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14 mars, 2023

La transition énergétique, c’est compliqué

 Par Yves Montenay.

On parle beaucoup de la transition énergétique mais beaucoup ignorent les problèmes pratiques qu’elle va poser. Limites des énergies renouvelables, rôle du nucléaire, lutte contre les émissions de méthane, approvisionnements en métaux et impacts géopolitiques sont autant de problèmes qui restent à résoudre !

 

Qu’est-ce que la transition énergétique ?

C’est le passage du charbon et du pétrole aux énergies renouvelables que sont la biomasse, l’hydraulique, le solaire et les éoliennes. Vous remarquerez que je n’ai pas parlé du bois, du gaz et pour l’instant, du nucléaire dont le rôle est controversé. Je vise l’ensemble de la planète, même si je vais privilégier des exemples français qui nous intéressent directement.

Cette transition s’inscrit dans l’idéal d’une transition écologique qui intégrerait des questions se recoupant largement : la biodiversité, les risques sanitaires, la fiscalité écologique et une éventuelle gouvernance environnementale.

 

Quels besoins en énergies renouvelables ?

Les énergies renouvelables ne sont pas nouvelles, la Hollande avait déjà l’équivalent d’un réacteur nucléaire au Moyen Âge avec ses moulins à vent, et le bateau à voile est encore plus ancien.

Mais on a changé d’ordre de grandeur : entre 1900 et 2000 la consommation d’énergie a presque été multipliée par dix. En 2018, selon l’Agence Internationale de l’Energie, cette énergie était à 81 % d’origine fossile.

Or l’objectif de la transition est théoriquement de faire disparaître ces sources fossiles, à une échéance variable selon les pays. On voit l’ampleur de la tâche !

 

L’électrification sans pétrole ni charbon

On estime que cette transition doit se faire en généralisant l’électrification qui a commencé il y a en gros 150 ans, mais qui ne gagne que progressivement l’ensemble des activités économiques.

Par exemple, en sidérurgie le four électrique est relativement récent : si le premier date du début du XXe siècle, ce n’est qu’en 1990 qu’il est utilisé pour la masse des « produits plats minces », et au début des années 2000 il ne participait qu’à 50 % de la production mondiale d’acier.

Dans les tâches administratives, le traitement numérique ne remplace le papier que depuis quelques années et le processus est loin d’être terminé. Dans un premier temps c’est le traitement puis le classement des documents qui ont été « électrifiés », mais les imprimantes « crachaient » des tonnes de documents. Ce n’est que maintenant que l’on remplace peu à peu les documents eux-mêmes, par exemple en remplaçant les chèques par des virements ou des paiements par carte.

Or l’électricité est d’un emploi très souple : on la branche ou la débranche. Contrairement à la combustion, elle est instantanément modulable et parfois même réversible : le métro qui freine renvoie de l’électricité dans le réseau. Pour les automobiles, cela recharge même les batteries.

Toutes ces qualités augmentent considérablement les rendements chez l’utilisateur.

Après l’utilisateur, voyons le producteur. Pour atteindre la neutralité carbone, il faudra augmenter la production électrique de 60 % d’ici 2050, en se passant du gaz et du charbon. Sauf qu’aujourd’hui, on ne voit pas bien comment !

Le problème est d’autant plus compliqué que l’éolien et les solaires sont intermittents et de façon imprévisible à chaque minute : un coup de vent, un nuage etc.

 

Des énergies intermittentes qu’il faut pouvoir stocker

Pour faire face à l’intermittence, il faut donc :

  • soit une production compensatrice pilotable et très souple, comme l’hydraulique ou les centrales à gaz et une production de base, comme le nucléaire ;
  • soit régulariser l’intermittence à la source par des batteries.

 

C’est un problème nouveau et important. S’il est très facile et peu coûteux de stocker du charbon et que le stockage du pétrole, du gaz et de l’uranium, sans être aussi simple, est également bon marché et bien rodé, ce n’est pas le cas de l’électricité.

À l’échelle des besoins envisagés, les batteries sont aujourd’hui en quantité négligeable : pour vous donner une idée, si on reliait entre elles toutes les batteries qui existent aujourd’hui, y compris celles des voitures, on ne pourrait faire face à un creux de la production intermittente française que pendant quelques minutes !

 

Un point rapide sur les batteries

Il faudra donc des batteries beaucoup plus puissantes et bien meilleur marché qu’aujourd’hui. La recherche avance mais c’est loin d’être résolu.

En effet, si les progrès scientifiques et techniques ont fait chuter le prix des batteries de 682 euros le kWh en 2013 à 141 euros en 2022, la demande de stockage est, elle, estimée à de 2900 GWh en 2030, contre 600 GWh en 2020.

Pour produire ces batteries, il faudrait investir 1200 milliards de dollars d’ici 2030. Cela a commencé avec la multiplication des projets de giga factories (usines géantes). Par exemple, trois sont prévues dans les seuls Hauts-de-France, dont au moins une avec le soutien de l’Union européenne.

La recherche scientifique continue. Saft, par exemple, cherche à créer des batteries « solides » dans lesquelles l’électrolyte n’est plus un liquide mais un matériau dur devant permettre de doubler la densité énergétique.

La filière de recyclage devra suivre. Les batteries usagées seront une ressource stratégique qu’il sera nécessaire de recycler correctement afin de récupérer leurs précieux matériaux.

On voit que nous sommes très loin d’avoir réponse à tous ces enjeux et, en attendant, le nucléaire fait son grand retour.

 

Le nucléaire a tout pour séduire

Le principal avantage du nucléaire est de n’émettre quasiment pas de gaz à effet de serre. C’est même le plus efficace « du berceau à la tombe », c’est-à-dire de la construction à la démolition comprise. Il est en effet pour cela un peu meilleur que l’éolien et le solaire, très loin devant les centrales au gaz et encore plus loin devant celles au charbon ou au fioul.

Par ailleurs, il s’insère parfaitement dans les infrastructures actuelles : routes, réseaux électriques… ce qui n’est pas le cas de l’éolien et pas souvent celui du solaire.

