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20 juin, 2023

Voir Succession avec Ayn Rand : les Roy, anti-héros du capitalisme

 Par Mathilde Berger-Perrin.

Fin de la série Succession, peinture mi-tragique mi-grotesque d’une fratrie prête à toutes les bassesses pour s’emparer de l’empire laissé par leur père. Comme toujours lorsque les États-Unis s’intéressent aux turpitudes du monde des affaires, l’ombre d’Ayn Rand, romancière ultracapitaliste, n’est jamais loin. Les protagonistes de Succession ressemblent à ses personnages, mais certainement pas à ses héros.

 

Rituellement citée comme une inspiration pour les milliardaires de la Silicon Valley ou les capitalistes en herbe, l’ombre d’Ayn Rand plane sur la série Succession de Jesse Armstrongchef-d’œuvre de HBO qui s’est clos le 28 mai.

Ayn Rand a fui l’URSS en 1926 pour devenir une romancière à succès outre-Atlantique, et un totem du capitalisme. Son exaltation de l’égoïsme rationnel, des libertés et de la figure de l’entrepreneur, dans des romans tirés à des dizaines de millions d’exemplaires comme La Source vive (1943) ou La Grève (1957), en ont fait une figure incontournable aux États-Unis.

Dans Succession, on aurait tôt fait de voir dans la soif de pouvoir de la fratrie Roy l’incarnation d’un personnage randien. Logan Roy, tyrannique patron de médias conservateur, n’est pas éloigné du Gail Wynand de La Source vivequi construit un empire médiatique par esprit de revanche.

Le point culminant serait le discours du fils aîné, Kendall Roy, à l’enterrement de son père.

Face à un parterre de milliardaires, du old money new-yorkais au startupper suédois, en passant par un (futur ?) président américain rappelant Trump, Kendall se lance dans une apologie de l’argent, « le sang et l’oxygène de cette merveilleuse civilisation que nous avons fait sortir de la boue […] qui fait frémir de désir tous les hommes et les femmes, qui décuple leur ambition de posséder, de fabriquer, d’échanger, de gagner, de bâtir et de progresser. »

Dans La Grèvele personnage de Francisco d’Anconia, lui-même héritier d’une fortune colossale, se lance dans un monologue similaire : « Aimer l’argent, c’est accepter qu’il soit la résultante de ce que vous avez de meilleur en vous. […] Dans l’expression « faire de l’argent » réside l’essence de la morale humaine. »

On pourrait aussi voir dans Shiv, seule fille Roy, l’ombre de l’héroïne de La grève, Dagny Taggart, qui hérite de l’entreprise ferroviaire de son père. Comme Dagny, Shiv se retire un temps du business familial, n’y reconnaissant plus ses valeurs. Mais, comme ses frères, au moindre espoir d’obtenir les rênes de la Waystar Royco, elle accourt au mot tendre d’un père tyrannique. Alors que Dagny Taggart se bat pour sauver son entreprise, Shiv tente de la vendre au plus offrant.

Les Roy contreviennent à tous les préceptes de Rand, dont aucun héros n’est obsédé par le pouvoir :

« Un homme doit être motivé par le désir de créer, pas d’écraser les autres. »

Ils ne cessent de se trahir, moins par ambition que par désir de voir leurs semblables échouer : c’est le schéma auquel obéit presque chaque épisode.

Dans les bureaux de Waystar Royco, l’entrepreneur est réduit à du jargon d’articles LinkedIn et des pitchs vides de sens, à mi-chemin entre The Office et l’absurde du théâtre de Beckett. Là où les héros de Rand innovent et ne doutent jamais, s’affranchissent du regard d’autrui et sont guidés par leur raison, les Roy changent d’avis comme de chemise et ne prennent que de mauvaises décisions. Élevés dans le cynisme, les Roy ne croient en rien ; élevés sans amour, ils ne croient même pas en eux-mêmes, et sont prêts aux pires bassesses pour un atome de reconnaissance. Là où l’égoïsme des héros randiens les pare d’une honnêteté absolue et d’une intégrité morale qu’ils ne renieraient pour personne, les Roy et leur entourage sont prêts à trahir tout le monde, tout le temps.

