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27 décembre, 2022

Idéologie et bureaucratie : le double enfer du socialisme

 Par Pascal Avot.

À la première page de son chef-d’œuvre, Les hauteurs béantes, plus grand roman de l’après-guerre sur le totalitarisme avec 1984, le logicien dissident soviétique Alexandre Zinoviev écrit :

« Comme toute ineptie anhistorique, le Socialisme possède sa théorie fausse et sa pratique erronée, mais il est impossible de dire en théorie et en pratique où commence la théorie et où finit la pratique. »

L’énoncé semble absurde – il est pourtant d’une grande lucidité. Sous une apparence satirique, Zinoviev nous montre la difficulté de cerner le socialisme.

En règle générale, le socialisme est considéré comme un courant politique et économique aboutissant à un système de gouvernement. Pourtant, à bien y regarder, il y a tout lieu de s’interroger sur cette définition. Il est fort possible qu’elle soit fausse.

 

La non-économie

Commençons par le versant économique. Nul besoin d’expliquer à un public libéral que l’économie socialiste n’est pas une économie, mais une entreprise de destruction des mécanismes de l’économie. La propriété privée, l’initiative, le profit, la croissance, le travail, l’entrepreneur, l’actionnaire, y sont constamment dénoncés comme des ennemis jurés.

Que ce soit sous sa forme traditionnelle et rigide (le marxisme-léninisme triomphant du XXe siècle), dans ses manifestations plus opportunistes (le mitterrandisme) ou à travers ses innombrables produits dérivés contemporains (altermondialisme, écologisme, décroissance), le socialisme est bien davantage une non-économie qu’une économie alternative. Il repose essentiellement sur un parasitisme plus ou moins progressif, plus ou moins prédateur, de l’économie réelle et il s’effondre aussitôt que celle-ci, agonisante, cesse enfin de le nourrir. Il n’a pas de substance propre : il ne sait que vampiriser et ne peut rien faire d’autre. Sans victime, il n’est qu’abstraction.

 

La non-politique

La politique, maintenant. « Tout est politique », écrit Marx. Un des élans les plus constants du socialisme est de politiser la société dans toutes ses dimensions, jusqu’au cœur des familles, jusqu’à la sexualité, afin de remplacer la société concrète, historique, par une société d’avenir, utopique, et d’effacer l’humain traditionnel pour faire advenir un Homme nouveau. On sait bien que cette mainmise socialiste sur la vie commune aboutit invariablement à une disparition du progrès, de la créativité, de la culture et, in fine, et c’est le plus important, à un anéantissement de la société elle-même, c’est-à-dire de la capacité de la collectivité à s’organiser en fonction de ses besoins et de ses désirs, indépendamment du pouvoir politique.

La politique au sens où l’entend l’Occident libéral est inconcevable sans spontanéité de la société. Pour qu’une société s’exprime politiquement, il faut qu’elle puisse exister hors de la politique. En somme, pour que la vie politique soit possible, il faut que l’absence de vie politique le soit également. On observe ainsi dans les régimes socialistes un phénomène paradoxal, mais logique : plus ils imposent aux populations une politisation à outrance dans tous les domaines, plus la politique disparaît pour laisser place à une passivité généralisée, une indifférence au mieux pessimiste, au pire nihiliste, qui brise tout élan démocratique et éteint les oppositions.

On a bien vu, par exemple, à quel point la stratégie sanitaire d’Emmanuel Macron, en socialisant la pandémie et en la politisant, en la présentant comme une « guerre », en interdisant aux citoyens de mener des jours raisonnables, autogérés et paisibles, a coïncidé avec une disparition quasi complète du débat politique en France. Le meilleur moyen de dépolitiser une population est de l’empêcher de commercer, de circuler à ciel ouvert et de palabrer dans les cafés : elle se détache alors mécaniquement de la pensée politique, comme un arbre sans terre se dessèche.

Les fantasmes de Laurent Obertone sur un Big Brother effaçant la vérité et imposant le mensonge relèvent de la paranoïa dans le fond et de la bande dessinée dans la forme, car un confinement, des masques et des gestes-barrières suffisent largement à désocialiser le citoyen, donc à brouiller les messages de la démocratie. La censure n’est alors guère plus qu’une variable d’ajustement : le socialisme, en soi, produit l’essentiel de l’apolitisme. Macron n’a même pas besoin de le vouloir, ni de le comprendre – ne lui prêtons aucun génie maléfique, car il n’y a rien de génial en lui. Peut-être même croit-il vraiment être participer à l’édification du libéralisme.

Mais alors, si le socialisme n’est ni économique, ni politique, qu’est-il donc ? D’où tire-t-il son effrayante puissance de coercition, de destruction et de ruine ? De l’idéologie et de la bureaucratie.

