Chaque Québécois doit plus de 34 000 $ au provincial seulement

Vaut mieux en rire!

Avant de couper des centaines de millions dans les services, est-ce qu’on peut avoir les services ? - Michel Beaudry
Aucun message portant le libellé Adrien Faure. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Adrien Faure. Afficher tous les messages

11 septembre, 2021

La conception de la liberté de Milton Friedman

 Pour Milton Friedman, la liberté est la valeur la plus importante de toutes : « Libéraux, nous prenons la liberté de l’individu, ou peut-être celle de la famille, comme un but ultime quand il nous faut juger les régimes sociaux. »

Je vous partage aujourd’hui la première partie d’une nouvelle réflexion qui portera cette fois-ci sur la philosophie politique de Milton Friedman et sa conception de la liberté. Dans cette première partie introductive, je présenterai brièvement l’auteur et proposerai quelques premiers éléments sur sa conception de la liberté.

MILTON FRIEDMAN, UN LIBÉRAL UTILITARISTE

Milton Friedman, économiste américain néo-classique et positiviste de l’École de Chicago, Prix Nobel d’économie en 1976 et père de l’anarchiste libéral David Friedman, publie en 1962 un ouvrage de philosophie politique titré Capitalisme et liberté1, qui défend des positions qu’il qualifie de libérales.

Par la suite, avec l’émergence et l’autonomisation progressive du mouvement libertarien aux États-Unis dans les années 1965-19752, Milton Friedman adoptera le qualificatif de libertarien, même si cette adoption fera polémique pendant plusieurs années parmi les figures de proue du mouvement, Milton Friedman étant jugé trop modéré par certains, comme le philosophe Murray Rothbard.

UNE TRADITION LIBÉRALE MODÉRÉE

En effet, Milton Friedman n’est ni un minarchiste favorable à un État minimal aux fonctions limitées à la défense intérieure et extérieure, à la justice et à la diplomatie, comme Robert Nozick ou Ayn Rand, ni un anarchiste libéral favorable à un free market anarchism comme Murray Rothbard ou son propre fils. Il s’inscrit dans une tradition libérale plus modérée, comme Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek, qui défend un État aux fonctions plus étendues que la conception minarchiste, mais moins étendues que des social-libéraux comme John Rawls.

Paradoxalement, on peut noter que le grand public francophone tend à méconnaître ces subtilités et à percevoir Milton Friedman (tout comme Hayek) comme un libéral aux positions radicales.

UN ÉCONOMISTE POSITIVISTE

Milton Friedman est avant tout un économiste positiviste qui tire ses positions philosophiques politiques de ses recherches empiriques et d’une connaissance inductive (et non axiomatique et déductive).

Les fondements moraux de sa réflexion philosophique politique sont utilitaristes et s’inscrivent, selon lui, dans la continuité du libéralisme du XIXe siècle :

Le libéral du XIXe siècle considérait l’extension de la liberté comme la façon la plus efficace de promouvoir le bien-être et l’égalité.

Il s’agit donc d’un utilitarisme de la règle qui vise à déterminer quelles règles maximisent de manière impartiale le bien-être (l’utilité) de l’ensemble des individus, et c’est à l’aune de ce critère qu’il évalue les arrangements institutionnels en place et détermine ceux qui sont désirables ou non.

LA LIBERTÉ SELON MILTON FRIEDMAN

Pour Milton Friedman, la liberté est la valeur la plus importante de toutes :

Libéraux, nous prenons la liberté de l’individu, ou peut-être celle de la famille, comme un but ultime quand il nous faut juger les régimes sociaux.

Comme la plupart des libéraux et libertariens, Milton Friedman entend par liberté essentiellement quelque chose de négatif (la liberté de ne pas être entravé dans ses actions, dans l’exercice de sa volonté).

Dans le raisonnement utilitariste de la règle de Milton Friedman, cela s’explique en outre car, selon lui, si la liberté est la règle, alors le bien-être et la liberté positive des individus sont maximisés.

