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23 octobre, 2022

Jean-François Revel face à la tyrannie du « politiquement correct »

 Par Matthieu Creson.

On a souvent qualifié l’essayiste, philosophe et journaliste Jean-François Revel de polémiste, terme que Revel rechignait généralement à endosser, dans la mesure où pour lui le bon polémiste est avant tout celui qui s’attache à démontrer une thèse de façon convaincante au moyen d’arguments, le ton polémique n’étant qu’une manière pour l’auteur de susciter davantage l’attention et l’intérêt du lecteur.

Pour Revel, la bonne polémique ne pouvait en aucun cas se passer de thèses étayées par de solides arguments, lesquels devaient eux-mêmes reposer sur une rigoureuse investigation préalable des faits. De Ni Marx ni Jésus (1970) au Regain démocratique (1992), en passant par La Tentation totalitaire (1976), Comment les démocraties finissent (1983) et La Connaissance inutile (1988), Revel aura combattu sans relâche le totalitarisme communiste et l’idéologie marxiste, dont le but n’était ni plus ni moins que l’anéantissement des sociétés fondées sur le capitalisme démocratique et libéral.

On a souvent négligé un aspect pourtant essentiel de l’œuvre de Revel : celui-ci ne fut pas tant un politologue qu’un authentique psychologue de la culture. Sa boulimie de lectures, son habitude de lire chaque jour plusieurs journaux français, anglophones, italiens et espagnols pour en isoler les articles à ses yeux les plus parlants, s’expliquent notamment par le fait qu’il s’intéressait moins aux sujets de fond en tant que tels qu’à la manière dont fonctionne l’esprit humain – il l’a d‘ailleurs souvent répété lui-même.

Et c’est en fin analyste de la psychologie de l’être humain et des sociétés humaines que Revel comprit qu’il existe peut-être en chacun de nous, au plus profond de notre être, ce qu’il appelait la « tentation totalitaire », cette constante de l’esprit humain.

Après la chute des régimes communistes, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, Revel comprit que si les systèmes politico-économiques assis sur le marxisme étaient révolus, l’idéologie qui en sous-tendait naguère encore le fonctionnement, elle, perdurerait sans doute encore pendant longtemps, fût-ce sous une forme plus ou moins recyclée. Comme le journaliste Christian Jelen – auquel Revel a dédié La Grande Parade (2000), son « essai sur la survie de l’utopie socialiste »), il voyait ainsi dans le tiers-mondisme un nouvel avatar de l’ancien marxisme, doctrine qu’on n’eut en vérité de cesse de vouloir maintenir en croyant pouvoir lui faire absorber le dernier élixir de jouvence à la mode.

Ainsi Christian Jelen écrit-il dans Les Casseurs de la République :

« L’échec du communisme a incité les progressistes à reporter leur imagination idéologique sur les thèmes tiers-mondistes. Source à son tour de désenchantement, le tiers-mondiste a fait glisser l’esprit doctrinaire vers l’exaltation différentialiste. Depuis lors, une vulgate multiculturaliste tend à prendre le relais de la vulgate marxiste » (p. 139)

Ce constat, Revel l’a dressé également dans plusieurs de ses articles du journal Le Point, repris dans son recueil de chroniques, Fin du Siècle des ombres, le XXe siècle ayant été pour Revel à bien des égards l’antithèse du siècle des Lumières. Ainsi, dans un article du Point du 10 juin 1995, Revel dénonce les impostures du politiquement correct – c’est le titre donné à sa chronique. Pourquoi parler d’« impostures » ?

Parce que les belles âmes néomarxistes en viennent à pratiquer l’intolérance envers leurs adversaires intellectuels, au nom même de la tolérance universelle ! Les communistes ont usé et abusé, tout au long de l’histoire de l’URSS, du subterfuge consistant à nous faire croire qu’ils défendaient une forme suprême de « démocratie », alors qu’ils furent au XXe siècle parmi les plus farouches adversaires de la démocratie parlementaire et libérale.

En observateur lucide des inépuisables ruses dont est capable l’esprit humain galvanisé par l’idéologie, Revel comprit parfaitement que les mentalités des tenants les plus ardents du politiquement correct ne diffèrent guère structurellement de celles des anciens défenseurs du socialo-marxisme totalitaire.

Il écrit :

« La ruse des censeurs vertueux consiste à exercer l’intolérance au nom de causes justes. Protestez-vous ? Ils vous rembarrent au nom de la justice. Objectez-vous que, précisément, ils ne parviennent à aucun résultat dans ce domaine ? Ce sont vos critiques qui les en empêchent, rétorquent-ils. Les communistes nous ont fait le coup pendant soixante-quinze ans ; aujourd’hui, ce sont les « politiquement corrects » qui ont pris en main le martinet » (Ibid., p. 724).

Ayant en théorie le culte de la « diversité », les militants du politiquement correct radical sont en vérité volontiers partisans de la censure idéologique dès l’instant où leurs adversaires ont l’outrecuidance de vouloir contredire et réfuter leurs idées. Les nouveaux censeurs sont en fait, pour reprendre la formule de Pierre-André Taguieff, d’authentiques « douaniers de la pensée ». Ceux qui étaient naguère arrêtés à la frontière séparant, d’une part, ce que l’on doit dire ou penser, et, d’autre part, ce qui mérite d’être passé sous silence, étaient souvent taxés de « fascisme ».

Aujourd’hui, en 2022, ce sont peut-être plus les étiquettes frappant les parias de la pensée qui ont changé, plus que les attitudes générales des censeurs de la bien-pensance : car le monde ne semble se diviser pour ces derniers qu’entre deux camps, le camp du Bien absolu (naturellement incarné par eux) et le camp du Mal, non moins absolu à leurs yeux, lequel ne serait composé que de « réactionnaires », de « populistes », de « complotistes », de « machistes », ou de « climato-sceptiques », pour ne citer que quelques qualificatifs partout répétés dans l’actuel paysage politico-médiatique.