L’idéologie

L’idéologie n’est pas politique, car la politique se signale par une vision de la réalité et une volonté de la réformer pour l’améliorer.

Or, l’idéologie ne veut pas transformer le réel : elle veut l’abolir. Soit en douceur, par l’effet d’une accumulation asphyxiante de transformations ponctuelles, comme sous Mitterrand, soit par un viol global, brutal et immédiat de ses fondamentaux, comme sous Lénine.

Mais il y a bien pire encore : l’idéologie ne comprend pas le réel parce qu’elle ne le voit pas. Elle est, à proprement parler, une hallucination. Elle voit tout à l’envers. Où il y a de la richesse, elle détecte de la misère. Où il y a de la liberté, elle décèle de la contrainte. Où il y a du contrat, elle dénonce de l’esclavage. L’idéologie n’est pas une erreur de jugement, mais un anti-jugement, une observation en position du cochon pendu.

Dénuée de tout point de contact avec la vérité, elle lui tourne le dos aussi longtemps qu’elle peut et ne se dirige vers lui que pour le prendre d’assaut et l’éliminer.

 

La bureaucratie

Sa prise du pouvoir peut s’opérer par étapes ou d’un coup selon les contextes historiques et les dogmes brandis, mais si l’idéologie veut maintenir son emprise sur la société, elle est condamnée à mettre en place une bureaucratie. Ici, entendons-nous : la bureaucratie n’est pas l’État. Si ce dernier peut se targuer d’une dimension légitime (nous laisserons de côté certaines thèses libertariennes, anarchistes ou marxistes), la bureaucratie est illégitime dans son essence même, absurde dans l’ensemble de son fonctionnement et toxique dans toutes ses conséquences. Elle n’est pas une excroissance de l’État, mais un anti-État : la tumeur qui dévore le régalien. Entre un fonctionnaire et un bureaucrate, il y a la même distance qu’entre un policier et un assassin ; les deux sont armés, mais le premier sert la justice, tandis que l’autre l’assaille. Le fonctionnaire honnête et utile existe. Le bureaucrate est l’homme qui s’est donné pour mission de parasiter le plus possible l’État à son seul profit : c’est un ennemi intérieur. Il est moralement condamnable et politiquement inexcusable.

La seule chose qui puisse justifier l’essor de la bureaucratie, c’est l’idéologie. Et la seule chose qui puisse faire advenir le règne de l’idéologie, c’est la bureaucratie.

 

L’idéo-bureaucratie

Parce qu’elle n’entretient aucune relation avec le réel, l’idéologie ne peut s’incarner que dans une organisation fictive : la bureaucratie. Et parce que son envahissante inanité a besoin d’alibis imaginaires, la bureaucratie renforce sans cesse l’idéologie qui la produit. Elles sont indispensables l’une à l’autre.

Bien sûr, historiquement il existe des idéologies « pures », qui ne trouvent pas leur aboutissement dans des bureaucraties, comme il existe des bureaucraties « pures », qui se passent de justifications idéologiques. Toutefois, c’est dans leur accouplement pervers qu’elles trouvent leur plein épanouissement à l’ère moderne. Que serait l’écologisme sans ses innombrables bureaux, associations, lois, règlements, ministères, colloques, sommets, partis, élus locaux, nationaux, européens et mondiaux, tous financés par le contribuable, et qui donnent corps et présence à son vertigineux vide intellectuel ? De même, que serait ce labyrinthe organisationnel déployé par les verts sur les cinq continents, sans les délires idéologiques sur le réchauffement, l’empreinte carbone et le devoir de sauver d’urgence la nature menacée de disparition par la plus abjecte des espèces, la nôtre ? L’idéologie est le dieu de la bureaucratie. Le formulaire Cerfa est l’hostie de l’idéologie. Le serpent idéologique et le serpent bureaucratique se mordent la queue l’un l’autre, la boucle est bouclée : l’humanité est encerclée.

 

Une feuille de papier

Et qu’y a-t-il, entre le ciel idéologique et la bureaucratie bassement terrestre ? Rien du tout. Regardez une feuille de papier. Le recto, c’est l’idéologie. Le verso, c’est la bureaucratie. L’épaisseur, c’est le mot « socialisme ».

L’idéologie est un enfer des idées, la bureaucratie est un enfer de la matière, et le socialisme est le no man’s land contenu entre ces deux enfers. Vivre en pays socialiste ou national-socialiste, c’est se retrouver écrasé par cet étau. Le Goulag et le camp d’Auschwitz étaient deux bureaucraties reposant uniquement sur des idéologies : le communisme et le nazisme sont des mythes : ils n’ont jamais existé. Il n’y a rien eu d’autre que des concepts et à l’étage inférieur, des organigrammes, des législations, des fiches, des classeurs, des bureaux, des guichets, des cases cochées dans des questionnaires pour, en bout de course, couvrir l’horizon de cadavres d’innocents. En milieu socialiste, la politique et l’État sont des décors, des arrière-plans inhabités. L’idéologie fournit le but, la bureaucratie la méthode, avec la mort pour résultat.

