génère la responsabilité, ou encore le système de prix.

Ces derniers sont essentiels à ce qu’on appelle le calcul économique, sans lequel le risque est de gaspiller les ressources de façon incommensurable. Or, justement, au fur et à mesure qu’une société s’étatise, les prix perdent de leur substance et se révèlent incapables d’orienter intelligemment l’allocation des ressources. La sphère publique chargée de multiples objectifs souvent contradictoires s’éloigne des conditions réelles du marché et donc d’une gestion parcimonieuse des ressources. Dans le secteur public, les décisions sont prises par des individus qui n’assument pas patrimonialement les erreurs. La mise en place d’impôts supplémentaires peut permettre d’éponger les erreurs, ce qui limite fortement l’incitation qu’il y a à faire un usage efficace des ressources.

Il est temps de comprendre en France que le libéralisme économique s’inspire de la même philosophie que le libéralisme social bien compris. Ses solutions ne sont pas parfaites, mais elles créent un cadre institutionnel flexible et responsable qui favorise l’adaptation aux conditions réelles de l’existence.

02 juin, 2022

Les droits de propriété sont des droits humains

 Par Murray Rothbard.

On entend beaucoup parler aujourd’hui de la distinction entre les droits de l’Homme et les droits de propriété, et beaucoup de ceux qui prétendent défendre les premiers se tournent avec mépris vers les défenseurs des seconds. Ils ne voient pas que les droits de propriété, loin d’être en conflit, sont en fait les plus fondamentaux de tous les droits de l’Homme.

Le droit de tout homme à sa propre vie implique le droit de trouver et de transformer des ressources : de produire ce qui maintient et fait progresser la vie. Ce produit est la propriété de l’homme. C’est pourquoi les droits de propriété sont au premier rang des droits de l’Homme et que toute perte de l’un d’eux met en danger les autres. Par exemple, comment préserver le droit humain de la liberté de la presse si le gouvernement possède tout le papier journal et a le pouvoir de décider qui peut l’utiliser et en quelle quantité ? Le droit de l’Homme à une presse libre dépend du droit de l’Homme à la propriété privée du papier journal et des autres éléments essentiels à la production de journaux.

En bref, il n’y a pas de conflit de droits ici, car les droits de propriété sont eux-mêmes des droits de l’Homme. Qui plus est, ceux-ci sont aussi des droits de propriété ! Cette vérité importante revêt plusieurs aspects.

En premier lieu, chaque individu, selon notre conception de l’ordre naturel des choses, est propriétaire de lui-même, maître de sa propre personne. La préservation de cette propriété de soi est essentielle pour le bon développement et le bien-être de l’homme. Les droits de la personne sont, en fait, une reconnaissance du droit de propriété inaliénable de chaque homme sur son propre être ; et de ce droit de propriété découle son droit aux biens matériels qu’il a produits. Le droit de l’homme à la liberté individuelle est donc son droit de propriété sur lui-même.

Mais il existe un autre sens dans lequel les droits de l’Homme sont en réalité des droits de propriété, un sens qui est très méconnu à notre époque. Prenons, par exemple, le droit humain de la liberté de réunion. Supposons qu’un certain groupe veuille manifester pour une idée ou un projet de loi particulier dans une réunion de rue. C’est l’expression du droit de réunion. D’un autre côté, supposons que la police interrompe la réunion au motif que la circulation est perturbée. Il ne suffit pas de dire que le droit de réunion a été restreint par la police pour des raisons politiques. Il est possible que ce soit le cas. Mais il y a là un vrai problème, car la circulation a peut-être été perturbée. Dans ce cas, comment décider entre le droit humain de libre réunion et l’ordre public ou le bien public d’une circulation claire et sans entrave ? Face à ce conflit apparent, de nombreuses personnes concluent que les droits doivent être relatifs plutôt qu’absolus et qu’ils doivent parfois être restreints pour le bien commun.

 

Une question de propriété

Mais le vrai problème ici est que l’État est propriétaire des rues, ce qui signifie qu’elles sont dans un état virtuel de non-propriété. Cela provoque non seulement des embouteillages, mais aussi de la confusion et des conflits quant à savoir qui doit utiliser les rues à un moment donné. Les contribuables ? En dernière analyse, nous sommes tous des contribuables. Les contribuables qui veulent manifester doivent-ils être autorisés à utiliser la rue à cette fin au moment de leur choix, ou doit-elle être réservée à l’usage d’autres groupes de contribuables comme les automobilistes ou les piétons ? Qui doit décider ? Seul l’État peut le faire ; et quoi qu’il fasse, sa décision sera forcément totalement arbitraire et ne pourra qu’aggraver, sans jamais le résoudre, le conflit entre les forces opposées.

