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08 juillet, 2013

La démocratie des crédules

Revue de livre par Jacques Godbout

(NDLR La lecture de La démocratie des crédules permet de mieux comprendre l’influence démesurée des groupes d’intérêt dans un Québec sans leadership politique.)


Le marché de la contestation
Comment se fait-il que le programme du PQ ait proposé d’abandonner la fluoration de l’eau ? Pourquoi la France a-t-elle interdit les semences génétiquement modifiées ? Croyez-vous toujours que l’aspartame soit nocif pour la santé ? Que le vaccin ROR représente un risque pour les enfants ? Que la CIA et les Juifs ont détruit les tours jumelles pour diffamer les islamistes ?
Ces questions, et celles que l’on peut se poser sur les complots politiques, trouvent de fascinantes réponses dans La démocratie des crédules, du sociologue Gérald Bronner.



La principale réponse est peut-être qu’à vouloir démocratiser la démocratie et à réclamer la transparence on abandonne la scène aux militants de tout acabit : « J’ai le droit de savoir, j’ai le droit de dire, j’ai le droit de décider ! » Mais quand de nombreuses personnes discutent d’un projet, y a-t-il plus de chances d’en arriver à une bonne décision qu’avec un seul responsable ? C’est ce qu’avance la théorie de la « sagesse des foules », qui serait plus grande que le savoir des experts. Selon les croisés de la contestation systématique, « la science est une activité trop importante pour être laissée aux seuls scientifiques ».

Le doute est toujours nécessaire, s’il est méthodique et raisonnable, mais la majorité des acti-vistes se convainquent facilement d’en savoir autant que les savants. De surcroît, il suffit de chercher dans la pléthore d’informations à disposition pour trouver ce que l’on cherche, et justifier ainsi un moratoire de plus.

L’outil propagateur par excellence des bobards et des incertitudes pourrait être Google, dont les systèmes de référence proposent les pages non pas par ordre d’importance ou de valeur scientifique, mais par ordre de popularité. Le populisme a trouvé son haut-parleur, et les paranoïaques leur potion magique. Vous souffrez d’une douleur intense ? Vous consultez d’abord Internet et, d’un site à l’autre, vous vous persuadez que vous avez un malaise cardiaque ou un cancer. En arrivant dans le cabinet du médecin, vous doutez déjà de sa compétence. De toute façon, si vous cherchez un gourou pour le remplacer, nombre d’hurlu-berlus s’affichent.

Et la crédulité peut être mortelle : Bronner raconte que 5 000 Haïtiens tués par le choléra, après le séisme de 2010, auraient pu être sauvés si l’eau de Javel, mensongèrement accusée de causer le cancer, n’avait pas eu auprès des autorités sanitaires « mauvaise réputation ». On a fini par y recourir, mais trop tard. Notre esprit n’est pas que raisonnable ; les médias nourrissent en nous une inquiétude obscure, et les journalistes, en situation de concurrence, se laissent parfois entraîner à répandre des rumeurs. Gérald Bronner suggère que les médiateurs, à l’occasion, retournent à l’école. Aujourd’hui, certains lobbys soutiennent que le Québec compte un million d’obèses et que sa population est à 50 % analphabète. Y a-t-il un journaliste statisticien dans la salle pour nous aider à y voir clair ?

La démocratie est née de la connaissance. Il ne faudrait pas, écrit Bronner, que le savoir des crédules la fasse déraper. Une société avancée ne fonctionne que dans la confiance ; savants et politiques ne sont pas par définition corrompus. Trop d’activistes, même bien intentionnés, ne font au bout du compte que la démonstration nocive de leur crédulité.

La démocratie des crédules, par Gérald Bronner, PUF, 340 p., 29,95 $.

 
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