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06 février, 2021

École autrichienne d’économie : les fondements philosophiques

 C’est la volonté d’élever l’économie au statut de science, en s’inspirant notamment de la méthode géométrique, qui motive les penseurs de l’école autrichienne. 

En économie, l’école autrichienne se distingue par sa conviction qu’il existe des lois économiques « exactes » et « universelles », dont le caractère véritable peut être démontré par l’unique recours à la logique.

Cette approche peu conventionnelle a valu aux Autrichiens d’être accusés de dogmatisme ou traités de vulgaires idéologues. Nous cherchons ici à démontrer qu’à l’inverse, c’est bien la volonté d’élever l’économie au statut de science, en s’inspirant notamment de la méthode géométrique, qui motive les penseurs de l’école autrichienne.

Ce programme ambitieux—trop ambitieux peut-être ?— a aussi ses limites. Nous démontrerons toutefois que l’approche autrichienne ne se limite pas à la théorie pure et que l’étude des faits historiques a aussi sa place.

LES FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES DE L’ÉCOLE AUTRICHIENNE D’ÉCONOMIE

La science s’attelle à chercher ce qui existe, ce qui est, indépendamment de notre faculté de le percevoir. Si la réalité n’existait pas de manière objective, c’est-à-dire en dehors de notre conscience, alors la science ne serait, par définition, pas possible.

Pour utiliser les mots de Philippe K. Dick, la réalité est « ce qui continue d’exister quand on cesse d’y croire ».

La recherche scientifique consiste donc à élaborer des méthodes pour saisir la réalité du mieux que les capacités de l’entendement humain le permettent. Et ainsi nous pouvons dire que l’adéquation entre l’intelligence et le réel qui en résulte, c’est-à-dire le réel saisi par la pensée, c’est ce que nous pouvons appeler la vérité—ou connaissance objective.

Mais alors, quelles sont la (ou les) méthode(s) qui permettent d’aboutir à la vérité ? Pour simplifier, il existe deux écoles : pour la première, la connaissance objective s’acquiert par l’observation ; pour la seconde, celle-ci s’acquiert avant tout par la pensée.

Nous voyons déjà se dessiner l’opposition principale qui divise les philosophes depuis l’Antiquité : celle entre empiristes et rationalistes. Comme nous allons le voir, les économistes autrichiens se positionnent du côté des rationalistes.

L’originalité et la prouesse des économistes autrichiens est d’avoir appliqué aux sciences sociales la « méthode géométrique », originellement développée par Euclide dans ses ÉlémentsCette méthode consiste à partir d’un postulat de départ tenu pour vrai, un axiome, pour en déduire toutes les conséquences logiques et ainsi aboutir à une théorie complète. Si A est vrai, alors tout ce qui en découle logiquement est nécessairement vrai.

À partir du XVIe siècle, cette méthode a commencé à être appliquée au domaine philosophique. C’est la méthode utilisée par Descartes dans ses Méditations, Leibniz dans la Théodicée et surtout, par Spinoza dans L’Éthique (dont le titre complet, L’Éthique démontrée suivant l’ordre géométrique, est très révélateur). Spinoza est celui qui est allé le plus loin dans l’application de cette méthodologie aux questions philosophiques.

Il déduit de la nécessaire existence de Dieu (le postulat1) tout un système philosophique qui conduit —selon lui— à la liberté et la béatitude.

Cette méthode est très utile car elle permet d’accéder à ce que Leibniz appelle des « vérités éternelles », c’est-à-dire des vérités « qui sont absolument nécessaires, en sorte que l’opposé implique contradiction » et dont on ne saurait nier « la nécessité logique, métaphysique ou géométrique, sans pouvoir être mené à des absurdités2 ».

Ainsi, il devient possible de bâtir des systèmes qui présentent une vision cohérente, rationnelle et objective des problèmes philosophiques. En empruntant la méthode géométrique, la philosophie peut donc être érigée en science. C’est exactement ce qu’ont cherché à accomplir les économistes autrichiens, en appliquant cette méthode aux sciences sociales—ou sciences de l’agir humain.

Mais avant d’introduire le concept d’action humaine, il nous faut nous attarder un peu plus longtemps sur la nature de ces vérités éternelles. Nous avons déjà souligné que celles-ci étaient l’aboutissement d’un raisonnement logico-déductif ayant pour point de départ un axiome, c’est-à-dire une proposition tenue pour vrai, sans démonstration, car évidente en soi. Mais comment savoir si une proposition est évidente en soi ?

Sur ce point, il existe un léger désaccord entre deux camps.

Il y a ceux qui pensent, comme Kant, Mises ou Hoppe, qu’une proposition est évidente en soi car on ne peut pas nier sa vérité sans se contredire ; c’est-à-dire qu’en essayant de la nier, on admettrait en fait implicitement sa vérité3.

Par exemple : « il existe une vérité absolue » ou « le langage existe » sont des axiomes évidents puisqu’affirmer qu’il n’y a pas de vérité absolue, c’est prétendre énoncer… une vérité absolue. Quant au langage, toute tentative d’argumenter contre son existence nécessite l’utilisation… du langage.

Et il y a ceux qui pensent qu’une proposition est évidente en soi car c’est un fait directement percevable —comme Aristote ou Rothbard. Pour ces derniers, un concept axiomatique est tout simplement une vérité première, directement accessible, perçue ou vécue sans qu’il n’y ait besoin de l’analyser plus en profondeur.

Mises et Rothbard sont donc en désaccord sur ce point très spécifique. Mais comme dirait ce dernier, « en un sens, ces questions sont une perte de temps4 » puisque ce qui compte c’est d’être d’accord sur l’essentiel : que le concept axiomatique d’action humaine est bien évident en soi.