Considérons, cependant, une situation où les rues sont la propriété de particuliers. Dans ce cas, nous voyons clairement que toute la question est celle des droits de propriété. Si Jones est propriétaire d’une rue et que les « Citoyens Unis » veulent l’utiliser pour une manifestation, ils peuvent proposer de louer la rue à cette fin. C’est alors à Jones de décider s’il la louera et à quel prix il acceptera le marché. Nous voyons que ce n’est pas vraiment une question de droit humain des « Citoyens Unis » à la liberté de réunion ; ce qui est impliqué est leur droit de propriété d’utiliser leur argent pour offrir de louer la rue pour la manifestation. Mais dans une société libre ils ne peuvent pas forcer Jones à accepter ; la décision finale appartient à Jones, conformément à son droit de propriété de disposer de la rue comme il l’entend.

Ainsi, nous voyons comment la propriété étatique masque le véritable problème – comment elle crée des « droits de l’Homme » vagues et fallacieux qui semblent entrer en conflit les uns avec les autres et avec le bien public. Dans les situations où tous les facteurs impliqués sont la propriété privée, il est clair qu’il n’y a pas de problème ou de conflit de droits de l’Homme ; au contraire, seuls les droits de propriété sont impliqués, et il n’y a pas de flou ou de conflit pour décider qui possède quoi ou ce qui est permis dans un cas particulier.

 

Les droits de propriété sont clairs

En bref, il n’y a pas de droits de l’Homme qui soient séparables des droits de propriété. Le droit humain à la liberté d’expression n’est que le droit de propriété qui permet de louer une salle de réunion auprès des propriétaires, de parler à ceux qui sont prêts à écouter, d’acheter du matériel, puis d’imprimer des tracts ou des livres et de les vendre à ceux qui sont prêts à acheter. Il n’y a pas de droit supplémentaire à la liberté d’expression au-delà des droits de propriété que nous pouvons énumérer dans un cas donné. Dans tous les cas apparents de droits de l’Homme, il convient donc de trouver et d’identifier les droits de propriété concernés. Et cette procédure résoudra tout conflit apparent de droits, car les droits de propriété sont toujours précis et légalement reconnaissables.

Considérons le cas classique où la « liberté d’expression » est censée être restreinte dans « l’intérêt public » : le célèbre dicton du juge Holmes selon lequel il n’y a pas de droit de crier « au feu » dans un théâtre bondé. Holmes et ses disciples n’ont cessé d’utiliser cette illustration pour proclamer la prétendue nécessité que les droits soient relatifs et provisoires plutôt qu’absolus et éternels.

Mais analysons plus avant ce problème. L’homme qui provoque une émeute en criant faussement « au feu » dans un théâtre bondé est, nécessairement, soit le propriétaire du théâtre, soit un client payant. S’il est le propriétaire, il a commis une fraude envers ses clients. Il a pris leur argent en échange d’une promesse de projection d’un film, et maintenant, au lieu de cela, il perturbe le film en criant faussement « au feu » et en interrompant la représentation. Il s’est donc déchargé de cette obligation contractuelle, en violation des droits de propriété de ses clients.

Supposons, d’autre part, que le crieur soit un client et non le propriétaire. Dans ce cas, il viole le droit de propriété du propriétaire. En tant qu’invité, il a accès à la propriété sous certaines conditions, notamment l’obligation de ne pas violer la propriété du propriétaire ou de ne pas perturber le spectacle que le propriétaire organise pour ses invités. Son acte malveillant viole donc le droit de propriété du propriétaire du théâtre et de tous les autres clients.

Si nous considérons le problème en termes de droits de propriété plutôt qu’en termes du vague droit humain de la liberté d’expression, nous voyons qu’il n’y a pas de conflit et qu’il n’est pas nécessaire de limiter ou de restreindre les droits de quelque manière que ce soit. Les droits de l’individu sont toujours éternels et absolus, mais ce sont des droits de propriété. L’individu qui crie malicieusement « au feu » dans un théâtre bondé est un criminel, non pas parce que son soi-disant droit à la liberté d’expression doit être restreint de façon pragmatique au nom du « bien public » ; il est un criminel parce qu’il a clairement et manifestement violé le droit de propriété d’une autre personne.