 

« N’enviez pas un héritier sans valeur »

Il faut lire la reprise des codes randiens au second degré, dans une série qui camoufle sa maîtrise de l’absurde dans le luxe des décors et le sérieux des enjeux qu’elle aborde. Dans la sinistre « merveilleuse civilisation » de Succession, Kendall est l’incarnation de tout ce qui manque à un héritier pour être un héros capitaliste. Au même titre que James Taggart dans La Grève, il veut être respecté sans avoir accompli quoi que ce soit, et être aimé sans donner la moindre raison de l’être.

Comme dit Rand, il est « selfishness without the self », un égoïste sans ego. L’égoïsme de Rand est créateur et visionnaire, celui des Roy est stérile et pathétique, incarnation du « capitalisme de connivence » que la romancière méprisait. Comme dit Logan Roy à ses enfants : « Build your own f*cking pile ».

Enfin, Rand écrivait dans La Grève :

« Seul l’homme qui n’a pas besoin d’argent, celui qui est capable de faire fortune par lui-même, est digne d’en recevoir en héritage. N’enviez pas un héritier qui ne vaut rien. »

Elle n’aurait d’estime pour aucun des personnages de la série.

 

Le clin d’œil aux antihéros de Rand

En revanche, les personnages partagent beaucoup de caractéristiques des antihéros randiens, au point que ça ne semble pas être un hasard de la production.

Tom, le mari de Shiv, et le cousin Greg, incarnent l’archétype du « parasite » que Rand fustige dans ses écrits, celui qui vit pour se faire apprécier du plus puissant.

Magnat des médias, Logan Roy ressemble à Wynand, modèle positif de réussite, mais tout autant au journaliste Ellsworth Toohey dans le même ouvrage, dont le vice s’incarne par la volonté de manipuler l’opinion publique – l’envers du code moral randien.

Connor Roy, qui se rit des « élites » du haut de sa richesse d’héritier oisif, se dit libertarien, mouvement dont Rand fut une des inspiratrices mais qu’elle méprisait, traitant ses membres de hippies irresponsables. La fratrie Roy, comme le personnage de Peter Keating dans La Source vive, compte réussir par hérédité et piston, sans jamais cultiver le moindre talent.

Succession est une série formidable, à bien des niveaux de lecture. La regarder avec l’œuvre de Rand sous la main ne fait que rappeler à quel point ses héros sont tout ce que les personnages de Succession ne seront jamais. C’est aussi l’occasion rêvée, pour le public français, de découvrir les modèles positifs de la culture capitaliste américaine, au-delà de nos stéréotypes français.

28 avril, 2023

Pourquoi notre société n’est pas capitaliste, mais entrepreneuriale

 Par Philippe Silberzahn.

Faisant référence aux réflexions du philosophe français Brice Parain, Albert Camus écrivait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

Les mots que nous choisissons pour nommer les choses sont importants. Encore plus important est de savoir d’où ils viennent et qui les a choisis. C’est le cas pour notre société que nous qualifions, à tort, de capitaliste.

Le terme « capitalisme » a été inventé par l’économiste Werner Sombart pour qualifier la société qui émerge en Europe à partir du XVIIe siècle, et il était péjoratif. Il la qualifie de capitaliste car selon lui sa caractéristique principale, son moteur essentiel, réside dans l’accumulation du capital.