À noter que la liberté dont il parle est un concept social, dans le sens où elle « concerne les relations entre les hommes ; elle n’a aucun sens pour un Robinson Crusoé (sans son Vendredi). […] Il n’existe pas pour lui de problème de liberté au sens qui nous occupe. »

La liberté dont il parle concerne donc les relations entre les individus et non l’individu en tant que monade atomisée.

LIBERTÉ POLITIQUE

Par ailleurs, Milton Friedman propose une dichotomie entre liberté économique et liberté politique. Si on comprend assez facilement qu’il entend par liberté économique, liberté de produire et de vendre, de consommer et d’acheter, d’échanger (de commerce), de don (notamment de legs), d’épargner, de prêter (de crédit), etc., il est plus difficile de comprendre ce qu’il entend par liberté politique.

En effet, il semblerait que Milton Friedman range dans cette catégorie non seulement des libertés politiques stricto sensu, comme la liberté de choisir ses dirigeants politiques, la liberté de se présenter comme candidat à un poste de direction politique, la liberté d’exprimer ses opinions politiques ou la liberté de s’associer avec d’autres individus partageant ses opinions politiques, mais aussi des libertés civiles comme la liberté d’expression en tant que telle, la liberté de conscience (de croyance, de religion), la liberté d’association, ainsi que (probablement) les libertés de mœurs.

UNE LIBERTÉ POLITIQUE TROP LARGE

Le sens que Milton Friedman donne au concept de liberté politique est donc très large. À vrai dire, on peut considérer que le sens qu’il donne à ce mot est même trop large car il tend à simplifier et à éliminer des distinctions conceptuelles qui ont leur utilité et leur importance pour parler de la liberté, surtout si on cherche, comme il essaie de le faire, de hiérarchiser les libertés entre différentes catégories.

Si Milton Friedman n’est pas revenu sur cette dichotomie dans son livre à succès La liberté du choix3, publié en 1980, il est toutefois revenu dessus dans sa préface de 2002 à la ré-édition de Capitalisme et liberté où il affirme :

Le seul changement majeur que je souhaiterais lui apporter serait de remplacer la dichotomie liberté économique-liberté politique par la trichotomie liberté économique- liberté civile – liberté politique.

Même si cette modification intervient tardivement (quarante ans après la publication de Capitalisme et liberté, quatre ans avant sa mort) elle a l’avantage d’améliorer sa définition et de lui faire gagner en précision.

On peut toutefois se demander si la démarche même de découper, de subdiviser la liberté en catégories fait totalement sens. En effet, il est possible qu’une théorie de la liberté en général, et non des libertés, permettrait de traiter ensuite de manière systématique et équivalente, et donc de manière plus cohérente, chaque type de liberté.

Dans la prochaine partie, nous poursuivrons cette réflexion et aborderons la hiérarchisation des libertés que développe Milton Friedman.

Publié initialement le 9 août 2017.

  1.  FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté,  Éditions LEDUC.S, Paris 2010. ↩
  2.  CARE Sébastien, La pensée libertarienne : Genèse, fondements et horizons d’une utopie libéraleop. cit., pp. 89-105. ↩
  3. Friedman Milton et Rose, La liberté du choix, Éditions Pierre Belfond, Paris, 1980. ↩

01 septembre, 2021

Rétablir la vérité sur le libéralisme

 Non, les grandes entreprises ne sont pas les alliées du libéralisme. Au contraire.

Cet article est l’analyse originale qui a servi de fondement à un article paru dans l’Opinion le 13 mars 2017  (« Pour un libéralisme populaire ») par les mêmes auteurs.

Beaucoup de points de vue s’élèvent aujourd’hui pour faire émerger un libéralisme qui se veut populaire. C’est-à-dire une pensée de la liberté qui ne serait pas vue comme un rationnel pour puissants/nantis en mal d’argumentaire politique, mais bien comme une philosophie humaniste tournée vers le plus grand nombre.

