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17 mai, 2023

POUR UN LIBÉRALISME HUMANISTE

 

Auteur d’une Histoire impertinente de la pensée économique (Ellipses, 2016) et d’un Balzac (Ellipses, 2021), Alexis Karklins-Marchay vient de signer un livre fort instructif qui passionnera à n’en pas douter le lecteur s’intéressant aux grands enjeux économiques de notre temps. S’il comporte notamment un excellent panorama de l’histoire du libéralisme (première partie du livre), le livre est surtout – comme son titre l’indique clairement – un plaidoyer pour un « libéralisme humaniste », pour un « autre libéralisme » (p. 36), un libéralisme – comme on entend souvent dire – « à visage humain », qui ne serait pas prioritairement mû par la recherche du profit et qui intègrerait aussi pleinement les grands défis sociaux ou sociétaux de notre époque. En clair, il prône un libéralisme qui prendrait ses distances avec le « libéralisme de laissez-faire », incarné au XXe siècle par un Friedrich Hayek ou un Milton Friedman, et qui tiendrait compte des critiques actuelles qui lui sont souvent adressées. Bref, l’auteur plaide pour un renouvellement du libéralisme afin qu’il puisse réenchanter les citoyens, peu portés d’ordinaire, il faut bien le dire, à le défendre dans notre pays.

Dès l’introduction (« le libéralisme en crise »), l’auteur expose clairement les principales attaques dont le libéralisme est aujourd’hui la cible (voir la sous-partie intitulée « Les sept péchés capitaux du libéralisme »). Non qu’il y adhère forcément sur tous les points : c’est plutôt une réalité, que l’on peut regretter mais que l’on ne saurait escamoter. Mais alors qu’Alexis Karklins-Marchay se montre remarquable vulgarisateur (au sens positif du terme) dans la partie de son livre consacrée à l’histoire du libéralisme, il semble prôner un infléchissement du libéralisme plutôt que de de chercher à convaincre son lecteur que le libéralisme classique, le libéralisme de laissez-faire est en fait la solution qui permettrait à notre pays de renouer avec une prospérité durable et le plein emploi.

Selon Alexis Karklins-Marchay, nul besoin d’inventer ce « libéralisme humaniste », qui existerait déjà : ce serait l’ « ordolibéralisme », un terme renvoyant initialement (comme l’auteur le rappelle) au groupe d’économistes allemands qui s’étaient constitués autour de la revue ORDO, créée par Walter Eucken et Franz Böhm en 1937, tous deux professeurs à l’université de Fribourg (p. 39). Certes, Les ordolibéraux partagent bien des idées avec les libéraux classiques, dont ils se différencieraient néanmoins de manière importante en accordant à l’État un rôle central d’arbitre et de garant des libertés fondamentales : liberté d’entreprendre, de contracter, de commercer, etc. Pour les libéraux de l’école autrichienne, tel Hayek, il existe un « ordre spontané » résultant du libre jeu des actions et des interactions individuelles, alors que pour les ordolibéraux, le marché procèderait d’une armature juridique première rendant précisément la liberté individuelle possible (p. 40). Que faut-il en conclure ? « La conséquence politique en est, écrit Alexis Karklins-Marchay, qu’il faut un État actif pour s’assurer du caractère effectif de la liberté économique, du respect de la concurrence, de la liberté des prix et de l’absence d’ententes entre les producteurs. Un État qui se tient à l’écart des pressions de toute nature et qui conserve son indépendance. Un État qui intervient aussi pour aider ceux qui en ont besoin, dans la mesure où le capitalisme libéral provoque des changements et des tensions permanentes » (p. 41).

Alexis Karklins-Marchay estime ainsi que seul l’ordolibéralisme pourrait réconcilier les Français avec les fondements du libéralisme. Le marché n’étant pas la projection d’une utopie, mais plutôt le moins mauvais moyen d’allocation des ressources, il peut lui arriver d’être défaillant, de donner lieu à certaines « dérives », ce qui justifierait selon l’auteur l’intervention de l’État dans l’économie – une intervention, comme il l’écrit, « raisonnable et raisonnée ». On peut entendre l’argument de l’auteur, et l’on est même d’accord avec lui lorsqu’il appelle de ses vœux « un État qui se (tienne) à l’écart des pressions de toute nature et qui conserve son indépendance » (p. 41). (N’est-ce pas ce qu’écrivait Ayn Rand lorsqu’elle défendait l’idée d’une séparation complète entre la politique et l’économie afin de rendre impossible le « capitalisme de connivence » et afin que le gouvernement puisse pleinement jouer son rôle consistant à empêcher les individus de se porter tort les uns aux autres en ayant recours à la violence illégitime ?) Mais l’on ne saurait suivre l’auteur lorsqu’il plaide pour un État qui non seulement sache corriger les éventuelles dérives du marché, mais qui soit aussi « capable d’organiser l’économie de marché libre » (p. 42). Ne serait-ce pas là retomber dans ce que Hayek appelait le « constructivisme », si présent encore aujourd’hui dans notre pays, alors qu’il conviendrait bien plutôt de redonner le goût de la liberté individuelle à nos concitoyens ? En un mot, lisons ce livre passionnant à bien des égards, mais sachons aussi rester critiques des solutions proposées par l’auteur : il n’y a pas à vouloir rendre le libéralisme « meilleur » ou « plus humain », mais à appliquer le libéralisme tout court. Car il n’y a en vrai qu’un seul libéralisme (qu’on appellera « classique » ou de « laissez-faire », comme on voudra), qui a déjà amplement donné la démonstration, de par le monde, de sa capacité à enrichir le plus grand nombre et à répondre aux grands défis se posant à tout ou partie de l’humanité.