Cette accumulation est à la fois le moyen et la fin et il la considère comme un fait historiquement nouveau. Or, l’accumulation est un désir aussi ancien que l’Homme lui-même. Elle ne caractérise en rien le monde qui émerge à partir du XVIIe siècle. Presque toutes les sociétés humaines ont été accumulatrices. Que l’on songe aux conquistadores espagnols, produits typiques de la société féodale aristocratique, obsédés par l’accumulation de l’or et de l’argent, qui ruinera l’Espagne. Même certaines tribus nomades, qui pillent l’Europe vers la fin de l’Empire romain, sont accumulatrices. L’accumulation, c’est l’objet même du pillage, et il est aussi vieux que l’humanité. Et il y a eu des personnes très riches dans toutes les sociétés depuis la nuit des temps.

Ce qui définit notre société n’est pas non plus qu’elle donne une part importante au commerce. Là encore, les hommes ont commercé depuis toujours. Le commerce international existait déjà au Néolithique, même s’il ne touchait souvent qu’une faible partie de la société. L’Asie, par exemple, a une très forte culture commerciale, notamment dans la diaspora chinoise que l’on retrouve en Thaïlande et en Malaisie, et cette culture existe également au Moyen-Orient et en Afrique. En fait, elle existe presque partout. Le commerce est source de dynamisme et de richesse, mais il ne correspond pas toujours à une culture d’innovation. Une société peut avoir une communauté marchande très dynamique mais ne pas être innovante et conserver des structures sociales et des modèles mentaux inchangés durant des siècles. D’ailleurs, l’historien David Gress observe que si l’on définit le capitalisme en termes d’entrepreneurs produisant selon des méthodes rationnelles et cherchant à vendre leurs produits sur un marché, alors le capitalisme n’a jamais été spécifique à l’Occident.

Pour l’économiste et historienne Deirdre McCloskey, la société qui émerge approximativement à partir du XVIIe siècle n’est ni capitaliste ni commerciale, mais bourgeoise. C’est une société qui reconnaît la dignité par le travail et le talent, en opposition au modèle mental médiéval de la dignité par la naissance. Mais là encore, le terme bourgeois ne semble pas définir correctement cette « nouvelle société », car on peut être bourgeois et conservateur.

 

La société entrepreneuriale

Ce qui caractérise cette société, c’est la posture d’innovation. C’est la volonté d’améliorer sans cesse le monde qui nous entoure, et surtout de croire qu’on peut le faire, et le fait que cette amélioration soit socialement valorisée.

Il s’agit d’une rupture fondamentale de modèle mental. Jusqu’au XVIIe siècle environ, c’est en effet la stabilité qui est socialement valorisée. Le changement est vu comme une menace. Le modèle mental dominant est en effet que le monde a été créé par Dieu et est donc parfait. Il existe un ordre céleste immuable. Tout ce qui le remet en question est dangereux. Le mot innovation est donc péjoratif. La croyance selon laquelle la fixité est une chose plus noble et plus digne que le changement est d’ailleurs une tradition dominante dans la philosophie, qui remonte au moins jusqu’à Platon.

Dans son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie, l’économiste Joseph Schumpeter, qui comme tant d’autres a adopté le terme de capitalisme pour la qualifier, indique en effet que cette société repose sur un processus d’évolution : évolution du marché et des firmes qui le composent, évolution des technologies, évolution des goûts et des habitudes, etc. Le système est dynamique. Il est au contraire en perpétuel renouvellement, ne revenant jamais au même point, dans un processus de destruction créatrice, pour reprendre l’expression fameuse de Schumpeter, où l’ancien est remplacé par le nouveau, qui sera lui-même remplacé à son tour. L’accumulation, qui est nécessaire pour constituer un capital, est bien plus un préalable qu’un objectif, et ce préalable n’existe que dans certains domaines lorsque, par exemple, le lancement de l’activité nécessite un fort investissement initial, comme construire une usine. Il n’existe quasiment pas dans les activités de service.

Notre société n’est pas capitaliste, au sens d’une recherche d’accumulation, mais entrepreneuriale, au sens où elle repose sur l’innovation. Elle n’est pas innovante de façon gratuite, comme peut l’être l’art, mais elle utilise l’échange pour innover. Les deux sont indissociables. Certaines sociétés innovent sans commercer, d’autres commercent sans innover; la société moderne commerce pour innover, et innove pour commercer. Le changement, qu’il soit technique, moral ou social, est donc au cœur de la société entrepreneuriale.

