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Avant de couper des centaines de millions dans les services, est-ce qu’on peut avoir les services ? - Michel Beaudry

10 février, 2021

Épuisement des ressources : le démenti du pari Simon-Ehrich

 Epuisement des ressources naturelles, famines… les prédictions apocalyptiques des écologistes ne se réalisent pas. Au contraire.

On pourrait définir l’écologie en disant qu’elle consiste à inscrire le développement de l’homme de façon aussi harmonieuse que possible dans son environnement, mais ce n’est pas exactement comme cela qu’elle est née ni qu’elle s’est développée.

Quand les questions écologiques font leur apparition dans le débat public à la fin des années 1960, l’inquiétude dominante concerne l’épuisement des ressources. La démographie est galopante, la consommation aussi ; comment tout cela ne finirait-il pas en effondrement de la planète et de l’humanité ?

ÉPUISEMENT DES RESSOURCES : UNE ANGOISSE QUASI ANCESTRALE

Vers 1800, l’économiste britannique Thomas Malthus (1766-1834) théorisait le fait que laissée à sa croissance naturelle, la population augmenterait de façon géométrique tandis que les ressources naturelles, en l’occurrence les vivres, n’augmenteraient que de façon arithmétique.

D’où catastrophe assurée à plus ou moins brève échéance si aucun frein n’est mis à la cavalcade démographique. Il en vient donc à proposer ce qu’on continue à appeler une politique « malthusienne » consistant à limiter les naissances – de façon volontaire et non imposée, c’est à signaler.

Son idée est reprise en 1972 par le Club de Rome dans son célèbre rapport intitulé The Limits To Growth (Les limites à la croissance). Mais à ce moment-là, il n’est plus question de volontariat ni de choix des individus. Du planisme et de l’autoritarisme, point.

Fondé en 1968 par des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires et des industriels préoccupés de développement durable, ce Club influent considère que les ressources naturelles vont s’épuiser sous les coups conjugués des croissances démographique et économique débridées telles qu’ils les observent et telles qu’ils les modélisent sur une centaine d’années.

La conclusion est apocalyptique : si rien n’est fait au plus vite, le système économique mondial s’effondrera en 2030. Peut-être même en 2020, selon une mise à jour réalisée en 2012.

Comment éviter pareille catastrophe imminente ? Selon le Club de Rome, il serait possible d’atteindre un « équilibre global » à condition de limiter les naissances à deux enfants par famille, taxer l’industrie pour limiter la production, et organiser la répartition des richesses afin de distribuer à chacun selon ses besoins.

De quoi combler les attentes du biologiste et écologiste Paul R. Ehrlich de l’université américaine de Stanford qui préconise aussi de limiter les naissances via un système de primes et d’amendes afin de dissuader les gens de procréer. Car lui aussi pense que l’humanité court à sa perte.

En 1968, il publie son magnum opus The Population Bomb qui commence ainsi :

La bataille pour nourrir l’ensemble de l’humanité est perdue.

Il annonce des famines effroyables et la mort de centaines de millions de personnes dans les années 1970 et 1980. Dans des publications et déclarations ultérieures, il prédit que les États-Unis devront rationner l’eau en 1974 et que les pesticides et le DDT feront chuter l’espérance de vie des Américains à 42 ans dans les années 1980. « Si j’étais joueur, lance-t-il même un jour, je prendrais le pari qu’en l’an 2000 l’Angleterre aura disparu ! »

Rien de tout ceci ne s’est réalisé, heureusement – et nos écolos collapsologues d’aujourd’hui devraient peut-être en tirer quelques leçons – mais il faut croire qu’Ehrlich était un peu joueur. En 1980, l’économiste et professeur de management Julian Simon qui ne partage nullement ses idées lui propose un étrange pari qu’il accepte.

En voici les termes :

D’un côté, on a Ehrlich – et toute la planète écolo encore aujourd’hui – qui soutient que l’accroissement de la population conduira à la rareté des ressources et donc à leur renchérissement.

