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11 mai, 2023

Huit essais incontournables pour comprendre la pensée de droite

 Par Drieu Godefridi.

Quand on passe les portes d’une librairie flamande, on est souvent consterné par la multitude de livres de gauche, d’extrême gauche et de super-gauche, en regard du faible nombre de livres de droite. Encore la Flandre se distingue-t-elle, en Europe occidentale, par le maintien d’une sorte de pluralisme, quand les librairies francophones, par exemple, ne sont plus guère que des déstockages de la Fraction armée rouge.

Pour se nettoyer la tête, je vous suggère ici huit livres de droite.

 

The Road to Serfdom (1944), par F. A. Hayek

Ce remarquable petit essai dans lequel celui qui fut probablement le plus grand intellectuel du XXe siècle, montre comment une société libre, croyant collectiviser certains aspects de son fonctionnement pour le « bien commun », s’installe dans un engrenage qui la mène nécessairement à la plus abjecte servitude. C’est le socialisme que Friedrich Hayek avait en vue.

Mais comment ne pas voir que le raisonnement s’applique à l’identique aux funestes velléités écologistes d’une certaine « élite » européenne ? Pan après pan, pièce par pièce, les législations européennes prises au nom de l’écologie nous jettent dans les fers de l’assujettissement.

 

The Black Swan (2007), par Nassim Nicholas Taleb

Dans cet essai révolutionnaire Taleb montre que l’histoire est parsemée d’événements radicalement imprévisibles, dont les effets sont massifs, et que les analystes ont tendance à expliquer a posteriori comme s’ils étaient prévisibles — alors que leur caractéristique est de ne pas l’être.

Il s’agit notamment des deux guerres mondiales, de la chute du mur de Berlin, des attentats terroristes du 11 septembre 2001, de l’essor d’Internet, du krach boursier de 1987 et de la crise financière de 2008.

Le troisième chapitre introduit les concepts d’Extrêmistan et de Médiocristan, que Taleb utilise comme guides pour définir la prévisibilité de l’environnement étudié. Les environnements médiocristes répondent à une distribution gaussienne. Dans les environnements Extrêmistan, une distribution gaussienne n’est au mieux que l’habillage de notre ignorance.

 

Histoire de l’Europe (1936), par Henri Pirenne

C’est probablement le livre d’histoire le plus magistral qu’il m’ait jamais été donné de lire.

En Belgique, Pirenne est d’abord connu pour son histoire de Belgique belgiciste, fransquillonne, essentiellement périmée. Pourtant, le Flamand Henri Pirenne est d’abord et avant tout le notaire génial du formidable destin européen, des invasions au XVIe siècle. Dans cette Histoire rédigée intégralement de mémoire, alors qu’il était prisonnier des Allemands durant la Première Guerre mondiale, sans accès à aucune source, Pirenne montre comment l’Europe post-romaine s’effondra sous le double coup des invasions normande et islamique. La cassure économique qui s’ensuivit mena à l’effondrement démographique. L’Europe entrait bientôt dans l’une des plus abjectes et fulgurantes dé-civilisations de l’histoire.

Les pages dans lesquelles Pirenne décrit la décrépitude de cités autrefois florissantes, qui se ratatinent sur les murailles de leur amphithéâtre, sont d’une puissance évocatrice sans égale, d’une beauté désespérée qui marque :

« À Nîmes, les murs du cirque romain servent de rempart à la bourgade qui niche au milieu des décombres. À Trèves, une fenêtre de l’ancien palais impérial, accommodée tant bien que mal à la défense, devient une des portes de la ville, et la porta nigra, dont les blocs de pierre sont trop lourds pour être emportés, est dépouillée, pour servir au forgeron local, des crampons de fer qui les rattachent les uns aux autres. Rome est comme perdue au milieu de l’immense circuit que dessine, autour de ce qui reste d’elle, le mur d’Aurélien. »

 

Die Logik der Forschung (1934), par Karl Popper

Dans le contexte du bouillonnement de nouvelles doctrines et théories qui, toutes, se réclamaient du beau nom de la science — marxisme, psychanalyse, national-socialisme — cet ouvrage propose un critère de démarcation entre ce qui est science, et ce qui relève de l’évocation poétique ou littéraire.

Selon Popper, ne sera qualifiée de scientifique que la théorie structurellement réfutable, c’est-à-dire qui avance des propositions susceptibles d’être prouvées en fait. De ce point de vue, la psychanalyse n’est pas une science — car tous les faits peuvent être « expliqués » à l’aune de ses mythes — et le marxisme n’est une tentative de science que dans sa partie la plus manifestement fausse (déterminisme historique, causalité).

Il est aisément démontrable que nos contemporaines théories du wokisme, de la Critical race theory, du genrisme et de l’écologisme relèvent, d’un strict point de vue poppérien, du même genre de superstition non scientifique.

 

Du pouvoir (1945), par Bertrand de Jouvenel

C’est probablement la réflexion la plus aboutie depuis Les Politiques d’Aristote sur le concept de pouvoir, sa pureté, sa généalogie, les séductions de ce que Jouvenel nomme « le Minotaure » — et les moyens de le domestiquer pour éviter qu’il ne dévore la société.

 

The Fountainhead (1943), par Ayn Rand

Ode inouïe à la liberté et la force, cet essai décrit l’individu qui, pris dans les rets d’autant de coercitions et contraintes, finira à force de persistance par les déchirer pour réaliser les puissances — de création, d’amour — nichées en lui.

Née dans la Russie dévastée par la révolution bolchévique, Ayn Rand avait vécu dans sa chair les abominations et dévastations du communisme répandant ses épais bouillons de fiel, de haine, de meurtre et de destructions, avant de fuir à New York. The Fountainhead est à maints égards une approximation convaincante du meilleur de l’individualisme euro-américain.

 

Diplomacy (1994), par Henry Kissinger

C’est ici la somme de celui qui parvint aux cimes de la carrière académique et politique, qui plus est dans un pays qui n’était pas le sien.

Car Heinz Kissinger, à l’instar de Alissa Zinovievna Rosenbaum (Ayn Rand), dut quitter son pays, qui avait juré de le détruire. Diplomacy se lit comme une vaste fresque de l’histoire diplomatique occidentale, sur un mode réaliste, dont la catégorie reine est l’équilibre des forces. Kissinger aura 100 ans le mois prochain.

