Chaque Québécois doit plus de 34 000 $ au provincial seulement

Vaut mieux en rire!

Avant de couper des centaines de millions dans les services, est-ce qu’on peut avoir les services ? - Michel Beaudry

25 mai, 2022

Mark Twain : l’une des meilleures (et des plus drôles) leçons d’économie de toute la littérature

 Par Kody Jensen.

Un article de la Foundation for Economic Education

 

Mark Twain est largement considéré comme l’un des plus grands auteurs américains. Naturellement, des personnes de toutes convictions ont essayé de le revendiquer comme leur allié politique. Des libéraux classiques aux progressistes, des personnes de tous les horizons politiques ont trouvé en Twain une âme sœur.

Une preuve du côté des libéraux classiques pourrait être ce que Twain a écrit dans une lettre à propos du président américain Grover Cleveland, qui était généralement un homme partisan du laissez-faire.

Twain a écrit :

« De tous nos hommes publics d’aujourd’hui, il est le premier à avoir ma vénération et mon admiration, et le suivant est le deux cent vingt-cinquième. Il est le seul homme d’État que nous ayons aujourd’hui […] Cleveland ivre est un atout plus précieux pour ce pays que tout le reste de nos hommes publics sobres. Il a de la hauteur de vue ; toutes ses impulsions sont grandes, pures et fines. J’aimerais que nous en ayons un autre de cette sorte. »

Un passage de l’une de ses œuvres de fiction semble également le placer du côté des marchés libres.

 

Économie politique du VIe siècle

Dans l’un des récits de Twain, A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court, (Un Yankee du Connecticut à la cour du roi Arthur), un Américain du XIXe siècle reçoit un coup sur la tête et est transporté dans le temps jusqu’à l’âge des ténèbres. Grâce à ses connaissances futuristes en matière de technologie et de philosophie politique, le Yankee entreprend de réformer la monarchie pour en faire une république industrielle.

Dans une scène, le Yankee débat des mérites de ses réformes de libre-échange avec un forgeron d’un royaume étranger qui soutient son propre régime protectionniste local.

Tout d’abord, le forgeron entame un raisonnement visant à démontrer les avantages du protectionnisme.

« Dans ton pays, mon frère, quel est le salaire d’un maître huissier, d’un maître bouvier, d’un charretier, d’un berger, d’un porcher ?
– Vingt-cinq milrays par jour, c’est-à-dire un quart de cent.

Le visage du forgeron rayonna de joie. Il dit :

« Chez nous, ils ont droit au double ! »

Le Yankee est obligé d’admettre que les salaires dans le pays du forgeron sont généralement plus élevés. Cependant, il revient à la charge avec quelques questions de son cru.

« Combien payez-vous une livre de sel ?
– Cent milrays.
– Nous en payons quarante. Combien payez-vous pour le bœuf et le mouton – quand vous les achetez ?
– Cela varie un peu, mais pas beaucoup ; on peut dire soixante-quinze milrays la livre.
– Nous payons trente-trois. »

 

Cela dure un certain temps. Le Yankee démontre que les marchandises coûtent généralement plus cher dans le pays protectionniste. Le Yankee pense avoir mis le holà au protectionnisme, mais le forgeron a un contre-argument :

« Il me semble que je ne comprends pas. Il est prouvé que notre salaire est le double du tien.Comment se fait-il donc que tu penses y avoir mis le holà ?  »

Le Yankee tente d’expliquer l’aspect économique de la chose.

« Oui oui, je ne le nie pas du tout. Mais cela n’a rien à voir ; le montant des salaires en pièces de monnaie, avec des noms insignifiants pour les reconnaître, n’a rien à voir avec cela. La question est de savoir combien vous pouvez acheter avec votre salaire – voilà l’idée.

Prenons un exemple : supposons qu’un de vos compagnons sorte et achète les articles suivants : 1 livre de sel ; 1 douzaine d’oeufs ; 1 douzaine de pintes de bière ; 1 boisseau de blé ; 1 costume en toile ; 5 livres de boeuf ; 5 livres de mouton.

Le lot lui coûtera 32 cents. Il lui faut 32 jours de travail pour gagner cet argent – 5 semaines et 2 jours. Qu’il vienne chez nous et travaille 32 jours à la moitié du salaire ; il peut acheter toutes ces choses pour un peu moins de 14,5 cents ; elles lui coûteront un peu moins de 29 jours de travail, et il aura environ une demi-semaine de salaire en plus. Il économiserait ainsi près d’une semaine de salaire tous les deux mois, alors que votre homme ne gagnerait rien ; il économiserait ainsi cinq ou six semaines de salaire par an, alors que votre homme ne gagnerait pas un centime. Maintenant, je pense que vous comprenez que les hauts salaires et les bas salaires sont des expressions qui ne veulent rien dire au monde jusqu’à ce que vous découvriez laquelle des deux permet d’acheter le plus ! »

Le Yankee croit avoir livré un coup écrasant et reçoit bientôt la récompense apparemment intemporelle de l’économiste.

« Mais, hélas ! il ne s’est pas écrasé. Non, j’ai dû y renoncer. Ce que ces gens-là appréciaient, c’était les hauts salaires ; il ne semblait pas leur importer que ces hauts salaires permettent d’acheter quelque chose ou non. Ils défendaient la protection et ne juraient que par elle, ce qui était assez raisonnable, car les parties intéressées leur avaient fait croire que c’était la protection qui avait créé leurs hauts salaires. Je leur ai prouvé qu’en un quart de siècle, leurs salaires n’avaient progressé que de 30 %, alors que le coût de la vie avait augmenté de 100 % ; et que chez nous, en un temps plus court, les salaires avaient progressé de 40 %, alors que le coût de la vie n’avait cessé de baisser. Mais cela n’a servi à rien. Rien ne pouvait venir à bout de leurs étranges croyances. »

 

Les opinions du forgeron semblant renaître, nous verrons si le raisonnement du Yankee se révèle plus persuasif à notre époque qu’à celle du roi Arthur.

24 mai, 2022

[PODCAST] Contre despotisme et populisme, un vaccin libéral ! Avec Jacques Garello

 Par Pierre Schweitzer

Épisode #23

Jacques Garello est économiste, professeur émérite de l’Université d’Aix-Marseille, et a été président du Lions Club International. Considéré comme un des pères fondateurs de la génération libérale française des années 1970, il est notamment l’auteur de plusieurs propositions de programmes libéraux pour réformer la France, dont la dernière est développée dans son livre Vaccin Libéral.