Et de l’autre, on a Simon qui pense au contraire que l’Homme est la « ressource ultime » : grâce à ses hautes capacités d’innovation, il sera toujours capable d’utiliser et de combiner au mieux les ressources dont il dispose afin de ne manquer de rien sur le long terme, ce qui entraînera la baisse des prix des matières.

Simon propose donc à Ehrlich de choisir un panier de cinq matières premières pour une valeur totale de 1000 dollars, ainsi qu’une durée supérieure à un an. À l’issue de cette période, le prix déflaté du panier sera calculé. S’il est supérieur à 1000 dollars, Ehrlich gagne le pari et empoche la différence. Dans le cas contraire, Simon gagne le pari et empoche aussi la différence.

Il est prévu au contrat que le prix des biens ne doit pas être contrôlé administrativement et que les États-Unis ne doivent pas être en guerre au moment où le pari prendra fin.

Ehrlich, enthousiaste, choisit le cuivre, le chrome, le nickel, l’étain et le tungstène, pensant que leur prix va fortement augmenter, et il fixe la fin du pari 10 ans après sa signature soit en octobre 1990. À cette date, il est contraint de constater son échec en dépit du fait que la population mondiale a augmenté de 870 millions d’individus sur la période et il envoie à Simon un chèque de 576,07 dollars. En dollars constants, le prix du panier a baissé de 36 %.

Il est certain que 10 ans ne forment pas une très longue période et peut-être Simon a-t-il juste eu de la chance. Une autre période décalée et/ou plus longue ne lui aurait peut-être pas été aussi favorable.

PARI GAGNÉ ET CONFIRMÉ

Mais il se trouve qu’en 2018, le rédacteur en chef de Human Progress Marian Tupy et le professeur Gale Pooley de l’Université Brigham ont développé le concept de Simon en l’élargissant à 50 produits sur une période de 37 ans (de 1980 à 2017).

Résultat : sur cette période, le prix réel de leur panier a baissé de 36,3 %. Ils ont aussi constaté que les produits qui s’achetaient avec 60 minutes de travail en 1980 ne demandaient plus que 21 minutes de travail en 2017 :

Pour Tupy et Pooley, tout ceci confirme l’intuition initiale de Julian Simon et leur permet de conclure leur étude sur la disponibilité des ressources sur une note à la fois typiquement libérale et agréablement optimiste pour l’avenir de l’humanité, contrairement aux prédictions toujours plus « ehrlichiennes », mélanges d’apocalypse et d’autoritarisme, des écologistes et de leurs clones anticapitalistes décroissants :

« The Earth’s atoms may be fixed, but the possible combinations of those atoms are infinite. What matters, then, is not the physical limits of our planet, but human freedom to experiment and reimagine the use of resources that we have. »
La terre est composée d’un nombre fini d’atomes, mais les combinaisons possibles de ces atomes sont infinies. Dès lors, ce ne sont pas les limites physiques de notre planète qui importent, mais la liberté humaine d’expérimenter et d’imaginer de nouvelles utilisations des ressources que nous avons.

Quant à Simon, et ce sera ma conclusion, voici ses prédictions à long terme :

« The material conditions of life will continue to get better for most people, in most countries, most of the time, indefinitely. Within a century or two, all nations and most of humanity will be at or above today’s Western living standards. I also speculate, however, that many people will continue to think and say that the conditions of life are getting worse. »
Les conditions matérielles continueront à s’améliorer pour la plupart des gens, dans la plupart des pays, la plupart du temps, indéfiniment. Dans un siècle ou deux, tous les pays et la majeure partie de l’humanité auront atteint ou dépassé le niveau de vie occidental actuel. Mais je suppose aussi que beaucoup de gens continueront à penser et à dire que les conditions de vie se détériorent.

09 février, 2021

Les limites de la méthode autrichienne

 La méthodologie que nous avons jusqu’ici défendue sans aucune nuance comporte en réalité des limites. On peut en identifier au moins trois.

Tout d’abord, la science de l’action humaine ne peut aboutir qu’à des connaissances qualitatives et non quantitatives. Il faut bien voir que le programme de recherche de l’école autrichienne est à la fois ambitieux et humble, en ce qu’il se limite à ce qui est accessible à l’esprit humain et ne se fixe pas d’objectifs jugés inatteignables, comme par exemple la construction de modèles en vue de prédire l’avenir.