En France, le nucléaire a été victime des zigzags politiques. Après un démarrage spectaculaire et un fonctionnement sans accident, le compromis politique avec les écologistes a mené à l’arrêt des constructions et la perte de la main-d’œuvre qualifiée. Aujourd’hui le consensus a changé de sens et le gouvernement annonce la construction de 6 nouveaux réacteurs et d’une quinzaine de petits réacteurs modulaires dont la technologie est encore loin d’être rôdée.

L’Allemagne et la Belgique sont aujourd’hui très embarrassées par la fermeture de la majorité de leurs centrales depuis 2015, sous l’influence du parti des Verts, et tergiversent maintenant pour ne pas fermer les dernières.

À l’inverse, le Royaume-Uni prévoit huit nouveaux réacteurs et la Pologne, pays où le charbon est roi, vient de se tourner elle aussi vers le nucléaire.

 

Le nucléaire : pourquoi tant de haine ?

Que reproche-t-on donc au nucléaire qui explique ce coup d’arrêt particulièrement dévastateur en Europe et au Japon ?

Il y a d’abord la crainte de la radioactivité : depuis le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945, on sait qu’elle est invisible mais dévastatrice. C’est toutefois très exagéré car ce n’est vrai qu’en cas de bombardement ou de destruction d’une centrale.

Tout le monde oublie que le granit est légèrement radioactif et que les habitants, Bretons par exemple, vivent en bonne santé depuis des siècles dans cette radioactivité légère.

Et les accidents ont tous été maîtrisés à temps sauf deux : Tchernobyl et Fukushima. Le premier est plutôt « un accident communiste » comme il y en a eu de très nombreux en URSS dans d’autres domaines polluants. Ils proviennent à mon avis de l’absence de démocratie qui permet à des responsables locaux de prendre des risques qui ne seraient pas tolérés en Occident. Quant à Fukushima, la mise hors service des réacteurs n’a fait aucune victime, les seules provenant du tsunami et non de la centrale.

Si on pense aux déchets, il s’agit de tous petits volumes qui semblent sécurisés une fois traités et enterrés mais pour lesquels on agite une éventuelle radioactivité qui ne serait pourtant que du niveau de celle de la Bretagne.

Plus sérieux est le problème des besoins en eau auxquels il faudra être plus attentif que par le passé, si le réchauffement climatique entraîne des sécheresses régulières, comme en France en 2023.

Enfin, on évoque parfois de possibles difficultés d’approvisionnement en uranium. Pour la France, il provient aujourd’hui du Niger et du Kazakhstan. Mais d’autres mines sont possibles et surtout le nucléaire en requiert de très faibles volumes et permet le stockage de combustible pour de très longues durées à proximité des centrales.

Je pense donc que les campagnes antinucléaires des écologistes sont contre-productives, y compris pour leurs propres objectifs.

Voyons maintenant un point sur lequel tout le monde semble d’accord : économiser l’énergie.

 

Les nécessaires économies d’énergie

C’était mon ancien métier et j’ai pu constater l’importance des gaspillages jusqu’au choc pétrolier de 1974, gaspillages que notre entreprise pouvait limiter assez facilement pour peu que le client, en général dans le tertiaire, délègue la gestion de l’énergie à des professionnels.

L’envolée du prix du pétrole de 1974 a sensibilisé tous les acteurs comme on peut le constater en regardant la diminution de la taille des fenêtres pour les immeubles conçus après cette date. Depuis la guerre en Ukraine, les craintes de pénuries sensibilisent de nouveau le grand public.

La tendance actuelle est de fonctionner autant que possible en circuit fermé, c’est-à-dire en utilisant la chaleur et les déchets qui étaient jusqu’à présent rejetés à l’extérieur. On gagne sur les deux tableaux, l’énergie et la matière.

Les cimenteries l’ont fait depuis déjà longtemps et cela gagne ensemble du secteur industriel. Même le bâtiment commence à recycler les gravats à grande échelle pour les intégrer dans le béton.

 

Les subventions énergétiques

De nombreux pays subventionnent le pétrole comme l’Arabie Saoudite, l’Égypte ou même récemment la France avec le bouclier tarifaire. C’est évidemment économiquement tout à fait opposé à la transition énergétique mais beaucoup de pays restent bloqués dans cette politique par crainte de leurs électeurs dans les démocraties et par crainte d’émeutes et de guerre civile ailleurs.

D’un point de vue purement technique, il vaudrait mieux distribuer les mêmes sommes à des pauvres  plutôt que de subventionner un produit. Il est probable que se mettraient alors spontanément en place des solutions moins énergivores, et que l’on verrait moins souvent gaspiller un produit noble, le carburant, pour promener une tonne d’acier autour d’un humain de 80 kg.

Remarquons que le raisonnement vaut aussi pour les transports en commun qui sont extraordinairement économes… quand ils sont pleins, ce qui est très variable d’un lieu à l’autre et d’une heure à l’autre.

 

Rénover pour économiser ?

Les bâtiments et infrastructures avec 20 % des émissions sont dans le collimateur. Mais si les logements neufs sont maintenant de bonne qualité environnementale, il reste un stock considérable de logements anciens difficilement isolables et une partie des aides publiques risque d’être gaspillée.

Le calcul purement énergétique montre la grande efficacité des pompes à chaleur mais leur installation se heurte à des problèmes techniques ou de voisinage, notamment dans les appartements anciens.

 

L’autoproduction

Avoir ses propres panneaux solaires ou tout autre solution technique, chez l’utilisateur industriel, tertiaire ou particulier est à la mode depuis que son rendement financier, qui n’était pas extraordinaire, devient très intéressant dans le contexte actuel d’augmentation du prix de l’électricité, voire de pénurie.

Outre le rendement, qui dépend bien sûr du prix de l’alternative, le principal argument est que cela rend le propriétaire très conscient de sa consommation d’énergie et qu’il trouve donc mille occasions d’en économiser. Accessoirement cela évite les pertes en réseau qui sont quand même de 2 à 3 %.

Réussir la transition énergétique suppose également de régler le problème des émissions de méthane.

 

Le méthane pire que le CO2

Le méthane, plus connu sous le nom de gaz naturel, a deux sources principales : la décomposition des matières organiques, que je vais symboliser ici par « la viande » et l’organisation actuelle de l’industrie pétrolière (le « gaz fatal » issu de l’extraction). Ce gaz serait 28 fois plus nuisible que le CO2. En réduire sa diffusion dans l’atmosphère permettrait donc de retarder la hausse des températures, laissant à l’économie le temps de généraliser les autres solutions.