01 juin, 2022

Une prescription pour contrer la pénurie de médecins au Québec

 Par Krystle Wittevrongel et Maria Lily Shaw.

Note économique présentant des moyens efficaces pour améliorer l’accès aux soins de santé pour la population québécoise

La pandémie a brutalement mis en lumière les défaillances du système de santé québécois; les reports d’interventions chirurgicales font d’ailleurs de nouveau les manchettes. La pénurie de médecins et l’absence de concurrence entre le privé et le public nuit à l’accessibilité des soins. Cette publication propose plusieurs façons d’améliorer l’accès aux soins de santé, notamment en faisant plus de place aux fournisseurs indépendants et en augmentant le nombre de médecins au Québec. Pour ce faire, il faudra cependant que le Collège des médecins et le gouvernement mette un terme à leur liaison intime nuisible pour les Québécois et Québécoises.

* * *

Cette Note économique a été préparée par Krystle Wittevrongel, analyste en politiques publiques à l’IEDM, et Maria Lily Shaw, économiste à l’IEDM. La Collection Santé de l’IEDM vise à examiner dans quelle mesure la liberté de choix et l’entrepreneuriat permettent d’améliorer la qualité et l’efficacité des services de santé pour tous les patients.

Les deux dernières années ont mis à nu les carences de chacun des systèmes de santé provinciaux. La médiocrité de la performance des systèmes de santé pendant la crise sanitaire n’a malheureusement rien de surprenant quand on sait à quel point le Canada fait piètre figure sur la scène internationale en ce qui concerne les ressources de santé (malgré des dépenses invariablement élevées)(1). Pénuries, listes d’attente, inaccessibilité des services, lacunes structurelles, rien de cela n’est nouveau : nos systèmes de santé sont à bout de souffle depuis des décennies. La pandémie a seulement fait ressortir de façon encore plus aiguë la gravité d’une situation qu’on ne peut plus ignorer.

Afin d’éviter de retomber dans les vieilles habitudes, le Québec devrait inclure le secteur privé dans la prestation des services de santé. En fait, il devrait non seulement inclure, mais favoriser le développement de cliniques et d’hôpitaux indépendants en allégeant les barrières administratives actuellement en vigueur. Ces installations supplémentaires pourraient aider à raccourcir les listes d’attente pour les chirurgies et à atténuer la pression perpétuelle sur le système de santé géré par le gouvernement.

Un autre obstacle au développement d’un système d’établissements privés mais aussi au bon fonctionnement du système public est toutefois le manque de médecins dans la province. Cette publication vise donc à présenter des moyens efficaces pour augmenter le nombre de médecins au Québec afin d’assurer une dotation adéquate dans toutes les installations.

L’état des lieux

On mesure notamment la capacité d’un système de santé par le ratio médecins/population. Or, le Canada, à ce titre, se classe systématiquement sous la moyenne de l’OCDE(2). En effet, en 2019, cette moyenne (3,8 médecins par 1000 habitants) dépassait de 41 % le taux canadien (2,7 par 1000 habitants)(3). D’ailleurs, le Canada se situe régulièrement en queue de peloton à ce titre par rapport aux autres pays à haut revenu dotés d’un système de santé public et universel(4).

Aux élections de 2021, le parti au pouvoir à Ottawa a promis d’injecter 3,2 milliards de dollars dans le réseau pour augmenter les effectifs, y compris celui des médecins(5). Pourtant, à hauteur de 10,8 % du PIB en 2019, nos dépenses figurent déjà parmi les plus élevées des pays de l’OCDE à revenu élevé qui sont dotés d’un système de santé public(6) (voir la Figure 1). Ce constat rend la pénurie de médecins encore plus déconcertante et sape sérieusement l’idée selon laquelle il suffirait d’ouvrir davantage les coffres de l’État pour régler le problème durablement.

On compte au Canada cinq millions de personnes privées d’un médecin de famille(7). Il en résulte des délais graves pour l’accès aux soins, surtout au Québec. En 2021, 69 % des Québécois étaient préoccupés par cette question(8), à juste titre d’ailleurs : dans cette province, près d’une personne sur cinq n’a pas de médecin de famille(9) et le temps d’attente pour s’en faire assigner un se chiffre en moyenne à 599 jours(10).