C’est pourquoi, chaque fois que le libéral attaque la bureaucratie, il doit en même temps frapper l’idéologie qui la fonde. Et chaque fois qu’il dénonce l’idéologie, il doit aussi condamner la bureaucratie qui la matérialise. Sans quoi il raye d’un trait de plume le recto de la feuille et oublie le verso, ou inversement ; dans les deux cas, il échoue.

Lorsqu’on aura mis un terme à l’idéologie et à la bureaucratie prises ensemble, la France découvrira – non sans stupéfaction, mais avec un immense soulagement – l’authentique définition de la gauche qui la torturait au fer rouge dans la cave de l’Histoire : une billevesée. Nos plaies se refermeront bien plus vite que nous n’osons en rêver.

21 décembre, 2022

Alain Besançon : le libéralisme face au mal

 Par Pascal Avot.

Le fait est peu connu du public libéral, et il doit être souligné avec énergie, tant nos motifs de fierté intellectuelle sont rares quand notre pays sombre dans un inexorable socialisme : la France peut s’enorgueillir d’avoir donné naissance à une foule de très grands experts du communisme en général et de la Russie en particulier. Il faut évoquer Jean-François Revel, Annie Kriegel, Françoise Thom, Galia Ackerman, Stéphane Courtois, Thierry Wolton, Nicolas Werth, tous esprits de grande qualité, tous dévoués corps et âme à la double cause de la vérité et de la liberté, tous combattant pied à pied, bec et ongles, décennie après décennie, les mensonges planétaires du Kremlin.

Mais le plus grand d’entre eux est indiscutablement Alain Besançon.

 

La soviétologie

La soviétologie est l’étude scientifique du régime soviétique. Elle s’appuie sur l’histoire et au-delà. Car un de ses présupposés est que le long règne du communisme soviétique sur la Russie, sur l’URSS et, via la propagande, la manipulation, la guerre et la corruption, sur le XXe siècle tout entier, est un phénomène entièrement neuf, qui exige de mobiliser plusieurs disciplines. L’histoire, bien entendu, mais également l’économie, la sociologie, la polémologie, l’anthropologie, la métaphysique et même, pour certains, la théologie.

En somme, le soviétologue est un historien qui, confronté à la puissante énigme du collectivisme, bat le rappel des sciences disponibles pour en former une nouvelle, seule à même d’affronter les destructions sans précédents commises par Lénine, Staline, Mao, Castro, Pol Pot, la dynastie des Kim, d’autres encore. Dans cet exercice ô combien difficile, Alain Besançon est le maître.

 

Le soviétologue

Né en 1932 à Paris dans une famille de la bonne bourgeoisie travailleuse et appliquée, fils et petit-fils de médecins, il adhère au Parti communiste français en 1951. Il s’y montrera un militant discipliné, soumis et aveugle comme ses camarades, considérant Staline comme un génie, conformément aux injonctions de l’organisation politique la plus influente et la plus totalitaire de France.

Mais, en 1956, survient la dénonciation des crimes de Staline par Krouchtchev. Elle détruit d’un coup les convictions d’Alain Besançon. Il se sent trahi, la colère l’envahit. Il quitte le PCF et décide de consacrer sa vie à comprendre pourquoi et comment il a été manipulé et sali. Il ne le fait pas uniquement par désir de prendre sa revanche, mais également et surtout par volonté de se racheter.

Il écrit :

« Tout ce temps que j’ai passé sur l’histoire russe et le communisme soviétique, à l’étudier et à l’analyser, j’espère qu’il me sera compté à pénitence ».

Commence alors une brillante carrière d’historien universitaire. Il enseigne à Columbia, à Stanford, à Washington, à Princeton, à Oxford, à l’EHESS. Au long d’un œuvre qui fait aujourd’hui internationalement référence, il forge une vision originale du communisme. C’est elle que les libéraux français contemporains doivent impérativement connaître s’ils veulent, un jour, peut-être, vaincre le socialisme qui ravage leurs existences.

 

L’idéologie

Alain Besançon fixe un centre de gravité au phénomène communiste : l’idéologie.

À la suite de Soljenitsyne, il considère qu’elle seule peut expliquer les catastrophes observées en Russie, en Chine et ailleurs. Certes, il y a les contextes différents, les événements imprévisibles, les individus, la complexité de leurs profils psychologiques et leurs dévorantes ambitions, mais ce qui lie ensemble l’histoire du communisme, ce qui la rend homogène et cohérente malgré sa folie, systémique malgré sa sauvagerie, et incomparable avec le reste de l’aventure humaine, c’est l’idéologie.