Le professeur Garello m’a fait l’honneur de me recevoir à son domicile pour développer à notre micro son regard sur l’état des libertés en 2022, et surtout quelles méthodes devraient être adoptées pour enfin – un jour – faire reculer la sphère de l’État et tenter de le ramener dans les limites qu’il n’aurait jamais dû quitter. En fin d’épisode il évoque sa dernière initiative : relancer la création de « Clubs » de réflexion à l’anglaise, pour faire circuler les idées libérales et surtout confronter les opinions et stratégies d’un maximum de libéraux, sans se cantonner aux sphères purement intellectuelles ou universitaires.

Je vous remercie pour votre fidélité et pour vos efforts de partages sur les réseaux sociaux pour faire connaître l’émission au-delà des lecteurs réguliers de Contrepoints.

Enregistré le 7 mai 2022 à Marseille. Interview et production par Pierre Schweitzer.

Pour écouter l’épisode, vous pouvez cliquer sur le lecteur qui s’affiche ci-dessous. Si rien ne s’affiche, vous devez rafraîchir la page dans votre navigateur. Enfin vous pouvez directement accéder à l’épisode en cliquant sur le lien suivant. 

Programme : 

0:00 – Introduction

2:14 – Pourquoi ce livre ?

6:15 – Despotisme et populisme, duo à combattre

10:28 – Quelle Constitution pour une société libérale ?

23:22 – « Enracinés » contre « mondialistes », un faux clivage ?

28:58 – Quelles réformes pour l’État-Providence ?

59:58 – Jacques Garello et la question européenne

01:04:28 – Les leçons d’une carrière au service des idées libérales

 

Liens mentionnés dans l’émission :

Notre podcast avec Pierre Bentata sur la « servitude volontaire »

Livre de J-P. Feldman : Exception française: Histoire d’une société bloquée de l’Ancien Régime à Emmanuel Macron

Droit naturel (notice Wikibéral)

Gary Becker : « Augmenter le SMIC, c’est augmenter le chômage »

Le journal des Libertés

ALEPS

Notice Wikibéral de Jacques Garello

Séminaire Liberté et Société Civile 13-15 mai 2022 (contacter pldussol@gmail.com )

Livre de Jacques Garello : Vaccin Libéral : Contre le despotisme. Contre le populisme

23 mai, 2022

GNL Québec: un bel exemple de projet d’avenir mondial et régional

 Par Gabriel Giguère.

Dans la foulée de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le candidat Pierre Poilievre a promis qu’un gouvernement conservateur dirigé par lui irait de l’avant avec le projet GNL Québec. Cette bonne mesure permettrait à la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean de développer son économie et d’être un joueur actif dans la réduction des émissions de GES.

Dans un sondage commandé par l’IEDM et paru la semaine dernière, la firme Ipsos, réputée pour son sérieux, a constaté que le projet balayé du revers par les gouvernements provincial et fédéral trouve un appui de plus de la majorité de la population, soit environ 53 %, contre seulement 29 % rejetant ce projet. La situation a bien entendu changé et le besoin criant d’approvisionnement de l’Europe en hydrocarbures oblige le gouvernement provincial – et fédéral – à revoir leur décision à propos du projet GNL.

Devant la situation, le ministre de l’Environnement, M. Benoit Charrette, devra changer son discours, avançant que le projet n’a pas su atteindre l’acceptabilité sociale, car, bien au contraire, l’appui de la population est on ne peut plus clair. L’eau a coulé sous les ponts et la situation de la guerre en Ukraine n’a fait que creuser le clivage entre la population et le ministre de l’Environnement. La volonté populaire des Québécois est claire et devra pousser le ministre de l’Environnement et le gouvernement au pouvoir à renverser leur position sur le projet qui aurait permis des investissements privés régionaux de plusieurs milliards de dollars et la création d’une foule d’emplois de qualité pour la région.

Soyons clairs : l’importance de ce projet ne réside pas dans le fait que ce soit GNL Québec ou un autre projet, mais dans les faits que celui-ci aurait non seulement des répercussions économiques bénéfiques pour la région du Saguenay, mais également pour la réduction de GES à l’échelle mondiale. En effet, n’en déplaise à certains groupes militants qui n’y voient que l’augmentation locale, les changements climatiques sont sans frontière et augmenter les émissions du Québec pour réduire les émissions mondiales est un mal pour un bien. Le gaz naturel est une énergie de transition polluant deux fois moins que le charbon, donc peut jouer un rôle dans la transition énergétique pour des pays comme l’Allemagne, la Pologne et même la Chine. Aussi, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la transition du charbon vers le gaz naturel a permis d’éviter l’émission de 500 millions de tonnes de GES. Et n’oublions pas que si le gaz naturel n’est pas produit ici, il le sera dans des pays où les normes environnementales sont moindres, sans parler du faible respect accordé aux droits humains.

En effet, la dépendance de certains pays d’Europe aux hydrocarbures russes les oblige à s’approvisionner du côté des envahisseurs, car des pays comme le Canada n’ont pas développé l’infrastructure nécessaire pour acheminer leurs hydrocarbures; élément dont les Québécois veulent développer davantage, incluant les pipelines, à hauteur de 54 %, soit une majorité.

La population provinciale en majorité – à 65 % – comprend la nécessité criante d’apporter une solution de rechange aux hydrocarbures russes dans un contexte géopolitique tendu, où nos alliés européens pourraient potentiellement voir leur sécurité énergétique mise à mal hydrocarbures russes.

Un gouvernement qui abandonne les Québécois et nos alliés européens

En plus du refus au projet de l’usine de liquéfaction (GNL), le gouvernement a fait passer une loi interdisant toute exploration et exploitation d’hydrocarbures au Québec. L’effet dans la situation actuelle? Le gouvernement cadenasse le potentiel du gaz naturel de la province, qui s’élève à 93 milliards de dollars en valeur de PIB. Cette mesure va complètement à contresens de la volonté populaire qui souhaite en majorité que le Québec exploite ces ressources à 59 %. Comment se fait-il alors que le gouvernement provincial est si déconnecté de la volonté populaire? Difficile à dire…

Avec une telle loi et le refus du projet GNL, le gouvernement provincial ne fait pas seulement freiner notre potentiel de développement économique et notre rôle en tant que leader de la transition énergétique, il abandonne nos alliés européens sans contribuer aux alternatives qui leur permettraient de quitter leur dépendance aux hydrocarbures russes.

22 mai, 2022

Interdire les produits en plastique ne protégera pas l’environnement

 Par Gabriel Giguère.