À suivre.

  1. Si un raisonnement philosophique qui part du principe que Dieu existe peut paraître obsolète aujourd’hui, le Dieu spinoziste n’a rien à voir avec le Dieu chrétien. Chez Spinoza, il serait plus juste de comprendre Dieu au sens de la Nature ou, pour utiliser un terme objectiviste (la philosophie d’Ayn Rand), l’existence. ↩
  2. Leibniz dans la Théodicée, 1710. ↩
  3. Hoppe, H.H., 1995. Economic science and the Austrian method. Ludwig von Mises Institute. ↩
  4. Rothbard, Murray N. In Defense of Extreme Apriorism. Southern Economic Journal (1957): 314-320. ↩

05 février, 2021

La culture sens dessus dessous : réagissons ! Il ne faut pas plier devant leurs diktats destructeurs !

 

Les révolutionnaires ne désarment jamais parce qu’ils vivent de leurs combats et de leurs fantasmes. Quand ils ne peuvent pas se porter sur le terrain politique, ils investissent d’autres champs d’action. Depuis le marxiste italien Gramsci, ils ont compris que la conquête du pouvoir exigeait d’y préparer les esprits, notamment au travers d’une nouvelle emprise culturelle. Et c’est sans doute ce qui anime la fureur dévastatrice de toutes cultures qui sévit à travers le monde.

Les mouvements de type BLM veulent renverser notre culture, nos valeurs

Le déboulonnage des statues n’en est qu’un épisode qui démontre leur ignorance. Devant l’Assemblée nationale française, ils ont recouvert la statue de Colbert de l’inscription « Négrophobie d’Etat » parce qu’il avait édicté le Code noir. Ils n’ont sans doute jamais lu celui-ci qui, certes, entérine l’existence de l’esclavage, ce qui nous paraît évidemment insupportable, mais qui en même temps établit les droits des esclaves à l’égard de leurs maîtres : d’être convenablement nourris et habillés, de ne pas travailler le dimanche, de ne pas être mariés de force et d’être protégés du viol des maîtres… En réalité Colbert, dont la politique était par ailleurs critiquable, était dans l’esprit de son temps, encore esclavagiste, mais plutôt protecteur des esclaves.

Mais, incultes, les mouvements de type « black lives matter » - (bien sûr que les vies des noirs importent, …autant que celles des jaunes, des blancs…) - ne veulent pas renverser seulement des statues, mais notre culture, nos références, nos valeurs. C’est à cet effet qu’ils s’en prennent à tout ce qui donne des racines à notre histoire, à notre éducation, à nos convictions. Parce que, comme les plantes, des idées sans racines meurent sans tarder. Ils veulent effacer des traditions ; en essayant d’imposer l’écriture inclusive, ils feront de notre langue une écriture archaïque et bientôt illisible sinon par des épigraphes ! Ils veulent supprimer les distinctions de genre, de sexe, de famille, de rémunération, de capacité… Ils veulent remettre le monde à zéro, tous au même niveau d’inculture pour favoriser une égalité dans la pauvreté mentale et intellectuelle, plus facile à modeler sans doute par ces nouveaux idéologues qui voudraient que le monde entier devienne un vaste camp de rééducation. L’objectif n’est pas toujours avoué, il n’est pas explicite pour tous ceux qui, sous l’impulsion des meneurs, marchent au pas, au nom des bons sentiments et de l’émotion. Mais il est réel.

A ce titre, se sont constitués les mouvements étudiants qui prennent le pouvoir de fait dans les universités américaines et parfois françaises désormais. Ils décident du bannissement de certains enseignants ou de la teneur de leurs cours. Les milieux cinématographiques se sont pliés à la mode en adoptant volontiers la clause d’ « inclusion rider » qui doit permettre aux acteurs d’un film de s’assurer que le casting d’une production est représentatif de l’ensemble de la population, avec suffisamment de femmes et de minorités ethniques ou de genre. L’Académie des Oscars encourage désormais les productions à la respecter et à partir de 2024, les producteurs américains devront impérativement s’y soumettre s’ils veulent concourir dans la catégorie principale, à savoir celle du meilleur film !

En France, le directeur de l’Opéra de Paris, Alexandre Neef, a indiqué que « certaines œuvres vont sans doute disparaitre du répertoire » pour éviter toute référence à des attitudes racistes. Après que l’on a supprimé le mot nègre des Dix Petits Nègres d’Agatha Christie, "la danse des négrillons" dans la Bayadère de Noureev est renommée "la danse des enfants" par Benjamin Millepied, ex-directeur du Ballet…

La « cancel culture » est une anti-culture

Des institutions utilisent l’argent public pour promouvoir l’écriture inclusive, comme ce guide pratique du Haut Conseil à l’égalité « pour une communication sans stéréotype de sexe », vendu par la très publique Documentation française au prix de 3,50€. Divers organismes publics ont décidé d’entamer la démarche recommandée : le CESE, le Centre national de la Fonction publique territoriale, l’ENA, le ministère de la Justice…. Curieusement, ne figure pas encore sur la liste Sciences Po dont les dirigeants ou ex-dirigeants, comme Frédéric Mion et Olivier Duhamel, adorent donner des leçons.

Cette cancel culture est en fait moins qu’une contre-culture, elle est une anti-culture. Car la culture consiste à sauvegarder la beauté dans sa diversité et dans son contexte et à la rechercher. Elle permet de faire évoluer les perceptions non pas en gommant celles qui furent adoptées par le passé mais en les dépassant. L’esclavage est inhumain, inadmissible, mais c’est précisément notre culture et le christianisme qui ont permis que progressivement il soit éradiqué alors qu’il était communément pratiqué par la Terre entière. Il existe d’ailleurs encore en Afrique et au Moyen Orient, mais on entend peu la contestation à cet égard !

