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06 février, 2023

Pourquoi les libéraux doivent soutenir le monde multipolaire

 Par Finn Andreen.

Les tensions internationales actuelles ont accentué un débat qui existe depuis au moins une décennie entre deux visions du monde et des relations internationales : le monde unipolaire et le monde multipolaire. Quand les libéraux sont en désaccord en politique étrangère, cela s’explique souvent par un différend à ce sujet.

Cet article a pour but de montrer que le libéralisme est contraire au concept de monde unipolaire et qu’il va dans le sens du monde multipolaire.

 

Unipolaire vs multipolaire

Pour rappel, par « monde unipolaire » est entendu un monde dirigé par un seul pôle de pouvoir, en l’occurrence celui du « liberal rules-based international order » centré autour de Washington D.C.. Cet ordre est un concept flexible, distinct du droit international même si les deux coïncident parfois. C’est le monde que les États-Unis, avec leurs alliés occidentaux, ont créé en 1945 et qu’ils ont essayé d’étendre après la chute de l’URSS en 1991.

L’idée implicite est la suivante : les systèmes politiques occidentaux, les « démocraties libérales », ont une supériorité morale qui justifient que le monde soit dirigé par un seul pôle de pouvoir occidental – la capitale fédérale étasunienne. C’est donc par définition un pouvoir d’ambition hégémonique. Le monde unipolaire est un monde où les États-nations manquent d’indépendance ; ils sont dominés, pour leur propre bien, non seulement directement par le seul centre de pouvoir mais aussi indirectement par des institutions supranationales prêtant allégeance à cet unique pôle.

Par « monde multipolaire » est entendu le contraire de celui décrit ci-dessus ; il s’agit d’un monde qui respecte beaucoup plus strictement le droit international, notamment tel qu’énoncé dans la Charte de l’ONU. Aucun jugement de valeur est appliqué aux systèmes politiques : au contraire, ceux-ci sont considérés comme conséquences d’une culture politique ainsi que d’une histoire ancienne et récente spécifiques. Le monde multipolaire n’est donc pas universaliste. Le pouvoir politique dans ce monde est dilué dans une multitude de pôles, et les États-nations ne sont pas assujettis aux institutions supranationales.

Comme ces courtes descriptions le montrent, ces deux visions sont mutuellement exclusives. Ceci explique en grande partie les tensions parfois intenses qui sévissent actuellement dans les relations internationales.

 

Et pourquoi pas unipolaire ? 

Il pourrait sembler étrange à première vue que les libéraux doivent préférer un monde multipolaire à un monde unipolaire.

En effet, le monde unipolaire est centré sur la politique occidentale, réputée plus respectueuse de la liberté. De plus, les libéraux sont idéologiquement attachés à un monde ouvert, avec un minimum d’obstacles politiques et juridiques pouvant entraver le commerce entre entreprises et individus opérant dans différentes entités politiques. Les libéraux sont connus pour leur soutien du libre-échange, en prônant non seulement les bienfaits du « laisser-faire » mais également ceux du « laisser-passer », selon la maxime complète.

En tant que libéral, ne serait-il pas alors naturel d’être en faveur d’un monde unipolaire où in fine une seule entité politique mondiale – possiblement bienveillante – gère le monde comme elle le souhaite, mais en assurant la paix et en affaiblissant alors les frontières politiques entre les États-nations ?

La réponse à cette question est un Non retentissant.

Soutenir le monde unipolaire est une erreur fondamentale du libéralisme classique, trop ancré dans une vision universaliste des valeurs occidentales du siècle des Lumières. Il n’y a jamais de garantie que l’unique pôle de pouvoir existant soit bienveillant et pacifique ; que faire s’il ne l’est pas ? En effet, le soutien pour le monde unipolaire s’explique souvent aussi par un manque de connaissance de la vraie nature de l’État fédéral américain qui s’est arrogé ce rôle d’unipolarité.

De plus, le monde unipolaire n’est pas aussi libre que cela, ni économiquement, ni politiquement. Les exemples abondent de politiques antilibérales en Occident. Il n’y a jamais eu de volonté parmi les élites occidentales d’implémenter du vrai libre-échange, par exemple, entre l’Occident et les pays du Sud, au grand dam de ces derniers. Et politiquement, les problèmes de légitimité démocratique en Occident sont légion.

Le monde unipolaire mène droit à la mondialisation politique qui est ni plus ni moins qu’une forme de fascisme au niveau international. Dès ses origines, il était injuste et instable, favorisant le système financier occidental basé sur le dollar américain. Différentes formes de coercition existent pour ceux qui ne coopèrent pas (l’utilisation de la menace militaire évidemment mais également le principe d’extraterritorialité des lois étatsuniennes, comme de la Foreign Corrupt Practices Act). Il est possible d’aller plus loin et de dire que de par sa nature même, le monde unipolaire ne peut exister sans des constantes interventions illégales et non sollicitées dans les affaires internes des pays qui ne souhaitent pas adhérer complètement aux positions politiques de l’unique centre de pouvoir. Ceci pour que le monde unipolaire soit non seulement maintenu, mais étendu.

 

Non-intervention et décentralisation 

Le monde unipolaire va donc directement à l’encontre du principe de non-intervention qui est fondamental au libéralisme. Le principe de non-agression et donc l’échange pacifique entre nations, si important pour les libéraux, est bien mieux représenté par le droit international.

La décentralisation du pouvoir politique à l’intérieur des États est reconnue comme fondamentale par les libéraux. Ces mêmes libéraux devraient alors aussi, selon ce même principe, soutenir la décentralisation du pouvoir politique dans le concert des nations… ce qui équivaut à soutenir le monde multipolaire. Les bienfaits de la décentralisation ont été montrés par des historiens libéraux comme Ralph Raico et Donald Livingstone. La concurrence entre les petites entités politiques européennes pendant des siècles était fondamentale pour le développement économique et la libéralisation politique de ses sociétés.