« Qu’est-ce que l’idéologie ? » Voilà la question fondamentale de la pensée d’Alain Besançon.

Il y répond en ouverture de son chef-d’œuvre, Les origines intellectuelles du léninisme. Dans cet essai d’une densité et d’une profondeur remarquables, le soviétologue signale que l’idéologie est à la fois un tout et un rien.

Un tout parce qu’elle est le cerveau qui dirige tous les organes du communisme. Elle dicte leurs pensées, leurs paroles et leurs actes aux dirigeants, même les plus mégalomanes. Mao et Staline peuvent bien se faire passer pour des dieux vivants, il n’en sont pas moins les humbles esclaves du dogme marxiste-léniniste : ils lui doivent tout, ils le savent, et ils n’imaginent pas un seul instant lâcher cette rampe d’acier qui les a menés si haut dans la hiérarchie universelle. Ils sont hantés, possédés par elle. Jusqu’à la fin de sa vie, dans la solitude de ses insomnies, Staline l’étudiera avec fièvre, tel un alchimiste penché sur ses grimoires. Aujourd’hui encore, comme lui, malgré les dizaines de millions de morts qu’elle a occasionnés, d’innombrables étudiants de gauche tentent de percer les secrets du « matérialisme dialectique ».

Et l’idéologie est un rien parce qu’elle se trompe invariablement sur tous les sujets, qu’elle peut se résumer en quelques formules incroyablement vaines et creuses, et qu’elle s’exprime dans une langue de bois d’une pauvreté sans égale. L’idéologie est d’une médiocrité qui saute aux yeux et devrait suffire, en soi, à dénoncer son inanité. Pourtant, elle se présente aux foules comme la science des sciences, le savoir le plus parfait, le plus définitif auquel soit jamais parvenu l’humanité. Elle prétend rendre obsolètes toutes les connaissances, y compris, chez Lénine, les sciences exactes, qu’il réécrit à grands traits de plume, démontrant que la dialectique annule et remplace la chimie, l’astronomie et la physique. Ainsi l’idéologie, dans sa criante nullité, s’arroge-t-elle le droit de ridiculiser le génie civilsationnel. Tout irait bien si son influence sur la réalité se maintenait à un stade groupusculaire, sous une forme sectaire et anecdotique. Or, elle a conquis sur les cinq continents une myriade d’esprits au XXe siècle, et son extension ne semble pas prête de s’éteindre. C’est que l’idéologie, explique Alain Besançon, est contagieuse. Le vaccin reste à inventer.

 

L’œuvre

De cette alignement de l’histoire du communisme sur l’étrangeté idéologique, Alain Besançon tire des livres passionnants.

À un public libéral, on signalera Anatomie d’un spectre, formidable dissection de l’indigence économique du communisme.

À qui veut saisir la différence exacte entre communisme et nazisme, on recommandera Le malheur du siècle.

Les fans de 1984 se lanceront dans la lecture de La falsification du bien : Soloviev et Orwell.

Quiconque s’intéresse au poutinisme trouvera dans Sainte Russie des éclairages décisifs.

Et, bien entendu, Les origines intellectuelles du léninisme, monument d’érudition et de clairvoyance, où Alain Besançon nous plonge dans les méandres cauchemardesques de l’âme de Lénine. Mais notons que tous ces essais se trouvent désormais dans un très gros et très beau volume réunissant l’essentiel d’Alain Besançon : Contagions, aux éditions des Belles Lettres. 1500 pages superbement mises en page, d’une lisibilité idéale, pour 55 euros. Ne pas se le faire offrir pour Noël serait masochiste. Ne pas l’offrir serait sadique.

 

Alain Besançon ne se contente pas d’être un auteur de tout premier ordre, à la culture spectaculaire, aux idées d’une précision chirurgicale et au style d’une admirable élégance – et, par moments, à l’humour délicieusement incisif. Il est un professeur de pensée. Si Galia Ackerman, Françoise Thom et bien d’autres, disent volontiers de lui avec une émotion particulière dans la voix « C’est mon maître », c’est que cet élève de Raymond Aron a fondé sa propre école invisible, à laquelle appartiennent à vie la plupart de ceux qui l’ont lu. Voyager dans l’univers conçu par Alain Besançon laisse une trace dans l’intelligence : c’est une expérience unique et elle fait un bien fou.

 

Pour finir, signalons qu’Alain Besançon est un libéral. Vous n’avez donc maintenant plus guère d’alibi pour ne pas faire le salutaire achat de Contagions.

15 décembre, 2022

Croissance, pouvoir, puissance : les trois âges du mal idéologique

 Par Pascal Avot.