Allons-nous tous devenir végétariens ?

La consommation de viande et notamment de la viande de bœuf a des effets massifs sur la planète. Pour nourrir les animaux, il faut en effet d’énormes surfaces de maïs qui nécessitent beaucoup d’eau, et de culture du soja, cause de déforestation notamment au Brésil.

S’y ajoute l’énergie nécessaire au transport de cette nourriture et surtout, ce qui a frappé le public, le fait que les bovins produisent massivement du méthane en ruminant.

D’où une série de réactions, qui vont de « la vache verte » à l’alimentation végétarienne.

« La vache verte » est la grande vedette de l’actuel Salon de l’Agriculture. Chacun expose sa méthode : maîtrise des périodes de vêlage (la naissance des veaux), le pâturage traditionnel, qui est bon pour le sol et diminue les besoins en maïs et soja etc.

Bien sûr, il s’agit d’une réaction de défense des éleveurs devant une action plus radicale qui serait de ne plus manger de viande ou de la remplacer par de la viande synthétique ou de la viande végétale.

La viande synthétique par élevage en laboratoire des cellules animales présente l’avantage psychologique d’être « une vraie viande ». Mais elle nécessite des installations compliquées, telles que des laboratoires aseptisés, ainsi que la production de milieux de cultures cellulaires. On ne sait pas aujourd’hui si ces procédés seront industrialisables à des coûts acceptables, ni quelle pollution leur fabrication pourrait générer.

Par contre, la viande végétale, qu’il est interdit d’appeler « viande » en magasin, a une production et une commercialisation en croissance rapide. Il s’agit de protéines végétales, soja par exemple, agrémentées d’autres végétaux pour lui donner une apparence, une texture et un goût aussi proche que possible de la viande. Ce sera probablement une des révolutions des prochaines années.

L’industrie pétrolière en flammes

Dans les périodes d’énergie chère, nous avons tous été frappés par les torchères, ces grandes flammes qui surplombent beaucoup de puits de pétrole. Les pétroliers l’expliquent par des raisons économiques, comme la difficulté d’envoyer ce gaz dans un réseau, et pour des raisons chimiques : produire du CO2 est moins nuisible à l’environnement que de laisser fuir du méthane.

C’est évidemment de moins en moins tolérable lorsque le gaz devient très demandé comme aujourd’hui. Il y a donc des pressions et un contrôle croissant, notamment de la part de la Banque mondiale.

Le résultat est prévisible : les pays démocratiques où l’information circule bien font des progrès, comme les États-Unis, tandis que les autres, comme la Chine, la Russie et le Venezuela ne réagissent pas.

Et pour tout compliquer, la transition pose de nombreux problèmes géopolitiques.

 

De la géopolitique du pétrole aux conflits miniers

Les mines nécessaires à tous les besoins exposés plus haut doivent bien se trouver quelque part, et ce « quelque part » pose des questions géopolitiques. De même pour la pollution qui provient surtout de certains pays, mais gêne tout le monde.

La production électrique par l’éolien et le solaire demande des batteries, des panneaux, des pales, des socles en béton, parfois des routes, des interfaces informatiques… Donc de grandes quantités de matériaux, dont le fer, le cuivre, le lithium, le cobalt, le tungstène… L’Agence Internationale de l’Énergie estime ainsi que la production de métaux rares devra être multipliée par 4 à 6 d’ici 2040 pour rester dans le cadre des accords de Paris.

Or ces matériaux sont très inégalement répartis sur la Terre. Par exemple, en 2019, la Chine et la République démocratique du Congo produisaient 60 % du cobalt et des terres rares, et une grande partie du lithium mondial vient du Chili et accessoirement d’Argentine et de Bolivie.

Sachant ce qui s’est passé en géopolitique du fait du pétrole, on peut imaginer le pire, qui a d’ailleurs commencé dans l’est de la République démocratique du Congo, avec des guerres civiles à soubassement international pour le contrôle des mines.

Certes de nouvelles découvertes sont possibles, notamment, paraît-il, en France… mais les mêmes écologistes qui réclament ces matériaux pour les énergies renouvelables sont opposés à l’ouverture de mines qui porteraient atteinte à l’environnement local.

 

Remplacer la pollution actuelle par d’autres ?

Et puis, les énergies renouvelables émettent elle aussi du CO2 lors de leur construction et leur démolition.

Les panneaux solaires nécessitent du silicium (donc des mines) et de l’énergie, actuellement carbonée.

Les éoliennes nécessitent des « terres rares » et du béton. Les pales ne sont pas recyclables. Et puis nous avons vu que l’intermittence implique de disposer aussi de centrales à charbon ou à gaz : malgré son énorme équipement en solaire et surtout en éolien l’Allemagne émet plus de CO2 que jamais du fait des centrales à charbon remplaçant le nucléaire.

 

Un nouveau clivage Nord-Sud

La COP 27 a acté la création d’un fonds pour compenser des dommages que le réchauffement climatique inflige aux pays du Sud alors qu’ils n’en sont pas responsables. Par ailleurs les pays du Sud souhaitent continuer à explorer et exploiter le pétrole, le gaz et le charbon :

« Les pays développés nous font la morale mais ils ne sont pas dans la même situation que nous, qui devons d’abord nous développer ».

C’est compréhensible mais un peu hypocrite de la part des dirigeants du Sud. En effet l’argent provenant de l’exploitation de l’or noir a souvent profité à une élite politique corrompue et non au développement.

Il vaudrait donc mieux utiliser les moyens financiers et humains de la recherche et du développement des énergies fossiles en développant les énergies renouvelables, le solaire et l’hydraulique qui ont un grand potentiel en Afrique.

Mais au sud l’intérêt des peuples n’est pas celui des gouvernements. Ces derniers ouvrent leur porte à la Chine et à la Russie pour se protéger de leurs propres peuples et continuer leur prédation, notamment sur les recettes pétrolières.