Ensuite, comme l’avertit Ludwig von Mises au début de son ouvrage majeur :

La praxéologie [ne] traite [que] de l’action humaine en tant que telle, d’une façon universelle et générale. Elle ne traite ni des conditions particulières de l’environnement dans lequel l’homme agit ni du contenu concret des évaluations qui dirigent ses actions.

Or, si elles existent, ces vérités universelles sont rares et ne constituent pas à elles seules l’ensemble des connaissances qui peuvent être acquises sur le monde. Il existe des connaissances qui, non seulement ne peuvent être découvertes que par l’expérience mais qui, en outre, dépendent des circonstances de temps et d’espace, et donc ne sont pas universelles.

Enfin, une théorie peut être vraie a priori, en abstraction, mais insignifiante ou inutile lorsqu’appliquée à la réalité. La théorie autrichienne des cycles économiques peut, par exemple, ne pas expliquer tous les cycles économiques de l’histoire, ni les expliquer entièrement. Il ne faut pas perdre de vue que la théorie autrichienne est une pure construction de l’esprit dont la véracité repose sur sa cohérence interne, c’est-à-dire l’absence de contradiction dans ses propositions, mais rien ne garantit qu’elle peut par elle-même expliquer absolument tout ce qu’il y a à expliquer.

Il faut donc reconnaître les limites de la théorie. Mais la science économique ne se limite pas à la théorie. D’ailleurs, le fondateur de l’école d’économie autrichienne, Carl Menger, l’a bien souligné dans ses Recherches sur la méthode (1883)1 :

Il allait devenir clair aux yeux de ceux qui travaillent à notre science que, dans ses branches théoriques et pratiques, l’économie politique présente des connaissances dont la nature formelle est tout à fait diverse, et qu’en conséquence, il ne pouvait s’agir d’une seule méthode, de la méthode de l’économie politique, mais au contraire seulement des méthodes relatives à cette dernière. Les voies de la connaissance, les méthodes de la recherche se règlent sur les buts de celle-ci et sur la nature formelle des vérités qu’on doit s’efforcer de connaître. Les méthodes de l’économie théorique et celles des sciences pratiques de l’économie politique ne peuvent pas être identiques. Mais là même où, dans le traitement des problèmes de méthode, on s’attachait fermement à cette différence fondamentale, ou bien là où l’on ne songeait tout d’abord qu’à l’économie théorique, devait surgir, en raison d’une recherche plus minutieuse, la connaissance du fait que le concept de « lois des phénomènes» est également multiple, qu’il englobe des vérités dont la nature formelle est très diverse et que, par conséquent, cette conception de l’économie politique, sinon celle-là même de l’économie politique théorique comme science des «lois de l’économie », était insuffisante.

Menger distinguait trois champs d’étude dont les méthodologies différaient :

  • les sciences économiques théoriques ;
  • les sciences économiques historiques ;
  • les sciences économiques pratiques, elles-mêmes composées de la « politique économique » établissant des principes de soutien de l’économie de la part des pouvoirs publics, la « science de la finance » et ce qu’il nomme la « doctrine pratique de l’économie privée », c’est-à-dire les sciences de gestion.

Plus tard, dans son Histoire de l’analyse économique (1954) Schumpeter proposera une classification améliorée, plus cohérente et précise. Il distinguait :

  • la théorie économique ;
  • l’histoire économique (quantitative et qualitative) ;
  • la sociologie économique.

La théorie économique, c’est ce que nous venons de voir. La théorie fait partie de la catégorie de la nécessité (ce qui ne peut être autrement). Elle traite de ce qui vaut en tout temps et en tout lieu. La théorie pure ne s’intéresse donc qu’aux connaissances quasi-certaines, éternelles et infalsifiables.