Le monde multipolaire n’est bien sûr pas une suffisante évolution d’un point de vue libéral à cause des étatismes qui y persistent. Mais c’est clairement un pas important dans une direction libérale par rapport au monde unipolaire. Les libéraux doivent donc rejeter ce dernier et soutenir le monde multipolaire pour toutes les raisons présentées ici. Cette position doit être exprimée fortement, même si elle est peu populaire actuellement. Car le monde multipolaire est encore peu compris et peu accepté par les Occidentaux, habitués à une position de domination.

11 novembre, 2022

Les péchés mortels de la politique

 Par Axel Weber et Dan Sanchez.

Le philosophe du XIXe siècle Joseph de Maistre a écrit que « toute nation a le gouvernement qu’elle mérite. »

C’est vrai dans un sens car, comme l’a écrit plus tard Ludwig von Mises, « l’opinion publique est en définitive responsable de la structure de l’État. »

Les croyances et les valeurs d’un peuple déterminent les institutions qu’il embrasse ou accepte.

L’influence s’exerce également dans l’autre sens. Des systèmes de gouvernement différents créent des incitations différentes. Certaines institutions encouragent la vertu, tandis que d’autres fomentent le vice.

Examinons quelques idéologies politiques historiquement importantes et les qualités morales qu’elles reflètent et promeuvent.

 

Le socialisme

Pour Winston Churchill, le socialisme est « l’Évangile de l’envie ». Un peuple affligé d’envie et de ressentiment gravitera vers le socialisme.

Le psychologue Jordan B. Peterson a évoqué le lien entre l’envie et le socialisme marxiste en particulier :

« Il y a le côté sombre de la chose, qui signifie que tous ceux qui ont plus que vous l’ont obtenu en vous le volant. Et cela fait vraiment appel à l’élément de l’esprit humain qui ressemble à Caïn. Tous ceux qui ont plus que moi l’ont obtenu d’une manière corrompue, ce qui justifie non seulement mon envie mais aussi mes actions pour niveler le terrain, pour ainsi dire, et avoir l’air vertueux en le faisant. Il y a une énorme philosophie du ressentiment qui, je pense, est dirigée maintenant par une éthique anti-humaine très pathologique. »

Les socialistes ont tort de penser que l’égalitarisme va améliorer la situation des plus démunis. Mais même si on les détrompe de cette erreur économique, l’envie peut les pousser à s’accrocher quand même au socialisme par un désir malveillant de nuire aux nantis.

Comme Mises l’a écrit à propos des socialistes :

« Le ressentiment est à l’œuvre lorsque l’on déteste tellement quelqu’un pour son environnement plus favorable que l’on est prêt à supporter de lourdes pertes si seulement celui que l’on déteste pouvait aussi subir un préjudice. Beaucoup de ceux qui attaquent le capitalisme savent très bien que leur situation dans tout autre système économique sera moins favorable. Néanmoins, en pleine connaissance de ce fait, ils préconisent une réforme, par exemple le socialisme, parce qu’ils espèrent que les riches, qu’ils envient, souffriront aussi sous ce régime. »

Tout comme l’envie fait progresser le socialisme, le socialisme stimule l’envie en invitant les masses à participer au « pillage légal » (selon l’expression de l’économiste français Frédéric Bastiat) des riches et des nantis.

 

Le fascisme

Au XXe siècle, de nombreux pays se sont tournés avec crainte vers le fascisme pour se protéger du communisme. Dans ces pays, nombreux étaient ceux qui pensaient que si les communistes et leurs idées étaient violemment réprimés, leur révolution serait étouffée dans l’œuf. La peur s’est transformée en colère, les fascistes anticommunistes réprimant violemment toute dissidence susceptible de déstabiliser l’État.

Comme l’écrivait Mises :

« Le grand danger qui menace la politique intérieure du côté du fascisme réside dans sa foi totale dans le pouvoir décisif de la violence. »

La colère et la violence du fascisme sont finalement autodestructrices.

Selon Mises :

« La répression par la force brute est toujours une confession de l’incapacité à faire usage des meilleures armes de l’intellect – meilleures parce qu’elles seules promettent un succès final. C’est l’erreur fondamentale dont souffre le fascisme et qui causera finalement sa chute. »

La colère anime le fascisme, mais le fascisme attise aussi la colère en fomentant le tribalisme et en invitant les membres de la société à recourir à la violence politique pour régler leurs différends.

 

Le progressisme

Le progressisme est séduisant pour ceux qui s’imaginent pouvoir « améliorer » les individus par l’ingénierie sociale.

Mais comme l’a illustré Leonard E. Read dans son essai classique I, Pencil, la société est si complexe que c’est une chimère. Pour penser que l’on peut planifier la société de manière centralisée, il faut se croire doté d’une omniscience quasi-divine. En termes simples, le progressisme est une idéologie de fierté excessive.

Comme l’a dit le sénateur Ron Johnson :

« L’arrogance des progressistes libéraux est qu’ils sont tout simplement beaucoup plus intelligents et meilleurs que les Staline, les Chavez et les Castro du monde, et si nous leur donnons tout le contrôle et qu’ils contrôlent votre vie, ils vont faire du bon travail. Eh bien, ce n’est tout simplement pas vrai. »

Les progressistes ont tort de croire qu’ils savent comment gérer la vie des autres mieux que ces derniers. Même s’ils étaient hypothétiquement plus intelligents et plus éthiques que n’importe quel membre du reste de la société, ils auraient toujours tort.

La quantité d’informations qu’un expert peut traiter à un moment donné est infinitésimale par rapport à la somme des informations dont disposent tous les individus. En laissant ces derniers libres de coopérer par le biais du système de prix, on décentralise l’utilisation des connaissances et on obtient en fait une utilisation plus importante des informations qu’avec un système d’experts planifié de manière centralisée.