Cette dynamique ne fait que rendre justice au libéralisme qui, par les errements de l’Histoire, a subi l’entrisme de conservatismes se cherchant une caution universaliste, voire un narratif faussement iconoclaste pour leur agenda social.

Cet entrisme a eu pour conséquence l’amalgame fait entre le libéralisme et ce qu’on appelle communément le corporatisme. Il est entendu ici le vrai corporatisme dans sa quintessence, pas ce mot bateau lancé à tort et à travers, mais bien la désignation comme l’explique le Larousse :

Doctrine qui, répudiant a la fois l’individualisme et le collectivisme, est fondée sur l’organisation des professions en organismes permanents et institutionnels qui élaborent des décisions sanctionnées par les pouvoirs publics et qui sont représentés auprès du gouvernement.

Or, le libéralisme authentique n’est pas partisan de ce Leviathan, comme l’appelait Hobbes, qu’est l’organisation de groupes d’intérêts privés raccrochés à l’État, mais son opposé le plus catégorique.

Cela aussi, de nombreuses voix s’efforcent de le professer. Nous n’avons pas ici l’intention de le répéter mais d’apporter une pierre à cette nouvelle construction politique. De notre point de vue, le meilleur moyen de prouver le vrai positionnement du libéralisme sur ces sujets est de « brûler nos idoles », non pas par foi comme le suggère cette référence biblique, mais par la raison.

RÉTABLIR LA VÉRITÉ SUR LE LIBÉRALISME

Car plusieurs conceptions trompeuses s’attachent aujourd’hui à déformer  le libéralisme dans la pensée courante. Nous souhaitons pourfendre ici la plus importante de toutes, à savoir l’idée selon laquelle les grosses entreprises sont les alliées politiques naturelles de la cause libérale et qu’il conviendrait de substituer à la malveillance du politique le bon sens bienveillant de la communauté des affaires.

Cela peut sembler étonnant étant donné qu’on fait de l’entreprise privée la quintessence du libéralisme, mais rappelons ici que nous parlons de structures devenant des acteurs politiques, et non de l’initiative privée en elle-même et encore moins de sa base, à savoir les indépendants et entrepreneurs. Pour cela nous pouvons revenir aux fondamentaux de la pensée libérale, car c’est par une réécriture de son histoire que celle-ci est aujourd’hui distordue en un paradigme pro-business.

LA PENSÉE D’ADAM SMITH A ÉTÉ TRONQUÉE

Prenons à témoin l’un des pères fondateurs du libéralisme économique : Adam SmithSurtout connu pour être le père de la Main invisible, mythe fondateur des parangons d’un marché libre qui ne l’est souvent pas. Le sophisme qui entoure ce concept repose surtout sur la troncature qu’il a opérée sur la pensée de Smith, omettant complètement sa profonde réflexion sur la logique politique nécessaire à un marché libre.

L’argutie ici n’est pas qu’elle est faussement citée ou comprise, mais plutôt que son absence de contextualisation et l’obsession qu’elle a engendrée prêtent à Smith une foi sans réserve que ce dernier n’avait pas en un État dirigé par les marchands.

On le sait peu, Smith était extrêmement sceptique envers toute action intentionnellement favorable aux entreprises, ce que l’on peut opposer à une action favorable au marché. Il s’attachait ainsi à attaquer les privilèges privés que prodiguait le mercantilisme voulu par certains à son époque.

La richesse des Nations, œuvre fondatrice de la science économique et du libéralisme, regorge de points de vue très critiques sur une organisation de la société dénuée de réflexion sur les privilèges dont pouvaient jouir les milieux marchands.

Adam Smith était-il pour autant opposé au commerce ? Au marché ? Non, il écrivait :

L’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public.