À la chute du Mur de Berlin, nombreux furent les théoriciens qui affirmèrent que l’idéologie de gauche allait s’effondrer. Moscou, la Mecque du socialisme pendant 70 ans, redeviendrait une capitale comme une autre. Privées du soutien idéologique, logistique et financier de l’Union soviétique, les filiales du Komintern allaient s’éteindre les unes après les autres. Sans le soutien électoral des communistes, le socialisme était voué à disparaître. En France, l’effondrement du PCF actait, croyait-on, la victoire des idées libérales.

Jean-François Revel, pourtant, prévenait : « La bête n’est pas morte. Elle traverse un coma léger. Elle reviendra, et son nouveau visage nous surprendra tous. » Il avait raison. Trente ans plus tard, la gauche hante l’Occident sous des masques inédits, insensés, sans cesse renouvelés, qui feraient presque passer l’ancienne langue de bois stalinienne pour un moindre mal, plus stable et plus compréhensible.

 

Jeunesse d’un monstre

Que s’est-il passé ? L’idéologie de gauche est embryonnaire pendant la Révolution française. Elle entre dans une phase de croissance au XIXe siècle : elle s’approfondit philosophiquement, s’étend géographiquement et se durcit encore politiquement. D’un conglomérat d’idées confuses sous Robespierre, on se dirige vers les grandes architectures marxistes. La multiplication de groupuscules nihilistes dans toute l’Europe sert de tête de pont aux grands partis à venir. L’idéologie investit deux univers qui vont faire sa gloire : l’intellectualisme et le terrorisme.

Cette phase de croissance a un centre de gravité : le Russe Mikhaïl Bakounine. À la fois théoricien bavard, prophète illuminé des grands bains de sang à venir et activiste souterrain, Bakounine incarne parfaitement l’incubation du mal idéologique moderne. Il a pour protégé – et peut-être pour amant – Sergueï Netchaïev, un terroriste adolescent dont le Catéchisme du révolutionnaire, ouvrage bref, glaçant, ouvertement maléfique, servira de bréviaire à une myriade de psychopathes communistes et anarchistes au siècle suivant.

 

La bête prend le pouvoir

Mais le chaos qui sort de la tête de Bakounine ne suffit pas à fonder une politique. Avec Marx, l’idéologie se dote d’un maître définitif. Son esprit de système historique et économique va offrir à la pensée idéologique une structure extrêmement cultivée et sophistiquée. Marx se trompe-t-il ? Oui, sur à peu près tous les sujets, mais il est logique, méthodique et convaincant. Il apporte à la pensée de gauche un immense décor aux apparences rationnelles – et mieux : scientifiques. Ce qui manqué à Robespierre et aux Communards est là, enfin prêt à l’emploi, adulte. La phase de croissance s’achève. La phase de pouvoir commence.

En kidnappant la Russie en 1917, Lénine inaugure cette deuxième saison de l’aventure idéologique : des improvisations et des abstractions, on passe à la pratique disciplinée. Inutile de rappeler ici les catastrophes provoquées par ce leader politique à nul autre pareil, puis par ses disciples sur les cinq continents. Censure, terreur, déportations de peuples entiers, exécutions arbitraires de masse, anéantissement des économies et des cultures, destruction de toutes les institutions et de toutes les traditions : le léninisme au pouvoir ne laisse pas pierre sur pierre.

 

La machine à détruire

De Staline à Mao, de Castro à Pol Pot, de Ceaucescu à Andropov, les styles changent, les techniques de coercition changent, mais la ruine et l’épouvante sont les mêmes. Sans compter les conflits que le communisme déclenche ou aggrave : guerre civile russe, Deuxième Guerre mondiale, de Corée, du Viet-Nam, d’Afghanistan, la liste est longue. Aujourd’hui encore, Xi Jinping et Kim Jong Un maintiennent en bon état de marche la machine à détruire les civilisations, avec l’aimable collaboration de Cuba et de quelques autres contrées à parti rouge unique.

Le XXe siècle fut le siècle de Lénine et nous entendons ses échos jusque dans nos vies quotidiennes. Un exemple ? Le directeur général de l’OMS depuis 2017, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a appartenu à une organisation marxiste-léniniste et terroriste, le Front de Libération du Peuple du Tigray. Les accointances contemporaines de Tedros avec la Chine de Xi Jinping ne sont plus à démontrer : elle a financé sa campagne pour prendre la tête de l’OMS et, en échange, il a soutenu sans faillir la stratégie chinoise de confinement au début de la pandémie de Covid-19, laquelle politique a été aveuglément imitée par tous les pays du monde. Nous devons, pour une bonne part, la dureté de la politique sanitaire d’Emmanuel Macron au léninisme de ses initiateurs.