Comme l’expliquait Friedrich Hayek :

« La curieuse tâche de l’économie est de démontrer aux hommes combien ils en savent peu sur ce qu’ils s’imaginent pouvoir concevoir. Pour l’esprit naïf qui ne peut concevoir l’ordre que comme le produit d’un arrangement délibéré, il peut sembler absurde que dans des conditions complexes, l’ordre et l’adaptation à l’inconnu puissent être réalisés plus efficacement en décentralisant les décisions et qu’une division de l’autorité étende en fait la possibilité d’un ordre global. Pourtant, cette décentralisation conduit en fait à la prise en compte de plus d’informations. »

Ainsi, la foi du progressiste dans le pouvoir technocratique découle d’une arrogance épistémique suprême.

Mises écrivait :

« Il est insolent de s’arroger le droit d’annuler les plans des autres personnes et de les forcer à se soumettre au plan du planificateur. »

Non seulement le progressisme découle de l’orgueil, mais il le stimule, car l’outrecuidance a tendance à monter à la tête des gens.

 

Une alternative ?

Devons-nous choisir parmi les systèmes politiques qui sont affligés d’un vice ou d’un autre ? Heureusement non. Il existe une alternative vertueuse : le libéralisme classique. Alors que le socialisme, le fascisme et le progressisme sont dominés par les péchés capitaux que sont l’envie, la colère et l’orgueil, le libéralisme classique incarne les vertus capitales que sont la charité, la tempérance et l’humilité.

Là où le socialisme est fondé sur l’envie, le libéralisme classique encourage la charité. Les libéraux classiques croient en l’échange volontaire de biens et de services, ce qui ouvre la voie à la philanthropie. On ne peut être charitable que lorsqu’on a le choix de donner ou d’aider les autres. La charité forcée n’est pas vraiment charitable car il n’y a jamais eu de choix, tout comme donner quelque chose que l’on ne possède pas n’est pas un signe d’altruisme.

Comme l’a écrit Murray Rothbard :

« Il est facile d’être ostensiblement compatissant lorsque les autres sont obligés d’en payer le prix. »

Là où le fascisme est courroucé, le libéralisme classique a de la tempérance. Les fascistes considèrent la dissidence et la différence comme dangereuses. Les libéraux classiques considèrent que le débat et la concurrence pacifiques sont la clé du progrès. Le libéralisme classique incarne la tempérance dans la manière dont il défend les droits de chacun, même ceux qui sont illibéraux. Sous le fascisme, l’hostilité violente à l’égard des différences est la règle ; sous le libéralisme classique, la coopération volontaire pacifique pour un bénéfice mutuel est la règle.

Là où le progressisme est orgueilleux, le libéralisme classique est humble parce qu’il ne présuppose pas ce que la société devrait valoriser. Il suppose que tous les individus ont des objectifs qu’ils sont les seuls à savoir comment atteindre. Le libéralisme classique connaît les limites de ce qu’un individu peut savoir et, par conséquent, ne trouve aucune raison de conférer à un expert un pouvoir sur le reste de la société.

Comme l’a écrit Hayek :

« Toutes les théories politiques supposent […] que la plupart des individus sont très ignorants. Ceux qui plaident pour la liberté diffèrent […] en ce qu’ils incluent parmi les ignorants eux-mêmes aussi bien que les plus sages. »

Comme il est dit dans la Bible, « le salaire du péché, c’est la mort ». Et en effet, les idéologies du socialisme, du fascisme et du progressisme, entachées de péchés, ont entraîné un nombre impressionnant de morts. En revanche, les bienfaits de la liberté comprennent non seulement la paix et la prospérité, mais aussi l’encouragement et la liberté de mener une vie vertueuse.

22 octobre, 2022

Peut-on être « libéral-conservateur » ?

 Par Nathalie MP Meyer.

Au détour des conversations que j’ai pu avoir avec différents membres de la famille libérale, il arrive souvent que mon interlocuteur me dise en substance : « Pour ma part, je suis libéral-conservateur, c’est-à-dire libéral en économie et conservateur sur le plan sociétal. »

Et il me demande ensuite où je me situe selon cette variante particulière du libéralisme. 

 

Les libéraux, une petite famille tout en nuances

La famille libérale est certes petite en nombre, mais il est vrai qu’elle se rattrape largement quand on en vient à faire la liste extensive de ses mille et une nuances. À supposer que vous vous sentiez une petite inclination libérale, savez-vous si vous êtes anarcho-capitaliste, libéral-libertaire, minarchiste, libertarien, libéral classique, ordo-libéral… ?

La multiplication des étiquettes qualifiant les libéraux tient d’abord au fait que le mot anglais liberal a été progressivement préempté par la gauche américaine, rendant nécessaire l’adoption de nouveaux vocables, notamment celui de libertarian. Mais en règle générale, les différences entre ces termes s’expliquent par la place plus ou moins grande – quoique toujours limitée – accordée à L’État.

 

Libéral dans un domaine seulement ?

Avec « libéral-conservateur », rien de tel. L’ampleur étatique n’est pas en cause. Elle est naturellement souhaitée la plus réduite possible, notamment dans le domaine économique, par opposition à l’interventionnisme et au dirigisme propres au socialisme ou même à la social-démocratie. Nombreuses sont les personnes qui souhaiteraient que l’État les laisse travailler en paix, sans les harasser de contraintes absurdes et sans leur prendre en impôt des portions confiscatoires de leurs revenus. Mais le terme renvoie plutôt à un tri effectué dans les activités humaines afin de voir quels domaines peuvent relever ou pas du libéralisme.