Certes, on peut comprendre que certaines statues déplaisent, voire ravivent des plaies. Celles de Staline, Lénine et consorts ont été souvent démolies dans les pays du goulag où elles pullulaient. Mais il ne faut pas confondre les auteurs d’actes de génocides organisés comme tels et les dirigeants qui ont participé aux erreurs et confusions de leur temps, aussi graves soient-elles. Sinon, il faudrait retirer toutes les statues des hommes de pouvoir tant le pouvoir est fait de choix qui sont à l’unisson de leur temps et parfois coupables. Il faut du discernement pour vivre en société. Cela ne veut pas dire qu’il faut taire les critiques, mais le débat et la mise en scène de l’histoire excluent d’en brûler les archives. On ne fait pas avancer le monde en niant ce qu’il a été, mais en le faisant progresser. Une civilisation grandit en montant sur les épaules des géants qui nous ont précédés, pas en leur faisant rendre gorge ou en en dépeçant les dépouilles.

Il ne faut pas accepter leurs diktats !

Et par ailleurs, ne nous y trompons pas : ceux qui veulent imposer des quotas de toutes les couleurs et de tous les genres dans toutes les manifestions de la vie sociale ne militent pas pour leur liberté, qui est respectable, mais pour faire de notre société un moule unique adapté à leurs propres choix. Identitaires, ils ne se battent que pour que leur identité, soit un nouveau modèle unidimensionnel. Ils n’avancent même plus masqués parce que nous nous plions sans cesse à leurs désirs destructeurs et sauvages. Honteux, nous acceptons leurs accusations et leurs diktats, alors que nous n’avons pas à avoir honte de ce que nos ancêtres ont fait. Il faut nous battre au contraire pour refuser cet amalgame permanent d’opprobre et de haine à l’encontre de ce que nous sommes. N’allons plus à l’Opéra qui sacrifie notre passé, refusons de voir les films qui sanctifient l’ « inclusion rider », n’achetons pas les produits « dégenrés », que les enseignants continuent de dire l’histoire plutôt que de la tronquer pour plaire à cette minorité insatiable… Si nous ne faisons rien, nous serons, nous aussi, responsables de l’extension de ce mouvement insidieux de déstructuration sociale.

04 février, 2021

Gauche et droite : la fin ?

 Le contenu idéologique du clivage gauche-droite est en voie d’obsolescence. Mais cela ne signifie pas que conservatisme et progressisme ont disparu.

Êtes-vous de gauche ou de droite ? Nombreux sont ceux qui peuvent répondre sans hésiter à cette question. Ils votent d’un côté ou de l’autre avec constance. Mais il existe aussi des personnes, sans doute de plus en plus nombreuses, qui ne se sentent ni de gauche ni de droite. Elles sont « en même temps » de gauche et de droite. Cela dépend des sujets.

Comment évolue l’opinion en France sur l’axe gauche-droite ? Quel est le contenu idéologique de leur positionnement ?

COMBIEN PÈSENT LA GAUCHE ET LA DROITE AUJOURD’HUI ?

Un sondage de l’IFOP pour Le Point, de juillet 2020, permet de conclure que le positionnement gauche-droite subsiste dans l’esprit des Français. Interrogés sur leur appartenance politique, ils se positionnent à 13 % à gauche, à 32 % au centre et à 39 % à droite. 16 % d’entre eux refusent de se prononcer.

Par rapport aux sondages des années précédentes, la gauche recule, le centre également. La droite progresse. Mais ces faibles évolutions ne portent que sur quelques points.

C’est le refus de se positionner sur l’axe gauche-droite qui progresse le plus : de 11 % en 2017 à 16 % en 2020. En additionnant les centristes et ceux qui ne se prononcent pas, on obtient environ la moitié des sondés.

En définitive, la moitié des Français accepte donc de jouer le jeu du clivage gauche-droite et l’autre moitié ne l’accepte pas. Pourquoi ?

La première réponse est liée à la radicalisation croissante des positionnements, avec en particulier le Rassemblement national à droite et La France insoumise à gauche. Beaucoup refusent un tel choix.

Les partis traditionnels plus modérés (LR et PS) sont en recul. Emmanuel Macron étant parvenu à synthétiser gauche modérée et droite modérée, il séduit l’électorat de sensibilité centriste.

La seconde réponse, la plus importante historiquement, suppose une analyse des contenus idéologiques gauche-droite. Ils sont en voie d’obsolescence.

LA PERTE DES REPÈRES TRADITIONNELS

Les clivages politiques doivent s’ancrer dans leur époque. Aussi sont-ils très évolutifs. Le XIXe siècle a vu s’opposer monarchistes et républicains. Le clivage comportait aussi une opposition entre autoritarisme et libéralisme. Les monarchistes observaient avec inquiétude le développement des libertés quand les républicains militaient pour leur extension.

Au XXe siècle, le libéralisme économique et le marxisme s’affrontent. Communistes et socialistes veulent étendre largement le rôle de l’État au motif de réduire les inégalités. Les libéraux, bien évidemment, privilégient la liberté individuelle. L’égalité par la contrainte étatique leur apparaît antidémocratique.

La gauche plus ou moins marxisante considère au contraire que la démocratie suppose une égalisation rapide des niveaux de vie par les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques.

Si on examine aujourd’hui le résultat de cette opposition d’un siècle entre libéraux et socialistes, il est évident que les socialistes ont largement réalisé le programme qu’ils s’étaient fixés. Les économies occidentales sont devenues structurellement sociales-démocrates. Lorsqu’elle gouverne, la droite ne réduit jamais significativement les prélèvements obligatoires.