Revel écrivait : « Tout ce qui n’est pas moi est fasciste ! voilà ce qu’on lit sur la pancarte que les tambours-majors du politiquement correct arborent en écharpe » (Ibid., p. 725). « Tout ce qui n’est pas moi est complotiste, sexiste, ou colonialiste ! » : voici ce qu’on pourrait lire sur la pancarte que les farouches défenseurs du Bien absolu exhiberaient aujourd’hui à leur tour.

« Nous voilà donc atteints d’un Bien incurable », avait écrit Philippe Muray dans L’Empire du Bien. Le tour de force des zélateurs du politiquement correct woke le plus radical (qui sont en fait les orphelins spirituels du défunt socialo-marxisme) est d’avoir instillé l’idée qu’à eux revenait le monopole du combat pour la justice et le bien social. Si vous osez contester leurs idées, même au moyen de faits et d’arguments, c’est que vous êtes nécessairement à leurs yeux un ennemi de la justice et du bien social.

Il serait donc désormais temps de comprendre, avec Jean-François Revel, Christian Jelen ou Pierre-André Taguieff, pour ne citer qu’eux, qu’il s’agit ici essentiellement d’imposture intellectuelle, qui dessert bien plus qu’elle ne sert en réalité les causes a priori nobles prétendument défendues par les nouveaux sectaires de l’idéologie du Bien.

13 février, 2022

Des soins de qualité «B», vraiment?

 Par Miguel Ouellette

Dans une sortie illustrant la pression énorme que subit notre système de santé actuel, la sous-ministre adjointe de la santé, Lucie Opatrny, évoquait que nous n’aurons d’autre choix que de donner des soins « B au lieu d’A+ ». Pourtant, force est de constater que le nombre de cas et d’hospitalisations au Québec ne dépasse pas outre mesure celui des autres pays industrialisés, et qu’à peine 0,4 % des Québécois sont présentement hospitalisés pour la COVID.

Voir entrevue avec Miguel Ouellette sur ce sujet

Visiblement, le problème du système de santé québécois n’est pas seulement dû à la pandémie : nous manquons atrocement de capacité et de personnel, et l’accessibilité aux soins peut être compromise à tout moment. Ne dépensons-nous pas plus de 49 milliards par année pour ce système?

Cher payé pour des soins « B »

Généralement, quand on se compare, on se console. Mais pas pour notre système de santé. Par 1000 habitants, le Québec compte environ seulement 2,5 lits dans ses divers établissements de santé. C’est plus de trois fois moins que l’Allemagne, deux fois moins que la France, et 40 % moins que la Norvège et la Finlande. N’oublions pas que tous ces systèmes ont un point en commun : la couverture y est universelle, et les établissements y sont gérés par le privé, contrairement à ce qui se passe au Québec.

Pourtant, malgré la capacité limitée et le manque flagrant de personnel, le système de santé québécois est loin d’être gratuit. Présentement, seulement avec ses impôts provinciaux, le Québécois moyen paie plus de 4467 $ par année pour la santé […] Mais peu importe le montant payé, les Québécois peinent à accéder à des soins sans attendre des heures dans une salle d’urgence. Comment pouvons-nous accepter, en plus, de recevoir des soins « B » sans broncher?

Passons d’un système « B » à un système « A+ »

S’il est vrai que la pandémie a mis en lumière les failles et les risques que présente notre système de santé, n’attendons pas de sentir les effets du vieillissement de la population avant d’oser des réformes de fond. Nos infirmiers et infirmières méritent de travailler au sein d’établissements efficaces et de qualité, et les citoyens devraient avoir accès à des soins de santé, pandémie ou pas.

Tout en conservant l’universalité des soins, il est tout à fait possible d’augmenter la capacité du système de santé et la qualité des soins en impliquant davantage d’entrepreneurs. Prenons l’exemple de la Suède. Les Suédois et Suédoises jouissent d’une couverture universelle et pourtant, la gestion des hôpitaux y est majoritairement laissée au privé. La grande différence entre nos deux systèmes est qu’au Québec, le patient est un coût, alors qu’en Suède, il est un revenu. Les établissements se font concurrence pour attirer les clients, tout comme nos restaurants et nos magasins de meubles, et cela les pousse à augmenter la qualité des soins et la capacité.

Ne restons pas immobiles sous le nuage noir – et opaque – du manque de capacité et des problèmes évidents de notre système. Nous avons tenté de jeter de l’argent sur le problème année après année. Il est l’heure d’oser de grandes réformes, et de revoir notre façon de fonctionner. Offrons-nous un système « A+ » en important les meilleures pratiques des pays européens.

11 février, 2022

LA MÉDIOCRITÉ MENACE LA DÉMOCRATIE ET LA LIBERTÉ

 Par  

Dans les démocraties occidentales, les gens perdent confiance dans le gouvernement, mais ce n’est pas une surprise. La médiocrité politique a poussé les dirigeants à faire des promesses qu’ils ne peuvent pas tenir et ils refusent d’entendre les critiques ou de considérer d’autres propositions. La liberté elle-même est en jeu.

« De nombreuses formes de gouvernement ont été essayées et seront essayées dans ce monde de péché et de malheur. Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou parfaitement sage. En effet, il a été dit que la démocratie est la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres formes qui ont été essayées dans le passé. » Winston Churchill a prononcé ces mots en 1947, et aujourd’hui ils restent plus vrais que jamais.

Puisque la démocratie est meilleure que toutes les autres formes de gouvernement que nous avons essayées, on pourrait s’attendre à ce que dans les démocraties occidentales, la confiance dans le gouvernement et ses institutions soit parfaite. Ce n’est pas le cas. Depuis de nombreuses années, le baromètre Edelman Trust mesure la relation entre les citoyens et leurs gouvernements. Citant les résultats de 2022, Reuters a souligné qu’elle était tombée à des niveaux très bas. Cependant, le baromètre a également montré des scores en hausse dans des États autocratiques comme la Chine.