Smith considérait à juste titre que ce qui constitue un marché doit être réfléchi dans une optique de justice et d’efficience économique, en ayant pour cela conscience que les capitaines d’industrie ne seront pas les plus grands partisans d’une définition juste et encore moins libre des paramètres de ce marché.

Smith venant d’une autre époque et d’un autre monde nous pourrions nous dire qu’il est normal que sa pensée ait été tronquée.

Faisons un bond dans le temps et prenons pour exemple Milton Friedman, décrié, ou admiré chez les conservateurs de son époque, dans une caricature de « néolibéral au service des intérêts privés » qui a été faite de lui et ce en dépit de la logique qui le portait.

POUR FRIEDMAN, LE PIRE ENNEMI DU LIBÉRALISME EST LE MONDE DES AFFAIRES

Souvent dépeint comme un ayatollah de l’entreprise privée, Friedman nous a pourtant avertis en son temps du fait que le pire ennemi du libéralisme économique reste ce qui constitue son essence aux yeux de bien d’autres : la communauté des affaires.

Le libéralisme de Friedman repose sur une idée fort simple, il voyait dans la business community le pire ennemi du marché libre.

Pour le citer dans une interview  :

Il a toujours été vrai que les entreprises ne sont pas les amies du marché-libre… C’est dans l’intérêt de la communauté des affaires d’avoir le gouvernement de son côté… Les gens pensent que si un élément du monde de l’entreprise entre en politique il va promouvoir le marché libre. Mais cela est faux. Il sera dans l’intérêt personnel de ces parties de promouvoir telle protection ici, ou telle protection de là.

Ainsi Friedman nous avertissait du même danger que Smith en son temps, le libéralisme économique ne peut pas se penser dans une optique pro-entreprise mais comme ce qu’il est : une philosophie politique au service de tous.

LE LIBÉRALISME VOULAIT JUSTEMENT ABOLIR LES CORPORATIONS

Il ne s’agit là que de deux exemples mais il en a toujours été ainsi.

Rappelons qu’à l’origine du libéralisme économique se trouvaient les physiocrates qui plaidaient pour l’abolition des corporations, pour la diminution des taxes pesant sur les paysans et pour la suppression des avantages féodaux en matière fiscale.

Turgot tenta par son édit de 1776 de supprimer les corporations, avec probablement en tête cette phrase de lui-même :

On oublie que la société est faite pour les particuliers ; qu’elle n’est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l’accomplissement de tous les devoirs mutuels.

Bastiat en son temps s’acharnait à défendre la liberté économique comme une protection contre l’extraction de rentes par ses pairs marchands au Parlement.

Enfin, dès 1848, John Stuart Mill allait dépasser cette logique en envisageant que le marché libre pourrait déboucher sur une société de producteurs égaux et associés de manière horizontale au sein de coopératives :

Quand les sociétés coopératives se seront suffisamment multipliées, il est improbable qu’aucun travailleur ne consente plus longtemps à travailler comme salarié ; capitalistes et associations trouveront alors nécessaire de faire du corps entier des travailleurs un participant aux profits.

Tous ces exemples, bien que non exhaustifs, sont représentatifs de la tradition libérale et nous montrent que ses racines intellectuelles convergent en une même conclusion : le libéralisme économique ne peut se penser dans une optique pro-entreprise, mais comme une philosophie politique au service de tous, combattant les corporatismes, qu’ils émergent du privé ou du cœur de l’État.

Le libéralisme économique s’oppose ainsi à l’État comme structure génératrice de privilèges car, selon la logique bien décrite par Henri Lepage :

Au fur et à mesure que le domaine de l’État s’étend, il devient plus profitable pour les entrepreneurs d’acheter le personnel politique plutôt que d’acheter leurs clients en leur offrant ce qu’ils demandent. […] en intervenant dans la vie économique, de façon toujours de plus en plus étendue, l’État crée lui-même les conditions nécessaires à une manipulation croissante des lois du marché au profit de groupes d’intérêts particuliers.