Cette Note économique a été préparée par Gabriel Giguère, analyste en politiques publiques à l’IEDM. La Collection Environnement de l’IEDM vise à explorer les aspects économiques des politiques de protection de la nature dans le but d’encourager des réponses à nos défis environnementaux qui présentent le meilleur rapport coût-efficacité.

Le gouvernement du Canada met actuellement en place sa politique « zéro déchet de plastique(1) », qui a pour objectif de réduire les déchets de plastique dans l’environnement. Il a publié l’année dernière un décret visant à ajouter des « articles manufacturés en plastique » dans la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, ce qui lui permet de mettre de l’avant une mesure interdisant la production à des fins d’usage au Canada et l’importation de six produits en plastique à usage unique (voir la Figure 1). Le gouvernement prévoit l’entrée en vigueur de cette interdiction d’ici la fin de 2022(2).

Non seulement cette mesure interdira-t-elle des produits pouvant déjà être traités après leur utilisation, comme c’est le cas des sacs d’emplettes en plastique, mais elle risque d’avoir des répercussions néfastes sur l’économie canadienne(3). En privilégiant une réglementation restrictive, par l’adoption d’une telle mesure, le gouvernement prend une posture à contresens des innovations présentes et futures de l’industrie.

Regard sur l’industrie canadienne du plastique

L’industrie du plastique, qui comprend la fabrication des produits finaux ou intermédiaires à partir de résines plastiques(4) et du même coup la fabrication de résines plastiques(5), occupe une place importante dans l’économie canadienne. Globalement, la production de résines plastiques et de produits en plastique représentait 35 milliards de dollars en 2017, ce qui constituait 5 % des ventes du secteur manufacturier au pays(6).

En 2020, pendant la première année de la pandémie de COVID-19, les revenus liés uniquement à la vente de produits en plastique manufacturés ont atteint plus de 24,6 milliards de dollars(7) au Canada (voir la Figure 2), une réduction d’un peu de plus de 1,5 milliard de dollars par rapport à l’année précédente. L’Ontario, à elle seule, est responsable de plus de la moitié de ces revenus de production de produits en plastique(8).

Plus de 85 % des entreprise de l’industrie du plastique sont de petite taille – moins de 100 employés –, une place au sein de l’industrie loin d’être négligeable(9). L’industrie dans son ensemble employait quelque 93 000 travailleurs canadiens en 2017(10) (voir la Figure 3).

Plus étroitement, l’industrie du plastique à usage unique représenterait, selon une estimation, de 5,5 à 7,5 milliards de dollars, et pourrait atteindre le quart des revenus liés à la production d’objets en plastique au Canada(11). Selon cette même estimation, ce secteur représente entre 13 000 et 20 000 emplois directs et 26 000 à 40 000 emplois indirects au pays(12). L’importance de cette industrie ne fait pas de doute. Le gouvernement devrait donc y réfléchir à deux fois avant de lui imposer une réglementation néfaste, d’autant plus que la petite taille de plusieurs entreprises du secteur les rend vulnérables aux effets d’une telle réglementation.

Les projections de l’utilisation mondiale de plastique sont de bon augure pour l’industrie et pour l’économie canadienne. En effet, l’utilisation de ce matériau essentiel au bon fonctionnement des sociétés modernes(13) devrait continuer de croître et même doubler d’ici 2050(14). Cependant, le gouvernement du Canada ne doit pas mettre de barrières réglementaires trop restrictives qui viendraient miner les investissements privés et qui, ultimement, nuiraient à la capacité des entreprises en sol canadien à répondre à cette demande mondiale future. L’interdiction prévue d’ici la fin 2022 de la production aux fins d’utilisation interne ou de l’importation de six produits en plastique à usage unique envoie d’ailleurs un message négatif à l’industrie quant à la possibilité d’étendre ses activités au Canada, bien que, pour le moment, la production de ces produits aux fins d’exportations soit encore permise.

Le cas des sacs d’emplettes en plastique

De son côté, l’industrie canadienne du plastique a pris certains engagements concernant le développement durable, notamment celui de ne produire que des emballages de plastique entièrement recyclables ou récupérables d’ici 2030. Ces emballages devront être réutilisés, recyclés ou récupérés d’ici 2040(15). À ces engagements s’additionnent les innovations du secteur, notamment en matière de recyclage.

D’ores et déjà, des entreprises ont mis de l’avant des systèmes permettant de recycler certains des produits en plastique que le gouvernement fédéral cherche à interdire. C’est le cas d’une entreprise en sol québécois, Modix Plastique, qui récupère entre autres les sacs en plastique pour ensuite les transformer en pastilles rigides pouvant être réutilisées pour fabriquer des pièces d’automobile(16) ou certains types d’emballage(17). Ce type de technologie permet de donner une seconde vie aux sacs d’emplettes en plastique et donc d’en réduire les impacts environnementaux.

De plus, les autres produits réutilisables ne sont pas ipso facto plus bénéfiques pour l’environnement(18). Avant qu’un sac réutilisable ait un impact environnemental moindre qu’un sac d’emplettes en plastique, plusieurs utilisations sont requises. Pour que certains types de sacs réutilisables en coton soient moins dommageables pour la santé humaine et la qualité des écosystèmes et qu’ils requièrent moins de ressources fossiles que les sacs en plastique à usage unique, par exemple, ils doivent être réutilisés entre 100 et 3657 fois(19), ce qui représente de 2 à 70 ans d’utilisation hebdomadaire.

Ce résultat s’explique, en partie, par le fait que le coton requiert 680 fois plus d’eau par kilogramme pour la production de fibres que des sacs d’emplettes en plastique, sans compter les émissions de pesticides dans les sols durant sa production(20).

L’interdiction de sacs d’emplettes en plastique en Californie a aussi produit des effets inattendus. La réduction de 40 millions de tonnes de déchets de sac d’emplettes a été contrebalancée par une augmentation de 12 millions de tonnes de sacs-poubelle plus épais(21). Ainsi, bannir les sacs d’emplettes en plastique ne garantit pas une réduction de l’empreinte carbone : si cela constituait le seul critère permettant de mesurer l’impact environnemental, l’interdiction en Californie aurait plutôt eu l’effet contraire de celui escompté par les décideurs politiques(22).

Dans un autre cas de figure, suite à l’interdiction des sacs en plastique à usage unique sur le Territoire de la Capitale australienne, l’utilisation d’autres types de sacs a aussi augmenté(23) et les effets bénéfiques de cette politique furent donc limités :

[L]es informations disponibles suggèrent que, si l’interdiction a effectivement réduit les déchets au cours de la période étudiée, les réductions ont probablement été faibles. Pour des raisons similaires, il est peu probable que l’interdiction ait contribué de manière significative à la réduction de la pollution plastique des océans(24).