« Les plus grands perdants de la confiance du public au cours de l’année dernière », précise le baromètre, « étaient les institutions en Allemagne, en baisse de 7 points à 46, en Australie à 53 (-6), aux Pays-Bas à 57 (-6), en Corée du Sud à 42 (-5) et aux États-Unis à 43 (-5). En revanche, la confiance du public dans les institutions en Chine s’élevait à 83 %, en hausse de 11 points, à 76 % aux Émirats arabes unis (+9) et à 66 % en Thaïlande (+5). Les entreprises, cependant, « ont conservé de forts niveaux de confiance à l’échelle mondiale », en raison de leur rôle dans « le développement des vaccins et l’adaptation des pratiques de travail et de vente au détail ». Ce sont des scores déplorables pour les « démocraties libérales ». Mais quelle pourrait en être la raison sous-jacente ?

Abus de démocratie

Comme beaucoup de bonnes choses, la démocratie est susceptible d’être mal utilisée. De nombreux systèmes se qualifient de «démocratiques» bien qu’ils n’aient aucune qualité démocratique. L’ancienne République démocratique allemande ou la République populaire démocratique de Corée me viennent à l’esprit. D’autres pays peuvent avoir des dirigeants qui agissent de manière plutôt autocratique mais qui ont néanmoins été sélectionnés de manière démocratique – Singapour en est un exemple. Dans d’autres pays encore, il existe des démocraties réussies basées sur une importante décentralisation et sur le principe de subsidiarité, couplés à un fort élément de démocratie directe, comme en Suisse. La plupart des pays occidentaux ont des systèmes de démocraties représentatives avec différents degrés de centralisation et de fédéralisme.

Cependant, la démocratie est constamment menacée, tout comme la liberté. Tout comme la liberté est un bien public précieux et doit être constamment défendue, la démocratie doit l’être aussi. Le défi pour la démocratie est sans doute moins l’autocratie que  le populisme d’un côté et la bureaucratie excessive (parfois appelée « technocratie ») de l’autre.

Les partis politiques sont tentés de se battre pour des « parts de marché » au lieu de défendre leurs convictions et l’intérêt public

Les piliers de la démocratie qui devraient la distinguer des autres systèmes sont la garantie de la liberté individuelle et un état de droit efficace (par opposition à oppressif et arbitraire). La démocratie exige la liberté d’expression et d’opinion et se nourrit d’un débat sain entre des points de vue opposés. Un examen attentif des écrits et des débats des fondateurs des États-Unis révèle la crainte que le populisme ne prenne la démocratie en otage. Ils ont donc introduit un système élaboré de freins et contrepoids pour contenir les excès de la majorité. Ils ont conçu des institutions telles que le Sénat, dans lequel chaque État, quelle que soit sa population, est représenté par deux sénateurs.

La démocratie florissante de la Suisse repose sur un degré élevé de subsidiarité, accordant aux cantons une large autonomie et donnant aux communes un rôle clé à jouer. Le pays dispose également d’un solide système de référendums, permettant la démocratie directe. Souvent, les systèmes décentralisés ont des démocraties plus résilientes et une défense plus forte de la liberté individuelle que les systèmes plus centralisés. La subsidiarité est cruciale.

Populisme et bureaucratie

Un autre défi à la liberté individuelle et à la démocratie est la montée des technocraties et des bureaucraties. Cette tendance diminue la responsabilité des magistrats et réduit l’efficacité des systèmes administratifs et politiques. Le résultat est un torrent de règles limitant la liberté de choix et ajoutant d’énormes coûts sociétaux et économiques. Les tentacules de l’administration de l’État s’étendent de plus en plus, mais selon le concept constitutionnel adopté par la plupart des démocraties occidentales, il est du devoir du Parlement de contrôler les dépenses publiques et de veiller à ce que l’État et ses institutions ne deviennent pas un fardeau pour les citoyens.

Malheureusement, dans de nombreuses démocraties européennes, le populisme progresse et le rôle de l’État dans la société et l’économie augmente rapidement. Les partisans de ces changements aiment camoufler cet interventionnisme étatique croissant en « technocratie », pour donner l’impression que des experts dirigent les choses. Ainsi, à mesure qu’elle gagne du terrain, la fonction publique européenne se transforme en une bureaucratie de plus en plus pléthorique.

Il existe différentes variétés de populisme. Certaines plus extrêmes et d’autres plus modérées. De leur coté, les partis traditionnels eux-mêmes versent de plus en plus dans de nouvelles formes de  de populisme. Pour élargir leur électorat,  ils édulcorent leurs propres politiques, abandonnant leurs convictions déclarées et utilisant une rhétorique confuse. C’est le populisme de la médiocrité. Il conduit les politiciens à éviter de prendre des décisions impopulaires mais nécessaires, et rend plus difficile la recherche et la mise en œuvre de bonnes solutions. Les exemples sont partout. En Allemagne, les démocrates-chrétiens ont pris un virage à gauche ces 16 dernières années pour obtenir plus de voix. Cette décision a fonctionné au début, mais à la fin du mandat de la chancelière Angela Merkel, le parti avait perdu une grande part de son électorat. De plus, la stratégie a enhardi les groupes radicaux d’extrême droite et d’extrême gauche. Lorsque des partis « centristes » s’engagent dans un populisme bon marché, cela radicalise l’échiquier politique.

Zone de confort politique

Malheureusement, les partis eux-mêmes sont devenus très bureaucratiques. Être député, c’est maintenant un métier. Comme les revenus des politiciens dépendent de plus en plus de leur réélection, ils sont moins indépendants – ils doivent se plier à la volonté de la bureaucratie du parti s’ils veulent être nommés. Cherchant à accaparer un maximum de votes, les principaux partis – les chrétiens-démocrates/conservateurs et les sociaux-démocrates  ont tous commencé à occuper le même territoire confortable de centre-gauche sur l’échiquier politique. Tout débordement de cette zone est dénoncé comme « radical ». Alors qu’ils tentent de maintenir cet équilibre, les politiciens font de plus en plus de promesses trompeuses ou se réfugient dans des déclarations creuses, voire mensongères.

Le fait que tant de politiciens qui réussissent soient des menteurs éhontés ne nous fait pas seulement réfléchir sur eux, mais aussi sur nous. Quand les gens veulent l’impossible, seuls les menteurs peuvent les satisfaire.