À cela s’ajoute l’hypothèse qu’en parallèle de cet accroissement, il devient plus coûteux et complexe pour la société civile de contrôler l’État, et ainsi prévenir les dérives mentionnées.

L’INTERVENTION DE L’ÉTAT BÉNÉFICIE AUX CORPORATISMES

La conclusion est donc évidente : une intervention économique massive de l’État bénéficiera principalement à ceux qui ont les moyens politiques ou économiques d’en obtenir les largesses.

Lepage le résume encore très bien :

Les subventions se dirigent de préférence vers les secteurs dont les problèmes sont politiquement les plus apparents, où existent des groupes de pression organisés jouissant d’une expérience importante, et disposant d’armes efficaces pour intéresser la puissance publique à leurs problèmes et lui imposer leur conception de ce qu’il faut faire pour résoudre ces problèmes.

L’État a un « actionnariat » trop dilué pour être contrôlé par-delà une certaine échelle, donc cela profite nécessairement à tous ceux qui ont les moyens de l’appréhender, c’est-à-dire les grandes corporations.

On peut, pour conclure, citer le Président du film éponyme d’Audiard, bien que plus anarchiste que libéral, mais qui partage cette logique de méfiance contre le monde des affaires tout en gardant foi en la liberté :

Ce projet, je peux déjà par avance vous en dénoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle non seulement les produits du travail mais les travailleurs eux-mêmes. On ne vous demandera plus, Messieurs, de soutenir un ministère. Mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration.

Article initialement publié en mars 2017.

  1. Barthelemy Blanc est financier à la BERD. ↩
  2. Adrien Faure est étudiant en théorie politique et philosophie à l’Université de Genève. ↩

30 mai, 2021

La hiérarchie des libertés selon Milton Friedman

Quelle est la relation entre liberté politique et économique ? Un plongeon dans la réflexion stimulante de Milton Friedman.

Dans Capitalisme et liberté (1962), Milton Friedman propose une hiérarchisation entre deux types de libertés : la liberté économique et la liberté politique. En effet, selon lui :

La liberté économique est elle-même une composante de la liberté au sens large, si bien qu’elle est une fin en soi. D’autre part, la liberté économique est indispensable comme moyen d’obtenir la liberté politique.

Dans cet article, nous allons d’abord nous pencher sur la thèse selon laquelle l’accroissement de la liberté économique implique l’accroissement de la liberté politique et civile. Puis nous aborderons la thèse selon laquelle l’accroissement de la liberté politique n’implique pas nécessairement un accroissement de la liberté économique et civile.

LA THÉORIE FRIEDMANIENNE DE LA BALANCE DES POUVOIRS

Milton Friedman affirme que « l’accroissement de la liberté économique va de pair avec l’accroissement des libertés civiles et politiques. » Pour argumenter en faveur de cette thèse, il développe une théorie du pouvoir et de la balance des pouvoirs. Cette théorie prend la forme suivante :

La menace fondamentale contre la liberté est le pouvoir de contraindre, qu’il soit entre les mains d’un monarque, d’un dictateur, d’une oligarchie ou d’une majorité momentanée. La préservation de la liberté requiert l’élimination la plus complète possible d’une telle concentration du pouvoir, en même temps que la dispersion et le partage de ce qui, du pouvoir, ne peut être éliminé : elle exige donc un système de contrôle et de contrepoids. En ôtant à l’autorité politique le droit de regard sur l’organisation de l’activité économique, le marché supprime cette source de pouvoir coercitif ; il permet que la puissance économique serve de frein plutôt que de renfort au pouvoir politique.

Autrement dit, il existe un pouvoir politique et un pouvoir économique qu’il s’agit de séparer et d’opposer plutôt que de concentrer, comme c’était le cas dans le totalitarisme soviétique où pouvoir économique et pouvoir politique étaient concentrés entre les mêmes mains d’une bureaucratie dirigeante.