À la question posée ci-dessus, je réponds ainsi :

« Je suis totalement libérale, donc sur le plan sociétal, je suis ravie que des personnes puissent bénéficier de la liberté de fumer, divorcer ou avorter (par exemple). Mais à titre personnel, je mène une vie des plus classiques ; je trouve que fumer est idiot car dangereux, et serais-je confrontée à une situation d’avortement ou de divorce, que je me trouverais face à un grave problème de conscience. »

 

Le choix personnel du libéral

À titre personnel. Voilà le petit détail qui fait, je crois, que le terme « libéral-conservateur » associe deux qualificatifs qui ne sont pas situés au même niveau. « Libéral » renvoie au principe général de responsabilité et de liberté des personnes dans une société qui valorise les droits naturels, c’est-à-dire la liberté, la propriété et la sécurité, tandis que « conservateur » donne une indication sur les préférences spécifiques de la personne qui parle. Préférences que, dans un contexte libéral, elle est parfaitement en droit d’avoir, mais qui ne sauraient s’imposer à tout le monde.

Il est certain que nous vivons dans une société où s’épanouit chaque jour un peu plus un constructivisme progressiste rampant. Par exemple, il faut désormais se déclarer officiellement opposé au don d’organe pour ne pas être considéré comme donneur d’office, et il existe maintenant un délit d’entrave numérique à l’IVG qui consiste à pénaliser les sites internet coupables, aux yeux du gouvernement, de diffuser de « fausses informations » dans le but de décourager  les femmes d’avorter.

Si « conservateur » signifie qu’on refuse, à titre personnel, d’être entraîné à marche forcée par décision gouvernementale dans les valeurs obligatoires du progressisme et qu’on souhaite avoir le droit d’adopter un mode de vie qu’on pourrait qualifier de « classique » ou « traditionnel », tout en reconnaissant aux autres le droit de faire des choix différents, il devient inutile d’accoler ce mot à « libéral » dans la mesure où le libéralisme est justement l’environnement qui laisse la société évoluer par elle-même et permet à chacun de vivre à sa façon dès lors qu’il n’y a pas d’atteintes aux personnes et aux biens.

 

Le libéral-conservateur selon Hayek

Mais l’on peut songer à une autre définition du « conservateur ». Pour Friedrich Hayek  dans son texte « Why I am not a conservative »1-, il s’agit de quiconque se montre hostile aux changements radicaux. Dès lors, le « conservateur » sera enclin à protéger l’ordre établi, y compris en recourant à l’autorité de l’État, afin de ralentir la marche de la société et graver dans le marbre de la loi l’ordre ancien qui lui est cher contre le « déplorable relativisme » qu’il attribue à toute personne qui se déclare ouverte aux valeurs qui ne sont pas les siennes.

Cette attitude n’est pas libérale, mais le contexte socialiste (au sens large) dans lequel nous vivons depuis plusieurs décennies a contribué à créer une confusion et une forme d’assimilation erronée entre le libéralisme et le conservatisme.

Dans un précédent article, je notais que lorsque le gouvernement est de gauche, il pratique avec enthousiasme une politique typiquement socialiste selon la trilogie « lubies écolo-sociétales, dépenses, impôts », ce qui déclenche chez le blogueur libéral des réflexions peu amènes sur le sujet qui lui attirent la sympathie de personnes qui détestent les socialistes mais qui ne sont pas nécessairement très libérales.

De façon conjoncturelle, libéralisme et conservatisme se rejoignent dans leur opposition au progressisme à marche forcée dont je parlais plus haut, mais ces deux approches sont cependant à l’opposé dans leurs valeurs essentielles. Car dans cette configuration, le libéral refuse le terme « marche forcée » tandis que le conservateur refuse le terme « progressisme », quitte à imposer d’en haut son conservatisme.

Le libéral ayant des préférences personnelles conservatrices rejettera éventuellement l’avortement pour lui-même, mais il ne l’interdira pas aux autres. Dans la formulation de Hayek, que je partage totalement, cela donne :

Il y a maintes valeurs des conservateurs qui me conviennent mieux que celles des socialistes ; mais aux yeux d’un libéral, l’importance qu’il attache personnellement à certains objectifs n’est pas une justification suffisante pour obliger autrui à les poursuivre aussi.

À l’inverse, le conservateur tel que défini par Hayek n’aura de cesse de mettre en place un gouvernement qui l’interdira. Notre conservateur n’est certes pas progressiste, bien au contraire, mais il est néanmoins tout autant « constructiviste » que le socialiste et use des mêmes coercitions pour faire advenir, ou plutôt revenir l’ordre social auquel il aspire. Hayek à nouveau :

Comme le socialiste, il (le conservateur) est moins soucieux de la façon dont les pouvoirs du gouvernement devraient être limités, que du choix de qui les exercera, et comme le socialiste il se considère autorisé à imposer aux autres par la force les valeurs qu’il révère.

Dans cette seconde acception du terme « conservateur », il y a bien un mot de trop dans la formule « libéral-conservateur », mais contrairement à la première définition, c’est le mot « libéral », le mot le plus important, qui n’a plus sa place.

 

Alors, peut-on être « libéral-conservateur » ?

Le mot composé « libéral-conservateur » a-t-il un sens ? J’ai tendance à répondre que non. Soit le conservateur est conservateur pour lui-même sans chercher à voir ses opinions prévaloir pour l’ensemble de la société, et dans ce cas il n’a pas besoin d’ajouter le terme conservateur à libéral dans la mesure où son cas est prévu dans le libéralisme.

Soit le conservateur ne sera satisfait dans ses convictions que si celles-ci s’imposent à tous. Pour ne pas être progressiste, il n’en est pas moins constructiviste selon ses propres valeurs. Cela l’écarte à tout jamais de la philosophie libérale qui appelle à la tolérance et à l’esprit de responsabilité des individus, dans l’unique limite du respect des personnes et des biens. Dans ce cas, le terme libéral est non seulement de trop : il est incompatible avec le conservatisme en question.

C’est pourquoi, comme Hayek avant moi, « I am not a conservative ».

19 octobre, 2022

10 leçons apprises de Margaret Thatcher, disparue il y a neuf ans

 Par John Blundell, depuis le Royaume-Uni1.

Une publication hors série de l’Institut économique de Montréal

Margaret Thatcher nous a laissé un héritage influent. Elle fut la personne ayant le plus longtemps occupé le poste de Premier ministre britannique au cours du XXe siècle et a donc eu onze ans et demi pour accomplir son travail. Mais quel travail !