 

L’écologisme, nouveau totalitarisme ? (2019), par Drieu Godefridi

Un essai dans lequel Drieu Godefridi plaide le caractère foncièrement totalitaire de l’écologisme comme idéologie politique.

Godefridi montre que l’Europe s’est engagée sur la route de la servitude, s’exposant de façon cruelle aux futurs black swans, au risque de se rebarbariser. Dans une démonstration essentiellement réfutable, il explique que le caractère non démocratique de l’Union européenne favorise l’adoption de législations liberticides qui ne seraient votées par aucun Parlement national. Ce qui est menacé est la liberté de l’individu au sens le plus littéral, dans tous les compartiments de son activité : mobilité, manger, faire des enfants, habiter, construire, entreprendre. Il en appelle à une réinvention de la grande diplomatie européenne, à l’initiative de pays tels l’Italie, pour faire échec à ce projet totalitaire au sens strict.

Alors, bien sûr, Godefridi, c’est moi et je suis conscient de l’immodestie absolue qu’il y a à inscrire l’un de mes essais dans cette liste. Mais si on écrit des livres, n’est-ce pas pour les faire lire ?

07 septembre, 2022

L’écologisme, plus dangereux que le réchauffement ?

 Par Drieu Godefridi.

Il faut soigneusement distinguer les questions scientifiques et factuelles — les évolutions du climat et les moyens de s’y adapter — de l’idéologie venue s’y greffer, qui est l’idéologie écologiste. C’est une erreur de raisonnement, et la prospérité des idéologues écologistes, qui consiste à confondre (identifier) l’écologie comme science de la nature et l’écologisme comme idéologie politique.

Quand on prend connaissances des revendications concrètes des écologistes français, de Die Grünen en Allemagne, ou des écologistes belges — pour ne rien dire de personnalités plus folkloriques telles Sandrine Rousseau — on constate que ces revendications sont non seulement étrangères à la science de la nature, mais en porte-à-faux et contradiction frontale avec la rationalité scientifique.

Une excellent illustration de ce phénomène est l’énergie nucléaire. Seule source d’énergie pérenne non émettrice de CO2 — avec l’hydraulique, mais celui-ci exige de vastes configurations naturelles non reproductibles — le nucléaire devrait être embrassé par toute personne rationnelle soucieuse de maîtriser les émissions humaines de CO2.

Or, que constate-t-on ? Que dans les pays cités, et les multinationales de l’écologisme telles Greenpeace, les écologistes vouent une haine religieuse à l’énergie nucléaire, dont ils exigent depuis trente ans l’arrêt et le démantèlement complet.

 

Un alignement sur l’Allemagne dangereux

Je me souviens d’une conférence donnée à Science-Po Strasbourg il y a dix ans. Je tentais de convaincre mon auditoire que non, la France ne devait pas fermer ni réduire son parc nucléaire, tout au contraire réinvestir massivement dans sa maintenance et son développement. On fit le contraire. Car, il a fallu singer les Allemands.

À maints égards, les écologistes sont les principaux adversaires d’une politique énergétique rationnelle, respectueuse des données factuelles et scientifiques.

La conséquence de la folle dérive anti-nucléaire allemande, sous le diktat du mouvement écologiste, est de vassaliser l’Allemagne à la Russie sur le plan énergétique. Car, selon la formule du Pr. Samuele Furfari, l’énergie c’est la vie. Elle est partout et conditionne tout. Quand la vie économique entière d’un pays, et de chacune de ses familles, dépend du même robinet estampillé Gazprom, c’est Gazprom — donc le gouvernement de la Fédération de Russie — qui dicte à l’Allemagne ses conditions.

Les conséquences politiques, économiques et géopolitiques de cet écologisme religieux, aux accents parfois fanatiques, sont dévastatrices. De ce point de vue, la guerre en Ukraine aura été le révélateur de la réalité intime de l’idéologie écologiste.

Les deux grands socialismes du XXe siècle — le communisme et le national-socialisme — ont massacré des dizaines de millions de nos semblables au nom de leurs idéologies respectives.

Les idéologies totalitaires, visant à subordonner l’individu dans chaque fraction de son être aux axiomes d’un credo, sont pour le genre humain une menace bien plus grande que le réchauffement objectif d’un degré observé depuis le début de l’ère industrielle.

15 avril, 2022

Fanatisme écologiste : dernières nouvelles d’Europe

 Par Drieu Godefridi.

Programmatiquement, les partis écologistes les plus extrémistes d’Europe sont les belges Ecolo & Groen et le parti allemand Die grünen. Ces partis ont en commun d’être au pouvoir au niveau fédéral de leur pays respectif, avec des partis socialistes et libéraux.

En Belgique

La Belgique est, avec la France, l’un des pays d’Europe dont le mix énergétique est le moins émetteur de CO2. Cette vertu est entièrement due à sept réacteurs nucléaires parfaitement opérationnels. Las ! Les écologistes, dont le moteur idéologique premier est et n’a jamais été que la haine, vouent au nucléaire une inextinguible détestation. D’une part parce que le nucléaire leur paraît une sorte de viol de Gaïa, en en extirpant une énergie virtuellement illimitée. D’autre part parce que cette énergie est précisément illimitée, ce qui contrecarre la misère généralisée — ils préfèrent modestie — qui est désormais l’objectif premier des écologistes en politique.

Les écologistes belges ont exigé et manqué de peu obtenir le remplacement de l’intégralité du parc nucléaire par des centrales au gaz. Ce qui eut propulsé d’un coup d’un seul la Belgique dans la classe des pays européens les plus émetteurs de CO2. Un responsable écologiste déclarait à l’époque : « Pas grave, les autres pays européens vont compenser en diminuant leurs émissions. » Malin singe !

L’invasion de l’Ukraine a réduit au néant les projets ultra-carbonistes des écologistes. Il s’est en effet avisé que les centrales au gaz fantasmées par les écologistes seraient approvisionnées pour partie et par nécessité par du gaz russe, contribuant directement aux efforts de guerre de la Russie.

Vaincus par le réel sur la prolongation du nucléaire, les écologistes belges pinaillent à présent sur les détails : prolonger deux réacteurs nucléaires alors qu’il faudra en prolonger cinq. En effet, les partis Ecolo et Groen exigent encore et toujours de substituer à trois réacteurs nucléaires viables des centrales au gaz qui feront exploser les émissions belges de CO2. Ces centrales au gaz seraient encore et toujours, par nécessité matérielle, alimentées pour partie par du gaz russe, donc finançant l’impérialisme de la Russie.