C’est de peine et de misère que le Québec fournit des soins de santé primaires à ses citoyens, comme le montre le pourcentage de sa population qui n’a pas accès à un professionnel de la santé sur ce plan, pourcentage qui demeure le plus élevé de toutes les provinces depuis quelques années (voir la Figure 2).

En 2019 – avant la COVID –, le Québec consacrait plus de 47 milliards de dollars(11) à son système de santé, soit 10,2 % de son PIB(12) et autant que les Pays-Bas, lesquels sont dotés de 3,7 médecins par 1000 habitants alors que le Québec se contente de 2,5(13). On ne peut qu’en conclure à une inefficacité patente du système, surtout si on fait peser dans la balance les longues listes d’attente pour l’accès aux spécialistes et aux chirurgies(14).

Ce problème d’accessibilité est d’autant plus grave que les soins primaires jouent un rôle crucial dans la prévention et le traitement des maladies chroniques(15). En effet, des études menées dans les pays de l’OCDE indiquent que la qualité des soins primaires améliore la santé globale de la population telle que mesurée par le taux de mortalité(16), le taux d’hospitalisation en soins ambulatoires(17), l’utilisation inutile des salles d’urgence et des lits d’hôpital(18) ainsi que le poids à la naissance et l’espérance de vie(19), sans parler des coûts plus faibles(20). À la vitesse où progresse le vieillissement de la population au Québec(21), il serait irresponsable de ne rien faire face à la pénurie de médecins.

Les causes

Le manque de médecins au Québec s’explique par plusieurs facteurs législatifs, réglementaires et administratifs. Tout d’abord, il y a les quotas d’admission aux programmes universitaires de médecine. Le gouvernement a certes annoncé une augmentation du nombre d’étudiants pouvant être admis(22), mais en 2020-2021, les quatre facultés de médecine au Québec n’ont accueilli que 966 candidats pour en rejeter 9553 autres(23). Cela signifie qu’au mieux, on comptera 0,11 nouveau médecin par 1000 habitants lorsque cette cohorte aura terminé sa formation, en supposant que tous se rendent au bout de leurs études et exercent au Québec(24).

Il y a aussi le processus d’obtention du permis d’exercice, particulièrement complexe et plutôt dissuasif pour les finissants étrangers ou les médecins hors Québec. De fait, la proportion de médecins formés à l’étranger ne cesse de diminuer au Québec depuis 20 ans, s’établissant à 8,2 % à peine en 2021, ce qui est le taux le plus faible du pays, dont la moyenne se chiffre à 25,7 %(25) (voir la Figure 3).

Ce faible ratio est d’autant plus étonnant que le Québec a signé avec la France en 2008 une entente de reconnaissance des titres de compétence touchant plusieurs professions, dont celles d’infirmière et de médecin(26). Les complications administratives sont toutefois telles que des centaines de médecins français qualifiés se heurtent régulièrement à un refus(27). Par exemple, en 2016, seulement 44 % des médecins français ayant présenté une demande ont pu obtenir un permis d’exercice(28). Les médecins québécois qui souhaitent pratiquer en France ont besoin de moins de deux mois pour obtenir une autorisation et commencer à exercer. Pour les médecins français qui franchissent toutes les étapes au Québec, c’est souvent plus de deux ans(29).

Le tableau n’est pas plus reluisant pour les médecins arrivant d’une autre province. En fait, pour 14 des 20 dernières années, le Québec a vu partir plus de médecins qu’il n’en a vu arriver(30). Les études indiquent que la décision de changer de province, chez les médecins, peut être motivée par divers facteurs tels que les particularités personnelles, les conditions de pratique, la situation familiale, la rémunération et le milieu(31). Les complications administratives présidant à l’obtention de la reconnaissance du titre et du permis d’exercice jouent alors un rôle majeur(32).

Ainsi, non seulement le Québec n’est pas suffisamment attrayant pour les médecins formés à l’étranger, mais il ne l’est pas non plus pour les médecins des autres provinces, et ce, malgré une rémunération plus ou moins équivalente à la moyenne du pays en 2018-2019(33). On ne peut donc pas compter sur les apports extérieurs pour combler la taille insuffisante des cohortes formées dans la province.