  • Elle a tenu tête au mouvement syndical en entier, l’a ramené sous le régime de la primauté du droit et l’a redonné à ses membres.
  • Elle a transformé la perspective du pays quant aux avantages d’une économie de marché.
  • Elle a privatisé des industries clés au sein de l’économie, améliorant ainsi radicalement leur sort et a provoqué un mouvement similaire à l’échelle mondiale.
  • Elle nous a appris la nécessité de faire preuve de prudence sur le plan monétaire afin de maintenir l’inflation à un faible niveau.
  • Elle a permis à des millions de personnes de devenir indépendantes des administrations locales en leur donnant le droit d’acheter leur logement social.
  • Elle a permis aux Britanniques de garder la tête haute en adoptant une approche de principe, ferme et robuste en matière de relations internationales.
  • Elle a amorcé le processus qui a mené à la paix en Irlande du Nord.
  • Elle a aidé Ronald Reagan à démanteler le rideau de fer sans un coup de feu et à détruire « l’ Empire du mal ».
  • Elle a fait en sorte que tous les gouvernements britanniques à l’avenir soient bien plus favorables au capitalisme qu’ils ne l’avaient été avant 1979.

 

Aujourd’hui, trois décennies après son arrivée au pouvoir et neuf après son départ, il est intéressant de se demander ce que devra accomplir la prochaine ou le prochain Thatcher pour rivaliser avec elle ? Voici une liste de suggestions :

  • Déréglementer et mettre un terme au tsunami de nouveaux règlements.
  • Renégocier la situation du pays par rapport à l’Union européenne.
  • Combattre la criminalité.
  • Réformer le système de santé.
  • Améliorer la qualité de l’éducation.
  • Réduire le recours à l’aide sociale.
  • Équilibrer le budget.

 

Un futur Premier ministre qui atteindrait ces objectifs mériterait la même réputation que celle de Margaret Thatcher.

Laissez-moi essayer de résumer les dix leçons stratégiques que Margaret Thatcher m’a permis de développer :

1. Avant tout, Margaret Thatcher possédait une boussole personnelle très forte sur les plans moral et politique. Elle pouvait s’adresser à une salle remplie d’hommes puissants et déclarer simplement : « Je sais que c’est la bonne chose à faire, vous savez que c’est la bonne chose à faire, il reste seulement à déterminer comment y arriver. »

Il ne s’agissait pas tant du caractère autoritaire dépeint par les caricatures que d’une conviction absolue. Cela aidait à bâtir l’esprit d’équipe. Si le chef a une série de principes clairs, bien articulés et cohérents, les petits Indiens savent exactement quoi faire… s’ils désirent rester dans le wigwam.

Elle a dit que « se discipliner à faire ce que vous savez juste et important, même si c’est difficile, est la voie royale vers la fierté, l’estime de soi et la satisfaction personnelle. » 

Une occasion d’appliquer cette philosophie s’est vite présentée à peine un an après son arrivée à Downing Street, en avril 1980. Un groupe de six terroristes iraniens a attaqué l’ambassade iranienne au centre de Londres, assiégé les lieux et pris 26 personnes en otage. Les terroristes ont réclamé la libération des prisonniers politiques en Iran. Thatcher a ordonné qu’ils soient maîtrisés et a demandé la participation des forces spéciales du Special Air Service (SAS). L’affaire s’est étirée pendant près d’une semaine jusqu’à ce que les terroristes abattent soudainement un otage et jettent son corps par la porte d’entrée.

Le Premier ministre a alors donné l’autorisation d’intervenir aux forces spéciales. En direct à la télévision, lors d’une heure de grande écoute, le pays a regardé les hommes du SAS descendre jusqu’aux fenêtres de la façade du bâtiment, jetant des grenades à percussion devant eux. Cinq des six terroristes ont été tués et 19 des 20 otages sauvés. Il n’y a eu aucun mort parmi les policiers ou les membres des forces spéciales.

 

2. Elle savait comment s’attaquer au cœur d’un enjeu, le simplifier et le communiquer, en écartant les sottises, les balivernes et les enjolivements frivoles. Plusieurs livres à propos d’elle ont été publiés et ils mentionnent tous une même chose : sa capacité de simplifier et de communiquer ses messages clairement et avec conviction. Je l’associe toujours à Newt Gingrich dans un sens, soit que ni l’un ni l’autre n’était du type « en ce moment-ci dans le temps », mais plutôt du type « maintenant ». De bons mots courts et anglo-saxons. Comme elle l’a déjà dit à mon ami Simon Jenkins : « Laissez-faire ? Laissez-faire ? Ne fais pas ton ton Français ! »

C’est une personne très brillante. Elle a étudié la chimie et travaillait comme chimiste dans l’industrie avant d’étudier le droit et de pratiquer en droit fiscal et en droit des brevets. Mais en plus de son intelligence, elle avait le don de savoir simplifier et communiquer efficacement ses messages, allant au fond des choses et s’exprimant avec des mots simples qui avaient du sens.

Certains affirment cruellement qu’elle n’a jamais eu d’idée originale de son propre chef. Ces personnes sous-estiment sa capacité de synthèse.

 

3. Elle dirigeait et s’attendait à beaucoup de la part de ceux qui l’entouraient, mais elle savait aussi écouter. Peu après l’élection générale de 1987, un député conservateur nouvellement élu marchait dans la Chambre des communes et a soudainement observé un vieil ami. Ce dernier avait été élu en 1983 et était désormais un ministre junior. Il courait, littéralement, échevelé et transportant non seulement sa mallette et une boîte, mais aussi un paquet de feuilles.

« Prends ton temps », lui dit le nouveau député. « Rome ne s’est pas construite en un jour ».
– En effet cria le jeune ministre par-dessus son épaule. « Mais Margaret Thatcher n’était pas le contremaître sur ce chantier ».