 

Le poids de Chine et de l’Inde

L’Inde, le plus grand des pays du sud, mène une politique énergétique tous azimuts, ce qui en pratique signifie une consommation croissante de charbon. Par ailleurs, avec d’autres pays d’Asie, elle est à la fois auteur et victime de la tradition qui consiste à brûler les résidus de récolte. De ce fait, la ville de New Delhi suffoque chaque année. Son cas est médiatisé mais c’est aussi celui de régions entières de cette partie du monde, et en plus dilué celui de l’ensemble de la planète.

Ces deux sources de pollution serviront sûrement de marchandage dans des négociations internationales.

La Chine est le principal pollueur annuel, et de très loin, bien qu’elle accuse États-Unis qui le sont en cumulé depuis environ 150 ans, ce qui n’est pas le problème d’aujourd’hui.

Comme l’Inde, la Chine mène une politiques tous azimuts avec un développement rapide du nucléaire, mais c’est d’abord la consommation de charbon qui continue d’augmenter. Là aussi, on peut prévoir des échanges musclés, l’Occident réclamant que ses efforts ne soient pas annulés par l’usage chinois du charbon !

Or tout ce qui touche la Chine ébranle le monde. Napoléon l’avait déjà prédit.

 

Finalement les énergies fossiles sont là pour longtemps

Ainsi, malgré l’urgence de la situation et la nécessité de réaliser la transition énergétique, notre dépendance aux énergies fossiles va durer longtemps.

D’abord, la demande énergétique mondiale continue de croître, non comme les écologistes nous le répètent, en raison de la croissance démographique mondiale qui n’existe plus en dehors de l’Afrique subsaharienne, mais par le développement du Sud et de la Chine, que les intéressés ne veulent surtout pas arrêter.

De plus, des énergies fossiles bénéficient des infrastructures existantes qui ont été conçues pour elles : centrales électriques, réseaux de transports, etc. De même, il est plus simple d’acheter du charbon et de le brûler dans des centrales bien rodées que de mettre en place des systèmes de production d’énergies renouvelables, très demandeurs en composants de haute technologie.

Enfin, les énergies fossiles restent encore compétitives avec des chaînes d’approvisionnement efficaces et de nombreux acteurs installés depuis des décennies.

Cela pourrait changer côté pétrole avec la disparition des gisements « faciles ». Par contre les réserves de gaz et de charbon sont très abondantes et très tentantes.

Compte tenu de tout cela, et selon l’Agence Internationale de l’Énergie, les émissions de carbone liées à l’énergie pourraient atteindre leur pic en 2025, à 37 milliards de tonnes par an, pour baisser progressivement jusqu’à 32 milliards de tonnes annuelles en 2050. Ce qui signifie que la transition sera alors à peine amorcée !

On comprend pourquoi de plus en plus d’économistes parlent d’adaptation à la hausse des températures d’autant que cette prévision ne prend pas en compte les éventuelles erreurs économiques futures des politiciens, comme l’arrêt du nucléaire en Allemagne et en Belgique.

Donc, contrairement à certains politiques écologistes, je fais plutôt confiance à l’évolution technique et à sa mise en place par le marché qu’à des décisions gouvernementales arbitraires qui peuvent se révéler catastrophiques.

Certes, on estime indispensable le rôle des États pour limiter les dérives des entreprises. Je pense que c’est plutôt le problème inverse qui se pose, l’entreprise étant une communauté humaine qui ne peut ignorer les convictions de ses actionnaires, de son personnel, de ses cadres, et surtout de ses clients.

L’Homme est adaptable et a surmonté bien des défis depuis toujours. Il pourra surmonter celui-ci si on le laisse s’organiser librement.

07 janvier, 2023

La décroissance une fausse solution pour sauver la planète

 Par Yves Montenay.

Une partie des écologistes ne voit que la décroissance comme solution aux problèmes de l’environnement. C’est l’appel lancé dans Le Monde avec véhémence par Delphine Batho, coordinatrice nationale de Génération écologie et ancienne ministre de l’Écologie. Elle illustre ainsi sa méconnaissance des fondamentaux de la croissance.

Delphine Batho tient le raisonnement suivant : pour produire ce que nous consommons, il faut des matériaux et de l’énergie et il en faut encore pour les transporter et les amener jusqu’à nous.

La solution qu’elle propose est donc de moins consommer, donc de produire moins.

 

La face cachée de la décroissance : les limites des énergies renouvelables

J’ajoute ce qu’elle ne dit pas : les énergies renouvelables ne suffiront pas pour maintenir le niveau de vie actuel parce qu’elles sont intermittentes et ne livrent qu’une petite partie de la puissance installée.

Le solaire ne fonctionne pas la nuit et l’éolien ne fonctionne que s’il y a du vent. On vient d’ailleurs de constater 15 jours sans vent en Allemagne et la nuit tombe tôt en hiver, avant la pointe de la consommation électrique.

Cette intermittence nécessite donc une énorme masse de batteries pour stocker l’énergie pour faire face aux périodes improductives. Or on ne sait pas aujourd’hui produire ces batteries à des coûts raisonnables et elles requièrent elles-mêmes des matériaux rares et de l’énergie pour être fabriquées… C’est aussi le cas pour les panneaux solaires et les éoliennes.

Cette intermittence exigera également une refonte profonde des réseaux électriques qui sont aujourd’hui « en étoile » autour de centrales électriques puissantes, qu’elles soient nucléaires, au charbon, au gaz ou au pétrole…

Pour les écologistes, il faut donc une énergie 100 % renouvelable qui ne fonctionnera qu’à une faible partie de sa capacité, donc des installations gigantesques, elles-mêmes néfastes à l’environnement pour leur construction… puis leur fin de vie. C’est-à-dire des investissements colossaux.

Remarquons que dans l’esprit des écologistes, cet objectif d’énergie 100 % renouvelable exclut le nucléaire, qui pourtant n’émet pas de CO2.

Comme la transition écologique signera la perte des investissements gigantesques fait dans les énergies fossiles, il vaut mieux baisser au maximum les besoins en énergie et donc, d’après les écologistes, diminuer toutes les activités humaines.

Or ce lien implicite entre activités humaines et énergie est contestable, ainsi que je vais le démontrer ci-après.

 

À quoi ressemblerait la décroissance ?