 

Critiques morales de la société entrepreneuriale

Placer le changement au cœur de la société n’a jamais été totalement accepté, ni socialement ni intellectuellement. On parle encore aujourd’hui de « peur du changement ». On met souvent en avant plus ce que l’on peut perdre du changement plutôt que ce que l’on peut en gagner. Ainsi, il est caractéristique que l’écho principal donné au développement de Chat-GPT ait été pour en souligner les risques, beaucoup plus que pour en souligner l’intérêt et le potentiel formidable.

Dès ses débuts, la révolution entrepreneuriale a ainsi suscité l’hostilité de nombre d’intellectuels. Le mouvement romantique allemand est un long cri de protestation contre elle, plaidant pour un « réenchantement » du monde, un retour à celui d’avant la technique. Le modèle mental étant que le monde « naturel », débarrassé de la technique, était « enchanté ». L’hostilité est également venue de ceux qui s’inquiétaient de l’ouverture de la boîte de Pandore que constituait la libération de cette énergie entrepreneuriale. Celle-ci ouvrait des possibilités inimaginables, et donc perçues comme potentiellement très dangereuses. Cette énergie étant subversive par nature, les élites ont très tôt voulu la contrôler.

Cette hostilité n’a pas disparu aujourd’hui, loin s’en faut, en particulier en France. Il y a ceux qui remettent explicitement l’innovation en question en voulant ralentir la société, voire aller vers la décroissance, et qui ont trouvé dans le changement climatique un nouvel argument très utile. Il y a aussi ceux qui veulent placer l’innovation sous tutelle d’une autorité morale, avec des expressions comme « Innovation for good ». Cette hostilité transparaît également dans un discours qui se développe depuis quelques mois selon lequel le monde ne sera pas sauvé par l’innovation mais par une modification de nos modes de vie, un autre subtil argument pour placer l’innovation sous contrôle politique et moral. Nouveaux arguments bien pratiques pour des courants de pensée finalement très anciens.

 

La posture entrepreneuriale en question

Reconnaître que ce qui définit notre société depuis 400 ans n’est ni l’accumulation « capitaliste » ni le commerce, ni la mentalité bourgeoise, mais l’esprit entrepreneurial est important parce que cela permet de mieux comprendre ce qui se joue en ce moment dans notre pays.

Car nous vivons une évolution duale : d’une part, l’entrepreneuriat n’a jamais été aussi dynamique en France, et séduit une part croissance de la population ; d’autre part, l’hostilité à cette culture entrepreneuriale et au progrès est en pleine ascension. C’est le résultat de cette opposition, en fonction de celui de ces deux courants qui prendra l’ascendant sur l’autre, qui définira la nature de notre société pour longtemps.

23 avril, 2023

TAÏWAN : UN MODÈLE DE DÉMOCRATIE CAPITALISTE

 

Considérée comme l’une des régions les plus pauvres au monde dans les années 50, Taïwan fait désormais partie des économies les plus prospères, et présente le meilleur score démocratique d’Asie. Selon l’index 2023 du think tank Heritage Foundation, elle se classe quatrième parmi les pays les plus libres économiquement derrière Singapour, la Suisse et l’Irlande. Cette île de 23 millions d’habitants incarne la réussite d’un modèle économique associant capitalisme et système politique démocratique.

Le miracle taïwanais : du communisme à l’économie de marché

Occupée par le Japon jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Taïwan a été rétrocédée à la Chine nationaliste conformément aux accords du Caire qui réunissait en 1943 Roosevelt, Churchill et Tchang-Kaï-Chek. L’île a alors subi les conséquences de la guerre civile chinoise opposant le gouvernement nationaliste, à savoir le régime autoritaire du Kuomintang (KMT) – seul parti autorisé à Taïwan jusqu’en 1986 – et le Parti communiste. Du fait des besoins en financement, le gouvernement a augmenté chaque année la masse monétaire de 55 à 65 %, provoquant une hyperinflation. Pour aider la Chine à sortir de cette situation économique désastreuse, les Etats-Unis ont versé des aides massives entre 1945 et 1965. Ces financements se sont élevés à 1,5 milliard de dollars sur une période de quinze ans, et représentaient en moyenne 6,4 % du PNB de Taïwan.