C’est une histoire vraie. La suite est 100 % non authentique, tout de même instructive.

L’histoire raconte qu’en 1989, son cabinet et les membres haut placés de son personnel aient organisé un souper privé à l’occasion du 10ème anniversaire de son élection comme Premier ministre. Au Café Royal, Margaret Thatcher était assise au bout de la table, accompagnée de chaque coté d’environ une vingtaine hommes en complet. Un serveur entre dans la salle et se dirige vers elle :

« Madame le Premier ministre, voudriez-vous un apéritif ?
 Cocktail de crevettes, s’il vous plaît
– Comme plat principal ?
– Un steak svp
– Quel genre de steak ?
– Une escalope, svp
– Quelle cuisson ?
– Saignant, svp
– Désirez-vous des pommes de terre ?
– Rôties, svp
– Et pour les légumes ?
– Oh, ils prendront du steak également ! »

Il s’agissait de la perception qu’on avait d’elle, dans ce cas fondée sur l’émission de télévision satirique Spitting Image. En réalité, elle était plus attentive à ce qu’on lui disait que ce qu’on reconnaît généralement.

Elle écoutait surtout ses ministres et ses bonnes idées ne vinrent pas toutes de ses collègues de droite, comme dans le cas de la vente des logements sociaux qui vint de collègues à sa gauche, comme Peter Walker et Michael Heseltine.

Et elle ne fut pas toujours radicalement en faveur du libre marché même si c’est souvent ainsi qu’on la dépeint aujourd’hui. Elle craignait les effets de l’abolition du contrôle des changes, hésitait à propos de la vente au rabais des logements sociaux de peur que les citoyens ayant déjà accédé à la propriété se rebellent, et certaines privatisations la rendaient un peu nerveuse.

Un autre aspect de sa vision du leadership est révélé dans cette citation : « Je gardais un contrôle personnel sur les décisions ayant trait à l’initiative de défense stratégique et à notre réaction face à celle-ci…  Je fus aussi passionnément intéressée par les développements techniques et les implications stratégiques. Il s’agissait d’un de ces domaines qui nécessitaient une solide compréhension des concepts scientifiques en jeu afin de prendre les bonnes décisions de politiques. On ne pouvait se fier ni sur les généralistes désinvoltes du ministère des Affaires étrangères, ni sur les esprits brouillons qui les supervisaient. Contrairement à eux, je me trouvais dans mon élément. »

 

4. Elle favorisait des politiques qui « flattaient la nature humaine dans le sens du poil » plutôt que le contraire. Elle a pu dire « le capitalisme populaire n’est rien de moins qu’une croisade pour libérer la majorité dans le cadre de la vie économique du pays. Nous les conservateurs, redonnons le pouvoir au peuple. »

À titre d’exemple, prenons les logements sociaux. À la fin des années 1970, je lui ai conseillé de les donner aux locataires actuels. Postez-leur les titres de propriété, lui dis-je. Elle me répondit « Non, les gens ne les valoriseront pas, à moins qu’ils paient quelque chose en échange ».

Quelques années plus tard, elle a mis en place le droit d’achat. Cette mesure a offert un rabais de 33 % à l’achat pour tout locataire d’un logement social, plus 1 % pour chaque année de location, jusqu’à un maximum de 50 % de la juste valeur marchande du logement. L’accession à la propriété a explosé : près de trois millions de logements ont été transférés en vertu de ce programme. Même chose pour les privatisations, les actions des anciennes sociétés d’État ayant été distribuées très largement et ayant rapidement pris de la valeur.

Le taux d’actionnariat parmi la population en général est passé de 7 à 23 %. Parmi les syndiqués, la proportion est passée de 6 à 29 %. Toutes les grandes privatisations comprenaient des offres spéciales pour le personnel, ce qui explique la hausse disproportionnée auprès des syndiqués.

Chacune fut différente, mais afin de contrer l’opposition et de générer des réactions globalement positives, elles comprenaient des offres d’actions gratuites, des programmes de récompense ( achetez-en une et recevez-en une autre gratuitement), des programmes réservant une certaine proportion des actions au personnel et aux retraités de l’entreprise, des rabais, des incitations à conserver les actions à long terme, et aucune limite au nombre d’actions préférentielles pouvant être achetées (sauf une exception).

De 19 à 99 % des employés ont acheté des actions, dépendamment de la société d’État privatisée. Cette proportion, comme on pouvait s’y attendre, fut fortement proportionnelle à la générosité de l’offre.

 

5. Beaucoup de réflexions stratégiques ont été effectuées longtemps à l’avance.

Ted Heath, lors de sa confrontation hivernale avec les mineurs en 1973-1974, a été mis au pied du mur en raison d’un manque de réserves de charbon. Il n’en restait pas assez pour que l’industrie puisse fonctionner plus de trois jours par semaine.

Étrangement, pour certains, la production globale n’a pas diminué, démontrant ainsi le manque d’efficacité du secteur industriel. Thatcher a accumulé des réserves très importantes de charbon avant de s’attaquer aux mineurs.

Prenez aussi l’exemple de la suspension du contrôle des changes. Guidé par une publication de l’Institute of Economic Affairs (IEA), Geoffrey Howe, le chancelier, a découvert qu’il n’avait pas besoin de l’approbation du Parlement. Il a donc décidé de le suspendre, tout simplement.

 

6. Elle pouvait compter sur les talents de personnes intelligentes, dévouées et engagées. Lord Donoghue avait l’habitude de souligner dans ses cours à la LSE que le Parti conservateur était le « parti stupide ». Il y avait un fond de vérité dans cette remarque, juste un fond.

Mais les conservateurs étaient rapidement contaminés par des idées et des intellectuels. Par exemple, des idées de l’IEA : les marchés fonctionnent, les gouvernement échouent, les réformes du marché du travail ; les privatisations et le combat contre l’inflation.