03 décembre, 2022

L’EXEMPLE DU TIGRE CELTE LE CONFIRME : C’EST LA LIBÉRALISATION QUI MARCHE

 Par Matthieu Creson.

Alors que l’on craint une récession qui pourrait arriver prochainement en Europe, l’Irlande devrait enregistrer l’an prochain une croissance de 3,2%, ce qui conforterait son statut d’économie la plus forte de la zone euro. C’est ce que nous rappelle un récent article du magazine Challenges, qui souligne le fait que l’Irlande, malgré quelques ombres au tableau comme la vague de licenciements anticipés au sein des Gafa installés sur place, reste malgré tout une économie des plus dynamiques. Son PIB par habitant en donne d’ailleurs la preuve : 84 940 euros en 2021, ce qui place le pays au deuxième rang européen, derrière le Luxembourg (114 370 euros).

Dans son classement de 2022 sur la liberté économique dans le monde, le think tank américain Heritage Foundation classe l’Irlande en 3e position, juste derrière Singapour et la Suisse. Un tel résultat s’explique notamment par une politique économique très favorable aux entreprises, lesquelles y rencontrent incomparablement moins de réglementations qu’en France, avec en outre un impôt sur les sociétés fixé à 12,5% seulement. Par comparaison, le taux normal de l’IS en France, même ramené depuis le 1er janvier 2022 à 25% (au lieu du taux précédent de 33%), reste encore deux fois plus élevé qu’en Irlande.

Si l’Irlande jouit d’une telle situation aujourd’hui, c’est parce qu’elle a su prendre des décisions radicales et parfois difficiles au cours de son histoire. Longtemps, jusque vers le milieu des années 50, elle fut largement protectionniste. Après celui des années 50 et 60, un nouveau virage libéral y fut pris à la fin des années 80, visant à attirer les investissements étrangers et mettre fin à la fuite des talents : 200 000 Irlandais avaient en effet choisi de quitter le pays entre 1981 et 1990, tant les perspectives y étaient peu reluisantes (inflation galopante, fort taux de chômage, fiscalité dissuadant les incitations productives, etc.) !

Il est donc urgent que la France s’inspire du modèle irlandais et qu’elle cesse de se cramponner indéfiniment au mythe de la « régulation » souhaitable du capitalisme par l’État, principe dont l’application est toujours nocive et contreproductive.

23 octobre, 2022

Jean-François Revel face à la tyrannie du « politiquement correct »

 Par Matthieu Creson.

On a souvent qualifié l’essayiste, philosophe et journaliste Jean-François Revel de polémiste, terme que Revel rechignait généralement à endosser, dans la mesure où pour lui le bon polémiste est avant tout celui qui s’attache à démontrer une thèse de façon convaincante au moyen d’arguments, le ton polémique n’étant qu’une manière pour l’auteur de susciter davantage l’attention et l’intérêt du lecteur.

Pour Revel, la bonne polémique ne pouvait en aucun cas se passer de thèses étayées par de solides arguments, lesquels devaient eux-mêmes reposer sur une rigoureuse investigation préalable des faits. De Ni Marx ni Jésus (1970) au Regain démocratique (1992), en passant par La Tentation totalitaire (1976), Comment les démocraties finissent (1983) et La Connaissance inutile (1988), Revel aura combattu sans relâche le totalitarisme communiste et l’idéologie marxiste, dont le but n’était ni plus ni moins que l’anéantissement des sociétés fondées sur le capitalisme démocratique et libéral.

On a souvent négligé un aspect pourtant essentiel de l’œuvre de Revel : celui-ci ne fut pas tant un politologue qu’un authentique psychologue de la culture. Sa boulimie de lectures, son habitude de lire chaque jour plusieurs journaux français, anglophones, italiens et espagnols pour en isoler les articles à ses yeux les plus parlants, s’expliquent notamment par le fait qu’il s’intéressait moins aux sujets de fond en tant que tels qu’à la manière dont fonctionne l’esprit humain – il l’a d‘ailleurs souvent répété lui-même.

Et c’est en fin analyste de la psychologie de l’être humain et des sociétés humaines que Revel comprit qu’il existe peut-être en chacun de nous, au plus profond de notre être, ce qu’il appelait la « tentation totalitaire », cette constante de l’esprit humain.