La gauche a donc accompli sa mission historique. De son côté, la droite a renoncé au libéralisme économique. Même si une petite résistance s’est fait jour à la fin du XXe siècle dans les pays anglo-saxons avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan, elle n’a été qu’un feu de paille.

Que sont la droite et la gauche désormais, au-delà des incantations sur le libéralisme et le socialisme ?

La réponse est toute simple : rien. Certes, l’écologisme politique a fait son apparition. Mais chacun picore un peu dans l’assiette écologiste, considérée comme porteuse électoralement.

ANYWHERE ET SOMEWHERE

Certains analystes ont fait émerger d’autres clivages. Mais ils sont un constat sociologique et non un corpus idéologique comme l’ancienne opposition gauche-droite.

Le britannique David Goodhart a opposé les anywhere, élite intégrée, mobile et progressiste, aux somewhere, populations ancrées dans un territoire et dans un système de valeurs traditionnelles. Les manifestations socio-politiques de ce nouveau clivage apparaissent au grand jour depuis plusieurs années.

Il s’agit de révoltes populaires, sortes de jacqueries modernes : Gilets jaunes en France, trumpisme, refus de la défaite électorale et invasion du Capitole aux États-Unis. Ce sont donc les somewhere qui manifestent bruyamment, et parfois violemment, leur désarroi face à un monde qu’ils ne comprennent plus.

Mais, en vérité, leur agitation révèle leur faiblesse. L’humanité étant une aventure spatio-temporelle (l’évolution des Homo sapiens sur notre petite planète), l’immobilisme n’existe jamais à l’échelle historique. Le vent de l’Histoire nous porte inéluctablement vers la destruction créatrice et celle-ci induit les changements sociaux et politiques.

Marx n’avait pas tout à fait tort lorsqu’il affirmait que les infrastructures technico-économiques déterminent les superstructures juridiques et politiques. Encore faut-il raisonner de ce point de vue sur plusieurs siècles. Les NBIC auront infiniment plus d’importance que les manifestations des trumpistes ou des Gilets jaunes ou que les divagations de l’ultra-gauche sur le racialisme, le décolonialisme et la théorie du genre.

Si, par exemple, le genre supplante le sexe, ce ne sera pas par le droit et la politique mais par les biotechnologies. Autrement dit, l’indifférenciation des genres résultera d’une évolution technologique des modalités de la procréation humaine.

Les somewhere n’ont donc aucune chance de gagner. Ils représentent le passé et craignent l’avenir. Ils constituent le conservatisme actuel, la droite si l’on veut maintenir ce vocabulaire. Ils pourront avoir ici ou là une influence politique de court terme. Mais le conservatisme, par définition, est appelé à être rapidement dépassé.

Le désespoir des vaincus de l’évolution historique n’en reste pas moins émouvant, surtout lorsqu’il se manifeste avec la candeur enfantine d’un porteur de cornes de bison dans les couloirs du Capitole. Les plus lucides des conservateurs ont toujours eu une conscience aiguë du tragique de leur situation. Car c’est l’Histoire qui les abandonne. Ainsi, Chateaubriand commençait-il ses Mémoires d’Outre-tombe avec cette phrase célèbre :

« Le 4 septembre prochain, j’aurai atteint ma soixante-dix-huitième année : il est bien temps que je quitte un monde qui me quitte et que je ne regrette pas. »

03 février, 2021

« Les péchés secrets de la science économique » de Deirdre McCloskey

 Un petit essai plein d’humour et iconoclaste, qui tente de défendre la science économique contre les reproches traditionnels dont elle est l’objet… sans épargner les économistes eux-mêmes.

Les économistes sont régulièrement accusés de maux divers, dont ils se montreraient les coupables. Produire des modèles prédictifs qui ne prédisent rien ou se trompent fréquemment, produire des analyses qui n’expliquent rien, qui manqueraient d’humanité, etc.

Par ce petit essai stimulant, Deirdre Mc Closkey tente de prendre la défense d’une discipline au sujet de laquelle règnent trop de malentendus et qu’il est utile d’interroger.

Ce petit livre est organisé en quatre parties dont nous reprendrons les intitulés en guise de sous-parties.

VERTUS PASSANT POUR DES PÉCHÉS

L’auteur commence par porter un regard critique sur la quantification. Si celle-ci est très souvent parfaitement utile, l’obsession en la matière ne doit pas non plus aller trop loin. Et les excès peuvent être nombreux. L’objectif pouvant être, par exemple, en Economie comme dans d’autres sciences, d’aspirer à la scientificité.

Or, les chiffres ne suffisent pas à amener un regard « objectif » ou « non politique » sur les choses ou sur des événements. Il ne faut pas perdre de vue que « les chiffres relèvent de la rhétorique, c’est-à-dire qu’ils ont vocation à convaincre des auditeurs », à persuader de quelque chose.

Cependant, dans de nombreux cas ils sont absolument essentiels, car ils permettent de mieux éclairer un problème ou un phénomène, ou de le situer plus clairement dans un contexte. En cela, Deirdre Mc Closkey conclut que « compter n’est donc pas un péché de l’économie, mais plutôt une vertu ».

L’auteur montre ensuite, non sans une bonne dose d’humour dans les explications, que les mathématiques, quant à elles, ne répondent pas à la question « Combien ? », mais « Pourquoi ? ».

Ainsi, l’avantage du libre-échange, à partir de certains axiomes de base, peut être démontré de manière aussi incontestable que le théorème de Pythagore. Sans que l’on cherche nécessairement à répondre à « Combien ? », ce qui est une autre question.