Pendant ce temps, des intellectuels, de l’industrie (John Hoskyns), du milieu universitaire (Alan Walters) et des jeunes hommes provenant d’universités comme Peter Lilley, John Redwood, Michael Forsyth, David Davis et Michael Portillo, changeaient le visage du Parti conservateur.

Un parti qui, dans les années d’après-guerre, avait accepté le butskellisme (une forme modérée de socialisme nommée parfois la troisième voie ) avait trouvé en Mme Thatcher sa base intellectuelle. Comme elle l’a dit elle-même, « se tenir entre deux voies est très dangereux, vous risquez d’être happé par la circulation des deux côtés. »

 

7. L’impression de se trouver dans le train de la dernière chance était très forte. L’hiver 1978-1979 avait été terrible. Mme Thatcher elle-même le reconnaissait :

« Peu de gens en Grande-Bretagne n’ont pas senti que notre société était malade, moralement, socialement et économiquement. Monsieur Bill Dunn, dirigeant syndical, a bien exprimé l’esprit qui régnait en janvier 1979, quand il affirma, à propos des exigences salariales des ambulanciers : si des vies doivent être perdues, eh bien c’est ainsi que les choses doivent être. »

Des grèves éclataient à profusion. Des montagnes de déchets s’accumulaient et on n’enterrait plus les défunts. Soit nous agissions maintenant, soit nous devenions, par exemple, la nouvelle Argentine, un pays autrefois prospère devenu arriéré ; et la quasi-totalité des économiste

15 juillet, 2022

Interdiction des moteurs thermiques : l’innovation sacrifiée

 Par Pierre Allemand.

Les politiques n’aiment pas l’innovation. Ils la tolèrent si celle-ci se fait dans des laboratoires agréés, avec marqué « innovation » au-dessus de l’entrée et sur les papiers à en-tête, et avec des subventions décidées en commission et un planning bien défini : janvier, définition des objectifs ; février, rédaction du rapport préliminaire destiné aux politiques ; mars, échanges avec les politiques ; avril, mai, juin… décembre (des années à venir), remise du ou des prototypes et du rapport final aux politiques.

Le lamentable exemple récent de l’interdiction des moteurs thermiques à partir de 2035 nous montre à quel point les politiques

  1. ne comprennent rien à l’innovation et l’ont en horreur,
  2. refusent obstinément de changer de comportement sur le sujet,
  3. sont capables de dépenser des sommes faramineuses pour une danseuse à haut risque mais qui leur plaît,
  4. prennent des décisions qui mettent des dizaines de milliers de personnes au chômage par pure idéologie.

 

L’innovation et le marché automobile européen

L’innovation désigne « l’introduction sur le marché d’un produit ou d’un procédé nouveau ou significativement amélioré par rapport à ceux précédemment élaborés. Deux types d’innovation sont distingués : les innovations de produits (biens ou services) et de procédés (incluant les innovations d’organisation et de marketing). »

En pratique, la véritable innovation conduit à des situations imprévues qui sortent systématiquement de ce qui avait été (soigneusement) planifié. C’est la raison principale pour laquelle finalement, les politiques n’aiment pas l’innovation.

Choisir l’innovation consiste à se lancer dans l’inconnu : ni la planification, ni le dogme ne peuvent renseigner sur ce qu’elle sera. De ce fait, elle peut apparaître comme très risquée. C’est pour cela que les politiques ne veulent pas la mettre en pratique.

Mais par ailleurs, lorsqu’on présente aux politiques une « révolution » qui coche positivement toutes les cases d’un problème à résoudre, ils l’acceptent en général avec enthousiasme car le côté « risque » leur apparait résolu, et ils ouvrent en grand le portefeuille des citoyens.

Prenons l’exemple de l’hydrogène.

Le produit semble bien résoudre le problème de l’intermittence de l’éolien et du solaire. Il résout le problème de l’émission de CO2 (son oxydation ne rejette que de la vapeur d’eau). Et il permet de remplacer les batteries au lithium, lourdes et chères, par un dispositif génial : la pile à combustible.

L’innovation « hydrogène », vue par les politiques, a donc tout juste.

Mais la question qui se pose est la suivante : pourquoi un produit aussi génial n’est-il pas déjà utilisé depuis longtemps s’il présente vraiment tous les avantages décrits ?

Et la réponse est : peut-être que ces avantages sont contrebalancés par des inconvénients qui n’ont jamais été pris sérieusement en compte…

L’Europe représente un marché gigantesque au niveau mondial pour les déplacements individuels routiers. Pour cette raison, elle compte de nombreuses entreprises d’importance mondiale qui ont investi des milliers de milliards d’euros dans des usines qui servent ce marché. Remplacer en moins de 15 ans la technologie automobile de base (le moteur thermique) par une autre (électrique) représente un pari d’une audace réellement suicidaire qu’il semble démontrer que les motivations des décideurs sont purement dogmatiques. Ce remplacement va mettre des dizaines de milliers d’ouvriers de l’automobile sur le carreau, et il ne faut pas compter sur la bonne santé de l’industrie actuelle, déjà traumatisée par un certain nombre de contraintes environnementales, pour assurer l’avenir de ces victimes du « progrès ».

Évidemment, les lobbies écolos ont été à la manœuvre à Bruxelles pour convaincre suffisamment de députés européens afin que ces fatales décisions soient énoncées et mises en œuvre. Ceux qui doivent d’ailleurs bien rigoler, ce sont les non-Européens dans le monde, et en particulier les Chinois qui voient se concrétiser un de leurs rêves les plus fous : un nouveau marché à prendre, de la taille de l’Europe, avec leurs voitures électriques déjà opérationnelles ainsi qu’avec les composants nécessaires pour les quelques véhicules qui continueront peut-être à être fabriqués en Europe. Pour paraphraser la CGT : il s’agit d’une véritable casse industrielle organisée.

 

Comment résoudre vraiment le problème

Dans un monde raisonnable qui voudrait résoudre le problème important des émissions de gaz à effet de serre, il aurait été judicieux de réfléchir plusieurs années avant de prendre la décision que l’on prend normalement en dernier : celle du planning.