Sans compter que les médecins, comme le reste de la population, ne rajeunissent pas. Au cours des 10 dernières années, 14,5 % en moyenne des médecins du Québec avaient passé l’âge habituel de la retraite de 65 ans(34). Une étude du Collège des médecins de famille du Canada a révélé que 32,3 % des médecins ayant entre 65 et 74 ans prévoyaient prendre leur retraite dans les deux ans, de même que 35,4 % des médecins de plus de 75 ans(35). Compte tenu de la répartition des âges dans la profession, le Québec peut ainsi prévoir perdre environ 1083 médecins d’ici 2024, soit l’équivalent de plus d’une cohorte universitaire entière étant donné les quotas d’admission présentement en vigueur(36).

Ajoutons que la relève se fait rare chez les médecins de famille : on enregistre une augmentation des postes de résidence vacants dans la province(37). Depuis 2013, on compte ainsi plus de 400 postes de résidence non pourvus au Québec(38).

Cela dit, combien de médecins nous faut-il? Même l’Association médicale canadienne ne le sait pas(39). Pour atteindre la moyenne de l’OCDE de 2019, soit 3,8 médecins par 1000 habitants, à partir de son chiffre actuel de 2,5, le Québec aurait besoin d’environ 10 135 nouveaux médecins dès aujourd’hui(40). Compte tenu de la taille des cohortes universitaires, du petit nombre de médecins formés à l’extérieur du Québec entrant sur le territoire, de la répartition des âges et des départs à la retraite planifiés, au rythme actuel, il faudrait au Québec 37 ans pour atteindre la moyenne de 2019 de l’OCDE(41) (voir la Figure 4).

Que faire? D’abord, mieux utiliser les ressources existantes

Le Québec se doit d’améliorer l’accès aux soins de santé pour sa population. En plus d’autoriser la pratique mixte et une croissance dans la participation du secteur privé dans la prestation de soins(42), un des moyens les plus simples pour y arriver consiste à mieux utiliser les ressources existantes. Pensons aux infirmières praticiennes spécialisées (IPS) et aux pharmaciens, qui bénéficient d’une formation comparable à celle des médecins à certains égards et à qui on pourrait déléguer certaines tâches ou fonctions(43) afin de permettre aux médecins de se consacrer davantage aux cas complexes ou de suivre davantage de patients.

Certaines modifications législatives récentes au Québec ont accordé plus d’autonomie aux IPS, qui peuvent dorénavant poser certains diagnostics, prescrire des tests à cet effet, exécuter certaines opérations médicales (sutures, injections articulaires) et prescrire et administrer certains médicaments, entre autres(44), sans être obligées de travailler constamment de concert avec un médecin(45). Cette autonomie leur permet de prendre en charge plus complètement des patients qui autrement mobiliseraient le temps des médecins.

Cet élargissement de la compétence des IPS est la bienvenue, mais elle demeure limitée. Par exemple, les interventions en santé mentale sont réservées aux IPS spécialisées dans ce domaine, de telle sorte qu’une IPS ayant une autre spécialisation – comme les soins de santé primaires – ne peut s’occuper de manière autonome d’un patient présentant des symptômes de dépression ou d’anxiété. Or les besoins sont croissants dans ce domaine actuellement, et les services insuffisants.

Le recours accru aux IPS devient une solution incontournable quand on constate la progression fulgurante des effectifs de cette profession – une augmentation de 465 % au Québec au cours des 10 dernières années(46). Il est donc indispensable de faire pleinement appel à ces professionnels de la santé. Les médecins s’opposent toutefois depuis longtemps à l’accroissement de l’autonomie des infirmières praticiennes(47).

On peut aussi compter sur un imposant contingent de pharmaciens hautement compétents pour soulager les médecins de certaines tâches. À 1,1 par 1000, le ratio des pharmaciens par rapport à la population au Québec est supérieur à celui d’un bon nombre de pays à revenu élevé de l’OCDE ayant un système de santé financé par les contribuables(48). La loi 31, entrée en vigueur en 2020, autorise entre autres les pharmaciens à prescrire certains médicaments, à administrer des vaccins ainsi qu’à modifier ou renouveler des ordonnances(49). Il est évident que, comme pour les IPS, cet apport de professionnels hautement formés et compétents contribuera à accroître l’accès aux soins de première ligne.