Nous sommes là dans le raisonnement qualitatif, et non quantitatif. Et dans une démarche déductive, et non inductive. Il s’agit même d’un raisonnement de type philosophique, affirme l’auteur. Qui rejoint ainsi les raisonnements du type de ceux de David Hume en Ecosse ou des Physiocrates en France vers la moitié du XVIIème siècle.

A propos du raisonnement inductif, à l’inverse, Deirdre Mc Closkey rappelle que « la validité d’un calcul dépend des données et des suppositions ». Ce qui explique parfaitement la mise en cause de conclusions statistiques jugées fausses. L’auteur en conclut, là encore, que « les mathématiques ne sont donc pas non plus un péché de la science économique, mais bien plutôt, en elles-mêmes, une vertu ».

Concernant maintenant le libéralisme, l’auteur tente là encore de montrer qu’il est envisageable de le considérer comme une vertu, même si tous les économistes ne sont pas libre-échangistes, ceux qui ne le sont pas étant « souvent européens, et aujourd’hui presque toujours français ». Tentant de montrer l’intérêt du « laissez faire », elle écrit ceci :

Ne comptez pas sur l’Etat pour résoudre vos problèmes, disait Adam Smith. Ce qu’il ne disait pas, c’est que faire appel à l’Etat revient à confier au renard la charge du poulailler. Ceux qui détiennent le pouvoir sont ceux qui l’exercent : telle est la règle d’or. Inutile, donc, d’espérer qu’un gouvernement dirigé par des hommes viendra en aide aux femmes, ou qu’un gouvernement dirigé par des cadres d’Enron viendra en aide aux salariés d’Enron.

PÉCHÉS VÉNIELS, AISÉMENT PARDONNÉS

A travers quelques pages joyeusement délirantes, l’auteur poursuit en renforçant encore ironie et second degré. A tel point que, si on y ajoute l’humour américain, que je ne comprends pas toujours, je reconnais ne pas avoir vraiment perçu l’idée essentielle, que je me garderai donc de risquer de dénaturer.

Il est question de l’excès d’exclusivité accordé par la plupart des économistes aujourd’hui à des modèles « Prudents » de l’économie (variables « P » : Prudence, Prix, Profit, Propriété, Pouvoir), négligeant les variables « S » (Solidarité, Sociabilité, Sagas, Scrupules, Sacré). Extrait :

De nombreux économistes connaissent une évolution du même type : tenants de la Prudence durant leurs années de Master (surtout les garçons), ils en viennent à comprendre, aux environs de la cinquantaine, qu’en réalité les gens ont d’autres motivations que la seule Prudence (…) A tout ceci, l’économiste universitaire qui n’a pas dépassé la version « Master » de la science économique répondra sans doute, fidèle à son modèle exclusivement prudentiel : « Merci du conseil, mais il se trouve que je mène une existence très confortable en me spécialisant dans les variables P. » Son péché est une variété particulièrement égoïste de la Tour d’ivoire. « Pourquoi faudrait-il que je m’intéresse à l’argument dans son ensemble ? Je m’en tiens à ma spécialité ».

DE QUELQUES GRAVES PÉCHÉS, PARDONNABLES SEULEMENT PAR GRÂCE SPÉCIALE – MAIS NON RÉSERVÉS À LA SCIENCE ÉCONOMIQUE

Cette partie a particulièrement retenu mon attention. Deirdre McCloskey y déplore l’ignorance « institutionnelle » du monde de la part de la plupart des économistes, qui omettent ou refusent de mener des recherches de terrain dans le monde des affaires dont ils dissertent. Privilégiant plutôt des modèles mathématiques et de « Prudence exclusive ». De même que l’économiste moyen souffre d’une « incroyable Ignorance Historique ».

Dans les années 1970, puis dans les années 1980, les programmes universitaires ont renoncé à exiger des étudiants qu’ils connaissent un tant soit peu le passé économique (…) A la même époque, la quasi-totalité des programmes de cycles supérieurs aux Etats-Unis (et mon cher Harvard a compté parmi les premiers à le faire) renonçaient à étudier l’histoire de la science économique elle-même. Des gens qui se disent économistes peuvent donc n’avoir lu aucune page d’Adam Smith, de Karl Marx ou de John Maynard Keynes. Autant imaginer un anthropologue qui n’aurait jamais entendu parler de Malinowski, ou un chercheur en biologie évolutive qui n’aurait jamais entendu parler de Darwin.

De même, l’auteur met en cause « l’Impéritie Culturelle » des économistes, plus répandue encore. « Rares sont les économistes qui lisent autre chose que des livres d’économie » et en dehors des ouvrages de mathématiques et de statistique appliquée, leur horizon paraît bien limité pour des gens qui prétendent aider à diriger un pays.

Là encore, c’est non sans humour qu’elle livre des anecdotes croustillantes tout aussi valables dans d’autres domaines que l’économie (d’où le titre de partie). Et montre le caractère inepte de certains présupposés d’économistes, dont la version « scolaire » du positivisme qu’ils énoncent mettent tout simplement à mal leur raisonnement. Si l’ensemble des propos peuvent sembler assez féroces, l’auteur n’en oublie par contre jamais l’auto-dérision. Ce qui rend la présentation très vivante.

LES DEUX VÉRITABLES PÉCHÉS (PRESQUE) PROPRES À LA SCIENCE ÉCONOMIQUE

Deirdre McCloskey en arrive alors à ses véritables griefs à l’encontre de la manière dont est trop souvent traitée la science économique.

Vous en conviendrez : une investigation du réel doit à la fois rechercher et réfléchir. Elle doit observer et théoriser. Formaliser et archiver. Les deux à la fois.