Diminuer les activités humaines peut se faire en fermant des entités, surtout des entreprises dans la plupart des pays et d’abord celles consommant beaucoup d’énergie. Ces fermetures d’entreprises auraient pour conséquence une chute à la fois de l’emploi et des biens à disposition.

Certains imaginent abstraitement que l’on pourrait freiner cette chute de l’emploi par une régression de la technologie.

Cette idée n’est pas nouvelle, illustrons-la par une petite anecdote d’Alfred Sauvy :

« Jeune conseiller, Sauvy accompagne dans une visite un ministre des Travaux Publics.

– Monsieur Sauvy, tout cela est admirable, mais imaginez le nombre d’emplois qu’on pourrait créer si au lieu de pelleteuses ces hommes avaient des pelles !

– Vous avez raison, monsieur le ministre, et si au lieu de pelles ils avaient des cuillères… »

Bref, revenir sur les technologies engendre soit une chute des salaires (il faut dix ou mille fois plus de personnes pour faire la même chose), soit une hausse vertigineuse des prix. Dans les deux cas, cela entraîne une chute du niveau de vie.

À quoi les partisans de la décroissance répondent : arrêtons de faire des chantiers et de construire ! Faisant rapidement fi des besoins en infrastructures et en logements.

Alfred Sauvy parlait de la technique de son époque.

Aujourd’hui on dirait : « fermons les ordinateurs et tous les centres de données (data centers) faisant fonctionner Internet », qui sont effectivement énergivores, sans parler de la pollution lors de leur fabrication et de leur fin de vie.

Réponse des partisans de la décroissance : « reprenons les papiers, les stylos, utilisons la poste (à pied bien sûr et avec le tri du courrier à la main) ».

Même question : combien coûtera alors le timbre ou quel montant d’impôt faudra-t-il pour sauver la poste ?

Et puis si l’on bloque tout pourquoi continuer à faire de la recherche ? « Je n’ai jamais dit qu’il fallait bloquer la recherche médicale » diront les partisans de la décroissance.

Mais la recherche, notamment médicale, et surtout la mise en place des découvertes, demande toutes sortes de matériels qui deviendront hors de prix ou inutilisables si l’énergie est rationnée.

La découverte rapide et la distribution massive des vaccins anti-covid en Occident a été réalisée grâce à des alliances entre chercheurs et entreprises industrielles.

En résumé, les partisans de la décroissance nous disent que le statu quo est catastrophique  et que la décroissance le sera aussi avec comme seule différence que la planète sera sauvée dans le deuxième cas.

En fait, je pense qu’ils ont mal posé le très réel problème de l’environnement : ce n’est pas la croissance qu’il faut accuser mais ce qui pose réellement problème, comme par exemple la consommation de charbon.

Regardons ça de plus près.

 

La croissance est de moins en moins liée à la consommation d’énergie

La croissance, c’est en gros l’augmentation du niveau de vie. Ce n’est pas forcément lié à une augmentation de la consommation d’énergie. Et ça l’est d’autant moins que le pays est développé.

Pourquoi ce décrochage entre croissance et émissions de CO2 dans les pays développés ?

Tout simplement parce que la production a d’abord été celle de la nourriture et des vêtements puis le chauffage. Tout cela demande certes de l’énergie, mais une fois le gros des besoins satisfaits la consommation plafonne ensuite dans les pays développés car nous n’avons pas deux estomacs, nous sommes suffisamment couverts et suffisamment chauffés.

Cela mène à deux autres questions :

  1. Qu’en est-il des pays moins développés ?
  2. Pourquoi la croissance continue avec de moins en moins d’énergie dans les pays développés ?

 

Le cas des pays en développement

Leur position, répétée une fois de plus pendant la COP 27, est la suivante :

« Ce n’est pas nous qui avons émis la masse du CO2 dans l’atmosphère. Or on veut bloquer notre développement pour limiter les émissions. Nous refusons. Et notamment nous allons continuer à rechercher du gaz et du pétrole et à l’exploiter pour pouvoir nous développer. De plus, nous demandons des fonds importants pour réparer les dégâts à l’environnement qui ont été causés par les pays développés »

Or, nous l’avons vu, c’est justement pendant le développement que la croissance demande de l’énergie : remplir les estomacs, s’habiller mieux, se chauffer ou pire encore en matière énergétique, climatiser.

C’est-à-dire concrètement que les pays pauvres revendiquent le droit de multiplier les transports d’hommes et de marchandises, de construire des voitures et des camions, de les alimenter en carburant… Bref la catastrophe pour les promoteurs de la décroissance.

Ces derniers ont quelques arguments, mais qui sont inaudibles pour les intéressés :

« Pourquoi viser le niveau de vie des pays riches et détruire la planète ? »

« Pourquoi continuer à rechercher et à exploiter du pétrole et du gaz si l’argent correspondant va nourrir une classe politique corrompue et inefficace, sans accélérer le développement ? ».

Il y a du vrai dans ces arguments… mais en pratique ce sont les gouvernants dont certains corrompus qui représentent les pays en développement et n’ont pas intérêt à renoncer aux flux financiers liés à l’exploitation du pétrole et du gaz dont une partie leur bénéficiera personnellement.

Les négociations internationales se font entre gouvernants et se terminent par des compromis. Les arguments des décroissants ne seront donc pas entendus.

Tout au plus les circuits financiers peuvent être canalisés vers des choix techniques moins néfastes pour l’environnement. Par exemple en privilégiant un financement de solutions énergétiques via le nucléaire. Mais les décroissants ne sont pas prêts à l’admettre.

Ce n’est donc pas ce côté-là qu’il faut chercher des solutions.

Par ailleurs la démocratie est liée au développement : les pays les plus développés sont les démocraties et demander de renoncer au développement présente l’inconvénient de maintenir les peuples non seulement dans la pauvreté mais aussi dans l’autocratie.

À supposer que la décroissance globale ménage la possibilité de se développer aux pays pauvres, le corollaire pour compenser sera d’accentuer encore plus la décroissance dans les pays riches, donc la baisse encore plus forte du niveau de vie, ce qui sera démocratiquement et probablement matériellement impossible.

Bref, mettre l’accent sur la décroissance ne donne pas de solution au problème des pays pauvres. C’est une autre illustration que le problème est mal posé.