Il est vrai que la Chine, et par extension Taïwan, ont également été régies par des politiques protectionnistes, notamment dans les industries stratégiques telles que la pétrochimie et l’acier. Pour autant, le « miracle taïwanais » n’aurait jamais pu avoir lieu sans une ouverture au marché libre. La diminution des aides américaines a rendu nécessaire la hausse des exportations pour attirer les investisseurs étrangers, avec la création de zones franches dans des villes comme Kaoshiung, Taichung ou encore Nantze. L’attractivité de Taïwan a été renforcée par une main d’œuvre bon marché par rapport à des pays voisins comme le Japon et des villes comme Hong Kong, mais aussi par un assouplissement des contrôles gouvernementaux sur les entreprises et des politiques fiscales incitatives. Dès 1990, l’île de 20 millions d’habitants comptait ainsi plus de 700 000 petites et moyennes entreprises non agricoles. Son PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat était d’environ 53 000 dollars en 2018, ce qui la plaçait au 15ème rang mondial juste après les Etats-Unis, Hong-Kong et la Suisse. Une prospérité acquise sans endettement : la dette publique ne s’élève qu’à 30 % du PIB, et les dépenses publiques représentaient seulement 16 % du PIB en 2021.

Lecture : Ratio des dépenses publiques par rapport au PIB à Taïwan de 2017 à 2027
Source : Statista 2022

Pas de liberté économique sans liberté politique

Taïwan illustre les propos de Milton Friedman dans “Capitalisme et liberté” : il ne peut y avoir de liberté politique sans liberté économique. Le retrait progressif du gouvernement de la sphère économique a créé un terreau favorable à la démocratie politique. En l’occurrence, la transition d’un régime autoritaire à un régime démocratique a été initiée par le KMT lui-même, le gouvernement ayant tout intérêt à assurer la stabilité du régime. La fin du parti unique en 1986 a ainsi permis l’émergence du Parti démocrate progressiste (PDP), premier parti d’opposition, à la tête du gouvernement depuis 2016 avec une majorité des sièges au parlement.

Aujourd’hui, les Taïwanais chérissent le modèle d’un gouvernement animé par des valeurs libérales et démocratiques : une grande majorité d’entre eux soutient le statu quo, à savoir un territoire indépendant ayant son propre gouvernement et ses institutions. Chose peu surprenante dès lors que l’île était à la 10ème place du Democracy Index en 2022, qui inclut 60 indicateurs regroupés en cinq catégories (le pluralisme politique, les libertés civiles, le mode de gouvernement, la participation et la culture politique). Depuis que Taïwan a embrassé le capitalisme et la démocratie, elle bat des records en termes de qualité de vie avec une hausse régulière de l’espérance de vie, un système de santé efficace, ainsi que des performances scolaires supérieures à la moyenne des pays de l’OCDE en lecture, en mathématiques et en sciences. Si le régime chinois parvient à se maintenir malgré une économie en berne et des mouvements protestataires, l’exemple taïwanais nous montre que la meilleure stratégie, à long terme, est bien de jouer le jeu de la démocratie.

04 mars, 2023

Les pays n’ont pas prospéré grâce aux impôts élevés sur les riches

 Par Rainer Zitelmann.

Les partisans de l’augmentation des impôts font valoir que le taux d’imposition maximal aux États-Unis et dans d’autres pays était beaucoup plus élevé qu’aujourd’hui (en 1961 aux États-Unis il était de 91 % !) et que l’économie s’en portait pourtant bien.