L’histoire, à l’inverse, fait partie de la catégorie de la contingence (ce qui peut avoir lieu ou non). Elle traite d’événements particuliers et uniques. Elle s’intéresse aux connaissances « imparfaites », ce que l’on ne peut savoir avec certitude mais ce que l’on peut tout de même affirmer avec une certaine assurance, contextuelles, c’est-à-dire ce qui peut varier d’un lieu à un autre, ou d’une époque à une autre, et falsifiables.

L’histoire économique n’est rien d’autre que l’application de la théorie à l’histoire. C’est d’ailleurs dans ce but que sont élaborées les théories. Ce sont des outils d’analyse qui permettent de rendre l’histoire intelligible, de porter un jugement objectif sur les faits passés. Comme cela a déjà été souligné, l’histoire ne parle pas d’elle même. Elle est interprétée. Et son interprétation nécessite l’intervention de l’esprit humain, de sa faculté de jugement. Il existe par exemple une histoire marxiste interprétée sous le prisme de la théorie de la valeur travail. Derrière chaque vision de l’histoire, se trouve donc une grille de lecture. Et le seul moyen d’interpréter l’histoire de façon objective est de se doter d’une grille de lecture objective, c’est-à-dire une théorie dont la validité peut être démontrée a priori. C’est l’analyse qualitative de l’histoire.

Les statistiques permettent ensuite d’apporter une dimension quantitative au savoir économique et ainsi dépasser la caractère binaire des connaissances qui découlent de la praxéologie. Par exemple, au lieu de se contenter de dire si oui ou non une taxe sur un produit va diminuer la demande pour ce produit, on peut essayer d’estimer de combien la demande pour ce produit va diminuer. C’est important car cela permet de déterminer si un facteur est significatif ou non. Bien sûr, ce que les statistiques ont à enseigner n’est pas de nature universelle, cela peut évoluer au fil du temps et varier en fonction des cultures, mais l’étude de ces variations n’est qu’une « autre tâche à laquelle les bons économistes doivent se consacrer »2

Enfin, la sociologie économique replace l’action humaine dans son contexte institutionnel — à la fois formel et informel — pour étudier l’influence de ce contexte sur la manière dont les personnes agissent.

Comme l’explique l’économiste Peter J. Boettke, la sociologie économique reconnaît que

la vie économique prend place dans divers contextes institutionnels et que ce contexte importe, de sorte que le théoricien doit transformer la logique de choix en logique situationnelle en incorporant le droit, la politique, la religion, etc. dans son analyse.  Le processus économique doit être étudié en tant qu’échange et les institutions au sein desquelles les relations d’échange se forment, fonctionnent et se concluent.3

Bien sûr, la sociologie économique et les statiques ne conduisent pas à un savoir semblable à celui auquel la théorie donne accès.

Mais pourquoi ne faudrait-il exiger de la science que des connaissances à valeur universelle ?

L’expérience est tout simplement une autre méthode de découverte, une autre source de connaissance, distincte du pur raisonnement logique. L’expérience humaine recèle des enseignements auxquels le raisonnement aprioristique n’a pas accès, de même que le raisonnement permet d’accéder à un savoir qui autrement serait resté caché à tout jamais.

Chacune des disciplines présentées plus haut présente ses propres limites méthodologiques, ses propres défauts. Mais justement, le meilleur moyen de minimiser les risques d’erreur est de diversifier les approches. C’est seulement en associant ces différentes approches que nous pouvons aboutir à la compréhension du monde social la plus complète qui soit. Elles ne doivent pas être perçues comme rivales mais complémentaires. S’il est important de connaître l’essence des phénomènes économiques, il faut accorder autant d’attention aux faits particuliers.

Comme le précisa Leibniz dans sa Théodicée :

La raison, consistant dans l’enchainement des vérités, a droit de lier encore celles que l’expérience lui a fournies, pour en tirer des conclusions mixtes.

  1. Traduction de Gilles Campagnolo, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (2011), p 157. ↩
  2. Caplan, B., 1997. Why I am not an Austrian Economist. Unpublished manuscript↩
  3. Boettke, P.J., 2019, «A Simple Attempt to Clear Up Some Confusions About the Austrian Perspective and Economic SCIENCE ». En ligne. ↩

08 février, 2021

Détruisons l’environnement pour le protéger

 Rien de tel que prétendre protéger l’environnement pour le détruire en toute conscience avec des productions idiotes !