Les alternatives au problème des émissions de CO2 par les moteurs thermiques n’ont même pas été prises en compte. Voici, schématiquement, comment on peut présenter le problème à résoudre :

Schéma du problème posé aux députés européens

Dans le schéma ci-dessus, le problème posé consiste à interrompre la chaîne qui emmène dans l’air le CO2 issu du moteur thermique. Nos députés ont choisi de résoudre le problème en supprimant tout simplement le moteur thermique, ce qui montre qu’ils sont incapables d’envisager des solutions qui n’apparaissent pas dans le schéma.

 

Les autres voies possibles

D’autres voies existent pourtant pour résoudre le problème.

Par exemple, en alimentant le moteur thermique avec un carburant qui a pris son CO2 dans l’air environnant, afin de soustraire à l’air autant de CO2 que celui qui est émis, et d’arriver ainsi à la situation dite zéro émission !

Comment faire ? tout simplement en fabriquant un carburant synthétique qui va chercher son carbone dans l’air. Ou bien en utilisant un carburant issu non pas du pétrole, mais synthétisé par des plantes qui puisent, elles aussi, leur carbone dans l’air.

C’est ce qu’a fait remarquer le ministre des Finances allemand Christian Linder qui a déclaré, au sujet de la décision d’interdire les moteurs thermiques à partir de 2035  que « Cette mesure était mauvaise et que le gouvernement allemand n’acceptera pas de se conformer à cette décision ».

Cette déclaration, qui montre que la coalition gouvernementale allemande est en train de se déchirer et risque d’éclater, ne restera probablement pas sans suite. En effet, pour que la décision des députés européens soit réellement appliquée un jour, il faut que chaque gouvernement européen donne son accord. Or, il apparaît que la position de l’Allemagne risque bien de faire tache d’huile et encourage les oppositions au projet dans d’autres pays d’Europe.

 

Qu’est-ce qu’on y gagne ?

Lorsqu’une instance de gouvernement prend une décision, il est de bon ton qu’elle explique à ses administrés quels sont les avantages que cette décision leur apportera. (Pour les inconvénients, la presse s’en charge en général). Comme apparemment nous assistons à un silence général, aussi bien de la part des instances qui en sont normalement chargées que des lobbies comme les ONG environnementalistes qui ne sont habituellement pas en reste pour commenter les décisions, je vais me livrer à un petit calcul fondé sur les chiffres que nous procure le GIEC et qui concerne les prévisions de réchauffement à venir.

Le GIEC nous annonce des hausses de températures à venir de 1,4 à 4,8 degrés en 2100 suivant les scénarios, le scénario à 4,8 degrés étant considéré d’ailleurs comme hautement improbable.

Ces scénarios sont représentés dans le graphique ci-dessous :

Pour rester dans une hypothèse réaliste, on peut considérer le scénario médian SSP2-4.5. Dans cette hypothèse, l’anomalie de température moyenne du globe évolue de +1,3 degré en 2022 à +2,8 degrés en 2100, soit 1,5 degré en 78 ans ou encore 0,0192 degré par an.

Les transports routiers représentent le quart des émissions de gaz à effet de serre en Europe (référence), et le CO2 émis par les voitures représente 60,6 % de ce total (référence), soit 25 % x 60,6% = 15 % du total du CO2 émis par l’Europe.

En admettant une relation linéaire entre l’augmentation de température, le temps, et le CO2 (voir, sur le graphique, la quasi-linéarité de la courbe SSP-2-4.5 entre 2022 et 2100) l’interdiction des moteurs thermiques à partir de 2035, soit pendant 65 ans, améliorera donc la situation prévue de :

15 % x 0,0192 x 65 / 78  = 0,0024 degré par an, soit encore -0,156 degré en… 2100.

On pourrait se demander si l’amélioration consistant à atteindre à la fin du siècle une température moyenne de 0,156 degré plus basse constitue une performance telle que cela justifie la mise au chômage de quelques dizaines de milliers d’ouvriers de l’automobile. Et aussi si cette performance aura un effet d’entrainement tel dans le monde, que les plus gros émetteurs de CO2 ne pourront que s’incliner devant ce magnifique résultat et s’empresser d’imiter l’Europe. Personnellement, j’ai cependant certains doutes…

 

Chacun son métier et les vaches seront bien gardées

Une conclusion évidente s’impose : le problème créé vient du fait que nos députés ont élargi leur champ de décision vers un domaine qui sortait de leurs compétences.

Dans le domaine de la gouvernance comme dans de nombreux autres domaines, chacun doit s’efforcer de rester à sa place, et exercer ses talents en fonction de ses aptitudes. Si les députés veulent améliorer les choses, et c’est leur devoir, il est important qu’ils réalisent par exemple que l’avenir n’est jamais celui qu’on imagine. De ce fait, lorsqu’on est député européen et qu’on légifère sur le domaine de l’innovation, on a le devoir d’améliorer le cadre dans lequel peut s’épanouir cette innovation, et on ne doit jamais essayer de la forcer en décrivant l’avenir sans tenir compte des changements qui apparaîtront peut-être bien entretemps. En bouclant l’avenir au moyen d’une interdiction, les députés ferment la porte à un domaine important qui pourrait comporter la solution à leur problème.

Par ailleurs, on peut aussi s’interroger sur les raisons du choix de l’Europe de commencer par réduire les émissions de CO2 en s’attaquant aux voitures individuelles qui ne représentent, nous l’avons vu, que 15 % des émissions totales européennes de CO2.

Décidément, les politiques ne sont pas doués pour manier l’innovation, et ils devraient se rendre compte que cela ne fait pas partie de leur domaine de compétence. Ils devraient également essayer de ne pas se laisser entraîner par des lobbies dont la motivation première n’est probablement pas le bien-être de la population. Je veux parler, évidemment du lobby des ONG environnementalistes.