LE PROBLÈME DE LA DÉFINITION DU POUVOIR

Cette théorie de l’équilibre des pouvoirs semble faire sens, même si Milton Friedman ne définit pas de manière très rigoureuse ce qu’il entend par pouvoir.

Il semblerait qu’il entende par ce concept de pouvoir la capacité de x à prendre des décisions sans être contraint par y, la contrainte désignant ici non seulement l’usage de la force pour contraindre, mais aussi les incitations économiques pouvant servir à contraindre autrui.

La liberté économique permettrait donc d’équilibrer le pouvoir politique avec le pouvoir économique, ce qui renforcerait la liberté politique puisque les individus seraient davantage libres par rapport à l’autorité politique.

Milton Friedman illustre cet argument par l’exemple de la liberté d’expression : dans une société où le pouvoir politique ne contrôle pas l’économie, les agents économiques sont prêts à vendre, publier et diffuser des propos tenus par des opposants au pouvoir politique, tandis que dans une société où le pouvoir politique contrôle l’économie, par exemple où l’État est propriétaire des moyens de production, les opposants au pouvoir politique ne peuvent s’adresser à personne pour diffuser leurs propos.

LIBERTÉ ÉCONOMIQUE ET LIBERTÉ INDIVIDUELLE

À la lumière de cette argumentation, il semble que Milton Friedman ait raison de penser que l’accroissement de la liberté économique renforce la liberté politique des individus.

Si on conçoit aisément que pour favoriser la liberté politique il convient de fragmenter le pouvoir politique en de multiples centres de pouvoir en concurrence, on pourrait néanmoins se demander si la liberté économique ne va pas aboutir à une concentration du pouvoir économique entre quelques mains.

C’est d’ailleurs là une des critiques récurrentes émises par une partie de la gauche à l’encontre d’une économie de marché libre. Milton Friedman répond à cette critique que :

Le pouvoir économique peut être largement dispersé. Aucune loi de conservation ne veut que la croissance de nouveaux centres de pouvoir économique se fasse aux dépens des centres déjà existants.

En fait, la liberté économique signifie la mise en concurrence entre les individus. Or, celle-ci signifie que chaque individu jouit d’une sphère d’autonomie et d’absence de contrainte.

En effet, Milton Friedman argumente que :

Aussi longtemps que l’on maintient une liberté d’échange effective, le trait central du mécanisme du marché est qu’il empêche une personne de s’immiscer dans les affaires d’une autre en ce qui concerne la plupart des activités de cette dernière. Du fait de la présence d’autres vendeurs avec lesquels il peut traiter, le consommateur est protégé contre la coercition que pourrait exercer sur lui un vendeur ; le vendeur est protégé contre la coercition du consommateur par l’existence d’autres consommateurs auxquels il peut vendre ; l’employé est protégé contre la coercition du patron parce qu’il y a d’autres employeurs pour lesquels il peut travailler, etc. 

C’est donc par la concurrence même que chaque individu peut ne pas dépendre d’un autre individu en particulier, et c’est pourquoi la liberté économique est une force de décentralisation du pouvoir économique et non de concentration de ce pouvoir.

UN ARGUMENT HISTORIQUE

Milton Friedman propose aussi un argument historique en faveur de sa thèse. Il pense possible d’induire de l’observation de l’histoire une corroboration en faveur de sa thèse selon laquelle l’accroissement de la liberté économique implique l’accroissement de la liberté politique et civile :

L’histoire témoigne sans équivoque de la relation qui unit liberté politique et marché libre. Je ne connais, dans le temps ou dans l’espace, aucun exemple de société qui, caractérisée par une large mesure de liberté politique, n’ait pas aussi recouru, pour organiser son activité économique, à quelque chose de comparable au marché libre.