Ce qui est neuf est qu’on apprend que l’une des centrales fantasmées par les écologistes serait construite et donc contrôlée par le régime totalitaire… chinois. Les écologistes européens sont décidément — et résolument ! — la providence des régimes humanicides.

On s’interroge : quel est seuil de contradiction à partir duquel les électeurs Ecolo – à Groen il n’y en a presque plus — s’interrogeront sur la pertinence, la rationalité et la conformité à leurs propres valeurs, de leur choix électoral ?

En Allemagne

En 2018, à la tribune des Nations-Unies, le président Donald J. Trump signalait aux Allemands qu’ils aggraveraient leur archi-dépendance au gaz russe — donc celle de l’Europe — en ajoutant Nord-Stream 2 à Nord-Stream 1. La délégation allemande accueillait cette déclaration — simple constat factuel — avec cet air de supériorité si caractéristique :

Contrairement aux écologistes belges, les écologistes allemands ne lâchent pas pour autant le morceau : ils persistent à exiger — et sont en passe d’obtenir — la fermeture des trois derniers réacteurs nucléaires allemands en service. Cela, pour leur substituer du gaz — toujours plus de gaz ! 55 % du gaz allemand est payé à la Russie — et du charbon, entre toutes la source d’énergie la plus polluante, en plus d’émettre massivement du CO2. On lit beaucoup que les Allemands apprennent de leurs erreurs.

Il est permis d’en douter.

 

Union européenne

Ces escarmouches anti-nucléaire d’arrière-garde ne doivent pas masquer que l’écrasante majorité des pays d’Europe ont à présent compris et intégré que leur avenir sera pour partie nucléaire. Deux exemples parmi d’autres : le Royaume-Uni va se bâtir un parc nucléaire géant, et les Néerlandais ont renoncé à leurs superstitions dans le même domaine.

La vraie menace écologiste qui pèsent sur les familles d’Europe est aujourd’hui le programme Farm-to-Fork de la Commission européenne. Ce programme vise à détruire, en Europe, les méthodes et techniques de l’agriculture moderne pour leur substituer une agriculture écologique ou bio. Selon le chiffrage neutre et objectif de ce programme par le ministère fédéral américain de l’Agriculture, Farm to Fork mènerait à un effondrement de la production agricole en Europe.

Combiné à la réduction substantielle des livraisons agricoles en provenance d’Ukraine — qui reste l’un des greniers de l’Europe — et de Russie, s’il était implémenté Farm to Fork mènerait mécaniquement à une explosion du prix des denrées alimentaires les plus élémentaires.

Misère alimentaire et misère énergétique : on ne pourra pas reprocher aux écologistes d’entretenir le mystère sur leurs intentions.

13 mars, 2022

Se tourne la page du fondamentalisme écologiste, place à l’humanisme

 Par Drieu Godefridi

Ils étaient seuls. Les spécialistes de l’énergie qui, depuis dix ans, mettent en garde la Belgique contre la folle dérive de sa politique énergétique, étaient bien seuls. Citons Samuele Furfari, Jean-Pierre Schaeken, mais également David Clarinval et Corentin de Salle qui, dans leur remarquable et prophétique ouvrage Fiasco énergétique dénonçaient dès 2014 le « fiasco social, environnemental et économique » de la politique énergétique d’inspiration écologiste.

Je ne suis pas un politique. Seule m’intéresse la vérité. La vérité historique nous oblige à rappeler que des sectateurs du fondamentalisme écologiste, des individus trop pusillanimes pour s’y opposer, ou intellectuellement trop faibles pour s’en affranchir, ont prospéré dans tous les partis.

Sur le nucléaire, l’histoire retiendra Georges-Louis Bouchez comme visionnaire, ce qui est rare en politique — a fortiori belge francophone. Rivé aux données chiffrées, dès son accession à la présidence du Mouvement réformateur (MR) Bouchez a rapidement compris que le fondamentalisme écologiste nous menait à l’impasse. Seul — lui aussi ! — contre tous les partenaires de la coalition gouvernementale, il maintint la nécessité impérieuse, pratique, arithmétique de la prolongation du nucléaire. Il n’est pas jusqu’au parti libéral flamand qui ne le taxait de conservateur de ce fait, encore en janvier 2022 (sic).

L’idéologie antinucléaire en Belgique

Son prédécesseur Charles Michel n’était pas aussi clairvoyant. À la tête d’une coalition sans les écologistes, Charles Michel se montra tout du long de son mandat intraitable sur la destruction « nécessaire » du parc nucléaire civil belge, réitérant chaque semaine l’inexorable, définitive et sans appel sortie du nucléaire en 2025. À l’époque, par des motifs simplement arithmétiques, j’osai :

Et, dans Le Vif le 1er mars 2019 :

Rien n’y fit. Charles Michel persista jusqu’au terme de son curieux mandat dans son fondamentalisme écologiste, bientôt dépassé en fièvre verte — si une telle chose est possible — par Jean-Luc Crucke. Quand je m’inquiétais de la dérive écologiste passablement extrême de ce sympathique personnage, voici ce qu’il déclarait au magazine UCM le 7 février 2018 :

How charming.

 

En 2015, le député MR Clarinval appelait à prolonger le nucléaire au-delà de 2025 (Le Soir, 30 décembre 2015). Dès le lendemain, il était sèchement rabroué par celui qui était alors président du MR, le supérieurement intelligent Olivier Chastel : « Chastel recadre Clarinval : La ligne du MR, c’est sans nucléaire après 2025. » Oh, really ? Il y a des visionnaires, au MR. Mais pas que.

Vint la coalition actuelle, nommée avec amour Vivaldi par la presse classique, comme une symphonie tout de beauté et d’harmonie. Dans cet étonnant attelage des quatre saisons — surtout l’hiver — le ministère de l’Énergie revint tout naturellement aux écologistes, en la personne de madame Tinne Van der Straeten, du parti flamand GROEN.