Analysons plutôt pourquoi la croissance des pays riches demande de moins en moins d’énergie et comment cela peut nous inspirer pour le futur développement des pays pauvres.

À mon avis, ce moindre recours à l’énergie dans les pays développés a deux raisons : la productivité et le fait que la croissance est de moins en moins physique.

 

Croissance et productivité

Il y a certes un gaspillage dans les domaines de l’alimentation, du vêtement et du chauffage mais le progrès technique diminue peu à peu ce gâchis. Les entreprises s’y mettent et leurs profits sont une bonne mesure de la diminution du gâchis. Je parle des entreprises normales et non pas des entreprises rentières ou proches du pouvoir.

C’est très clair dans mon ancien métier, la gestion de l’énergie dont le poste principal est le chauffage.

En simplifiant, disons que les bâtiments neufs des années 1950–70, HLM, universités, hôpitaux… de cette grande période de construction étaient beaucoup plus mal isolés que les plus anciens qui dataient d’une époque où l’on ne pouvait pas se chauffer facilement.

Ces bâtiments mal isolés étaient chauffés par d’énormes installations au charbon peu souples et la température des appartements étaient réglées en ouvrant les fenêtres !

Le passage au fioul puis au gaz ou à l’électricité, parallèlement au progrès de l’électronique et notamment des régulations, a permis de régler beaucoup plus finement les consommations, tandis que l’isolation a progressé.

Et je passe sur les ampoules LED, les pompes à chaleur et plus généralement la meilleure connaissance du problème.

Bref, la productivité a augmenté comme dans la plupart des métiers depuis plus de deux siècles. Sinon nous aurions encore le niveau de vie de la majorité de la population avant la révolution industrielle sous Louis XV, c’est-à-dire pas très supérieur à celui des paysans du sud que l’on plaint aujourd’hui.

Voir les travaux de Jean Fourastié, célébrité mondiale mal connue en France et que je résume par la formule : « la croissance, c’est la productivité ». Cette productivité vient du progrès technique, des progrès de l’organisation politique et économique, le tout fortement aidé par la diffusion de l’enseignement.

Cela nous donne une piste pour sortir du dilemme posé par les décroissants : bloquer le développement du sud ou tuer la planète. Les pays pauvres ne suivront probablement pas le même chemin de développement que celui défriché pendant plus de deux siècles par les pays du nord.

Ils bénéficieront dès le départ d’une meilleure productivité et des connaissances en économie d’énergie. En témoigne le bouillonnement des « jeunes pousses » (startup) africaines, notamment dans l’usage du téléphone portable et qui sont axées sur l’économie d’énergie au sens large, par exemple en évitant les déplacements pour raisons économiques ou médicales, la meilleure gestion des récoltes qui pourrissent trop souvent sur place etc.

D’ailleurs la Chine, un des principaux émetteurs de CO2est à la fois du nord, par son niveau technique, et du sud, par sa pauvreté encore importante, et elle a multiplié les raccourcis de développement impressionnants.

 

Une croissance de moins en moins physique

La deuxième raison du fait que la croissance demande de moins en moins d’énergie est que les besoins par personne en objets physiques plafonnent les uns après les autres.

Nous n’avons pas deux estomacs, nous n’allons pas nous chauffer à 30°, les fichiers numériques remplacent le papier dont la production commence par la destruction des forêts et est particulièrement polluante et énergivore.

Ensuite nous utilisons de plus en plus de biens immatériels (ou très peu matériels par rapport à leur coût) comme les services bancaires, l’enseignement, la médecine de base…

Comme la demande d’une grande partie des biens matériels ci-dessus plafonne, ce sont ces biens immatériels plus ou moins bien regroupés par des économistes dans la rubrique « services », qui se traduisent dans les statistiques par ce qu’on appelle la croissance.

Un exemple : passer du chèque au virement. C’est un petit changement d’habitude apparemment anodin mais si les banques nous le demandent c’est qu’il déclenche un gain sensible productivité :

  • côté consommateur, ça vous dispense de remplir un chèque et de le déposer ou de le poster.
  • côté banque, c’est beaucoup plus important : recevoir les chèques, les traiter, les entrer manuellement en comptabilité, les classer et les garder un certain temps. Sans parler de l’impression des carnets de chèques et des bordereaux de remise.

 

Un autre exemple est le remplacement des feuilles de maladie par la carte vitale qui a induit massivement des avantages analogues, notamment l’économie de papier, et a permis la diminution du personnel des caisses de maladie, donc du coût de la sécurité sociale et finalement de la santé.

Rappelons que tout ce qui est production de papier est une catastrophe écologique.

Les partisans de la décroissance vous diront : « tout ça c’est bien beau, mais l’explosion démographique entraîne forcément une plus grande consommation de biens ».

Là aussi ils se trompent.

 

La décroissance démographique est un danger, pas une solution

Avoir moins d’enfants, c’est vingt ans plus tard un effondrement de la production faute de producteurs, pas seulement la production des biens matériels mais aussi des services.

Moins de soignants, moins d’agriculteurs, de boulangers etc. Tout le monde en pâtira mais d’abord les plus faibles. Un résumé brutal pourrait être : « encore moins d’enfants aujourd’hui, c’est tuer les vieux 30 ans plus tard. »

Mais surtout les partisans de la baisse de la population ont plusieurs décennies de retard.

La décroissance démographique est partout hors Afrique subsaharienne.

Si la fécondité continue à être aussi basse au nord, la grande migration de l’Afrique vers le nord ne sera plus une crainte mais une nécessité : on aura tellement besoin de bras qu’on ira les chercher. D’ailleurs cela a déjà commencé : les pays les plus identitaires, ceux d’Europe orientale voient leurs jeunes disparaître soit parce qu’ils ne sont pas nés, soit par ce qu’ils émigrent vers l’Allemagne qui manque cruellement de bras et de bébés depuis des décennies. Et les Allemands payent leurs immigrés bien plus chers que le pays de départ.

Partout, on s’aperçoit qu’on ne pourra pas nourrir ou soigner les vieux et qu’il sera de plus en plus difficile de donner des services de base à toute la population.