Mais cette induction historique pose le même problème que toute induction de ce type : elle est aisée à infirmer. Ainsi, Milton Friedman affirme ensuite que « [la liberté politique a évidemment accompagné le marché libre] pendant l’âge d’or de la Grèce et aux premiers temps de l’époque romaine ».

LE MODÈLE GREC ?

Or, il semble erroné de parler de liberté politique dans une société comme celle de la Grèce antique où l’esclavage a toujours existé, où les inégalités en droits entre hommes et femmes n’ont jamais pris fin et où, de manière générale, un système d’inégalités en droits stratifiait la société.

C’est pourquoi, même en admettant que la Grèce a incarné un marché libre à un moment de son histoire antique, ce qui me semble aussi matière à controverse, elle ne peut pas avoir incarné un modèle de liberté politique ; bien que remise dans son contexte elle puisse avoir incarné un modèle de liberté politique relativement aux autres modèles de société existant.

L’argumentation historique de Milton Friedman n’est donc pas très convaincante.

Toutefois, il se peut que ce soit simplement l’exemple historique de Milton Friedman qui soit mal choisi. On peut en effet observer que dans plusieurs pays européens une augmentation immense du niveau de vie de la population succédant aux révolutions agricole, industrielle et technologique semble avoir été suivie d’une augmentation des libertés politiques. Il y a donc aussi des observations historiques en faveur de sa thèse.

L’ACCROISSEMENT DE LA LIBERTÉ POLITIQUE IMPLIQUE-T-IL L’ACCROISSEMENT DE LA LIBERTÉ ÉCONOMIQUE ET CIVILE ?

Milton Friedman a ajouté dans sa préface de 2002 à Capitalisme et liberté un élément important à sa conception de la liberté qui n’apparaissait pas dans la version de 1962 :

Alors que j’achevais la rédaction de ce livre, l’exemple de Hong-Kong, avant sa restitution à la Chine, m’a persuadé que, si la liberté économique est la condition nécessaire à la liberté civile et politique, et aussi désirable que puisse être cette dernière, la réciproque n’est pas vraie. […] La liberté politique, […] dans certaines circonstances joue en faveur des libertés économiques et civiques, mais […] dans d’autres les entrave.

Non seulement il pense que la liberté économique implique la liberté politique et civile, mais en outre il pense donc que la liberté politique n’implique pas nécessairement la liberté économique et civile. Par conséquent, il établit ainsi une hiérarchie entre les libertés, la liberté économique l’emportant en importance sur la liberté politique puisque cette dernière peut parfois avoir des conséquences nuisibles pour les individus.

L’EXEMPLE DE HONG KONG

La liberté politique peut-elle vraiment ne pas impliquer la liberté économique et civile, voire, peut-elle lui nuire ? Milton Friedman mentionne l’exemple de Hong-Kong qui était jusqu’en 1997 un territoire britannique, puis un territoire chinois.

Ce que Milton Friedman semble ici avoir observé est que la liberté politique de Hong-Kong jusqu’en 1997 n’a pas amené d’accroissement de la liberté économique et civile.

En fait ce qu’a probablement observé Milton Friedman est que lorsque des individus gagnent en liberté politique, par exemple lorsqu’un régime autoritaire se démocratise, il peut employer ses nouvelles libertés politiques pour élire des dirigeants qui prendront des mesures contre la liberté économique et la liberté civile.

Un exemple criant de ce phénomène peut s’observer avec l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle : d’abord régime autoritaire, puis démocratie, c’est une majorité démocratique jouissant de libertés politiques qui permet l’accession au pouvoir du parti nazi, tandis que par la suite, le régime nazi réduit drastiquement les libertés civiles et économiques.

Il semble donc vrai de dire que, dans certains cas, les libertés politiques peuvent nuire aux libertés civiles et économiques.

Dans la prochaine partie de cette réflexion, nous tâcherons de voir si la liberté économique est réellement plus importante que la liberté politique et civile.