Populisme économique

La hausse de l’inflation érodera davantage la confiance dans les institutions. Le baromètre Edelman Trust montre que dans les pays occidentaux, les individus doutent énormément de leur avenir économique. Pendant des années, le mantra politique socialiste a été que les dépenses excessives de l’État ne posent aucun problème et que les banques centrales peuvent émettre de l’argent à des taux quasiment nuls de manière presque illimitée sans aucune conséquence négative. Cette affirmation  malhonnête commence à se retourner contre ceux qui l’ont proférée. L’inflation est là pour rester, et la situation désastreuse montre clairement un échec de l’État, pas du marché.

Que la qualité de la politique se détériore, on le voit aussi dans la façon dont les dirigeants créent la panique tout en accumulant du pouvoir et en restant indécis face aux vrais problèmes. L’inquiétude suscitée par le changement climatique et l’incompétence dans la lutte contre le Covid-19 en sont deux des exemples parmi les plus marquants. De bonnes intentions souvent, des engagements aussi, mais la compétence n’est pas au rendez-vous. Pour réaliser l’ambition grandiose de sauver le monde, il faut en avoir les moyens matériels et intellectuels . Sinon, ce n’est pas un espoir mais un immense danger pour la liberté.

Ce type de populisme adopté par la plupart des grands partis politiques occidentaux, ignorants des réalités fondamentales et prompts à promettre plus qu’ils ne peuvent tenir, a produit des résultats terribles. On peut le voir dans l’Allemagne post-Merkel, dans la France du président Emmanuel Macron et dans de nombreux autres pays du monde, y compris les États-Unis. Il contient tous les ingrédients toxiques requis pour étouffer la démocratie et la liberté.

Des politiques fragiles et une dépendance à la planche à billets ont entraîné la Banque centrale européenne – une institution en principe politiquement indépendante – à se mêler de la politique quotidienne des Etats. L’ancien président de la BCE Mario Draghi (aujourd’hui Premier ministre italien) avait des ambitions politiques, tandis que l’actuelle présidente Christine Lagarde est une politicienne de carrière. Ils ont trahi le mandat qu’a l’institution de préserver la valeur de l’euro. Parce qu’elle finance actuellement de nombreux gouvernements de l’Union européenne, la BCE est devenue le centre du pouvoir de l’Europe. Cela rappelle la remarque de Thomas Jefferson : « La fin de la démocratie et la défaite de la Révolution américaine se produiront lorsque le gouvernement tombera entre les mains des institutions de crédit. »

La liberté et la démocratie ne doivent pas être tenues pour acquises. Comme tous les biens publics importants, ils sont constamment menacés par ceux qui voudraient prendre le pouvoir, qu’il s’agisse d’autocrates, de technocrates ou de politiciens faibles. La médiocrité, souvent présentée comme une stabilité, est un terreau propice au déclin.

Il est de la responsabilité des citoyens de défendre leurs droits. Et ce sont les électeurs qui  détiennent la clé du changement.

18 novembre, 2021

« Les Machiavéliens » de Burnham, une lecture libérale (V)

 Puisque les penseurs machiavéliens ont montré qu’aucune société ne peut éviter une minorité dirigeante, ce règne minoritaire doit être rendu aussi volontaire et apolitique que possible.

Retrouvez les autres parties de l’article ici, ici, ici et ici.

Pour conclure cette lecture libérale de Les Machiavéliens de James Burnham, il faut commencer par dire que la science politique machiavélienne est essentielle pour comprendre la réalité du pouvoir politique dans la société. Elle reconnaît le manque de représentation politique réelle pour la majorité, et fournit des explications complètes de ce phénomène, en puisant dans la sociologie, la psychologie et la théorie politique. De plus, les travaux des penseurs machiavéliens contribuent à comprendre l’instabilité politique inhérente aux systèmes politiques dits démocratiques.

Pourtant, les tendances bonapartistes qui se manifestent dans de nombreuses démocraties montrent que cette science politique doit être complétée par une proposition de liberté politique pour cette majorité. Les machiavéliens eux-mêmes ne proposèrent aucune solution véritable à la situation dramatique qu’ils ont identifiée, malgré la tentative relativement faible de Burnham d’assimiler la liberté à l’existence d’une opposition à l’élite gouvernante.

Malgré leurs conclusions concernant l’inévitabilité d’une minorité dirigeante, ainsi que le manque d’initiative dans leur démarche intellectuelle, les machiavéliens ne succombèrent pas toujours au défaitisme.

Selon Robert Michels, par exemple :

« Il serait erroné de conclure qu’il faudrait renoncer à tout effort visant à déterminer les limites qui peuvent être imposées aux pouvoirs exercés sur l’individu par les oligarchies (État, classe dominante, parti, etc.). Ce serait une erreur d’abandonner l’entreprise désespérée de s’efforcer de découvrir un ordre social qui rendra possible la réalisation complète de l’idée de souveraineté populaire1.»

Le libéralisme propose précisément l’ordre social que Michels appela de ces vœux. C’est une philosophie politique qui, justement, définit les limites du pouvoir de l’État ainsi qu’un ordre social fondé sur la souveraineté populaire réelle.

ASSOCIATIONS VOLONTAIRES ET INVOLONTAIRES

La question de savoir si l’acceptation populaire d’un « dirigeant » est volontaire ou non, semble être de la plus haute importance pour toute théorie politique. Cependant, Burnham ne fait pas cette distinction, il supposa simplement que le « dirigeant » est imposé.

En d’autres termes, Burnham et les machiavéliens traitent l’État de la même manière qu’un parti politique. Pourtant, il y a là une distinction cruciale, puisque l’affiliation à un parti politique est volontaire. Dans une organisation politique mature, qui n’est « démocratique » que de nom comme l’ont montré les machiavéliens, un militant régulier choisit, sciemment ou non, d’avoir très peu d’influence et d’être dirigé par les dirigeants du parti.