Alors que certaines entreprises prennent déjà l’initiative de recycler les sacs d’emplettes en plastique, l’interdiction par le gouvernement de produire et d’importer ces sacs d’ici la fin de 2022 à des fins d’utilisation sur le territoire canadien brimerait non seulement les entreprises de production et de recyclage, mais ne générerait probablement pas les résultats escomptés. Les Canadiens se tourneraient vraisemblablement vers des solutions de rechange tout aussi polluantes, voire davantage. Le gouvernement devrait plutôt axer ses efforts sur la mise en place d’un cadre fiscal concurrentiel, notamment au moyen de crédits ou de baisses d’impôt pour encourager le déploiement de technologies nouvelles ou existantes dans le secteur du recyclage, ce qui permettrait d’éviter les répercussions néfastes du recours à des substituts aux sacs d’emplettes en plastique.

Les emballages en plastique et le gaspillage alimentaire

La politique du gouvernement prévoit interdire des emballages alimentaires qu’il qualifie de « problématiques », tel le polystyrène, alors que certains centres de recyclage sont déjà en mesure de traiter ce produit(25).

Qui plus est, le problème du gaspillage alimentaire s’aggravera sûrement si le gouvernement poursuit sur cette voie, car les emballages en plastique permettent de conserver les aliments plus longtemps(26). En diminuant le gaspillage alimentaire, on atténue du même coup les impacts environnementaux découlant des aliments non consommés (les fruits et légumes étant au premier rang)(27). Par exemple, si les émissions de GES de la production d’un nouvel emballage doublaient, mais que celui-ci permettait de réduire le gaspillage de pain de 5 %, il n’y aurait alors pas d’augmentation des impacts environnementaux du cycle de la chaîne alimentaire(28).

Au Canada, le gaspillage alimentaire représente environ 35,5 millions de tonnes par année, et on évalue à 11,2 millions de tonnes la quantité de gaspillage qui pourrait être évité par la consommation ou par des dons aux banques alimentaires, soit suffisamment d’aliments pour nourrir tous les Canadiens pendant près de cinq mois(29). Cette réalité coûte cher aux familles canadiennes qui, selon un sondage effectué en 2020, gaspillent en moyenne l’équivalent de 1100 $ par année en nourriture(30).

Le plastique à usage unique permet d’éviter en partie le gaspillage alimentaire. Le gouvernement ne devrait donc pas emprunter la voie de l’interdiction de ce type de plastique, une approche contre-productive dans la mesure où l’emballage ne représente environ que 5 % des répercussions sur le climat (autrement dit, la production totale de GES) si l’on intègre l’ensemble de la chaîne alimentaire dans le calcul(31).

Conclusion et recommandations

Dans sa configuration actuelle, la mesure visant l’interdiction de six produits plastiques à usage unique de la politique fédérale zéro déchet de plastique mise sur une réglementation restrictive plutôt que sur les innovations mises de l’avant par l’industrie canadienne du plastique, ce qui aura des conséquences économiques négatives au Canada. De plus, les produits en plastique, notamment l’emballage pour les aliments, peuvent jouer un rôle bénéfique dans la lutte aux changements climatiques en réduisant le gaspillage alimentaire. Comme on l’a vu, des méthodes de recyclage des sacs d’emplettes existent aussi et sont davantage souhaitables qu’une interdiction de ce type de produit.

Afin de réduire la quantité de déchets de plastique dans l’environnement sans pénaliser les acteurs de cette industrie et les consommateurs canadiens, le gouvernement fédéral devrait opter pour les solutions suivantes :

  • Retirer la mention « articles manufacturés en plastique » de l’annexe 1 de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement et, du même coup, annuler l’interdiction des six produits en plastique à usage unique actuellement ciblés par la politique fédérale. Le gouvernement devrait plutôt miser sur les innovations de nos entrepreneurs.
  • Établir un cadre fiscal concurrentiel permettant de stimuler l’innovation, notamment des crédits ou des baisses d’impôt – et non des subventions comme c’est le cas actuellement(32) –, pour encourager le déploiement de technologies nouvelles ou éprouvées, et ainsi augmenter le taux de recyclage.

21 mai, 2022

Benjamin Constant : une énigme résolue par Léonard Burnand ?

 Par Gérard-Michel Thermeau.

Benjamin Constant a été l’infatigable défenseur de la limitation du pouvoir, clé de voûte de sa pensée politique. Il est des premiers que l’on peut qualifier de libéral en France. Léonard Burnand, spécialiste de Necker et de Germaine de Staël, vient d’en écrire la biographie. À l’heure où de prétendus libéraux s’aplatissent devant le pouvoir, dont ils justifient tous les empiétements, tout en quémandant prébendes et places, cette lecture s’impose sans doute.

Pourtant, à bien des égards, Benjamin Constant reste une énigme comme le souligne d’entrée l’auteur. Et qui mieux que le directeur de l’Institut Benjamin Constant de Lausanne était à même de déchiffrer cette figure controversée ?

L’inconstant Constant : une légende noire

L’image d’un des pères fondateurs du libéralisme français a connu en effet bien des vicissitudes depuis plus de deux siècles. A-t-on assez ironisé sur l’inconstant Constant. Dans une remarquable introduction, l’auteur éclaire la destinée de ce personnage bifrons à l’image du dieu Janus. Il était le « premier esprit du monde » pour Germaine de Staël et « l’homme qui a eu le plus d’esprit après Voltaire » selon Chateaubriand. Mais Fouché, un expert en opportunisme politique, lui fait un reproche qui devait le poursuivre : « Il a du talent et de l’esprit mais il s’en sert comme les cordonniers qui font des souliers pour tous les pieds. »

Sainte-Beuve, qui a largement contribué à bâtir la légende noire de Constant, dénonçait l’égoïsme et la sécheresse de cet être « fané ». Le second ennemi implacable de Constant fut l’ineffable Henri Guillemin, le Fouquier-Thinville de l’histoire. Benjamin Constant, incarnation du libéralisme, lui était particulièrement odieux. À lire Guillemin, Benjamin Constant en politique fut répugnant et écœurant. La malhonnêteté intellectuelle de ce polémiste doué, à la plume aussi brillante que nauséabonde, est aujourd’hui reconnue même dans les rangs des historiens du camp du Bien. Mais son entreprise de démolition systématique a, entretemps, fait bien des dégats.

Une nouvelle approche de l’homme

Pourtant, mal aimé en France, Benjamin Constant a été depuis « découvert » dans les pays anglophones, source de toute lumière pour beaucoup de nos contemporains.