Mais l’ère du pouvoir idéologique, sans être pleinement achevée, semble laisser place à une troisième phase : celle de la puissance. À ce stade, l’idéologie n’a plus besoin de monopoliser les ministères, ni d’emprisonner ses proies, et encore moins de tirer sur ses opposants : elle se diffuse de manière immatérielle, sans visage. Qu’observons-nous ? Un envahissement des esprits par le gauchisme dans toutes les strates de la société occidentale, y compris en des lieux où sa présence était autrefois inimaginable.

 

Le capital et l’Église en PLS

Prenons deux exemples : le capitalisme et le christianisme.

Théoriquement, le capitaliste lutte bec et ongles contre ce qui veut détruire sa richesse. Mais ça, c’était avant. De nos jours, les services corporate et marketing des grands groupes industriels et commerciaux regorgent de jeunes idéologues dont l’obsession est de faire rendre gorge au capitalisme. Et d’injecter dans chaque artère du profit des doses maximales d’écologisme, d’antiracisme, de féminisme, de crétinisme post-bolchévique, comme si Google, l’Oréal ou Renault étaient des antennes de l’Internationale.

Jamais, dans toute l’histoire de l’entrepreneuriat, de la production et des services, on n’avait vu les piliers de la richesse dénoncer de manière aussi acharnée le monde du profit. Jusque chez HEC, l’altermondialisme est au menu. Le résultat est une bureaucratisation galopante de la sphère économique privée, qui cherche désespérément à ressembler à une ONG progressiste. Les milliardaires miment Mélenchon. L’État les applaudit et les encourage à redoubler d’efforts, évidemment. Les cadres supérieurs votent Sandrine Rousseau.

Pour ce qui est du christianisme, il suffit de citer un nom : le Pape François.

Il est à l’Église ce que la Responsabilité Sociale et Écologique est à l’entreprise. Il n’a de cesse de culpabiliser l’Occident, de tracer des parallèles oiseux et toxiques entre charité et socialisme, de promouvoir les idéaux collectivistes, de couvrir d’anathèmes l’individualisme, de coiffer d’auréoles toutes les Greta Thunberg du moment, et de livrer sur un plateau les fidèles chinois à Xi Jinping. Si bien que de plus en plus de croyants se demandent si leur baptême se résume à une adhésion au gauchisme. Et, ce qui est peut-être plus grave encore, par réaction horrifiée, les traditionalistes voient en François un envoyé de Satan, plongent dans la mentalité apocalyptique et se réfugient dans les nuages d’encens envoûtants de Poutine. À force de mimer Che Guevara, le Pape joue avec les feux du schisme et de l’hérésie.

Ce ne sont que deux exemples. Les signes allant dans le même sens fourmillent chaque jour dans les médias. La culture, la famille, l’éducation, ou ce qu’il en reste, sont arc-boutées sous un déluge de délires idéologiques, de réglementations, de lois, de censures et d’injonctions de gauche, au point que, pour tenter de donner une identité au phénomène, la droite parle de totalitarisme soft. Or, l’expression est tronquée, car il n’est de totalitarisme qu’assassin. Ni Biden, ni Macron, ni van der Leyen, ni Soros, ni Schwab, ne sont des tueurs de masse. Nous n’avons pas affaire à un totalitarisme, mais au passage de l’idéologie de l’état de pouvoir à celui de pure puissance.

En termes clairs : elle n’a plus besoin de prendre le pouvoir pour l’exercer. Elle n’a plus besoin de la pyramide administrative pour nous dominer. Elle est libérée de ses propres carcans institutionnels. Aussi aberrante et hystérique qu’à ses débuts, mais avec l’acquis d’un siècle de conquêtes et d’expérimentations. Et la pensée libérale toute entière se trouve prise à contrepied.

 

Comment réagir ?

La première réaction à notre disposition est d’adopter la posture du martyr. De proclamer que ce nouveau stade de l’idéologie est plus brutal que le précédent, que toute liberté d’expression a disparu, qu’Armageddon n’est plus devant nous, mais sous nos pas et qu’in fine, nous sommes d’ores et déjà dans la même position que les Coréens du Nord. Voire même encore plus malheureux qu’eux, suivant le théorème imbécile et déshonorant de « C’est encore pire parce que c’est plus sournois ».

Par désespoir, par désir adolescent de se sentir héroïques, par inculture historique, par incompréhension de ce qu’est vraiment le totalitarisme, beaucoup de libéraux foncent dans ce piège qui les valorise, confondent la souffrance et l’agonie, et font montre de la même frénésie que les communistes détectant dans la plus petite baisse de la bourse une preuve indiscutable que le capitalisme rend son dernier soupir. Ils se trompent. Leur détresse dessert leur cause. Leur fragilité est une reddition. Leur orgueil de victimes autoproclamées les décrédibilise.