On apprenait il y a quelques jours que manger de la galette des rois pouvait mettre en péril la planète en plus de déstabiliser le mix énergétique français subtilement équilibré entre les énergies moralement honteuses et les belles énergies renouvelables. Aujourd’hui, découvrons comment bousiller l’environnement pour bien le protéger.

Et pour cela, si on relançait la production d’une voiture mythique, la 4L ?

Ce n’est pas moi qui lance cette idée, mais bien le constructeur automobile Renault qui semble ouvert au principe de construire une nouvelle mouture de la voiture sortie au début des années 1960 : rien de tel qu’un véhicule vieux de 60 ans pour bien dynamiser le marché automobile en France.

Ah pardon, on me fait comprendre qu’il s’agit d’une nouvelle version, entièrement électrique, de ce véhicule mythique que la marque au losange avait réussi à écouler à plus de huit millions d’exemplaires. Dans cette version du XXIe siècle, il s’agirait donc de coller un moteur électrique à la place du thermique, de moderniser un peu différents aspects, par exemple avec une meilleure qualité des aciers et du châssis dont la version d’antan avait tendance à rouiller, et de vendre tout ça pour un prix modique en attendant l’avalanche de taxes et subventions compensatoires que la République du Cerfa Frétillant ne manquera pas d’infliger.

On ne s’étonnera pas que le constructeur puise ainsi dans un catalogue vieux de 60 ans pour tenter de trouver une recette à un succès de plus en plus lointain : Renault rejoint ici un autre constructeur français, Citroën, qui, lui aussi, pense que son pot de yaourt écrasé Ami électrique va rencontrer un franc succès.

Au passage, ces deux constructeurs représentent bien l’élite française pour laquelle l’idée d’appliquer de vieilles recettes d’un autre siècle est devenue la dernière mode du moment : il n’est qu’à voir les propositions du gouvernement (quel que soit le domaine) pour comprendre que le curseur des têtes pensantes du pays est resté bizarrement coincé au milieu des Trente Glorieuses sans que rien ne puisse l’en déloger, même pas l’âpre réalité de terrain et les résultats jusqu’à présent mitigés (pour le dire pudiquement) qu’ils ont obtenus en s’entêtant dans les voies choisies.

Mais baste, passons et ne boudons pas notre plaisir à imaginer des milliers, que dis-je, des millions de petits véhicules électriques aux couleurs acides tournicoter dans nos centres urbains et utiliser les dernières avancées de l’intelligence artificielle pour assister le conducteur dans son évitement systématique des dos d’âne et des cassis placés par les équipes municipales endiablées, les cycloroutes à bandes multiples et brochettes d’andouilles en lycra, des piétons et autres zozos à trottinettes motorisées qui déboulent de tous les côtés sur des avenues jonchées de détritus divers que les mairies écolos semblent affectionner.

Difficile de ne pas s’écrier « miam ! » à l’évocation vivifiante de ces voiturettes de golf glorifiées parcourant nos centres urbains sans émettre le moindre prout de dioxyde de carbone !

Parce que voyez-vous, ces voitures étant électriques, elles ne pollueront pas lors de leur usage. Elles pollueront atrocement lors de la fabrication et de la destruction de leurs batteries, mais on s’en fiche, ce n’est pas le sujet, ahem n’est-ce pas. Et puis pour sauver l’environnement des bobos urbains, il faut bien massacrer un petit peu l’environnement des pays en voie de développement dont proviennent les matériaux de ces batteries, que voulez-vous…

Quant à la source d’énergie, il va de soi que ce ne sera pas du nucléaire, qui pollue méchamment, ou du gaz, qui pollue violemment, ou du charbon, qui pollue salement, mais bien de l’éolien ou du solaire qui eux ne polluent pas du tout jamais jamais circulez (en voiture électrique), il n’y a rien à voir.

Et ça tombe bien : à mesure que se développent les voiturettes de golf glorifiées solutions douces de mobilité urbaine, on voit se multiplier les projets de production d’électricité propre, comme les fermes éoliennes et les champs de panneaux photovoltaïques.