Quelle est la part de vérité dans cet argument ?

Les politiciens de gauche qui réclament des impôts plus élevés pour les riches font valoir que dans le passé, les États-Unis et d’autres pays ont prospéré lorsque les taux d’imposition étaient très élevés, ce qui prouve que les impôts élevés ne nuisent pas à l’économie. Et c’est vrai : dans les années 1950 et au début des années 1960, le taux maximal de l’impôt fédéral sur le revenu des personnes physiques aux États-Unis atteignait le chiffre effroyable de 91 %, avant d’être ramené à 70 %. Sous Ronald Reagan, il a ensuite été successivement réduit à 28 % en 1988 (avant d’être relevé à plusieurs reprises, puis à nouveau abaissé sous Trump).

Cependant, comme le montrent Phil Gramm, Robert Ekelund et John Early dans leur livre The Myth of American Inequality :

« L’impôt sur le revenu le plus élevé en 1962 était de 91 %. Après déductions et crédits, seuls 447 déclarants sur 71 millions payaient des impôts au taux le plus élevé. Le 1 % de personnes gagnant le plus d’argent payaient en moyenne 16,1 % de leurs revenus en impôts fédéraux et en charges sociales, tandis que les 10 % les plus riches payaient 14,4 % et les 50 % les plus pauvres 7 %. »

Même lorsque le taux d’imposition maximal a été ramené à 70 %, les choses n’ont pas beaucoup changé.

Seuls 3626 des 75 millions de contribuables ont effectivement payé des impôts à hauteur de 70 %. Il est intéressant de noter que le pourcentage réel payé par les 1 % de ménages gagnant le plus aux États-Unis n’était que de 16,1 % en 1962 lorsque le taux marginal supérieur était de 91 %. Toutefois, en 1988, alors que le taux maximal n’était que de 28 %, le pourcentage payé par le 1 % de personnes gagnant le plus était passé à 21,5 % ! Alors que le taux d’imposition maximal a diminué de deux tiers, le pourcentage de leur revenu que le 1 % de déclarants les plus riches ont payé en impôts fédéraux sur le revenu et en charges sociales a augmenté d’un tiers.

Cela semble paradoxal mais c’est logique : ce n’est pas seulement le taux d’imposition qui est déterminant mais le montant du revenu qui est effectivement imposable. Dans l’ère pré-Reagan, il existait de nombreuses exemptions, failles et dispositifs d’économie d’impôt que les hauts revenus pouvaient utiliser pour réduire leur revenu imposable. Reagan a supprimé un grand nombre de ces possibilités, augmentant ainsi la proportion des revenus soumis à l’impôt.

Les réductions d’impôts de l’ère Reagan ont stimulé les taux de croissance économique.

Pendant les années Reagan, la croissance économique a été en moyenne de 3,2 % par an contre 2,8 % pendant les années Carter-Ford et 2,1 % pendant les années Bush-Clinton. Le taux de croissance des années Reagan inclut la récession du début des années 1980, un effet secondaire du renversement de la politique de forte inflation de Carter. De 1983 à 1989, le PIB a augmenté de 3,8 % par an et à la fin du second mandat de Reagan, l’économie américaine était presque un tiers plus importante que lors de son entrée en fonction. Cette croissance était une conséquence directe des politiques de déréglementation et de réforme fiscale de Reagan, conjuguées à la chute des prix du pétrole. Le taux de croissance des années 1980 était plus élevé que celui des années 1950 et 1970, bien que sensiblement inférieur au taux de croissance de 5 % qui avait suivi la réduction de 30 % des taux d’imposition décidée par John F. Kennedy en 1964.