Le médecin et le pharmacien ne se concentrent pas sur les mêmes dimensions du problème d’un patient, et la meilleure façon d’optimiser la répartition des ressources consistera à faire jouer l’expertise de chacun. Le pharmacien peut facilement régler les questions de médication, tandis que le médecin est là pour évaluer les conditions nécessitant un diagnostic clinique(50). Sachant que 10 % des visites aux urgences dans notre pays concernent des problèmes de médication, on pourrait alléger la charge des hôpitaux par une collaboration efficace entre les deux professions(51).

La communication est essentielle, autant du côté du patient que du côté du professionnel. D’une part, le patient doit savoir où et comment aller chercher les soins qui conviennent à sa situation, mais d’autre part, les professionnels doivent savoir collaborer et orienter les patients. De cette façon, non seulement on améliorera l’accès général au réseau en libérant du temps aux médecins pour qu’il se consacrent davantage aux cas complexes, mais on s’assurera aussi d’offrir à la population les meilleurs soins possibles.

Ensuite, augmenter l’effectif

Une recette infaillible pour augmenter le nombre de médecins consiste à mettre un terme aux quotas d’admission. Compte tenu qu’il faut de six à onze ans pour former un médecin(52) – sans compter plusieurs années d’études préparatoires –, il n’y a pas de temps à perdre.

Une autre option : attirer des ressources extérieures en abaissant les barrières à l’entrée. Il existe plusieurs raisons motivant les gens à déménager d’un pays ou d’une province à un autre, mais le prix à payer dans cette décision – notamment en termes de délais administratifs et de complications réglementaires et bureaucratiques pour pouvoir exercer sa profession – jouera un rôle important dans la décision. Ces considérations, qui alourdissent la décision d’émigrer, ne jouent pas en faveur du Québec. En simplifiant les modalités de reconnaissance du titre et des compétences, on pourrait faire beaucoup pour augmenter les effectifs médicaux dans la province.

On pourrait s’inspirer de certaines autres provinces, comme l’Alberta, qui a adopté à la fin de 2021 le projet de loi 49 visant à faciliter la circulation interprovinciale de main-d’œuvre. Il impose un délai maximum de 20 jours ouvrables pour la reconnaissance de la formation et des titres de compétences des médecins et chirurgiens formés dans une autre province, de même que pour d’autres professions réglementées(53). En normalisant et en simplifiant la filière administrative, il est possible d’accroître la mobilité et d’accueillir plus de travailleurs qualifiés. Le Québec pourrait suivre cet exemple, sans se limiter aux médecins formés au pays; il pourrait d’ailleurs commencer par mieux tirer parti de son entente avec la France et simplifier l’étude des dossiers français comme la France l’a fait pour le Québec.

Conclusion

Il est indispensable d’élargir le rôle des fournisseurs de soins privés au Québec pour enfin améliorer l’accès des Québécois aux soins. Pour résumer ce qui précède, afin de mettre fin à la pénurie de médecins et d’assurer un personnel adéquat dans toutes les installations, il y a aussi lieu pour le gouvernement :

  • d’optimiser la contribution des professionnels de la santé sur le terrain, tels les IPS et les pharmaciens, afin que les médecins aient davantage de temps à consacrer aux autres patients et aux cas complexes;
  • d’éliminer les quotas d’admissions des facultés de médecine, afin d’augmenter le nombre de médecins et de régler le problème des délais dans le pourvoi des postes de résidence;
  • de faciliter l’intégration de médecins formés à l’étranger ou en provenance d’autres provinces en réduisant les obstacles réglementaires.

Ces recommandations sont concrètes. Elles ont même été éprouvées au Canada dans une certaine mesure. En effet, dans les années 1990, on observait une baisse des effectifs médicaux au pays(54). À partir de 2003, on a instauré des mesures(55) telles qu’une augmentation considérable des admissions aux programmes de médecine (48 %) et l’ouverture des frontières à un plus grand nombre de médecins étrangers(56), à telle enseigne que le nombre de médecins par 1000 habitants était passé de 2,0 à 2,5 en 2013, une augmentation de 25 %(57).

L’accessibilité est un des cinq piliers de la Loi canadienne sur la santé(58). Pour remplir cette condition, le gouvernement du Québec devrait s’atteler à la tâche de chercher les meilleurs moyens d’augmenter le nombre de médecins dans la province. Compte tenu que 91 % de la population juge nécessaire d’améliorer la capacité du système de santé, cela devrait être une de ses priorités absolues(59).