Madame Tinne Van der Straeten résume à merveille le compagnonnage de route entre les écologistes européens et la Fédération de Russie. Depuis vingt ans, les écologistes européens militent furieusement et de façon parfaitement désintéressée pour l’interdiction de l’exploitation du gaz de schiste et pour le démantelement du nucléaire civil. Avec succès ! Il se trouve que ces deux triomphes majeurs, notamment en Allemagne, ont considérablement accru la dépendance européenne au gaz russe. Comme le hasard fait parfois bien les choses !

Avant de devenir ministre, Tinne Van der Straeten était associée à 50 % d’un cabinet d’avocats dont l’un des gros clients n’était autre que Gazprom, le géant gazier du gouvernement russe. Devenue ministre, Mme Van der Straeten entreprit de démanteler intégralement le parc nucléaire civil belge, pour lui substituer des centrales au gaz, qui devraient par nécessité être approvisionnées, entre autres, par Gazprom.

Bienvenue dans le meilleur des mondes leibnitziens ! « On a retrouvé des financements de Gazprom, expliquait sur CNEWS le directeur de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) le 26 février dernier, en particulier dans des ONG écologistes qui ont fourni des ministres à certains pays d’Europe et qui ensuite sont embarqués dans une sorte de retour d’ascenseur en défendant la sortie du nucléaire », et de donner l’exemple de la Belgique.

Les conséquences désastreuses du fondamentalisme « vert »

Imagine-t-on la clameur que susciterait l’étonnant parcours de madame Van der Straeten dans un pays scandinave ? Imagine-t-on le festin d’investigations journalistiques sur la trajectoire financière et professionnelle de la ministre et de son entourage, s’il s’était agi d’une personnalité issue d’un parti non écologiste ? Que n’aurait-on pas entendu si Bouchez était devenu ministre de l’Énergie, après avoir été l’avocat de Gazprom ou d’Exxon-Mobile ?

Un parcours GROEN propulsé au gaz qui n’est pas sans évoquer celui du chancelier allemand Gerhard Schröder qui décidait en 2001 de détruire le parc nucléaire allemand, jetant ainsi l’Allemagne dans les bras de Gazprom. Le valeureux Gerhard se téléporta ensuite sans transition de la chancellerie de Berlin à la compagnie gazière russe Gazprom, qui le rémunère depuis avec la générosité qui fait sa réputation parmi les écologistes occidentaux.

Le résultat concret de cette fête de l’esprit gazpro-environnementaliste depuis vingt ans est que l’Europe finance directement, chaque jour qui passe, l’effort de guerre russe en Ukraine. Aujourd’hui, l’Europe importe 40 % de son gaz depuis la Russie ; en Allemagne, ce pourcentage grimpe à 55 %. Pour le dire autrement, d’un point de vue énergétique, l’Europe est aujourd’hui 8 mars 2022 à la merci du régime impérialiste russe.

Vainement argue-t-on, dans les milieux écologistes, que l’Allemagne pourrait substituer du gaz américain au gaz russe : entre permis et construction, il faudra plusieurs années pour que l’Allemagne se dote d’un terminal gazier LNG (elle n’en a pas, seulement les gazoducs de Gazprom, le bienfaiteur des écologistes). En réalité, l’effort de guerre russe en Ukraine est financé par l’argent européen. Le think tank Bruegel estime à près de 700 millions d’euros par jour la contribution européenne actuelle à l’effort de guerre russe :

Il n’aura pas fallu 48 heures pour que s’effondre le château de cartes idéologiques de l’écologisme. Ce n’est plus d’une sortie du nucléaire qu’il s’agit aujourd’hui, mais d’une sortie du gaz. Le mundus des écologistes a fort senescit (vieilli) en quelques heures, avec une vitesse qui n’est pas sans évoquer la scène finale du portrait de Dorian Gray.

Par ailleurs, ce ne sont pas deux maigres réacteurs que la Belgique devrait prolonger, mais si possible cinq : Tihange 1, 2 et 3 et Doel 3 et 4. Pour Doel 3 et Tihange 2, il faudrait surcompenser le désinvestissement des dernières années ainsi que les défections dues à la personnalité qui dirige actuellement Engie en Belgique, Thierry Saegeman. Au vu des prix sur les marchés de l’énergie et de l’impératif absolu de se libérer de l’emprise tyrannique des Russes, cette prolongation du maximum possible de réacteurs nucléaires est un ‘no brainer,’ comme on dit à Washington. Wait & see.

Tandis que Kiev gémit sous la botte russe semelée par l’argent des Européens, l’alternative est entre le pragmatisme enfin retrouvé et des millions de familles qui crèveront — littéralement — de froid.

S’en soucier relève de la forme la plus élémentaire de l’humanisme.

09 mars, 2022

Écologie : madame Von Strumphflüdel au pays de l’énergie réelle (conte)

 Par Drieu Godefridi

Un ami taquin me présente hier 5 mars une amie allemande qui travaille à la Commission européenne. Courtois, j’entame la conversation. Après deux phrases, madame Von Strumphflüdel (si j’ai bien compris) tient à m’informer du fait qu’elle se rendra bientôt en Inde en train, bien sûr.

— Of course. Êtes-vous peut-être écologiste ?

D’un air humble, les lèvres légèrement pincées, les yeux se baissent, le visage s’incline imperceptiblement, dans une posture nettement christique :

— Je ne suis pas parfaite, mais je tente de contribuer à ma modeste mesure au mieux-être de notre planète. Et vous ?

(Cette étrange impression de me retrouver d’un coup petit garçon jusqu’au coude dans le bocal des bonbons face à la maîtresse d’école)

— Oh, vous savez, je suis ouvert. Au fait, que pensez-vous du fait que les politiques écologistes en Europe nous ont rendus si dépendants au gaz russe ?

— Bfouuh… je ne sais pas si on peut vraiment faire un lien…

— Aujourd’hui 5 mars 2022 l’Europe a versé près de 700 millions d’euros au gouvernement de la Russie pour le prix de son gaz. C’est beaucoup. Pareil, hier. Ce sera pareil demain. En fait, tous les jours.

— Bah oui, mais…

— Soit le prix de 200 chars russes d’assaut, par jour, comme le relevait malicieusement le professeur Damien Ernst ; peut-être le connaissez-vous ? Spécialiste de l’énergie de grand talent, dont le ton apocalyptique est parfois un chouïa agaçant, mais dans l’ensemble il voit clair.

— Coupons le robinet du gaz russe ! On ne peut pas financer le fascisme !