C’est la raison pour laquelle les libéraux considèrent l’État comme radicalement différent par rapport à d’autres organisations, comme les partis politiques, les entreprises ou les syndicats, car y adhérer est toujours volontaire. Dans ces organisations, il y a toujours la possibilité de se retirer, de résilier le contrat, de quitter l’organisation, surtout si l’on considère que les tendances oligarchiques deviennent insupportables.

Mais ce n’est pas le cas pour l’État qui exige une association forcée. La notion de contrat social avec l’État doit donc être considérée comme faisant partie du mythe de la démocratie, de l’arsenal utilisé pour convaincre la majorité que la représentation démocratique est véritable, alors qu’en réalité une minorité dirige. En ce sens, le libéralisme est en parfait accord avec la pensée politique des machiavéliens.

Comme les machiavéliens et Burnham lui-même n’avaient pas de théorie de l’État, il n’est pas surprenant qu’ils semblaient ignorer l’existence de la distinction libérale entre deux types d’organisations radicalement différentes.

Il s’agit de l’association volontaire et de l’association involontaire en société. Il existe d’un côté l’organisation volontaire, productive, de nature économique, représentée par les entreprises, les coopératives et les associations de la société. De l’autre se trouve l’organisation coercitive, exploitante, et de nature politique : l’État.

Murray Rothbard a justement fait cette distinction cruciale entre un membre volontaire d’une organisation et un sujet involontaire d’un État. Il a montré comment cette distinction entre association volontaire et association involontaire doit aussi être faite à l’égard de la minorité dirigeante. Il a distingué les « aristocrates naturels » d’une société libre et les « aristocrates artificiels » de l’État. Ces derniers sont des « oligarques coercitifs » qui « gouvernent par la contrainte ».

Le passage clef de l’essai de Rothbard est le suivant :

« Les aristocrates artificiels, les oligarques coercitifs, sont les hommes qui accèdent au pouvoir en envahissant les libertés de leurs semblables, en leur refusant leur liberté. À l’opposé, les aristocrates naturels vivent en liberté et en harmonie avec leurs semblables, et s’élèvent en exerçant leur individualité et leurs plus hautes capacités au service de leurs semblables, soit dans une organisation, soit en produisant efficacement pour les consommateurs. En fait, les oligarques coercitifs atteignent invariablement le pouvoir en limitant les élites naturelles, ainsi que d’autres personnes ; ces deux types de leadership sont antinomiques. »

Il semble évident que la société a besoin d’« aristocrates naturels » pour se développer. Mais comme Murray Rothbard l’a montré, la disponibilité de tels leaders naturels dépend dans une large mesure de la limitation du pouvoir des oligarques coercitifs et de la réduction de leur nombre.

LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE, C’EST LE LIBRE MARCHÉ

Pour les libéraux, une augmentation de la liberté politique, c’est-à-dire la possibilité d’association volontaire et non contrainte, ne peut donc se réaliser qu’avec une réduction du pouvoir de l’État sur la société. La même idée exprimée en termes machiavéliens est que la majorité ne peut avoir d’influence accrue sur l’orientation de la société qu’en limitant le pouvoir de la minorité dirigeante.

Dans ce contexte, l’économie de marché est le seul ordre social fondé sur la souveraineté populaire, comprise comme le droit fondamental de choisir.

L’économie capitaliste non entravée est fondamentale pour le développement et le progrès de la société. C’est l’intervention de l’État dans le marché libre qui renforce le pouvoir de la minorité politique artificielle. Et c’est cette même intervention étatique qui freine l’amélioration générale des conditions matérielles, comme l’histoire moderne le montre clairement.

Le libre marché peut donc être considéré comme une vraie forme de démocratie, une démocratie qui n’est pas soumise à une oligarchie coercitive. Seule l’économie de marché permet de prendre en compte le choix de millions d’individus, non pas une fois tous les cinq ans dans les urnes, mais chaque jour, des dizaines, voire des centaines de fois par jour. C’est dans le libre marché que les dirigeants naturels de la société peuvent émerger et se développer au mieux de leurs capacités, pour le bien de tous.

Il est bien connu que les machiavéliens ne sont pas parvenus à cette conclusion. Ceci est dû en partie a leur manque de compréhension ou d’intérêt pour l’économie.

En effet, ils ne firent aucune référence aux contributions fondamentales en sciences économiques de leur contemporains, Carl Menger et Eugen von Böhm-Bawerk de l’École autrichienne. En particulier, la théorie subjective de la valeur de Menger et la théorie des taux d’intérêt et du capital de Böhm-Bawerk, ont dramatiquement amélioré la compréhension du système capitaliste moderne.

Une affinité intellectuelle aurait probablement pu exister entre les penseurs machiavéliens et les économistes autrichiens, car l’école autrichienne se considère également comme étant non normative et basée sur des lois fondamentales – économique cette fois.

L’intérêt politique de la majorité devrait donc être d’abord, au minimum, de mettre fin à la croissance du pouvoir de l’État, puis de réduire son intervention dans la société.

La proposition libérale à cet égard est composée des étapes suivantes vers une société libre :

  1. Déréglementation : le plus grand nombre de secteurs de l’économie devrait être libéré de l’intervention de l’État.
  2. Décentralisation : le plus grand nombre de décisions et d’initiatives politiques devrait avoir lieu localement.
  3. Privatisation des fonctions de l’État : le plus grand nombre d’activités et de responsabilités devraient être retiré du secteur public et soumis à la concurrence.

Puisque les penseurs machiavéliens ont montré qu’aucune société ne peut éviter une minorité dirigeante, alors ce règne minoritaire devrait être rendu aussi volontaire et apolitique que possible à travers de telles propositions libérales. De cette façon, le pouvoir politique de la minorité dirigeante serait considérablement affaibli et laisserait  par conséquent la place aux leaders naturels de la société.

CONCLUSION

Cette lecture libérale de l’ouvrage Les Machiavéliens de Burnham est un essai visant à présenter la science politique machiavélienne à une nouvelle génération de lecteurs, en particulier au sujet des problèmes de démocratie. En même temps, cette recension a essayé de mettre en évidence les lacunes de cette analyse politique d’un point de vue libéral, et donc d’expliquer comment cette science peut naturellement être complétée par la vision libérale de la liberté et de l’État.