Léonard Burnand, historien scrupuleux, se garde bien d’écrire une hagiographie. Il ne cache rien des faiblesses d’un personnage aussi brillant qu’instable, souvent ridicule dans ses passions amoureuses. S’appuyant sur des sources inédites, le biographe éclaire l’enfance et l’entourage familial de Benjamin, notamment le souvenir d’une mère morte à sa naissance mais dont l’influence a été sous-estimée.

Deux êtres cohabitent en permanence en Benjamin Constant. L’adolescent et le jeune homme révèlent à la fois un érudit consciencieux le jour et un client effréné de tripots et de lupanars la nuit. D’une certaine façon, il dilapide sans compter ses talents, son esprit et son argent, ou plutôt celui de son père. Mais je laisse le soin au lecteur de découvrir dans le détail la vie privée de Benjamin Constant, et ses relations compliquées avec madame de Staël, pour m’attarder dans cet article sur son action politique.

Une puissance illimitée n’est jamais admissible

Ce génie précoce arrive en effet à l’âge de 28 ans sans avoir rien fait de remarquable. Mais cet enfant de Lausanne, dont les familles paternelle et maternelle descendent de huguenots réfugiés en Suisse, rêve d’une carrière politique en France. Admirateur du Directoire, régime du juste milieu entre néo-jacobins et royalistes, il en fait l’éloge dans De la force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s’y rallier. « L’ordre et la liberté sont d’un côté, l’anarchie et le despotisme de l’autre ». Il est très vite attaqué comme « petit suisse » par ses adversaires, alors qu’il affirme vouloir reprendre la nationalité de ses aïeux.

Face à Lezay-Marnésia qui, en 1797, justifie la Terreur comme un mal nécessaire en raison des circonstances, thèse qui reste toujours celle de l’historiographie officielle française, il répond par la brochure Des effets de la Terreur. Pour Constant, ce n’est pas grâce à la Terreur mais, en dépit de celle-ci, que les périls menaçant la république ont été repoussés. On le voit, le débat entre l’école « furetiste » et l’école « orthodoxe » est présent dès la Révolution. De fait, la Terreur a affaibli et discrédité la République, ce que déplore Benjamin Constant.

L’arbitraire ne trouve en effet jamais d’excuse à ses yeux :

« Il ne faut jamais supposer que dans aucune circonstance, une puissance illimitée puisse être admissible, et dans la réalité, jamais elle n’est nécessaire. »

L’opposant libéral à Napoléon

Un moment proche de Sieyès, il est spectateur plus que complice du 18 Brumaire. Grâce à ses relations, il obtient d’entrer au Tribunat, seule assemblée que Bonaparte laisse libre de discuter à défaut de décider.

Son premier discours, le 5 janvier 1800, est retentissant :

« Sans l’indépendance du Tribunat, il n’y aurait plus ni harmonie, ni Constitution, il n’y aurait que servitude et silence ; silence que l’Europe entière entendrait. »

Le Premier consul ne supportera pas davantage l’insolent qui est mis à la porte de l’assemblée dès 1802 et plus ou moins contraint à l’exil.

Avec sa maîtresse, Germaine de Staël, il constitue dans la propriété des Necker, le fameux groupe de Coppet, « dernier foyer de la liberté » pour Lamartine. Napoléon y verra à juste titre un « arsenal » des « chevaliers » du libéralisme. Il y écrit un ouvrage qui ne sera pas publié, Principes de politique, en 1806. La crise sanitaire a rendu encore plus brûlants certains passages :

« La souveraineté n’existe que d’une manière limitée et relative. Au point où commence l’indépendance de l’existence individuelle, s’arrête la juridiction de cette souveraineté. Lorsque cette autorité s’étend sur des objets hors de sa sphère, elle devient illégitime. »

Pour Constant, rappelle Léonard Burnand, « une puissance indivisible et incontrôlée est aussi dangereuse entre les mains de Caligula qu’entre celle du Comité de Salut public ». C’est dire s’il accueille avec satisfaction la chute de Napoléon.

Benjamin Constant, la girouette des Cent jours ?

Aussi peu heureux en politique qu’au jeu, Benjamin Constant se précipite au secours du trône la veille de la fuite de Louis XVIII. Le 19 avril 1814 son article du Journal des débats se termine par une phrase malheureuse : « Je n’irais pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre… » Quelques jours plus tard, Napoléon l’invite aux Tuileries. Nommé conseiller d’État, Constant rédige l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire vite surnommée la Benjamine. Pour obtenir le soutien des élites, Napoléon affecte de souhaiter une monarchie constitutionnelle. Après Waterloo, Constant est fustigé et occupe une place de choix dans le Dictionnaire des girouettes. Une caricature du temps ne le représente-t-il pas en caméléon ? Henri Guillemin y verra la preuve que Constant est prêt à glorifier tout gouvernement qui le stipendie.

Léonard Burnand reprenant les Mémoires sur les Cent-Jours, souligne la solidité de l’argumentaire justificatif de Constant. Ce n’est pas lui qui a abandonné le trône, c’est le roi qui a abandonné le pays. Ce n’est pas lui qui s’est rallié à Napoléon, c’est l’empereur qui s’est rallié, sincèrement ou non, au libéralisme.

« J’ai toujours cru que la liberté est possible sous toutes les formes ; qu’elle est le but, et que les formes sont les moyens. » République, monarchie ou Empire qu’importe pourvu que l’autorité soit limitée et les libertés individuelles garanties. En servant le Directoire, la première Restauration ou l’Empire des Cent-Jours, Benjamin Constant n’a jamais servi que la cause de la liberté. Libre à Henri Guillemin de le peindre en chimpanzé. Léonard Burnand parle d’une girouette immobile : ce n’est pas lui qui a changé, ce sont les autres.

Journaliste et député, Benjamin Constant héraut du libéralisme

En tout cas, Louis XVIII de retour au pouvoir, a refusé de le proscrire. Alors qu’il retrouve sa femme et renonce aux folies amoureuses à 48 ans, il entre dans la phase glorieuse de son existence. La publication de son roman Adolphe lui a donné une célébrité de meilleur aloi en 1816. Il ne va cesser de lutter contre les Ultras qui prétendent s’écarter de la « route naturelle » qui s’est ouverte en 1789. Désormais publiciste, il dirige à la tête d’une brillante équipe le Mercure de France puis la Minerve française, combinée ensuite avec La Renommée, défendant la liberté de la presse. « Imposer silence aux citoyens de peur qu’ils ne commettent ces crimes, c’est les empêcher de parler de peur qu’ils ne s’injurient. » Il dénonce inlassablement la censure, tentation de tous les gouvernements. « On ne croit rien de ce qu’affirme une autorité qui ne permet pas qu’on lui réponde. »

Il est de tous les combats pour la liberté. Il s’efforce d’empêcher la condamnation à mort de l’épicier Wilfrid Regnault victime d’une erreur judiciaire en raison de son passé politique présumé de jacobin. À l’Athénée royal, le 20 février 1819, Benjamin Constant expose sa fameuse thèse De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes. Dans l’Antiquité, l’individu était soumis à l’autorité de l’ensemble, la liberté est aujourd’hui liée à la liberté individuelle. Il lance la fameuse formule :

Prions l’autorité d’être juste. Nous nous chargerons d’être heureux.