La faiblesse de la fécondité oblige partout à retarder le départ en retraite, soit juridiquement, soit de fait puisqu’on encourage par exemple les médecins retraités à retravailler.

 

La décroissance, une idée totalement décalée par rapport à la réalité

Au nord, la consommation de biens physiques a probablement atteint son maximum et l’augmentation de la productivité fait décroître la consommation d’énergie et de matériaux… sauf celle exigée par les écologistes notamment pour les batteries.

Au sud c’est une levée de boucliers contre l’idée de maintenir les populations dans le sous-développement et de les priver des recherches et de l’exploitation pétrolière et gazière alors que les progrès de productivité du nord permettent un développement mois énergivore.

Partout la chute de la fécondité et le vieillissement commencent à être visibles pour le grand public.

Ce n’est pas la croissance qui attaque la planète : croître avec le nucléaire est préférable à décroître avec le gaz et le charbon. Or c’est ce qui arrive en Europe suite aux pressions politiques des partis écologistes.

Cet appel à la décroissance se révèle donc d’abord comme une ignorance des évolutions fondamentales. Il ne faut pas se tromper de combat : la décroissance n’est pas un but en soi, l’objectif c’est le climat et l’environnement.

21 novembre, 2022

Nourrir l’humanité, de Malthus à 2050

 Par Yves Montenay.

Le XVIIIe siècle se termine mal : émeutes déclenchant la Révolution française et les réflexions de Malthus sur une famine inévitable.

Depuis, deux camps s’affrontent : les malthusiens et les techno-optimistes qui pensent que tout problème a des solutions techniques…

L’objet de cet article est de tirer les conséquences de plus de deux siècles d’histoire en analysant concrètement les données du problème et en rappelant les évolutions techniques.

L’alimentation dépend du nombre d’hommes à nourrir, de la productivité agricole et de ses composants, comme le dérèglement climatique.

Nous allons successivement aborder ces trois points.

 

Rappel rapide de la démographie mondiale

L’argument clé de Malthus était que la population avait « une croissance géométrique » (on dirait aujourd’hui exponentielle).

Sa faiblesse était qu’il supposait un rythme constant alors que l’histoire nous a montré que ce rythme, qui reflète la différence entre la fécondité et la mortalité, pouvait considérablement varier… et même mener à une diminution, comme c’est le cas dans de nombreux pays actuellement.

La démographie des pays occidentaux au XXe siècle

Dans les décennies qui suivent l’alerte de Malthus, la population se met effectivement à augmenter très rapidement. Au Royaume-Uni, elle passe ainsi de 12 millions en 1801 à 41 millions en 1901. Il en va de même dans tous les pays occidentaux, étant précisé que ces derniers comprennent les pays en cours de peuplement par l’Europe. Cet « Occident » est bouleversé par d’importants mouvements migratoires, notamment vers les États-Unis, mais ça ne change pas sa population globale.

Dans la deuxième partie du XIXe siècle, cette croissance démographique de l’ensemble occidental ralentit tandis que de nouvelles terres agricoles sont mises en exploitation notamment sur le continent américain.

Le ralentissement démographique occidental continue dans la première moitié du XXe siècle : le Royaume-Uni met ainsi 50 ans pour passer de 42 à 50 millions d’habitants.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, on constate une légère reprise de la fécondité de sa population et surtout la forte accentuation d’une immigration en provenance des pays du Sud, donc une reprise de la hausse de la population, puis de nouveau un fort ralentissement de la fin du XXe siècle à nos jours, ce qui mène le Royaume-Uni à compter environ 66 millions d’habitants aujourd’hui.

L’évolution de la démographie des pays du Sud

L’évolution de la démographie des pays du Sud n’est pas du tout parallèle.

Leur population reste faible au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et probablement relativement stagnante dans la mesure où on peut l’évaluer, faute de statistiques.

Ensuite, la colonisation génère une croissance de plus en plus rapide de la population avec d’une part la fin de l’esclavage et des luttes tribales, et d’autre part un début de diffusion de la médecine et surtout de l’hygiène.

Il semble que l’équilibre démographique ancien était de huit enfants par femme, dont deux survivaient, avec le décès d’un grand nombre de mères autour de cette huitième naissance, donc avant la fin de leur vie féconde.

Cet équilibre fut rompu par la survie de plus de deux enfants, mais les familles n’en étaient pas conscientes ou ne voulaient pas prendre le risque de n’avoir que deux enfants qui pouvaient mourir. C’est ainsi qu’à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, la croissance de la population du Sud devient extrêmement rapide : 6 puis 7 enfants sur 8 survivent au lieu de deux… la population est multipliée par trois à chaque génération !

Mais de la fin du XXe siècle à nos jours, l’urbanisation accélère la prise de conscience de la meilleure survie des enfants et par ailleurs augmente leur coût : scolarisation, logement, fin de l’aide aux champs. La fécondité se met donc à baisser très rapidement en Asie orientale et du Sud-Est mais également assez rapidement ailleurs dans le monde.

Par contre, en Afrique, cette baisse arrive plus tardivement et plus lentement, ce qui explique l’explosion démographique de ce continent : environ 100 millions vers 1900 (auparavant il n’y a aucune évaluation valable), environ 300 millions d’habitants dans les années 1960 et 1,64 milliard actuellement, puis probablement nettement plus de 2 milliards en 2050. Cette augmentation vient de l’Afrique du Nord en début de période et de l’Afrique subsaharienne actuellement.

J’ai pris comme horizon l’année 2050 parce que les prévisions démographiques sont assez bonnes jusqu’à cette date, tout simplement car les parents de 2050 sont déjà nés et que l’on en connaît donc le nombre.

Les estimations sont actuellement d’une population mondiale d’environ 9,5 milliards en 2050 contre environ un milliard en 1800. Après 2050, aucune hypothèse n’a de base solide et la population mondiale peut aussi bien continuer à croître que commencer à décroître. Pour l’instant, la croissance de la population africaine fait plus que compenser la diminution de celle du reste du monde.

Maintenant que nous avons une idée du nombre des hommes, voyons la productivité agricole.

 

Une productivité agricole qui a plutôt précédé la démographie

Dans ce qui suit, je prendrai le terme de productivité au sens le plus concret du terme : le nombre de litres de lait par vache et par jour (soit une trentaine en Occident aujourd’hui, 5 à 10 jadis ou en Inde aujourd’hui), le nombre de quintaux de blé ou de riz à l’hectare, etc.