Or, nous montre l’auteur, trop nombreux sont ceux qui s’en tiennent à la pensée pure (mathématique ou philosophique) ou, à l’inverse, s’en tiennent à l’observation pure et non théorisée. Là où les deux sont complémentaires.

Et c’est ainsi qu’en appliquant des théorèmes, il suffit de changer les suppositions pour modifier les conclusions. Ce qui aboutit à pouvoir montrer tout et son contraire. Cette pure pensée, qualitative, et non quantitative, aboutit à des résultats qui, somme toute, ne sont que pure spéculation. Un « simple jeu intellectuel ».

L’auteur en apporte des exemples éloquents, qui ne sont pas sans me faire penser au passage à la manière dont certains érigent des hypothèses en matière de réchauffement climatique, pour en arriver à des scénarios qui varient du tout au tout et dont les plus pessimistes ont l’heur d’attirer l’intérêt des médias (et pas seulement), toujours friands de sensationnel.

Montrant que les économistes empiriques eux aussi se laissent abuser par les « résultats » qualitatifs (de la même manière que c’est le cas dans le domaine de la médecine, dont des exemples éloquents sont également apportés, ou des sciences sociales, et même de la biologie des populations), l’auteur ajoute :

Le péché semble improbable, car l’économie empirique est saturée de chiffres – mais il apparaît que ces chiffres, obtenus avec les outils les plus sophistiqués (et non plus les plus ordinaires, comme la simple énumération et les systèmes de comptabilité) sont dépourvus de sens (…) Déterminer si une chose compte ou non, c’est une affaire humaine ; les chiffres représentent des choses, mais une fois qu’on les a recueillis, c’est à nous, en dernière analyse, qu’il revient de déterminer s’ils comptent ou non. La pertinence n’est pas inhérente aux chiffres.

Cette affirmation relève du bon sens Elle n’a rien de subtil ; elle n’est pas discutable. Or elle semble décontenancer totalement des milliers de scientifiques, dont la quasi-totalité des économistes modernes.

Et, concluant avec panache ce petit pamphlet truffé d’humour et d’ironie, mais surtout de dépit, Deirdre McCloskey conclut sur les excès de formalisation et de binarité dans laquelle la science économique s’est selon elle engoncée irrémédiablement, jusqu’à l’absurde.

Théorie et recherche empirique recherchent ici des machines à produire des articles publiables. Et elles y parviennent, depuis que Samuelson s’est fait le champion d’une sorte d’avarice intellectuelle. La mauvaise science – celle qui utilise les théorèmes qualitatifs sans le mordant du quantitatif, et la signification statistique sans le mordant du quantitatif – a fini par chasser la bonne.

 

02 février, 2021

Avec les « progressistes », l’épuration est de retour Politiques, universités, privé…tout le monde s’y met !

 Nicolas Lecaussin

Il ne fait pas bon écrire et penser librement de nos jours. Folâtrer hors de la matrice idéologiquement correcte peut valoir à n’importe quel étourdi une mise au ban rapide et permanente. Enseignants, intellectuels, étudiants ou personnalités politiques, tous gens sérieux et responsables, se liguent avec l’Etat, les universités ou certaines entreprises privées pour nous imposer une pensée unique, « propre et progressiste ».

En France, nous sommes très bien lotis avec notre Etat, hyper-protecteur, hyper-compétent, qui veille sur nous nuit et jour, s’immisce partout où il le peut pour nous distiller ses conseils au point de nous rendre accros aux principes de précautions. L’IREF ne cesse de le dénoncer. La pandémie a été une belle occasion d’accroître encore son contrôle sur nos vies.

Le progressisme est une forme de populisme

Dernièrement, il a choisi plusieurs « citoyens tirés au sort » pour se prononcer sur la campagne de vaccination et sur la manière de la mettre en place. Au-delà d’un aveu d’impuissance de la part de nos politiques, c’est aussi une façon d’imposer des mesures sous prétexte qu’elles seraient l’émanation du peuple.
C’est ce que faisait Lénine. En invoquant les masses, il justifiait l’idéologie et la répression nécessaire à l’éradication de la classe ennemie et profiteuse. Forcément, on ne discute pas la volonté du peuple. Cette forme de populisme justifie aussi les politiques écologistes – on nous demande de faire des économies de chauffage et d’énergie alors que la France, avec ses centrales nucléaires, ne devrait même pas se trouver dans cette situation. Mais c’est aussi au nom de l’écologisme qu’on demande la fermeture des centrales nucléaires.
C’est au nom du progressisme que des mouvements d’étudiants veulent imposer, depuis quelque temps, une pensée racialiste, décolonialiste et indigéniste à Sciences po. Conférences, travaux de recherche, bibliographies, on propose aux étudiants de se « débarrasser des idées de blanc » et de revenir sur le droit chemin.
Ces pratiques sont très fréquentes en Amérique. Les universités américaines sont à l’ « avant-garde » de cette politique. Harvard refuse les étudiants asiatiques et privilégie les afro-américains. L’Université de Chicago introduit des cours obligatoires de « culture noire ».