La deuxième voie, qui accompagne le libéralisme depuis déjà longtemps comme le démon suit le pécheur à la trace, est de générer une contre-idéologie. En termes clairs, de transformer la pensée libérale en dogme sectaire : de la doter de la systémie, la rigidité, l’aveuglement propres au communisme, au nazisme ou au djihadisme. On trouve fréquemment ce type de tentation chez certains libertariens et certains randiens. Ce qu’ils ne voient pas, c’est qu’en armurant, bottant et casquant les théories libérales, on les tue. On leur arrache leur âme : leur sens de la mesure, de l’équilibre et de l’indulgence, leur nature horlogère, et non bûcheronne, leur refus de diviser l’humanité en classes et de voir en chaque fonctionnaire un monstre. « Le libéralisme n’est pas une idéologie contraire, c’est le contraire d’une idéologie », dit Alain Besançon. Qui perd de vue cette boussole perd tout.

 

Réfléchir

La dernière voie est de réfléchir. Patiemment, prudemment, de chercher à comprendre ce qui nous arrive. De tenter de cadrer cette phase de la puissance idéologique, cette « ère de l’après-pouvoir » qui nous prend de court, nous encercle et menace de nous ensevelir, parce que nous n’avons pas les armes pour l’affronter. Ce sera long et difficile, mais le jeu en vaut la chandelle, et rien n’est plus laid qu’un abandon de poste.

Citons encore Alain Besançon : « Le premier mouvement du libéral est d’accepter le réel tel qu’il est ». Acceptons donc cette mutation de l’ennemi, qui le rend impossible à localiser et omniprésent, terriblement fluide et souple, ce tsunami de néant qui se glisse dans tous les interstices de l’Occident. Il y faudra de la lucidité, du courage intellectuel, de la minutie dans la logique – et, très certainement, un retour en force de la métaphysique, cette grande dame que le libéralisme contemporain a une vilaine tendance à envoyer en maison de retraite.

28 novembre, 2022

Écologisme, wokisme, féminisme : les leurres de l’hydre

 Par Pascal Avot.

Si, à la suite d’Alain Besançon, l’on considère que l’idéologie est :

  1. Une croyance délirante
  2. qui se prend pour une science exacte et
  3. qui entend prendre le pouvoir afin de
  4. mettre en coupe réglée la totalité de l’activité humaine
  5. dans le but ultime d’anéantir toute forme de civilisation,

nous vivons à n’en pas douter une ère idéologique.

Le mouvement woke, l’écologisme, le féminisme, pour ne prendre que ces trois exemples les plus frappants du moment, correspondent parfaitement à la définition besançonienne de la prise d’assaut du réel par l’incendie idéologique.

Les trois ressemblent étrangement à des maladies mentales. Les trois sont persuadés d’être intellectuellement aussi rationnels, aussi certains, aussi fiables que l’astrophysique.

Les trois ont pour objectif la conquête de l’État, soit par l’élection, soit par la révolution, soit par une guerre civile froide et hybride composée de pression médiatique, de combats juridiques et d’entrisme institutionnel.

Les trois ont la ferme intention de changer le monde en changeant l’Homme, qu’il le veuille ou non.

On affirmera donc volontiers que wokisme, écologisme et féminisme sont de dangereuses idéologies. Toutefois, la prudence doit nous inciter à aborder le problème sous un autre angle.

 

L’histoire de l’idéologie

L’idéologie a une histoire. Elle a même une préhistoire : la Révolution française. C’est avec elle que naît la volonté enragée de quadriller la vie au nom de la Raison. Cette volonté se traduit par un système politique athée, monopolistique et tout-puissant. Et cette toute-puissance mène droit à la Terreur, à la famine et aux massacres de masses. La Révolution française met en place un prototype du totalitarisme qui servira de diapason à Lénine et à ses disciples sous toutes les latitudes.

Mais Robespierre n’a que des idées et de la rage et cela ne suffit pas : il ne dispose pas d’une idéologie suffisamment structurée, architecturée, systémique. Au pouvoir, il improvise. Il a une vision dépourvue de méthode et, malgré l’intensité de ses intuitions, il échoue.

Ce n’est qu’au XIXe siècle que ses chimères se dotent d’un squelette et d’organes et deviennent le monstre totalitaire : l’idéologie se constitue comme une science de la réalité et une science du pouvoir. Netchaïev et Bakounine, Marx et Engels, seront les premiers docteurs Frankenstein de cette évolution. Il y en aura bien d’autres par la suite.

À la fin du XIXe siècle, la bête est prête à bondir sur le monde. Selon les périodes, les pays et les auteurs, elle se nomme « social-démocratie », « socialisme », « communisme ». Le premier parti de Lénine est le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, fondé en 1898. Il compte une poignée de membres. Nul ne peut deviner qu’un siècle plus tard, descendant direct de ce groupuscule, le Parti communiste chinois, muni d’exactement la même idéologie, comptera des dizaines de millions de membres.