Cette productivité a progressé de manière continue au Nord dès le XIXe siècle, et même avant, puisque l’on sait maintenant que c’est la révolution agricole initiée par les gentlemen farmers britanniques qui a rendu possible la révolution industrielle, car sans elle on n’aurait pas pu nourrir les ouvriers.

Et cela a continué jusqu’à nos jours : comme tous ceux de ma génération, j’ai lu Paris et le désert français où Jean-François Gravier pointait le retard de l’agriculture française et expliquait comment imiter les Néerlandais qui avaient des vaches et des champs bien plus productifs que les nôtres.

Paris et le désert français (1957) :  résoudre le déséquilibre démographique ville campagne.

Dans le Sud, la croissance de la productivité a été plus tardive. Elle s’est accélérée avec la révolution verte de la deuxième partie du XXe siècle.

Cette évolution a été particulièrement suivie par l’agronome Gilbert Étienne qui repassait périodiquement dans le même village de l’Inde et du Pakistan et constatait les progrès en irrigation et en intrants chimiques qui généraient de fortes augmentations de production et du niveau de vie.

Il y a eu des évolutions analogues, notamment dans les rendements en riz avec des semences mieux sélectionnées aux Philippines, en Indonésie et probablement ailleurs.

C’est grâce à cette révolution verte que l’on a pu nourrir l’explosion démographique du Sud.

Elle est aujourd’hui critiquée à juste titre pour l’épuisement des nappes phréatiques et la dégradation des sols par les engrais et des pesticides.

Mais remarquons que cela arrive au moment où la croissance de la population du Sud ralentit nettement.

En résumé, les grandes lignes de l’évolution de la productivité agricole ont été parallèles à celles de la démographie. Est-ce vraiment un hasard ?

Vous me direz que l’exception démographique africaine contredit ce parallélisme grossier. À mon avis, ce n’est pas certain.

Certes, l’Afrique a pris du retard en matière de productivité agricole parce que ses dirigeants ont préféré importer de la nourriture bon marché du Nord plutôt que de perfectionner leur agriculture. Il y a à cela des raisons de maintien de l’ordre, c’est-à-dire de celui des régimes en place, en évitant les « émeutes du pain » dans les grandes villes.

D’autres raisons proviennent de choix politiques sur la nature du régime, avec par exemple la nationalisation stérilisante des terres en Algérie – où le paysan ne travaille plus pour lui mais pour une administration – nationalisation qui n’a été levée qu’autour de l’an 2000.

Il en va de me même de l’expropriation des colons du Zimbabwe et de la distribution de leurs terres aux amis du président qui les délaissent.

Et plus généralement la mauvaise gouvernance dans beaucoup de pays.

Mais cela me paraît être en train de changer :

  • d’une part, on prend conscience de l’importance des terres agricoles africaines non cultivées ou très mal cultivées et de grandes entreprises, notamment chinoises, sont en train de coloniser de vastes espaces,
  • d’autre part, parce que l’Afrique part d’une productivité agricole très basse pouvant donner lieu à un rattrapage rapide même s’il est partiel, car l’Afrique va bénéficier des progrès techniques agricoles accumulés au Nord.

 

Mais, dit-on de plus en plus souvent, le dérèglement climatique va avoir des effets catastrophiques.

 

L’impact du dérèglement climatique et des maladresses antérieures

Rappelons d’abord que la hausse des températures génère des gagnants.

Par exemple, la Russie va voir d’immenses espaces échapper au gel permanent et devenir cultivables. Et jusqu’à présent, le réchauffement entraîne la remontée de nombreuses espèces végétales et animales vers le Nord et non une diminution de la production agricole.

Plutôt que la hausse des températures, ce sera le manque d’eau à certains endroits qui peut menacer la production. Mais là aussi il y a eu des progrès : on consomme beaucoup moins d’eau qu’il y a quelques années pour irriguer et on sélectionne des plantes résistant mieux à la sécheresse.

L’appauvrissement des sols est bien réel mais les techniques de culture commencent à en tenir compte, par exemple par des comportements bio (au sens très général du terme plutôt qu’au sens commercial actuel de labellisation).

Enfin, la grande percée technique me semble être l’apparition des « viandes » végétales ou de culture. On commence à commercialiser massivement des imitations de viande à partir de protéines végétales, et on progresse en laboratoire vers la production cellule de « vraies viandes » cultivées in vitro sans passer par l’élevage puis la mort d’un animal.

Ces « nouvelles viandes » devraient énormément diminuer les émissions de méthane, avec un effet très positif et assez rapide sur la hausse de la température, car le méthane est beaucoup plus « réchauffant » que le gaz carbonique. De plus, il disparaît plus rapidement, ce qui fait que les énormes émissions aujourd’hui pourront être gommées bien plus rapidement que celles de CO2.

Ces nouvelles viandes libéreront d’immenses espaces dédiés à l’élevage et aux cultures destinées aux animaux, notamment de soja brésilien, qui est une des causes de la déforestation de l’Amazonie. On peut également penser au maïs, grand consommateur d’eau et dont une grande partie est destinée aux animaux. Au total, plus de 60 % de la surface agricole mondiale serait consacrée directement ou indirectement aux animaux.

Il y a un domaine où les écologistes jouent un rôle négatif : celui des OGM qui sont un excellent moyen d’adaptation rapide des plantes à la sécheresse, à la diminution des insecticides etc. Pour des raisons politiques, l’Europe a bloqué sa recherche et leur pratique alors que les États-Unis et surtout la Chine s’y mettent au contraire à grande échelle.

 

En conclusion, je constate que jusqu’à présent l’humanité a résolu toutes les pénuries et je pense que ça va continuer. La véritable inconnue est le temps que les nouvelles techniques prendront pour être massivement employées dans le monde entier. Il y a une course entre cette diffusion et l’augmentation des températures, et je ne sais pas ce qui va l’emporter.

De plus, des erreurs politiques peuvent aggraver la situation, y compris celles venant de bonnes intentions comme le rejet des OGM et du nucléaire. Bref, je ne suis pas prophète…