Propre veut dire « qui ne bousille pas l’environnement ». Et pour ne pas bousiller l’environnement, quoi de mieux que motoculter vigoureusement 10 kilomètres carrés de forêt, d’aplatir tout ça pour la modique somme d’un milliard d’euros et d’y planter une vaste quantité de panneaux solaires aux terres rares ?

Non, ne vous inquiétez pas : pour Horizéo, ce projet au nom tout droit issu d’un brainstorming des années 1990, tout a été largement calculé et prévu. Ainsi, la production permettra d’alimenter les habitants de l’Aquitaine, même si cette région n’en a aucun besoin ; elle exporte actuellement 25 % de sa production. Dès lors, rien de tel qu’annihiler une vaste superficie de forêt pour y planter des panneaux qui ne produiront que quelques heures par jour une électricité surnuméraire venant s’ajouter à ce surplus !

Pour compenser, Horizéo envisage de produire de l’hydrogène avec cette électricité dont on se demande ce qu’on va bien foutre tant que les hordes de voiturettes de golf n’ont pas envahi nos villes. Hydrogène qui viendra alimenter les voitures équipées d’un moteur idoine, qui n’ont pas – ce n’est vraiment pas de chance – envahi nos villes, ni actuellement ni plus tard, la rentabilité de cette forme de stockage étant encore très théorique.

Comme on le voit, tout se goupille à merveille en République du Verdoiement Intense : une élite au taquet nous concocte des petits véhicules rigolos aux performances anémiques et au design des sixties pour parcourir des villes de plus en plus impraticables, pendant que la production d’électricité qui les alimentera est consciencieusement sabotée à coups de projets éoliens ou photovoltaïques babylonesques dont l’impact environnemental absolument catastrophique ne sera même pas compensé par les gains microscopiques en termes de pollution que ces savonnettes à piles permettront d’envisager.

C’est absolument prodigieux, et c’est majoritairement grâce à vos impôts. Il y a vraiment de quoi se réjouir, non ?

07 février, 2021

L’action humaine, axiome et moteur de la théorie économique

 Le génie de Mises a été de percevoir dans la méthode géométrique des opportunités pour le développement des sciences sociales. Deuxième volet de notre trilogie sur l’école autrichienne d’économie.

Dans L’Action humaine, l’ambition de Ludwig von Mises est d’élever l’économie au statut de science au même titre que les sciences dites dures, c’est-à-dire d’aboutir à des connaissances objectives sur les lois qui gouvernent les phénomènes économiques. Le génie de Mises a été de percevoir dans la méthode géométrique des opportunités pour le développement des sciences sociales.

Ce qui distingue les sciences sociales (ou sciences de l’action humaine) de toutes les autres est que l’Homme est son propre objet d’étude. C’est un avantage considérable—imaginez par exemple les implications dans le domaine de la physique si la matière pouvait parler1.

Ainsi, pour Mises « nous devons nous penser nous-mêmes et réfléchir à la structure de l’agir humain. Comme pour la logique et les mathématiques, la connaissance praxéologique est en nous ; elle ne vient pas du dehors. »2

Cette recherche intérieure commence par la définition du concept d’action :

L’action humaine est un comportement intentionnel. Nous pouvons dire aussi bien : l’agir est volonté mise en oeuvre et transformée en processus ; c’est tendre à des fins et objectifs ; c’est la réponse raisonnée de l’ego aux stimulations et conditions de son environnement; c’est l’ajustement conscient d’une personne à l’état de l’univers qui détermine sa vie.3

Nous nous arrêterons là pour les paraphrases car comme le souligne Mises, « la définition même est adéquate et n’a besoin ni de complément ni de commentaire. »

Voici donc l’axiome de départ sur lequel va se fonder toute la théorie autrichienne.

Il est essentiel de souligner que cet axiome n’aurait pu être tiré de l’observation, puisque la seule chose que nous pouvons observer, ce sont des « corps en mouvement »4, et non des actions à proprement parler. L’observation d’un comportement ne permet donc pas de rendre compréhensible à l’esprit humain le concept d’action, pour la simple raison que « l’action est une catégorie que les sciences naturelles ne prennent pas en compte »5.