Les conclusions de la science politique machiavélienne réfutent l’idée aujourd’hui si enracinée, selon laquelle un régime dit démocratique est un moyen réaliste d’organiser et de développer une société sur le long terme. Cela est devenu d’autant plus évident aujourd’hui que de plus en plus de sociétés soi-disant démocratiques sont affaiblies et soumises à une pression considérable par la taille et l’envergure démesurées de leurs États.

Pour les socialistes et autres étatistes, les conclusions des machiavéliens représentent une véritable difficulté. En effet, il leur est intellectuellement compliqué d’intégrer dans leurs idéologies les vérités politiques exposées par les machiavéliens. En effet, les idéologies étatiques dépendent de l’existence d’une minorité dirigeante : elles sont fondées sur l’idée d’un État fort jouant un rôle fondamental dans la société, œuvrant pour réaliser leurs divers et prétentieux objectifs politiques.

Que ces initiatives interventionnistes soient raisonnables ou réalisables, une minorité dirigeante doit inévitablement être appelée à implémenter ces objectifs politiques. Or les machiavéliens ont montré que cette minorité ne s’occupe surtout que de ses propres intérêts, plutôt que de ceux de la société. Burnham fit un dernier avertissement dans ce sens :

« Le but premier, en pratique, de tous les dirigeants est de servir leurs propres intérêts, de maintenir leur pouvoir et leurs privilèges. Il n’y a pas d’exception. Aucune théorie, aucune promesse, aucune morale, aucune bonne volonté, aucune religion ne freinera le pouvoir2.»

En revanche, le libéralisme reconnaît depuis longtemps les conclusions importantes des machiavéliens, comme vu précédemment. Avec l’identification du libre marché comme seule possibilité réelle de réaliser la souveraineté du peuple, le libéralisme peut donc être considéré comme un complément idéologique important, une correction intellectuelle nécessaire, à la science politique machiavélienne3.

Cette œuvre de Burnham peut néanmoins apporter une révélation importante à propos des caractéristiques oligarchiques des systèmes politiques et de leurs dirigeants. Plus précisément, elle peut informer le non initié, tout aussi bien aujourd’hui que dans les années 1940, de la réalité politique des démocraties modernes. Malgré les lacunes mises en évidence dans cette lecture libérale de l’ouvrage, Les Machiavéliens est un livre clef sur le pouvoir politique. Il devrait être lu par tous les jeunes adultes.

L’objectif de cette recension serait d’éveiller un intérêt non seulement pour ce livre de Burnham, mais aussi pour les œuvres originelles des machiavéliens, en particulier le chef-d’œuvre de Gaetano Mosca, La Classe Dirigeante. Cet ouvrage devrait faire partie des lectures obligatoires pour tous les étudiants en sciences politiques. Malheureusement, ce ne sera probablement jamais le cas, vu la menace pour la minorité dirigeante de la diffusion des vérités qu’il contient.

Les efforts nécessaires pour défendre la liberté contre l’empiètement toujours plus grand de l’État sur l’individu consistent donc aussi à répandre les idées des machiavéliens. Ce n’est que lorsque la réalité de la coercition exercée par l’État moderne sur la société, et la nature oligarchique de tous les systèmes politiques seront plus largement reconnues, qu’il pourra y avoir de réels progrès en matière de liberté politique.

Si les idées des machiavéliens devenaient plus largement connues, le mythe de la démocratie en tant que système politique représentatif fonctionnel serait exposé à la majorité comme un mensonge élaboré. Cela faciliterait l’introduction d’une nouvelle formule politique, celle du libre marché comme base de la souveraineté populaire.

Ce serait, pour une fois, une formule politique véridique, puisque le libre marché est la seule institution qui soit pleinement démocratique, au sens réel de ce terme. Plus cette idée sera comprise et acceptée par la majorité, plus les conditions seront remplies pour une société libre.

  1. Michels R., Les Partis politiques, essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, partie 6, chap IV ↩
  2. Burnham, J., The Machiavellians: The Defenders of Freedom, 2nd edition, Gateway, 1964, p. 277. ↩
  3. Voir par exemple, l’essai de Murray Rothbard de1995, Egalitarianism and the Elites ↩

17 novembre, 2021

« Les Machiavéliens » de Burnham, une lecture libérale (IV)

 Les Machiavéliens tendent à ignorer certains concepts phares du libéralisme comme la notion de liberté et le danger lié à l’extension des Etats.

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Après avoir résumé, en partie I, les idées que présente Burnham dans son livre Les Machiavéliens, puis revu dans les parties II & III les problèmes pour la démocratie qu’impliquent ces conclusions, les lacunes libérales de Burnham ainsi que des penseurs machiavéliens sont le sujet de cette partie IV.

La plupart des individus qui vivent en démocratie, et pour qui l’idéal démocratique est presque devenu une partie de leur propre identité, ressentiront naturellement une gêne, voire une aversion, vis-à-vis des conclusions des machiavéliens. Ces conclusions ne correspondent pas du tout à l’idéologie égalitariste et démocratique de la culture politique occidentale contemporaine.

Mais elles pourraient probablement en théorie être acceptées par des politologues de convictions idéologiques diverses et variées. Toutes les idéologies politiques reconnaissent, du moins implicitement, la réalité du pouvoir de la minorité sur la majorité. Les libéraux, en particulier, devraient avoir une affinité naturelle pour la science politique machiavélienne, car celle-ci justifie le scepticisme libéral traditionnel envers le pouvoir politique.

En effet, Burnham a montré que les penseurs machiavéliens avaient anticipé de presque un siècle, quoique de façon approximative et peu sophistiquée, des contributions libérales assez récentes en science politique, telles que la théorie des choix publics et l’idée de la capture règlementaire. Les machiavéliens seraient certainement d’accord pour dire que la minorité dirigeante – composée de politiciens, de fonctionnaires et de leurs relations dans le monde des affaires – a ses propres raisons et intérêts d’influencer la politique du gouvernement et de diriger les investissements publics.