Tout bascule à la fin de la Première Guerre mondiale.

Faisant preuve d’un flair et d’un opportunisme impressionnants, Lénine renverse le tsarisme. À part lui et son gang, la planète entière pense que le nouveau régime bolchévique est une pitoyable farce et qu’il ne tiendra pas plus de quelques semaines. Hélas, la farce est une tragédie et elle va durer beaucoup plus longtemps qu’on ne pense et s’étendre sur les cinq continents. Malgré les succès spectaculaires de la démocratie et du capitalisme, le XXe siècle sera constamment pris en otage par l’idéologie de gauche comme Saint-Pétersbourg l’a été par les Bolchéviques. Il est fort possible que le XXIe lui ressemble.

Parfaite illustration de cette mainmise du socialisme sur l’Histoire : la Seconde Guerre mondiale. Elle est déclenchée par un socialiste, Adolf Hitler, et elle a pour conséquence l’extension cyclopéenne de l’empire d’un autre socialiste, Joseph Staline. L’alpha et l’omega de ce conflit inouï, c’est l’idéologie. C’est elle qui se répand comme une pandémie. C’est elle qui rend fous les peuples et qui les extermine. C’est elle qui invente des maux que l’humanité n’avait aucunement imaginés jusque là.

 

Wokisme, écologisme, féminisme : l’idéologie est contagieuse

Le dernier livre d’Alain Besançon s’appelle Contagions. L’idéologie est contagieuse. Elle progresse suivant le même schéma que la mégalomanie et la paranoïa, ces « folies partagées », comme disent les psychiatres.

Elle se transmet par la parole, par l’image, par le sentiment d’injustice, par la peur, la violence, la torsion du bon sens et le détournement de l’intelligence. Elle peut prendre l’apparence d’un bain de sang ou d’un cours de philosophie.

Impossible d’en isoler le virus, sinon dans cette formule : « S’il existe des gens malheureux, c’est parce qu’il existe des gens heureux et il suffit d’éliminer ces derniers pour que règne le bonheur universel. » Vous pouvez remplacer « gens heureux » par « bourgeois », « riches », « juifs », « chrétiens », « réactionnaires », « pollueurs », « mâles », « blancs ». L’idéologie est tout-terrain.

 

Les idéologies actuelles comme l’écologisme devraient-elles exister ?

C’est pourquoi il est loisible de se demander si les mouvements woke, écologiste et féministe existent vraiment : s’ils ne sont pas, tout bonnement, des excroissances conjoncturelles du socialisme et, ce qui devrait nous inquiéter, des leurres. Car plus on s’indigne pour une statue de Victor Hugo barbouillée par des imbéciles, pour un délire supplémentaire au sujet de l’empreinte carbone, ou un lynchage de plus de la mentalité masculine par des lesbiennes endurcies, moins on prend pour cible prioritaire, nécessaire et suffisante, la maison-mère de toutes ces gargouilles : le socialisme.

Greta Thunberg n’est pas Trotsky, ni Himmler, ni Pol Pot. Elle n’a tué personne.

« Ça ne saurait tarder ! », répondent les catastrophistes de droite. Pendant ce temps, tandis qu’ils s’escriment sur les trolls de la déconstruction, Xi Jinping achète la dette de notre Sécurité sociale. Et lui, des camps de concentration emplis d’innocents qui agonisent, il en a à revendre.

Comparée à la CGT qui bloque le pays à la moindre occasion, que pèse une manif d’adolescents arc-en-ciel brandissant des pétitions et des hashtags ? « Greta Thunberg, combien de divisions ? », aurait judicieusement demandé Staline. Ainsi nous égarons-nous et nous nous épuisons dans des batailles de polochons contre des dragons en mousse.

Et s’il n’y avait qu’un seul combat à mener, toujours identique depuis 1917 et qui a donné tant de héros, Churchill, Soljenitsyne, Orwell ?

On ne peut qu’être frappé par le fait que ni Le Pen, ni Zemmour, ni Pécresse, n’ont frontalement attaqué le socialisme pendant l’élection présidentielle. C’est pourtant bien lui qui hante le cerveau d’Emmanuel Macron : s’il est woke, écologiste et féministe, c’est parce qu’il est socialiste.

Certes, le président est à géométrie variable, flou, insaisissable, mais il est profondément contaminé : idéologisé.

« La langue de bois ne veut pas être crue, elle veut être parlée », écrit Alain Besançon. Elle est la langue maternelle de Macron. La dette au grand galop, le confinement aveugle, l’antiracisme de salon, c’est du socialisme.

Distraits par les innombrables gueules de l’idéologie crachant des fumées multicolores, nous ne faisons plus notre travail, le seul qui vaille : poignarder le cœur rouge de l’hydre.