Mises fait ici référence au dualisme entre la matière et l’esprit : l’idée que la pensée est un monde à part, isolé du monde physique, que les « procédures des sciences naturelles ne sont pas aptes à observer et à décrire »6. La neuroscience peut certes chercher à expliquer comment se forme la conscience dans le cerveau, mais seuls les êtres conscients sont en mesure de comprendre la conscience en tant que concept puisque, par définition, ils l’expérimentent au quotidien.

En d’autres termes, les faits bruts, pris tel quel, n’ont pas de signification intrinsèque. C’est en introduisant un jugement analytique qu’on leur donne un sens. La théorie est donc cet outil élaboré par la pensée qui permet de rendre le monde extérieur intelligible.

 

Il est courant de penser, et encore plus à l’ère du Big Data, que la science économique pourrait se « reconnecter à la réalité » en se contentant de l’observer.

Or, premièrement, il existe des biais dans les méthodes d’observation même. Mais encore une fois, l’enjeu est moins d’observer le réel que de le comprendre, de l’expliquer. En s’affranchissant des théories, la science se prive d’un cadre explicatif pour interpréter les phénomènes qu’elle cherche à comprendre.

Comme l’a fait remarquer Pascal Salin, « il est absurde d’opposer théorie et réalité : la théorie est le meilleur moyen d’appréhension de la réalité et ceux qui prétendent être réalistes, pragmatiques et concrets sont seulement des gens qui refusent de penser. »7

Même en science physique, comme l’a reconnu Albert Einstein, « les concepts sont des créations de l’esprit, et ils ne sont pas, malgré les apparences, uniquement déterminés par le monde extérieur. »8

Revenons-en maintenant à notre objet principal. Il serait légitime de se demander comment un concept aussi simple et évident que l’action peut aboutir à une connaissance approfondie des phénomènes économiques. Il est souvent reproché aux économistes autrichiens de n’énoncer que des tautologies. Mises ne le niera pas.

Il affirma d’ailleurs que « le raisonnement aprioristique est purement conceptuel et déductif. Il ne peut rien produire d’autre que des tautologies et des jugements analytiques. »9 Et pourtant, ce raisonnement permet bel et bien d’accéder à de nouveaux savoirs, ou plus précisément, « de rendre manifeste et évident ce qui était caché et inconnu auparavant »10

Mises dresse un parallèle avec les théories géométriques :

Tous les théorèmes géométriques sont déjà impliqués dans les axiomes. Le concept d’un triangle rectangle implique déjà le théorème de Pythagore. Ce théorème est une tautologie, sa déduction aboutit à un jugement analytique. Néanmoins, personne ne soutiendrait que la géométrie en général et le théorème de Pythagore en particulier n’élargissent nullement notre savoir. La connaissance tirée de raisonnements purement déductifs est elle aussi créatrice, et ouvre à notre esprit des sphères jusqu’alors inabordables. La fonction signifiante du raisonnement aprioristique est d’une part de mettre en relief tout ce qui est impliqué dans les catégories, les concepts et les prémisses ; d’autre part, de montrer ce qui n’y est pas impliqué.

C’est donc grâce à cette méthode que les autrichiens sont parvenus à décrire le mécanisme qui aboutit à la formation des prix, à démontrer le caractère non-neutre de la monnaie, ou à souligner les bienfaits du libre-échange11 —pour ne citer que quelques exemples.

 

Parce qu’ils ne voient pas l’utilité de soumettre leurs théories à l’épreuve des faits, les économistes autrichiens sont souvent accusés de dogmatisme. Mais ce type d’accusation témoigne d’une méconnaissance du sujet. Il est vrai que les théories développées par les économistes autrichiens sont par nature non falsifiables. Mais c’est justement parce que ces propositions sont non falsifiables que la méthodologie qui permet d’y aboutir est si indispensable : la science ne dispose d’aucun autre moyen pour accéder à ces vérités.