Les Démocrates effacent des mots comme « père », « mère », « fils » et « fille »

Les politiques s’y mettent aussi. Il y a quelques jours, pendant que tout le monde avait les yeux rivés vers le président Trump et ses tweets, à la Chambre des représentants, la présidente Nancy Pelosi a fait voter les nouvelles directives en matière de langue. Des mots tels que « lui-même » et « elle-même » doivent être remplacés par « eux-mêmes ». Les mots « père », « mère », « fils », « fille », « frère », « sœur », « oncle », « tante » et d’autres termes familiaux sont bannis et remplacés par « parent », « enfant » et « sibling » (pas de traduction exacte en français). Mme Pelosi a aussi créé un nouveau « comité restreint sur les disparités économiques et l’équité dans la croissance », qui est en fait un comité pour justifier des impôts plus élevés et un Etat plus interventionniste. La séance à la Chambre s’est terminée par un « Amen » suivi de … « Awomen ». Il n’y a pas de limites au ridicule.
Lorsqu’il a annoncé les membres de son cabinet, Joe Biden a insisté sur la « diversité » des personnes choisies. Il n’a pas été question de compétences mais de différences ethniques.
Ce n’est pas fini. Même le Nasdaq est atteint par le virus épuratif. Il offre désormais un « accès gratuit à durée limitée » à « The Equilar Diversity Network ». Personne ne s’oppose à la diversité au sein des conseils d’administration, mais de là à exprimer le souhait que les entreprises aient au moins deux administrateurs « différents », quand « différent » signifie « quelqu’un qui s’identifie comme une femme » et « une personne qui s’identifie comme noire ou afro-américaine, hispanique ou latine, asiatique, amérindienne ou native de l’Alaska, hawaïenne ou insulaire du Pacifique, deux races ou plus ou ethnies ou en tant que LGBTQ. »...

Les purges « progressistes », du pain bénit pour les dictateurs du monde entier

Enfin, les géants du numérique se sont, eux aussi, laissé convaincre des vertus des purges progressistes. Les comptes twitter et facebook du président Trump ont été supprimés, des individus et autres organisations conservatrices ont subi le même sort, de manière épisodique ou permanente. Ces deux sociétés sont privées, elles ont, il est vrai, le droit de virer qui elles veulent. Mais si elles introduisent une censure et donc rompent le principe tacite de liberté entière et totale qui caractérise une plate-forme, elles s’apparentent en quelque sorte plus à un organe de presse qui obéit à une ligne éditoriale.

En agissant ainsi, elles se sont tiré une balle dans le pied car de nouvelles réglementations peuvent s’abattre sur elles. Mais alors, pourquoi censurer à sens unique ? Lors des incidents au Capitole, Joe Biden a écrit un tweet soutenant que si les manifestants avaient été des membres BLM (Black Lives Matter), la police leur aurait tiré dessus. Pour un appel au calme et à la « réconciliation nationale », on peut faire mieux …Le tweet n’a pas été censuré. Par contre, Tweeter a bien censuré les tweets du New York Post sur l’affaire Biden&fils. Aurait-il fait la même chose si l’on avait sorti une grave affaire Trump&fils ? Deux poids, deux mesures...
Puis, pourquoi tolère-t-on les comptes twitter des ayatollahs qui veulent « jeter tous les Israéliens à la mer » ou celui du dictateur Maduro qui détruit un pays et appauvri un peuple entier ? Le dissident russe Alexei Navalny a rappelé à juste titre qu’il a été empoisonné et qu’il reçoit des menaces de mort tous les jours. Pourtant, aucun compte twitter n’a été fermé. A propos, dans le programme de Jean-Luc Mélenchon, il y a bien des critiques de la démocratie et des appels à l’insurrection.

Non, ni l’Etat, ni les politiques, ni les entreprises privées n’ont le droit de censurer ou d’interdire. C’est à la justice de se prononcer. Dans les cas que nous venons d’évoquer, il ne s’agit plus d’invoquer le peuple ou une question de tolérance. C’est de la tyrannie progressiste. On nous impose une pensée. Comme Lénine a imposé son idéologie.

01 février, 2021

Et maintenant, un petit indice de réparabilité

 La France est en guerre contre plein de trucs, notamment le gaspillage et ces objets irréparables car TOUT doit pouvoir se réparer !

La France est en guerre. Pas seulement contre les terroristes. Pas seulement contre les virus. Pas seulement contre les discours de haine. Non : au-delà de ces âpres croisades pour un Monde D’Après Plus Duveteux et Plus Nouveau, depuis 2012, la France est aussi en guerre contre le gaspillage.

Ah, le gaspillage ! Quel combat ! Que dis-je, quel sacerdoce !

Car là où l’écologie entend diminuer notre empreinte (carbone, visuelle, atmosphérique, énergétique, j’en passe) jusqu’à garantir notre parfaite neutralité, la lutte contre le gaspillage entend de surcroît s’assurer qu’aucun geste ne sera superflu, qu’aucune production ne sera perdue, qu’il n’y aura aucune perte et que rien ne sera laissé au hasard.

Concrètement, cela se traduit par une nouvelle petite loi (digeste en seulement 130 articles rondement menés !) dont la récente promulgation entraîne – entre autres – le changement de plein de petits affichages colorés sur les appareils électro-ménagers ou les bidules électroniques qui entourent notre vie quotidienne : comme l’impose cette loi indispensable, ces derniers devront maintenant intégrer un indice de réparabilité.

Youpi.

Comme souvent, l’idée part d’une de ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé avec minutie par nos législateurs déchaînés : certains appareils ne permettent pas une maintenance aisée et une panne, souvent triviale, se traduit parfois par un coût de réparation supérieur au prix de l’objet neuf.

L’idée consiste donc à obliger les fabricants, qui sont un peu idiots sur les bords de n’y avoir pas pensé par eux-mêmes, à rendre leurs produits plus simples à démonter et à maintenir. Ce qui est d’autant plus facile à faire que ça ne remet en cause aucune chaîne de production et aucune étude des coûts et donc des bénéfices de ces entreprises.