Il est élu député de la Sarthe en mars 1819, la Chambre étant désormais le « baromètre du talent ». Avec son art de la répartie, il dénonce les « jacobins de la royauté. »

Benjamin Constant, une inlassable activité jusqu’à la tombe

Parlementaire le jour, journaliste la nuit, il participe également à la Société de la Morale chrétienne et s’investit dans la lutte contre l’abolition de la traite des Noirs. Officiellement interdit, le trafic se poursuit en effet avec la complicité des autorités. Écarté brièvement de la Chambre (1822-1824), Benjamin Constant publie son Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri :

Quand il n’y a point de Constitution, non seulement le pouvoir fait les lois qu’il veut, mais il les observe comme il veut ; c’est-à-dire qu’il les observe quand elles lui conviennent, et les viole quand il y trouve son avantage.

Député de Paris en 1824, il bénéficie des débuts du merchandising politique. Son image se retrouve sur des tabatières, des éventails ou des foulards. En campagne électorale à Strasbourg en 1827, la foule l’acclame aux cris de : « Vive la Charte ! Vive le défenseur de la liberté de la presse ! » Ses Mélanges de littérature et de politique seront son testament politique. Trois mots suffisent à les résumer : liberté en tout.

Au moment des Trois Glorieuses, il pousse au choix de Louis-Philippe. Réélu député en 1830, Benjamin Constant prend la parole une dernière fois le 26 novembre pour défendre le droit de pétition.

La fin triomphale d’un auteur à relire sans cesse

Une foule de 150 000 personnes assiste à ses funérailles, les étudiants réclamant qu’il soit porté au Panthéon. La cérémonie funéraire au Père-Lachaise a lieu à la nuit tombée. La lumière envoutante des torches donne à l’événement une dimension poétique en phase avec la sensibilité romantique du temps. Le libéralisme était alors à l’apogée de son rayonnement en France.

Facile à lire, évitant de se perdre dans les détails superflus, cette biographie remet en lumière un auteur qu’on ne saurait trop relire en ces temps d’extension indéfinie de la pieuvre étatique.

  • Léonard Burnand, Benjamin Constant, Perrin 2022, 350 p.

20 mai, 2022

La démocratie est-elle vouée à disparaître ?

Par Rohan Rivalland.

 La démocratie est un sujet que nous avons souvent abordé, et qui a été étudié depuis fort longtemps par de très nombreux intellectuels. Loin d’être notre horizon indépassable, elle a donné lieu à un certain mysticisme.

Mise en cause dès ses origines, ayant rencontré des difficultés inhérentes à sa nature dès son apparition dans la Grèce antique, la démocratie semble une fois de plus à bout de souffle et menacée non seulement dans ses fondements, mais dans son existence-même. D’où l’intérêt du débat engagé entre deux philosophes contemporaines renommées dont les divergences sur le sujet n’ont d’égal que leur souhait de débattre selon les vertus démocratiques.

 

Un diagnostic peu réjouissant

Il s’agit bel et bien d’une question lancinante, mais portée aujourd’hui à son paroxysme, bien au-delà du désenchantement face à la politique, nous dit Myriam Revault D’Allonnes, déjà auteur d’un essai sur le sujet. La démocratie est devenue un lieu commun, constate-t-elle, ou une incantation pétrie de contradictions. À l’image, peut-être, de ce que nous disait Ryszard Legutko dans son ouvrage Le diable dans la démocratie, qui se montrait sévère à l’égard de ce qu’est devenue la démocratie libérale.

Mais, écrit-elle, il n’est plus question ici de simple crise de la démocratie mais plutôt de s’interroger sur le fait de savoir si celle-ci est vouée à s’autodétruire, portant en elle sa propre mort.

« Nous connaissons les composantes de ce leitmotiv récurrent : impuissance des institutions juridico-politiques à répondre à la réalité des problèmes, défiance croissante des citoyens à l’égard des représentants réputés incapables d’exercer la tâche qui leur a été confiée, déficit général de légitimité qui se traduit notamment par la montée de l’abstention, etc. »

Tant et si bien que de plus en plus nombreux sont les Français qui se disent favorables à l’émergence d’un système autoritaire, lorsqu’on les interroge, rappelle-t-elle. La philosophe y voit là un reproche fait à l’encontre de l’efficacité de son fonctionnement et de la rapidité des résultats attendus. Cependant, elle met en garde contre ce sur quoi cette illusion pourrait déboucher, prenant pour exemple le cas de la Chine, évoquant notamment la gestion de la crise sanitaire qui y a prévalu au moment de la pandémie. Selon elle, ce qui conduit actuellement à l’échec de la démocratie est le rétrécissement de l’espace du politique à un espace gestionnaire et à un effacement de la culture de confrontation qui caractérisait l’esprit démocratique.

 

Chantal Delsol, dont nous avons déjà également présenté un essai qui accordait une large place à ce sujet, voit la démocratie comme livrée à la finitude et mortelle, comme tout ce qui est humain.

« Mais de quoi meurt-elle ? à l’instar des autres régimes, elle meurt de la lassitude, de l’épuisement, de la négation de ses principes premiers. Elle ne meurt pas des traits d’un ennemi : non, lorsqu’un ennemi la violente, elle se déploie en catimini, comme les Polonais dans les « universités volantes » au temps du soviétisme, elle attend la fin de la tyrannie et resurgit plus forte qu’auparavant. C’est de l’intérieur qu’elle dépérit : lorsque ses citoyens détériorent ses principes premiers, n’y croient plus, les tordent et les renient. C’est là que nous en sommes. »

Plus précisément, Chantal Delsol voit en la démocratie actuelle une remise en cause de la tradition aristotélicienne pour en revenir plutôt à Platon. Dans une version où les Sages seraient remplacés ici par des techniciens. Et où donc la démocratie d’opinion, par nature incertaine et discutable, serait remplacée par une vision scientifique du bien commun, reniant la diversité. Et considérant comme intolérable tout ce qui s’écarte du courant dominant. Expliquant ainsi en bonne partie l’abstention.