— Couper le robinet ? À la place on consomme quoi, madame Von Strumphflüdel ? Parce que le gaz russe c’est quand même 40 % du gaz consommé en Europe. En 2016, 30 % du gaz naturel consommé par l’Union européenne provenait de Russie. En 2018, ce chiffre est passé à 40 %. En 2020, il était de près de 44 %, et au début de 2021, il était de près de 47 %. Couper le robinet cela veut dire que nos économies s’arrêtent et que les gens arrêtent de se chauffer. À terme, la guerre civile.

— Je ne sais pas moi, je ne suis pas une spécialiste de l’énergie, remplaçons le gaz russe par du gaz américain !

— Le gaz américain est de roche-mère (schiste), vous n’allez tout de même pas nous infliger ce que les écologistes dénoncent depuis 15 ans comme le Mal absolu, fût-il importé ?! Par ailleurs un pays tel l’Allemagne, sous la pression de ses organisations écologistes et de la si clairvoyante et modérée madame Merkel, votre compatriote, a pris soin de ne pas construire un seul terminal apte à recevoir du gaz américain. Il leur faudra des années. Dans l’intervalle, l’Europe n’a d’autre choix que de persister à financer servilement l’impérialisme russe.

— Vous êtes atroce !

J’ai été ravi de faire la connaissance de madame Von Strumphflüdel. Je lui souhaite un beau voyage en Inde. En espérant qu’elle aura garde à ne pas traverser l’Ukraine.Drieu 

28 janvier, 2022

Les écologistes : les nouveaux réactionnaires

Par Drieu Godefridi

Comment expliquer que Bruxelles, « capitale de l’Europe », soit l’une des régions les plus arriérées du monde, en termes de couverture 5G ? Pour un motif simple, factuel, vérifiable : l’irréductible hostilité idéologique que portent les écologistes, politiquement puissants à Bruxelles, à cette nouvelle itération de la technologie qui tisse le monde moderne.

L’illogisme de certains écologistes

Les motifs revendiqués de cette hostilité sont inexistants sur le plan factuel et tiennent principalement au principe de précaution, brandi en l’absence de toute étude scientifique probante. Un motif philosophique est évoqué : celui de « limite », c’est-à-dire l’idée que l’humanité est lancée dans une course éperdue au progrès à laquelle nous devrions sagement fixer des limites.

Comment expliquer que lorsque nombre de partis apparentés à la gauche en Europe se prononcent en faveur de l’énergie nucléaire — France, Pays-Bas, Finlande — tandis que la Commission européenne envisage de reconnaître au nucléaire la qualité d’énergie durable, les écologistes restent farouchement opposés au nucléaire, notamment en Allemagne et en Belgique ?

Cette opposition est d’autant plus frappante que le nucléaire est la seule source d’énergie tout à la fois permanente (non intermittente) et ne produit quasiment pas de CO2. La réduction des émissions de CO2 n’est-elle pas la grande affaire des écologistes ? Les écologistes n’ont-ils pas été jusqu’à exiger la subordination des libertés constitutionnelles à la réduction des émissions de CO2 ?

Dès qu’il s’agit du nucléaire, ces considérations passent à l’arrière-plan, pour laisser place à ce qui apparaît comme l’impératif catégorique de l’écologisme : la suppression de l’énergie nucléaire. Fût-ce au prix, comme en Belgique, d’une explosion des émissions de CO2 par le recours à l’énergie fossile. Cette même énergie fossile dont les écologistes taxent pourtant les partisans de fascisme carboniste et autres amabilités.

Quel est le motif rationnel et scientifique de cette volte-face ? Il n’y en a pas.

On évoque les déchets nucléaires. Mais les déchets nucléaires sont l’archétype du faux problème, minuscule résidu bientôt recyclable au sein même de la nouvelle génération de réacteurs nucléaires. Le vrai motif, comme sur la 5G, est d’ordre philosophique. Dans la pensée écologiste, le nucléaire s’apparente à une sorte de viol de Gaïa, cette figuration de l’environnement comme « Tout-vivant ». Surtout, le nucléaire apparaît comme la garantie, pour l’humanité, de poursuivre son développement par l’accès à une énergie virtuellement sans limite. On retrouve ce concept de limite, honni par les écologistes comme par une certaine tradition à la droite radicale du spectre politique ; citons le philosophe français contemporain Alain de Benoist.

La population dans le viseur de l’écologisme

Troisième illustration du caractère réactionnaire de l’écologisme comme idéologie politique : la démographie.

Dans la droite ligne des travaux de l’économiste britannique Thomas Malthus, issu de la droite radicale de son époque, les écologistes soutiennent que l’humanité est trop nombreuse, que cela n’est pas soutenable, qu’il faut donc la réduire drastiquement. Les plus extrêmes rêvent d’une humanité de quelques millions d’individus. Que faire des humains en excédent ? Cette question est rarement prise en charge par les penseurs écologistes. Citons l’auteur écologiste Paul Ehrlich, qui préconise dans son best-seller The Population Bomb la stérilisation massive et forcée des populations « qui se reproduisent comme des lapins » (sic), et le contrôle des naissances (avortement, un enfant par famille, sur autorisation administrative). Ces velléités de réduction drastique de l’humanité sont également très présentes dans les écrits de l’un des fondateurs de l’écologisme contemporain, le philosophe allemand Hans Jonas.

La détestation de l’Homme par l’écologisme

Quel est, en fin de compte, le dénominateur commun de ces postures politiques écologistes ? De n’être précisément pas des postures purement politiques et opportunistes, mais tout au contraire le reflet d’une philosophie politique cohérente, de nature réactionnaire. Cette philosophie écologiste réactionnaire partage les trois postulats de toute pensée authentiquement réactionnaire :

D’abord, l’idée que l’homme est le problème et la nature, la solution. Cette vision fondamentalement pessimiste de l’homme et de l’humanité, souvent décrite comme une sorte de virus proliférant « si on ne fait rien » et qui menace l’environnement, définit l’écologie politique.

Ensuite, l’idée que si l’homme est foncièrement mauvais, à domestiquer, la nature est foncièrement bonne, digne d’être célébrée. Nombre de penseurs écologistes idéalisent si bien la nature, littéralement « dés-humanisée », qu’ils en viennent à adhérer à une vision panthéiste et « divinisée » de ce que les écologistes allemands nomment l’Umwelt (environnement).