Il est donc assez ironique que la critique la plus pertinente et la plus constructive du livre de Burnham et de la science politique machiavélienne plus largement, provient sans doute du libéralisme. Cette critique libérale concerne deux points précis : l’inexistante théorie de l’État de Burnham et sa faible définition de la liberté. Ces deux lacunes limitent la solution que peut proposer Burnham pour contrecarrer les tendances oligarchiques des démocraties représentatives.

L’INEXISTANTE THÉORIE DE L’ÉTAT

Le libéralisme adopte la définition wébérienne de l’État en tant qu’entité qui utilise de façon coercitive son monopole des moyens de violence sur un territoire donné, en fournissant protection et autres services. En contrepartie, l’État exige une compensation pour ces services et une obéissance à ses règles.

En tant que transgresseur fondamental de la propriété privée, les libéraux considèrent donc l’État comme le premier et le plus grand frein à la liberté. Ils définissent donc la liberté politique comme l’absence de contraintes étatiques. Avec cette définition, à tout moment la quantité de liberté politique dans la société est relative à la taille de l’État, son envergure et son rôle dans la société.

Ni les machiavéliens ni donc Burnham n’ont tenu compte de la croissance historique sans précédent de l’État et le rôle objectivement et historiquement excessif qu’il joue dans la société moderne. Peut-être que cette tendance étatique n’était pas encore si évidente pour les machiavéliens, actifs surtout avant la Première Guerre mondiale, mais Burnham aurait pu cerner ce phénomène.

Il n’a pourtant pas clairement identifié l’État comme agent social distinct du reste de la société. Dans Les Machiavéliens, il ne mentionne jamais le mot État, évoquant plutôt des dirigeants, dans le sens classique du terme, comme les Grecs employaient ce mot. L’emploi de dirigeants semble un peu déplacé dans un ouvrage sur la société moderne et peut conduire à des malentendus, puisque cela implique une personnalisation du pouvoir politique qui n’existe plus. À l’exception des systèmes présidentiels, comme celui en vigueur en France, le pouvoir politique ne dépend plus des caprices d’un seul individu. Les dirigeants est un terme qui n’évoque aucunement l’État moderne en tant qu’institution, avec sa bureaucratie tentaculaire, ses innombrables intérêts et sa complexe relation avec la société.

Le manque d’une théorie de l’État dans l’œuvre de Burnham peut se comprendre car il venait à l’époque de faire un revirement idéologique dramatique, ayant juste quitté le marxisme et adopté le conservatisme américain. Les auteurs machiavéliens eux-mêmes étaient plus sophistiqués en ce sens, puisqu’ils se réfèrent beaucoup plus souvent à l’État qu’aux dirigeants, ce qui indique qu’ils voyaient l’État d’une manière bien plus moderne que Burnham.

Cependant, les machiavéliens ne développèrent pas non plus, curieusement, le concept d’État. Il n’y a guère dans leurs œuvres de références aux célèbres penseurs libéraux qui ont développé des théories modernes de l’État, tels que Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari, William Godwin, Lysander Spooner, Herbert Spencer ou Robert Oppenheimer. (Mosca mentionne Spencer, mais pas en ce qui concerne son opposition à l’État). Ces penseurs libéraux ont identifié très tôt l’exception que représente l’État en tant qu’organisation sociale, et son rôle improductif et souvent nocif pour la société.

Il semblerait que non seulement Burnham mais également les penseurs machiavéliens eux-mêmes ne connaissaient pas les contributions importantes de ces penseurs libéraux. En conséquence, ils n’ont pas pu identifier l’exception significative que représente l’État moderne sur le plan sociologique et historique dans la société, ni la position politique à adopter en réaction à cette exception.

Il est important de noter que les deux concepts qui sont comparés ici – à savoir la minorité dirigée des machiavéliens et l’État coercitif des libéraux – ne sont pas identiques. Certains membres de la minorité dirigeante ne font pas de facto partie de l’État, même s’ils y sont généralement au moins fortement liés. Inversement, de nombreux fonctionnaires de bas rang ne devraient pas être considérés comme faisant partie de la minorité dirigeante puisqu’ils n’ont aucun pouvoir de décision.

Cependant, les deux concepts se chevauchent clairement. Une partie essentielle de la minorité dirigeante détient le pouvoir politique sur la majorité, et le pouvoir politique est exercé uniquement par les institutions de l’État.

LA LIBERTÉ EN TANT QU’OPPOSITION POLITIQUE

Puisque les machiavéliens sont connus pour leur approche scientifique et non idéologique de la politique, il n’est pas étonnant qu’ils ne donnent pas beaucoup d’attention au concept de liberté, qui est un concept historiquement et idéologiquement fluide. En effet, le mot liberté n’apparaît pas dans leurs œuvres. Évidemment, sans une théorie de l’État, la liberté ne peut évidemment pas être définie au sens libéral du terme, c’est-à-dire en tant qu’absence de coercition étatique.

Il est donc d’abord difficile de comprendre pourquoi Burnham appela les machiavéliens les « défenseurs de la liberté », dans le sous-titre de son livre. Cette qualification ne devient claire que dans le dernier chapitre de conclusion. Burnham leur a donné ce nom car il considérait que la science politique machiavélienne révélait la façon dont, au moins en partie, la minorité dirigeante doit représenter, c’est-à-dire prendre en considération, la majorité qu’elle gouverne.

Pour Burnham comme pour Gaetano Mosca, « La liberté, veut dire avant tout… l’existence d’une opposition publique à l’élite gouvernante »1 . La liberté est alors définie en tant que « défense judiciaire », c’est à-dire comme « une mesure de sécurité pour l’individu, qui le protège de l’exercice arbitraire et irresponsable du pouvoir », en particulier en ce qui concerne « le droit des opposants de l’élite dirigeante d’exprimer publiquement ses positions d’opposition en public et à s’organiser pour les mettre en œuvre »2.

Burnham définit donc la liberté comme la possibilité d’un conflit politique, par l’existence d’une opposition réelle à la minorité au pouvoir. Burnham ne parlait pas, bien sûr, de l’opposition populaire à l’élite gouvernementale. Les machiavéliens ont montré que la majorité est incapable d’une telle opposition, car « seul le pouvoir limite le pouvoir »3. L’opposition politique doit donc obligatoirement provenir d’une « partie de l’élite dans son ensemble »3.