Cette obligation est en outre assortie d’une astreinte à conserver un stock de pièces détachées pendant plusieurs années disponibles à un « prix raisonnable » pour permettre, dans la logique législative, de répondre à l’impératif de rendre la réparation abordable par tout un chacun : moyennant une notice du fabricant elle aussi repensée comme la loi l’impose à présent et quelques tutoriels Youtube dégotés un dimanche après-midi, monsieur Toulemonde va enfin pouvoir réparer lui-même son lave-linge, son iPhone et sa tondeuse avec son unique tournevis cruciforme et un peu de WD40 en spray, c’est évident.

Enfin, on introduira donc le fameux indice afin de punir subtilement les fabricants les plus retors de fournir une documentation trop légère, aucune pièce détachée dix ans après le temps d’usage moyen de leur produit ou aucun moyen simple de tout démonter (quitte à remonter de travers ensuite et se plaindre que ça ne marche pas).

Bien sûr, on se réjouira que tout n’est pas encore massivement imposé, normé précisément jusqu’au moindre détail et qu’encore beaucoup d’éléments sont laissés à l’appréciation du fabricant qui dispose de quelques marges de manœuvre pour les critères qui entrent dans l’établissement de l’indice, même si, rassurez-vous, des sanctions existent s’il n’est pas affiché (on est en France, quand même).

De façon étonnante, cet indice sera subtilement calculé par le fabricant lui-même et pas par une demi-douzaine d’Agences nationales de la Réparabilité à la fois neutres, indépendantes et noyées dans un torrent de cerfas gouleyants. Non, ici, il s’agit pour le fabricant de calculer lui-même son petit indice en mode « auto-critique » qui n’est pas sans rappeler un procès stalinien, à la différence que celui-ci se terminera plus joyeusement par une pastille colorée de rouge (vif) à vert (foncé) en fonction de l’adhésion aux thèses recyclistes.

Malheureusement, tout ceci semble bâti sur des idées qui résistent mal à l’analyse sérieuse.

Passons pudiquement sur le fait que cet indice est franco-français (s’étonnera-t-on qu’une nouvelle contrainte règlementaire sur les entreprises naisse dans l’Hexagone ?) ; on peut charitablement fantasmer une adaptation complète des chaînes de production de gros fabricants mondiaux d’appareils électro-ménagers ou d’électronique grand public pour venir adhérer tendrement au paysage législatif français et ses millions de bosses, plis et ravins dantesques, ou, plus vraisemblablement se dire que ça va encore encombrer les entreprises françaises dont la compétitivité est heureusement si insolente qu’elle n’en sera pas du tout amoindrie.

Au-delà de cet aspect, force est de reconnaître que la réparation et la maintenance d’appareils électriques, électroniques ou mécaniques demandent du temps et, souvent, de la formation, ce qui explique assez facilement le coût attaché à ces opérations : tout n’est pas réparable par le consommateur lambda, loin s’en faut et la spécialisation de nos sociétés se paye logiquement, soit avec des objets bon marché mais peu réparables, soit avec une maintenance et des pièces détachées coûteuses.

S’ajoute le cas spécifique de la France où toute main-d’œuvre humaine est subtilement taxée de tous les côtés jusqu’au trognon, ce qui n’améliore certainement pas la rentabilité de l’opération.

Enfin, signalons que tenir à jour un stock de pièces détachées et de personnes compétentes pour les suivre et les utiliser coûte fort cher, en temps, en énergie et en espace. Ce coût est, à la fin, inévitablement payé par le consommateur d’une façon ou d’une autre. L’arbitrage du fabricant s’établit alors sur la qualité de ses productions ou sur le SAV de celles-ci, ce qui diminue les frais de maintenance mais augmente les prix à la vente par exemple.

Le fabricant d’un côté, le consommateur de l’autre font tous les deux des choix plus ou moins contraints entre le renouvellement complet de l’objet ou sa maintenance dans le temps. Il n’y a pas de solution réaliste économiquement et écologiquement permettant de garantir à la fois un objet pas cher, de bonne qualité, facilement réparable et dont les pièces détachées sont disponibles toute sa durée de vie et au-delà.

En somme et crûment, le choix s’établit donc entre « gaspiller » un objet en le renouvelant entièrement ou « gaspiller » temps, énergie et espace dans des formations, des services SAV et des pièces détachées surnuméraires, et il est impossible de définir a priori ce qui mérite une durée de vie longue ou pas ou des pièces détachées ou pas : seul le marché et son système de prix (des productions, des pièces détachées, de la main-d’oeuvre, du SAV) permettent d’approcher une solution viable.

Or, dans cette situation, l’indice de réparatruc, imposé de façon artificielle et politique pour tenter d’apporter une « autre » solution à un problème déjà résolu par le marché, introduit des distorsions évidentes dont les effets de bord sont déjà visiblement défavorables aux fabricants français.

Mais voilà : pour un nombre croissant de frétillants Français qui n’accepteront jamais les aléas de la vie (au point de graver un principe de précaution et son corollaire, le dégoût de toute prise de risque, dans la Constitution), pour une masse de plus en plus vocale d’individus qui refuseront toujours la disparition inévitable qui nous attend tous et toute chose autour de nous, tout doit être durable (depuis le développement jusqu’au confinement) et quand ça ne peut vraiment pas durer, ça doit être réparable, guérissable ou annulable sans frais.

Cette lubie du durable, du réparable, cette chasse chimérique à un gaspillage mal défini, exagéré et recouvrant surtout une mauvaise compréhension des mécanismes de production et d’entretien, tout ceci a un coût qui se traduit directement sur le pouvoir d’achat des Français, et sur le niveau d’emploi dans le pays.

Au passage, on s’étonnera que ce même indice n’ait pas été réclamé pour nos politiciens, seul endroit où il aurait été puissamment pertinent ; après tout, ils sont experts en matière de gaspillage, de pièces rapportées, et d’absence criante de service après-vente ou de notice claire d’utilisation.