Enfin, la volonté de revenir à un stade antérieur du développement humain. Cette velléité de retour à la nature « pure », à la communauté débarrassée des scories du « modernisme », est consubstantielle à toute pensée réactionnaire. Elle est bien sûr impossible, vouée à l’échec en pratique, mais n’en constitue pas moins la trame, le substrat et comme l’humus de la philosophie écologiste.

Il n’y a rien de déshonorant à être réactionnaire. Toutefois, le débat public gagnerait en clarté et sincérité si les écologistes assumaient la nature véritable de leur philosophie politique.

18 septembre, 2021

Le Moi-Soleil : un culte du soi nihiliste

 Le Moi-Soleil, démiurge de lui-même, est condamné à l’insatisfaction, à la souffrance, aux aberrations des âmes sans passé qui n’en veulent rien connaître.

Qu’ont en commun le woke qui considère ses émotions comme des arguments — « Tu m’offenses ! Tais-toi ! » — et l’antivaxx — 20 % des Américains se définissent comme tels — qui exige que l’on respecte son opinion, même contre-factuelle, même basée sur des arguments démontrés faux, car telle est sa souveraine opinion et on a quand même le droit d’avoir une opinion ?!

De prime abord, pas grand-chose, surtout que le woke soutient des idées fort à gauche, tandis que l’antivax se recrute souvent parmi les populations les plus à  droite du spectre politique !

Pourtant, à y regarder de près, on assiste dans les deux cas à la même radicalisation du Moi, ce moi qui ne souffre plus guère la contradiction, que ce soit au nom de ses émotions ou de ses opinions.

Au-delà du woke et de l’antivax, peut-on généraliser le propos ? Discernera-t-on, dans le bruit et le grand fracas des réseaux sociaux, une structure, des récurrences et comme une nouvelle ontologie ?

J’en formule l’hypothèse. Je soutiens que nous contemplons l’exaspération d’un mode d’être, d’une ontologie née au XXe siècle — le Moi souverain — qui récuse toute hiérarchie et se révolte face à la contrainte, quelle qu’en soit la nature — sociale, familiale, interpersonnelle, biologique — pour affirmer le primat, la monarchie absolue du Soi. Ma thèse est forte, elle est donc aisément réfutable.

LE DÉVELOPPEMENT DE LA CIVILISATION DES HIÉRARCHIES

Depuis le surgissement d’homo sapiens, l’homme a connu trois cent mille ans de nécessité. On l’oublie volontiers, juchés sur notre promontoire d’abondance, parce que l’histoire n’intéresse plus personne, mais notre aisance est à l’échelle des siècles un miracle, un prodige minuscule dans son empire temporel, et récent. L’abondance n’a rien de naturel. La nature se fiche de l’homme comme d’une guigne ; ce qui est  naturel, pour l’homme, est la précarité, la subsistance, le struggle for life brutal et darwinien.

Dans sa magistrale Histoire de l’Europe, Henri Pirenne rappelle que la féodalité n’est pas née d’un esprit abstrait ou de la malfaisance des seigneurs ; la féodalité est fille de la nécessité. Prise dans l’étau des doubles invasions, scandinaves au nord et islamiques au sud, l’Europe économique des VIIIe et IXe siècles se brise, et sa démographie s’effondre.

Bientôt, l’Europe n’est plus qu’une complainte, un grand manteau de misère. Les échanges s’arrêtent ; il n’y a plus de monnaie, partout s’immiscent la violence, le meurtre, la rapine et la peur. On voit s’abriter dans ce qui fut le cirque romain (à Nîmes) ou l’ancien palais impérial (à Trèves) les lambeaux de cités qui furent romaines puis carolingiennes.

Les guerres privées et vendettas familiales qui saccagent l’Europe ne sont guère embarrassées que par les « paix de Dieu » décrétées par l’Église, seule institution subsistant dans les décombres de la civilisation. Il n’est pas jusqu’au pape Léon qui, à Rome, pourtant mieux préservée, ne dût se résoudre à enclore les parties habitées de la rive gauche du Tibre pour préserver son résidu de population, transformant en forteresse ce qui n’était que le tombeau de l’empereur Hadrien.

Comment ces masses anéanties auraient-elles pu ne pas se tourner, pour implorer leur protection, vers les seigneurs dont persistent les domaines, les potentats locaux et autres chefs de guerre ? Sur les ruines de l’État carolingien, dans le terreau de la nécessité, éclot la féodalité : je suis ton obligé, tu protèges les miens. L’idéologie est un luxe ; quand on a faim, on n’a pas d’idées.

Au XIXe siècle s’associent en Occident, partis par dessein, surtout par hasard, deux instruments neufs : la démocratie libérale et le progrès technique appuyé sur la recherche scientifique. Contrairement à la légende, les siècles précédents ne sont pas exempts de progrès techniques. En tant que purement techniques — ne s’appuyant pas sur la recherche scientifique — ces progrès bien réels ne furent pourtant que ponctuels, non cumulatifs. Motif par lequel le progrès technique avant le XIXe siècle paraît si anecdotique. Ingénieux bricolages !

Par la mise en résonance de la démocratie libérale et du progrès technique, le XIXe siècle émancipe l’Homme de sa « seconde nature » : l’indigence, la pression, la dépendance personnelle, l’angoisse du lendemain. Croissent les populations européennes dans des proportions inconnues jusqu’ores. Partout, la faim recule à mesure que monte la divine marée de l’abondance.

Quand les flots de la prospérité commencèrent à lui chatouiller les doigts de pied, l’individu entreprit de secouer le joug des hiérarchies consubstantielles à l’état d’avant. C’est ainsi qu’advint celui que Ortega y Gasset nomme l’homme-masse ou « homme-moyen »1 , qui n’a de cesse de lutter contre les contraintes héritées des siècles et pour qui l’idée de noblesse, désormais odieuse, n’évoque que la figure dégénérée de l’aristocrate français en 1789 2 . À cet Icare, la noblesse est devenue impensable.

La Première Guerre mondiale est le chant du cygne de la civilisation des hiérarchies. Le poilu ne meurt pas pour des idéologies, ses idées ou ses opinions ; il meurt en servant des transcendances séculaires ; il monte au front sur la foi d’enchevêtrements diplomatiques et politiques westphaliens qui le dépassent et auxquels personne n’a songé à le convier.