Comme l’exprime Spinoza dans L’Éthique :

La vérité serait restée cachée aux hommes pour l’éternité si les mathématiques, qui ne traitent pas des fins, mais seulement de l’essence et de la propriété des figures, n’avaient pas enseigné aux hommes d’autres règles de vérité.

Enfin, il convient de lever une dernière incompréhension : ce n’est pas parce que ces théories sont non falsifiables au sens de Popper qu’elles ne peuvent pas être testées. Mais elles sont testées différemment : en étant soumises à une examination scrupuleuse du raisonnement qui les sous-tend. Ce qui signifie que les conclusions auxquelles les autrichiens aboutissent ne sont ni sacrées, ni définitives.

Mises a d’ailleurs souhaité souligner ce point :

L’omniscience est refusée à l’homme. La théorie la plus raffinée, et qui semble satisfaire complètement notre soif de savoir, peut un jour être amendée ou supplantée par une théorie nouvelle. La science ne nous donne pas de certitude absolue et définitive. Elle nous donne assurance seulement dans les limites de nos capacités mentales et de l’état existant de la pensée scientifique. Un système scientifique est simplement une étape atteinte dans la recherche indéfiniment continuée de la connaissance. Il est forcément affecté par l’imperfection inhérente à tout effort humain. Mais reconnaître ces faits ne signifie pas que la science économique de notre temps soit arriérée. Cela veut dire seulement qu’elle est chose vivante, et vivre implique à la fois imperfection et changement.

Plus loin, il écrit :

L’homme n’est pas infaillible. Il cherche la vérité, c’est-à-dire la compréhension de la réalité la plus adéquate, dans toute la mesure où la structure de son esprit et la raison la lui rendent accessible. L’homme ne peut jamais devenir omniscient. Il ne peut jamais être absolument sûr que ses recherches ne se sont pas égarées, et que ce qu’il considère comme une vérité certaine n’est pas une erreur. Tout ce que l’homme peut faire est de soumettre ses théories, encore et toujours, au réexamen critique le plus rigoureux. Cela signifie, pour l’économiste, rattacher en amont tous les théorèmes à leur base incontestable, certaine et ultime, la catégorie de l’agir humain ; et d’éprouver avec l’attention la plus soigneuse toutes les hypothèses et déductions qui conduisent de cette base jusqu’au théorème examiné. L’on ne peut affirmer que cette procédure garantisse contre l’erreur. Mais elle est indubitablement la méthode la plus efficace pour éviter l’erreur.

Les théories autrichiennes ne sont donc pas des dogmes immuables. Elles sont seulement jugées sur la base de leur cohérence interne et leur pouvoir explicatif et non sur leur capacité à être falsifiées. Si les autrichiens reconnaissent l’existence de vérités éternelles, ils sont également conscients de la difficulté d’y accéder.

  1. La praxéologie est le terme que Mises utilise pour désigner l’étude de l’action humaine. ↩
  2. Von Mises, L., 2004 (1949). L’action humaine. Belles lettres. (p. 74) ↩
  3. Ibid, p. 13. ↩
  4. Hoppe 1995, p. 22. ↩
  5. Von Mises, L., 1962. The ultimate foundation of economic science: An essay on method. D. Van Nostrand Company (p. 6). ↩
  6. Ibid ↩
  7. Macroéconomie (1991), p. 22 ↩
  8. Albert Einstein et Leopolf Infeld, The Evolution of Physics (New York: Simon and Schuster, 1938), p. 33 ↩
  9. Mises 2014,  p. 44. ↩
  10. Ibid ↩
  11. Il est important de noter que lorsque Carl Menger énonce sa théorie de l’échange dans ses Principes Économiques, il devance d’un siècle l’économie orthodoxe : il faudra attendre la nouvelle théorie du commerce internationale (article fondateur : P. Krugman 1979, « Increasing Returns, Monopolistic Competition and International Trade » Journal of International Economics) pour expliquer une observation que la théorie moderne (une extension des avantages comparatifs de Ricardo) ne permettait pas encore d’expliquer, à savoir l’échange de produits similaires entre pays similaires. ↩