Cette croissance, ainsi que l’élimination de nombreuses déductions et exemptions, ont entraîné une forte augmentation des recettes fiscales. Ce que Reagan avait prédit s’est réalisé :

Lors d’une conférence de presse en octobre 1981, il cita le philosophe musulman du XIVe siècle Ibn Khaldūn qui annonçait la théorie de la courbe de Laffer, comme on appelle cet effet dans le jargon économique :

« Au début de la dynastie, de grandes recettes fiscales étaient obtenues à partir de petites évaluations. À la fin de la dynastie, de petites recettes fiscales ont été obtenues à partir de grosses cotisations. »

Reagan a ajouté : « Et nous essayons de revenir aux petites cotisations et aux grandes recettes. »

Dans d’autres pays aussi, les taux d’imposition supérieurs étaient autrefois plus élevés.

En Allemagne, le taux d’imposition marginal était de 56 % jusqu’en 1989. Mais ici aussi, presque personne ne payait réellement le taux d’imposition maximal à l’époque. Dans les années 1970, 1980 et 1990, de nombreuses personnes fortunées ont eu recours à des dispositifs d’économie d’impôt, tels que les fonds immobiliers fermés, les fonds d’investissement dans le secteur maritime, les fonds de médias, etc.

Je me souviens encore d’un séminaire sur la fiscalité au cours duquel un conseiller fiscal avait déclaré : « La base d’évaluation de votre taux d’imposition est votre stupidité personnelle », ce par quoi il voulait dire que chacun était libre de réduire sa charge fiscale à volonté grâce à des systèmes d’imputation des pertes. Lorsque le taux d’imposition maximal a été abaissé en Allemagne, presque tous les dispositifs d’économie d’impôt ont été supprimés – tout comme aux États-Unis – de sorte qu’aujourd’hui, en Allemagne, les hauts revenus paient souvent plus d’impôts, et non moins, malgré des taux d’imposition marginaux plus bas.

Le mythe selon lequel des pays comme les États-Unis et l’Allemagne ont connu une forte croissance économique lorsque le taux marginal supérieur d’imposition était élevé est donc faux. En fait, le taux marginal d’imposition le plus élevé n’était que nominalement élevé en raison du grand nombre d’exemptions, de lacunes et de déductions.

 

Rainer Zitelmann est historien et sociologue et auteur du nouveau livre In Defence of Capitalism.

29 décembre, 2022

La liberté des marchés contre le capitalisme

 Par Frédéric Mas.

On associe régulièrement le libertarianisme, l’aile la plus radicale de la philosophie libérale, aux idéologies de droite ou encore au mouvement conservateur américain. Historiquement et politiquement, l’association n’est pas dépourvue de fondements. Comme l’a très bien rappelé Sébastien Caré dans son essai de 2010 intitulé Les libertariens aux États-Unis : Sociologie d’un mouvement asocial, si le mouvement libertarien aux États-Unis s’est construit en s’autonomisant du conservatisme moderne à partir de la fin des années 1960, il s’enracine dans l’idéologie individualiste de la « vieille droite » d’avant-guerre.

Seulement, la radicalité critique du libertarianisme qui se traduit institutionnellement par la défense de l’anarchie de marché, c’est-à-dire la reconnaissance de la coopération volontaire entre individus comme seul fondement de l’ordre social, a débouché sur la naissance d’un courant certes minoritaire mais intellectuellement très actif, le libertarianisme de gauche.

Comme son frère ennemi « de droite », il défend les droits de propriété de l’individu tout comme les échanges volontaires au bénéfice mutuel de ses participants mais contrairement à lui il concentre sa critique contre le capitalisme, non pas au nom du marché libre, mais du marché « libéré ».

C’est d’ailleurs parce qu’il est anticapitaliste qu’il ne reprend pas à son compte l’étiquette « anarcho-capitaliste » populaire parmi beaucoup de tenants de l’anarchie de marché ou de la « société de droit privé ».

 

Trois définitions du capitalisme

Pour Gary Chartier, l’un de ses principaux théoriciens contemporains, il est possible de distinguer trois définitions du capitalisme :

  1. Un système économique qui se caractérise par des droits de propriété personnels et les échanges volontaires des biens et des services.
  2. Un système économique caractérisé par la relation symbiotique entre les États et les grandes entreprises.
  3. La domination des lieux de travail, de la société et de l’État par les capitalistes, c’est-à-dire par un nombre relativement peu élevé de personnes qui contrôlent la richesse mobilisable et les moyens de production.