« Un manichéisme puissant apparaît, et, en France, tout candidat à la fonction suprême n’a qu’un but : se trouver seul en lice avec le diable. C’est bien ce qui nous arrive en ce moment. Or la campagne électorale « moi ou le diable » est tout sauf démocratique, car il n’y a là qu’un soi-disant choix, barbare et sans aucun intérêt, un non-choix. Le résultat n’est pas ici l’abstentionnisme, mais le déploiement d’un courant diabolique, considéré comme un ennemi. Mais la démocratie, elle, n’a que des adversaires… Nous ne sommes plus en démocratie. »

 

Des points de divergence et un débat stimulant

Myriam Revault D’Allonnes s’oppose au sens de la finitude donné par Chantal Delsol, considérant plutôt la démocratie selon un principe de renouvellement, mais plus encore à la définition de la démocratie comme reposant sur « une culture occidentale d’origine héllénique et judéo-chrétienne qui croit dans les capacités de la personne individuelle pour mener sa vie ». Selon une argumentation que je ne saurais me contenter de résumer en quelques phrases, risquant de dévoyer une pensée riche et toute en nuances, préférant renvoyer plutôt à la lecture du livre.

Quant à Chantal Delsol, distinguant la démocratie d’autres systèmes comme la monarchie ou l’autocratie, entre autres, elle y voit comme une promesse, plutôt qu’un universalisme que l’on aurait tort de vouloir imposer, même si elle s’inquiète de l’abandon de l’idée d’universel au profit du particulier avec la fin des idéologies et l’effondrement des religions.

« La démocratie à l’inverse réclame la tolérance, la confiance dans le bon sens populaire, l’équilibre des pouvoirs, la remise en cause de soi, toutes choses si difficiles, qui exigent des qualités complexes. Et en même temps, elle réclame le respect de la personne individuelle, la vision du peuple en tant que personne et non en tant que masse – et j’ai la faiblesse de croire que cela exige un niveau de civilisation plus sophistiqué (décadent peut être, diraient nos amis chinois), une éthique spécifique. La démocratie n’est pas « naturelle » du tout : elle relève d’une certaine anthropologie et d’une certaine éthique, qui sont nées chez nous. Cela veut dire qu’elle n’est pas acceptable par toutes les cultures. »

Le débat se poursuit alors, tout en nuances et en rebonds sur les idées de l’autre. Les positions de l’une et de l’autre des deux philosophes sont assez dissemblables, même si elles se rejoignent sur certains points fondamentaux. Je renvoie de nouveau à la lecture du livre, tant il serait fastidieux de vouloir résumer trop hâtivement des argumentations qui méritent lecture et réflexion à part entière plutôt que de se contenter d’en reprendre les grandes lignes. Un débat en tous les cas passionnant et parfaitement en phase avec l’actualité comme avec la recherche d’une vision en profondeur et dans une perspective de long terme.

 

La question du libéralisme

La pierre d’achoppement du débat, sur laquelle je bute, est la question du libéralisme/libertarisme que semble tant craindre Chantal Delsol, qui y voit comme une menace envers la démocratie. Tandis que Myriam Revault d’Allonnes, peu adepte de ce qu’elle dénomme « l’ultralibéralisme » économique (elle évoque aussi un certain « néolibéralisme »), semble plus mesurée, mettant plutôt en garde contre les mesures liberticides du gouvernement Macron et les risques liés à l’illibéralisme en vigueur dans certains pays européens démocratiques par l’élection, mais qui tendent à restreindre peu à peu certaines libertés, en particulier la liberté d’expression.

Auteur d’une série comptant à ce jour 24 volets sur « Ce que le libéralisme n’est pas », j’ai un peu de mal à percevoir clairement les craintes de Chantal Delsol, certainement fondées, mais que j’aimerais voir précisées, pour mieux comprendre ce qu’elle entend évoquer.

Cela dit, elle précise tout de même en partie sa pensée et il me semble percevoir que ce qu’elle met sous le vocable « libéralisme » est le souci exagéré et omniprésent du moi, dans la société d’aujourd’hui, ce que je traduirais par l’égocentrisme. Dans une ampleur telle que la grandeur, le tragique dévolu aux affaires communes, qui prévalaient antérieurement, semblent en net recul. De ce point de vue-là, je ne saurais lui donner tort. Et je ne puis que m’associer à sa préoccupation. Mais ce n’est pas là l’œuvre du libéralisme qui est une philosophie du droit à la fois solide et exigeante, nullement laxiste ou désinvolte, qui prônerait un certain repli sur soi. Ou alors le terme adapté serait-il « libertaire » ? Ce qui n’a rien à voir et me semble même assez opposé. Encore que, des libertaires qui liraient ces lignes risqueraient de désapprouver à leur tour cette idée. Plus sûrement, je la rejoins complètement lorsqu’elle se réfère négativement au wokisme, chantre de la vision identitaire et, qui plus est, de l’éradication du passé.

 

Des échanges vifs et courtois

Il n’en reste pas moins que ce débat est particulièrement vif, même si courtois. Les désaccords entre les deux philosophes sont très forts, bien qu’il existe bien évidemment des points de convergence. Derrière les qualités d’analyse et d’argumentation certaines de Myriam Revault d’Allonnes, on a affaire à une intellectuelle s’assumant parfaitement comme étant de gauche, et on perçoit très clairement les préoccupations en lien avec les inégalités et la pauvreté, ou encore l’uniformisation (d’origine « néolibérale ») qu’elle tente de mettre au centre de la crise démocratique. Avec une tendance bien de gauche à asséner quelques certitudes et des difficultés à admettre l’expression de certaines idées (en référence à celles de l’homme qu’elle qualifie de « clown », Éric Zemmour) lorsqu’elles sont trop éloignées de ce que peut supporter quelqu’un de gauche. Tandis que Chantal Delsol, qui répond plutôt bien sur ces questions, s’assume quant à elle parfaitement comme conservatrice face à une Myriam Revault d’Allonnes qui la titille sur ce point, la contraignant à se défendre en revanche d’être réactionnaire.

Au final, il s’agit d’un débat de bonne tenue, même si un peu court (cela dit, le format du livre me convient bien). De nombreux points auraient mérité approfondissement, les auteurs en conviennent elles-mêmes, mais le sujet est intéressant et met bien en jeu le point essentiel sur lequel elles se trouvent au moins en plein accord : la démocratie en tant que la liberté de pouvoir confronter et sans véritable réserve (sans haine, ni violence) ses idées sur la place publique, dans l’adversité mais le respect mutuel. L’art de la « Disputatio », comme le nom de la collection dans laquelle est paru cet ouvrage.