Burnham ne voit pas la démocratie comme « le pouvoir du peuple », car les machiavéliens ont montré que cela est impossible. Il définit plutôt la démocratie telle qu’elle est souvent comprise en pratique, à savoir comme une société « libre » dans le sens de liberté mentionné ci-dessus. Ce droit d’opposition est fondamental pour que le système politique soit démocratique, en faisant pression sur la minorité au pouvoir.

La démocratie est liée à cette définition de la liberté par Burnham parce qu’il percevait ce système politique comme la seule façon pour la majorité de défendre ses intérêts auprès de la minorité dirigeante, au moins indirectement. L’argument consiste à dire que cette lutte de pouvoir au sein de la minorité dirigeante deviendrait inévitablement publique à un moment donné. Par conséquent, l’élite en opposition et l’élite au pouvoir devront tenir compte, dans une certaine mesure, des intérêts exprimés par la majorité.

Le passage clé de Burnham est le suivant 5 :

Comme le pouvoir dépend de la capacité de contrôler les forces sociales existantes, l’opposition cherche à attirer les forces de son côté et à gagner de nouveaux leaders qui sortent des rangs de la société. Dans cette tentative, elle doit promettre certains avantages à divers groupes; si elle réussit, elle doit tenir au moins quelques-unes de ses promesses. En même temps, cette lutte stimule des nouvelles revendications de nombreux groupes, même des non-élites. Enfin, l’opposition doit chercher à détruire le prestige de l’élite dirigeante en exposant les inégalités de son pouvoir, qu’elle connaît bien mieux que les masses.

[…]

Face à ces attaques multiples, l’élite gouvernante, pour tenter de garder le contrôle, est à son tour contrainte d’accorder certaines concessions et de corriger au moins quelques-uns des abus les plus flagrants. Le résultat net indirect de la lutte, qui d’un point de vue n’est qu’une lutte entre deux groupes de dirigeants, peut donc être bénéfique pour de larges parties des masses. Les masses, empêchées par la loi d’airain de l’oligarchie de se gouverner directement et délibérément, sont capables de limiter et de contrôler indirectement le pouvoir de leurs dirigeants. 

Ce processus décrit par Burnham existe certainement et peut accroître l’influence de la majorité dirigée. Le niveau exact d’influence que la majorité tire de l’existence d’une opposition dépend probablement des conditions spécifiques de chaque société. Burnham était peut-être trop optimiste quant à cette influence, étant donné l’approche non scientifique de la majorité en ce qui concerne la politique.

Il était peut-être aussi trop optimiste en pensant que l’existence d’une opposition politique au sein de la minorité au pouvoir serait tout simplement tolérée. Comme Burnham l’a admis dans le même chapitre final, un corollaire pour que ce processus fonctionne est que la minorité dirigeante doit aussi être scientifique dans son approche du pouvoir politique, car en servant au mieux ses propres intérêts à court et à long terme, elle servira aussi indirectement certains besoins de la majorité, comme l’explique clairement la citation précédente.

Cependant, l’expérience historique montre que cela n’est pas une qualité que l’on peut attendre souvent de ceux qui détiennent le pouvoir politique. Au contraire, la minorité dirigeante montre bien souvent des signes d’incompétence et de superficialité. De nombreux exemples, anciens, modernes et très récents, montrent que les élites gouvernantes ont souvent été minées par leurs propres erreurs politiques, tant en politique intérieure qu’étrangère.

CONFUSION ENTRE LIBERTÉ ET DÉMOCRATIE

D’un point de vue libéral, avec une telle définition, Burnham confond dangereusement liberté et démocratie. Parler des bienfaits de l’opposition politique est une chose, mais assimiler cela à la liberté en est une autre.

Appeler les démocraties libres parce qu’elles acceptent une opposition politique est une position tout à fait normale. C’est la position standard aujourd’hui qui emploie la logique circulaire selon laquelle les démocraties sont libres précisément parce qu’elles sont des démocraties. Il est donc surprenant que Burnham ait adopté cette définition machiavélienne simpliste et faible de la liberté.

D’un point de vue libéral il est dangereux de faire un amalgame entre liberté et démocratie, car cela signifie qu’un concept aussi fondamental que la protection des droits de propriété est relégué au second plan. En effet, la démocratie n’est pas en soi un rempart contre la violation de la propriété privée par l’État. Au contraire, les démocraties libérales modernes ont des États interventionnistes qui ne cessent de s’en prendre aux droits de propriété par leurs politiques fiscales et monétaires, leurs restrictions commerciales et leurs pressions réglementaires sur l’économie.

Lorsque l’État est de taille réduite et intervient peu dans la société, son bilan en tant que défenseur du droit de propriété est naturellement considéré comme bien plus important que le degré avec laquelle l’élite dirigeante « représente » réellement la population. À l’inverse, lorsque l’État est fortement interventionniste et a un rôle de grande envergure, la question de la représentation démocratique devient évidemment alors primordiale.

Ceci montre bien comment la démocratie et la liberté, au sens libéral du terme, sont en réalité des concepts contradictoires. C’est la raison pour laquelle cet amalgame entre la démocratie et la liberté a été critiqué par un bon nombre des principaux libéraux, tels que Murray Rothbard, Hans-Herman Hoppe, Rose Wilder Lane, F. A. Harper, entre autres.

Si l’on considère cette critique libérale de la science politique machiavélienne, il est possible maintenant de voir comment le libéralisme peut proposer une meilleure solution aux crises de légitimité auxquelles les démocraties modernes sont confrontées quotidiennement lorsqu’elles deviennent inévitablement de plus en plus oligarchiques et autoritaires.

  1. Burnham, J., The Machiavellians: The Defenders of Freedom, 2nd edition, Gateway, 1964, p277. ↩
  2. Ibid. p274. ↩
  3. Ibid. p278. ↩
  4. Ibid. p278. ↩
  5. Ibid. p279. ↩