Après la chute des régimes communistes, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, Revel comprit que si les systèmes politico-économiques assis sur le marxisme étaient révolus, l’idéologie qui en sous-tendait naguère encore le fonctionnement, elle, perdurerait sans doute encore pendant longtemps, fût-ce sous une forme plus ou moins recyclée. Comme le journaliste Christian Jelen – auquel Revel a dédié La Grande Parade (2000), son « essai sur la survie de l’utopie socialiste »), il voyait ainsi dans le tiers-mondisme un nouvel avatar de l’ancien marxisme, doctrine qu’on n’eut en vérité de cesse de vouloir maintenir en croyant pouvoir lui faire absorber le dernier élixir de jouvence à la mode.

Ainsi Christian Jelen écrit-il dans Les Casseurs de la République :

« L’échec du communisme a incité les progressistes à reporter leur imagination idéologique sur les thèmes tiers-mondistes. Source à son tour de désenchantement, le tiers-mondiste a fait glisser l’esprit doctrinaire vers l’exaltation différentialiste. Depuis lors, une vulgate multiculturaliste tend à prendre le relais de la vulgate marxiste » (p. 139)

Ce constat, Revel l’a dressé également dans plusieurs de ses articles du journal Le Point, repris dans son recueil de chroniques, Fin du Siècle des ombres, le XXe siècle ayant été pour Revel à bien des égards l’antithèse du siècle des Lumières. Ainsi, dans un article du Point du 10 juin 1995, Revel dénonce les impostures du politiquement correct – c’est le titre donné à sa chronique. Pourquoi parler d’« impostures » ?

Parce que les belles âmes néomarxistes en viennent à pratiquer l’intolérance envers leurs adversaires intellectuels, au nom même de la tolérance universelle ! Les communistes ont usé et abusé, tout au long de l’histoire de l’URSS, du subterfuge consistant à nous faire croire qu’ils défendaient une forme suprême de « démocratie », alors qu’ils furent au XXe siècle parmi les plus farouches adversaires de la démocratie parlementaire et libérale.

En observateur lucide des inépuisables ruses dont est capable l’esprit humain galvanisé par l’idéologie, Revel comprit parfaitement que les mentalités des tenants les plus ardents du politiquement correct ne diffèrent guère structurellement de celles des anciens défenseurs du socialo-marxisme totalitaire.

Il écrit :

« La ruse des censeurs vertueux consiste à exercer l’intolérance au nom de causes justes. Protestez-vous ? Ils vous rembarrent au nom de la justice. Objectez-vous que, précisément, ils ne parviennent à aucun résultat dans ce domaine ? Ce sont vos critiques qui les en empêchent, rétorquent-ils. Les communistes nous ont fait le coup pendant soixante-quinze ans ; aujourd’hui, ce sont les « politiquement corrects » qui ont pris en main le martinet » (Ibid., p. 724).

Ayant en théorie le culte de la « diversité », les militants du politiquement correct radical sont en vérité volontiers partisans de la censure idéologique dès l’instant où leurs adversaires ont l’outrecuidance de vouloir contredire et réfuter leurs idées. Les nouveaux censeurs sont en fait, pour reprendre la formule de Pierre-André Taguieff, d’authentiques « douaniers de la pensée ». Ceux qui étaient naguère arrêtés à la frontière séparant, d’une part, ce que l’on doit dire ou penser, et, d’autre part, ce qui mérite d’être passé sous silence, étaient souvent taxés de « fascisme ».

Aujourd’hui, en 2022, ce sont peut-être plus les étiquettes frappant les parias de la pensée qui ont changé, plus que les attitudes générales des censeurs de la bien-pensance : car le monde ne semble se diviser pour ces derniers qu’entre deux camps, le camp du Bien absolu (naturellement incarné par eux) et le camp du Mal, non moins absolu à leurs yeux, lequel ne serait composé que de « réactionnaires », de « populistes », de « complotistes », de « machistes », ou de « climato-sceptiques », pour ne citer que quelques qualificatifs partout répétés dans l’actuel paysage politico-médiatique.

Revel écrivait : « Tout ce qui n’est pas moi est fasciste ! voilà ce qu’on lit sur la pancarte que les tambours-majors du politiquement correct arborent en écharpe » (Ibid., p. 725). « Tout ce qui n’est pas moi est complotiste, sexiste, ou colonialiste ! » : voici ce qu’on pourrait lire sur la pancarte que les farouches défenseurs du Bien absolu exhiberaient aujourd’hui à leur tour.

« Nous voilà donc atteints d’un Bien incurable », avait écrit Philippe Muray dans L’Empire du Bien. Le tour de force des zélateurs du politiquement correct woke le plus radical (qui sont en fait les orphelins spirituels du défunt socialo-marxisme) est d’avoir instillé l’idée qu’à eux revenait le monopole du combat pour la justice et le bien social. Si vous osez contester leurs idées, même au moyen de faits et d’arguments, c’est que vous êtes nécessairement à leurs yeux un ennemi de la justice et du bien social.

Il serait donc désormais temps de comprendre, avec Jean-François Revel, Christian Jelen ou Pierre-André Taguieff, pour ne citer qu’eux, qu’il s’agit ici essentiellement d’imposture intellectuelle, qui dessert bien plus qu’elle ne sert en réalité les causes a priori nobles prétendument défendues par les nouveaux sectaires de l’idéologie du Bien.