LE XXE SIÈCLE ET LA CROISSANCE DU MOI-SOLEIL

Dès 1918, s’affirme le Moi souverain ; le monde d’avant n’existe plus ; il est dévasté et il n’en reste rien. On soutiendra qu’il est mort par ses hiérarchies, leur brouillamini. Dans cette aube ontologique émerge le Moi, l’individu-solaire, ce bâtisseur de mondes qui s’y active sans délai. Pourtant, l’expulsion de toute tradition, la rupture de tous les contrats 3, aussi violente et furieuse fut-elle, est encore imparfaite. Renverser les hiérarchies, les détruire, anéantir le passé, soit ! Mais, après ? On songe immanquablement au triptyque nietzschéen. S’étant affranchi du joug d’autrui, le chameau se fait lion : il veut, désormais sa volonté sera la matrice et l’emblème de son existence, et malheur à celui qui se dressera sur son chemin avec des exigences périmées ! Mais le lion n’est pas encore un enfant ; sa volonté n’est que le décalque du collier de servitude. Elle sonne creux. L’homme-moyen du XXe siècle va se donner des idéologies, certes, mais pour s’en abriter. Mariant sa volonté toute-puissante à celle de ses semblables, il lancera sur le monde ses colonnes infernales.

National-socialisme, communisme et fascisme sont des idéologies de la volonté de puissance 4, qui tiennent le passé pour une insulte ; des entreprises collectives de destruction. Fossoyeurs des hiérarchies héritées, Hitler et Mussolini n’eurent de cesse d’accabler de haine et de mépris ces traditions — aristocratie, bourgeoisie, Église 5, morale, droit, « pouvoirs intermédiaires » — dont ils moquent la péremption face à l’Homme-nouveau du Neuordnung !6 Pour Marx, il n’y a de hiérarchie que féodale et ce sont les élites capitalistes et bourgeoises venues s’y substituer, sorties toutes mouillées des eaux glacées du calcul égoïste, qu’il faut à présent abolir. La Volksräche dont Marx fait l’éloge ne doit connaître ni répit ni limite, car il faut lessiver la société des souillures du passé.

Implosent en 1945, puis 1989, les idéologies de la volonté pure. Demeure le Moi-Soleil. Eh quoi, reviendra-t-on à la féodalité, sa « paysannerie agenouillée » 7, ces sottes subordinations et transcendances que plus aucun besoin ne justifie ?

Sur la nature des idéologies au XXIe siècle règne une grande confusion. Tandis qu’à gauche on voit partout renaître la menace d’un fascisme pourtant inexistant, à droite tout est marxisme. Ainsi l’écologisme ne serait-il qu’une sorte de marxisme vert — la métaphore de la pastèque — et l’idéologie woke ne serait qu’une novation de l’École marxiste de Francfort.

LA FIN DES IDÉOLOGIES ET LE CULTE DU MOI-SOLEIL

Les idéologies du XXIe siècle ont leur identité ; elles ne sont ni le fascisme ni le marxisme 8 ; leur structure est originale et distincte de leurs devancières. Domine, à  droite, un conservatisme modéré, plutôt sur la défensive, qui renonce à fixer quelque limite que ce soit à l’empire de l’État et se range le plus souvent aux revendications de la gauche, notamment dans les matières dites éthiques (avortement, euthanasie, mariage homosexuel, primauté du sexe culturel, idéologie du genre). À gauche, l’idéologie woke, l’écologisme et les variantes contemporaines de la social-démocratie se laissent assembler sous la bannière du « real-libertarianisme d’extrême gauche » (Philippe Van Parijs) 9, plus simplement libéralisme d’extrême gauche, ou progressisme.

La caractéristique prépondérante des idéologies du XXIe siècle est de n’en avoir aucune. Quelle est la grande idée du marxisme ? L’abolition de la propriété privée ! Du national-socialisme ? La suprématie de la race aryenne. Du fascisme ? « Tout dans l’État, rien contre l’État, rien hors de l’État » ! Quelle est la principale revendication, l’objectif et l’ultima ratio de l’idéologie woke ? On serait bien en peine de le deviner. L’horizon de l’idéologie politique écologiste, son objectif final, sa structure théorique ? Bien malin qui pourrait le dire. Quelle est la grande idée de ce conservatisme béant sur sa gauche ? Il n’y en a pas, sauf à considérer la gestion opportuniste des affaires courantes comme une idée.

C’est que les idéologies du XXIe siècle doivent se concilier ce Moi « plein de lui-même tel un joli petit paquet » (William Thackeray). Le Moi du XXIe siècle ne se contente pas de récuser et refuser toute espèce de hiérarchie héritée — dont il pourchasse inlassablement jusqu’au dernier vestige dans le droit, la morale, la langue et jusqu’à la biologie 10 — il se revendique seigneur et maître de son univers, si et quand le fantasme lui en prend. L’enfant nietzschéen ne connaît ni ne reconnaît d’autres hiérarchies, toujours révocables, que celles dont il est l’auteur.

C’est pourquoi je soutiens que les idéologies du XXIe siècle, dans leur pauvreté doctrinale, leur souplesse et leur éticité théorique, ne sont que des figures du Moi-Soleil ; son reflet idéel, jusque dans leurs fluctuations 11. Le polymorphisme des idéologies du XXIe siècle est à l’image de l’enfant capricieux qu’elles doivent se concilier.

Entendons-nous, cet enfant de la civilisation, qui en ignore les causes ; ce Moi-Soleil héritier sans le savoir, qui se figure que la liberté et l’abondance sont naturelles, ne mérite aucun mépris et n’est en rien stupide ; il se trouve mieux formé et à maints égards plus savant qu’aucune génération précédente. Toutefois, son jugement s’étend au-delà du champ de ses connaissances, car il est sans limites et porte sur des choses qu’il ne conçoit qu’avec « obscurité et confusion. » 12 Opinionated est un mot anglais sans équivalent français. Le monarque de lui-même est opinionated sur tout et constamment. Motif par lequel sa catégorie-reine est l’amalgame, qui lui permet de légiférer sur les choses qu’il ne comprend pas au départ de celles qui lui sont vaguement familières. Il exige le respect de son opinion, non en vertu de son contenu, de sa rationalité ou par les motifs dont il la soutient — mais parce qu’elle est son opinion. Le Moi-Soleil refuse expressément de soumettre son opinion et son émotion à la censure de l’analyse rationnelle, car il sent la menace 13. Magnanime, Louis XIV ira régulièrement quérir l’aval de sa Cour, dont les petits cœurs le conforteront dans la perfection de la Sainte-Opinion.