 

19 mai, 2022

La baisse du pouvoir d’achat résulte de la politique monétaire

 Par Simone Wapler.

Le moral des ménages est en chute libre en raison de l’inflation et la consommation devrait s’en ressentir.

Le commentaire du Figaro sur l’inflation est un bon résumé de la pensée unique du moment :

« L’invasion de l’Ukraine par la Russie a en effet frappé de plein fouet les marchés internationaux des hydrocarbures mais aussi des matières premières agricoles, et accentué la pression sur les prix, qui était déjà forte depuis plusieurs mois en période de redémarrage très rapide de l’économie en période post-Covid. »

La hausse des prix aurait donc des causes exogènes pour reprendre le jargon prétentieux à la mode. Pas de chance, madame Michu, si votre panier de la ménagère est impacté par le covid et l’infâme Poutine ; nous, politiciens attachés à vous protéger, n’y sommes pour rien…

Pourtant l’inflation (hausse généralisée des prix) est bien le résultat direct de la politique monétaire conduite par la Banque centrale européenne depuis les crises de 2008 (crédit subprime), 2012 (Grèce) et 2020 (covid).

Le mot important de l’expression politique monétaire est politique. La création de l’euro poursuivait d’ailleurs une ambition politique dépassant celle d’un marché commun sans barrière douanière : une union monétaire, prélude à une intégration politique visant à terme à une confédération.

L’euro – comme le dollar, le yen, la livre, le franc suisse – est une monnaie fiduciaire, qui ne repose que sur la confiance. Le système monétaire et bancaire de l’euro – comme celui de toutes les autres devises – repose sur un principe de réserves fractionnaires dans les banques. Les banques prêtent bien plus que leurs dépôts (au moins dix fois plus) et fabriquent ainsi de la monnaie. Dans ce système, on dit que « les crédits font les dépôts ». Par exemple, le crédit immobilier d’un acheteur se transforme en dépôt sur le compte bancaire du vendeur. La politique monétaire consiste à déterminer le rythme de création de crédit. Plus les taux d’intérêt sont élevés, plus le robinet est serré. Et inversement…

 

Quand l’ultralibéralisme refuse la faillite

En 2008 est né le concept de « trop gros pour faire faillite » et la politique monétaire a consisté à sauver les banques qui avaient trop prêté. De la monnaie fraiche fut remise dans le circuit par les banques centrales en échange de créances bancaires pourries.

En 2012, confronté à la faillite publique de la Grèce, Mario Draghi, alors à la tête de la Banque centrale européenne, a indiqué qu’il ferait « tout ce qu’il faut » (whatever it takes) pour sauver l’euro. « Tout ce qu’il faut » consistait pour la Banque centrale européenne à racheter massivement les dettes publiques émises par les États faibles pour empêcher les taux d’intérêt de monter. De la monnaie fraiche fut à nouveau remise dans le circuit, cette fois en échange d’obligations d’État pourries.

Depuis lors, de l’argent gratuit (prêts à taux zéro et « quoi qu’il en coûte » selon l’expression de Bruno Le Maire) est en permanence injecté dans le système financier ; il s’agit de monnaie qui ne correspond à aucune richesse supplémentaire créée.

 

Évolution de l’économie de l’Eurozone (PIB)

 

Source Tradingeconomics

 

Évolution de la masse monétaire de l’Eurozone

 

pouvoir achat

Source : Tradigeconomics

Ces graphiques nous disent très simplement que depuis la crise de 2008, le PIB de l’eurozone stagne tandis que la masse monétaire a doublé.

Si pour la même quantité de produits et services (PIB), il y a deux fois plus de monnaie, les prix de ces produits et services augmentent.

Selon le principe connu de l’effet Cantillon, l’inflation est longue à se propager à tous les prix. La hausse a d’abord touché les produits financiers et l’immobilier, les cercles d’affaires les plus proches de la source de la création monétaire…

Ce n’est qu’aujourd’hui que l’onde se propage aux prix de l’énergie et de la vie quotidienne et que le problème de pouvoir d’achat dépasse celui du renchérissement de l’immobilier.

 

Politique monétaire, politique économique, politique énergétique : les trois torpilles de notre pouvoir d’achat

Comme si la politique monétaire ne suffisait pas à nous ruiner, les politiques économique et énergétique complètent le travail de sape.

Par leurs continuelles distorsions (taxations de ce qui est rentable, subventions de ce qui ne l’est pas) les politiques économiques minent la productivité. La politique anti-économique que constitue le blocage des prix – on casse le thermomètre pour faire disparaître la fièvre – ne fait qu’aggraver la situation.

La politique énergétique (désormais pompeusement baptisée « lutte contre le changement climatique ») contribue à renchérir les prix de l’énergie. Sans parler des sanctions économiques prises à l’encontre de la Russie qui pénalisent d’abord les centaines de millions de citoyens des pays non directement impliqués.

Jamais par le passé avosn-nous vu une transition énergétique forcée. La force animale ou humaine, puis la vapeur (produite par le charbon), puis l’électricité, puis les moteurs à combustion interne alimentés par les hydrocarbures : chaque énergie détrônait l’autre dans la mesure où elle se révélait plus efficace là où elle était utilisée et donc plus rentable que l’ancienne. Aujourd’hui, sous la pression des gouvernements, nous sommes contraints de remplacer des énergies rentables par des énergies lourdement subventionnées et à production intermittente (éolien, solaire).

La baisse du pouvoir d’achat est aujourd’hui le prix à payer pour tout cet interventionnisme inepte : monétaire, économique, climatique.

Les Français qui votent Macron, Le Pen, Mélenchon et autres veulent toujours plus de ces politiques contraires à leurs intérêts. Pourtant, la seule politique qui permette la prospérité est celle qui protège la liberté, la propriété et la sécurité de chacun sans tricher avec la monnaie, les prix et la rentabilité. Ce qui n’est pas rentable doit faire faillite, c’est la loi du capitalisme. Mais évidemment, rien n’empêche que chacun finance à fonds perdus ce qu’il estime être une bonne cause.

J’explique dans mon dernier livre – Du sumérien au bitcoin : dettes et crises monétaires – comment la mauvaise gestion des crises actuelles va déboucher sur la crise ultime : la crise monétaire. Pour comprendre ce qui nous attend, l’expérience en cours au Liban est à méditer.