Bien sûr, le débat public qui mobilise des émotions comme arguments, et des opinions qui ne souffrent aucune justification, sans la reconnaissance de normes extérieures qui permettent de trancher la contradiction, un tel débat n’est qu’une figure de la violence 14 ; sa généralisation, une modalité de la barbarie. Ne nous leurrons pas. 15

Ce nonobstant, rien n’arrêtera le nouvel Adam dans sa course offusquée vers le plein accomplissement de son opinion panoramique. Le Moi-Soleil est le tyran du siècle. Personne ne fera renaître les allégeances et transcendances du passé ; aucune idéologie, nulle concentration de pouvoir, aussi remarquable fût-elle, n’y suffirait. Car on ne fait jamais revenir le passé, pas plus qu’on ne peut le nier. Déjà, la technique offre à l’Un-régnant d’augmenter ses capacités — si c’est encore possible — qui le lui refusera ?

Le Moi-Soleil, démiurge de lui-même, est condamné à l’insatisfaction, à la souffrance, aux aberrations des âmes sans passé qui n’en veulent rien connaître. 16

 

Son hypertrophie causera sa chute. Car même si l’on augmente à l’infini ses capacités, même si la technique lui promet l’immortalité d’un dieu grec, le Moi-Soleil ne sera jamais qu’un mauvais infini au sens hégélien : l’infinité d’un être limité et imparfait, qui ne trouve son sens qu’en dehors de lui-même. En somme, un homme.

  1. La révolte des masses, 1926. L’homme-moyen du XXe siècle, explique Ortega, « a les ‘idées’ les plus arrêtées sur tout ce qui arrive et sur tout ce qui doit arriver dans l’univers ». ↩
  2. Faible et pusillanime, le gentilhomme de France revendique hautement des privilèges qu’il sait dépassés, pourtant s’y cramponne, en attente de son expulsion par l’histoire. Qu’on leur coupe la tête ! Précurseur de la terreur en politique, la révolution de 1789 l’est encore du rejet de toute hiérarchie héritée — mais elle venait trop tôt, car les hommes vivaient encore dans la pénurie. ↩
  3. Nietzsche, La volonté de puissance, livre IV, 3. ↩
  4. On a souvent nié la proximité doctrinale de Nietzsche, pourfendeur au XIXe siècle de deux mille cinq cent années de hiérarchies héritées, et du national-socialisme, Triumph des Willens au XXe siècle. Laissons ce débat aux experts, car il ne peut être tranché, mais relevons que pour son soixantième anniversaire, en 1943, Benito Mussolini fut ému de recevoir de Adolf Hitler les vingt-quatre volumes des œuvres complètes de Friedrich Nietzsche (Rachele Mussolini, Ma vie avec Benito, 1948, p. 194). ↩
  5. L’Église, « plus vieille des formes politiques européennes » : Nietzsche, La volonté de puissance, livre II, 495. ↩
  6. On retrouve, de nos jours, la même prétention dans le chef du régime chinois ; et la même crédulité béate dans le chef d’un grand nombre d’intellectuels occidentaux. ↩
  7. G. Duby, Le temps des cathédrales, 46. ↩
  8. On ne sache pas que le matérialisme dialectique fasse la Une des journaux de gauche ; que les états-majors des partis de gauche se préparent activement à la dictature du prolétariat ; que la réconciliation de l’individu avec son être générique soit le nouvel horizon de la gauche occidentale. Ah mais, nous dit le Moi-Soleil qui philosophe, c’est parce que le marxisme contemporain est seulement culturel. Étrange idée que ce marxisme culturel qui servirait d’étai à des politiques — telles la perpétuation de l’économie de marché —antithétiques de la doctrine marxiste. ↩
  9. Qu’est-ce qu’une société juste ? 1991. ↩
  10. On n’aurait jamais imaginé, avant Judith Butler, qu’un homme biologique se revendique femme, même sans aucune intervention chirurgicale ni hormonale, et exige d’être traité et nommé comme femme, jusqu’à participer à des compétitions sportives féminines, accéder aux vestiaires et toilettes pour femmes, si le désir — souverain car n’étant soumis à aucune condition — lui en prend. Cette négation de la biologie au profit de la culture signe l’une des plus éclatantes réalisations du Moi-Soleil au XXIe siècle. ↩
  11. Les idéologies du XXIe siècle apparaissent, de ce point de vue, comme de modestes agrégateurs opportunistes d’opinions, toujours révocables et mouvantes. Le progressisme  n’avance jamais que vers la pureté et la perfection de l’Un. ↩
  12. Descartes, Méditations métaphysiques, quatrième méditation. ↩
  13. L’opinion qui refuse de se soumettre à la raison n’est bien entendu, en toute rigueur analytique, qu’une filiale de l’émotion. ↩
  14. J. Habermas, De l’éthique de la discussion. ↩
  15. La crise de la représentation souvent diagnostiquée dans nos démocraties n’est pas seulement ni principalement le fait d’élites qui auraient tourné le dos au peuple. Depuis l’abolition du vote par correspondance (1975, en France), ces élites sont élues, en la plupart des pays européens, dans des conditions de régularité irréprochables. Par conséquent, elles représentent le peuple — collection d’Unités souveraines — aussi parfaitement qu’il est possible de le faire en démocratie. Toutefois, le Moi-Soleil ne souffre, par définition, aucune représentation. L’idée d’une volonté souveraine qui serait « représentée » est une contradiction dans les termes. Sitôt élus, dès qu’ils prennent une décision ou attitude qui disconvient à l’opinion du Moi-Soleil, ses représentants sont rejetés, moqués, vilipendés, haïs, menacés. La représentation est contraire à l’essence de la posture intellectuelle et psychique du Moi-régnant. ↩
  16. Comme au XXe siècle, le risque est réel de voir le Moi-Soleil redonner son assentiment, quand le bateau de la civilisation commencera à tanguer, à des idéologies collectivistes. Car s’il est vociférant, le Moi-Soleil est aussi par définition très seul, comme le sont tous les architectes d’univers. ↩