 

Si les partisans du marché libre ne sont pas opposés au capitalisme au sens 1, ils sont critiques des capitalismes au sens 2 et 3.

De la confusion entre les trois définitions découlent une confusion parmi beaucoup de libertariens qui ne voient pas à quel point, toujours selon Chartier, le capitalisme implique une interférence directe avec la liberté de marché :

« Dans le cadre du capitalisme [au sens 2], les politiciens interfèrent avec les droits de propriété et les échanges volontaires de biens et de services pour s’enrichir et enrichir leurs électeurs et les grandes entreprises influencent les politiciens afin de favoriser l’interférence avec les droits de propriété personnelle et les échanges volontaires pour s’enrichir et enrichir leurs alliés1. »

Pour les libertariens de gauche, s’opposer au capitalisme au nom des marchés libérés signifie rappeler le caractère indésirable du capitalisme. Les libéraux critiquent régulièrement le corporatisme ou le capitalisme d’État pour parler de ce qui ne va pas dans le capitalisme réellement existant, mais pour Chartier, ils ne saisissent pas pleinement le problème posé par le système dans son entier. Dans ces critiques est souvent minoré le rôle joué par les grandes entreprises au sein de la symbiose qu’elles entretiennent avec les États.

L’anticapitalisme de la gauche libertarienne cherche également à se différencier des enthousiastes « vulgaires » du marché, qui confondent défense du marché et défense du capitalisme.

 

Plus libertaires que conservateurs

Plus profondément encore, l’anarchisme de marché défendu par la gauche libertarienne se réclame de Benjamin Tucker, anarchiste individualiste et membre de la première internationale socialiste, ce qui achève de les désaffilier des courants conservateurs et de centre-droit.

Cette volonté affichée de rupture et de désaffiliation ne va pas d’ailleurs parfois sans excès. Il arrive régulièrement que par anticapitalisme les tenants du libertarianisme de gauche reprennent les théories contemporaines de l’ultragauche liant anticapitaliste, luttes intersectionnelles (féminisme, critique du patriarcat, etc.) et ouvriérisme.

Contentons-nous ici de rappeler à quel point la nouvelle gauche identitaire qui prospère sur les campus aux États-Unis comme en Europe, par leur anti-universalisme et leur antirationalisme, ne fait que réhabiliter le discours réactionnaire le plus primitif pour détourner le capitalisme – woke cette fois-ci – tant honni en faveur de ses propres clientèles et de son propre personnel bureaucratique2.

Matt Zwolinski remarque également que si les libertariens plus traditionnels ont beaucoup à apprendre de leurs camarades anarchistes « de gauche », en particulier sur le caractère révolutionnaire de leur théorie, tout comme sur les dangers de l’immobilisme, ils peuvent à leur tour modérer leur radicalisme égalitaire parfois exagéré. Nous retrouvons ici une ligne de démarcation bien connue entre deux conceptions de la justice, l’une visant à s’insurger contre les inégalités, l’autre visant à les rendre moins insupportables en enrichissant les plus démunis.

  1. Gary Chartier et Charles W. Johnson, Markets not Capitalism. Individualist anarchism against bosses, inequality, corporate power, and structural poverty. New York, Autonomedias, 2011. ↩
  2. Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières ? Paris, Fayard, 2020. ↩

02 décembre, 2022

Quand on cherche « Le capitalisme combat le racisme » sur Google

 Par Connor Vasile.

 

Si vous cherchez « le capitalisme combat le racisme » dans Google, les premiers résultats de recherche seront des articles comme : « Le capitalisme est-il raciste ? » ;  « Le capitalisme sans racisme : Science ou fiction » ; « L’essor du capitalisme et l’émergence du racisme ».

À la lecture de ces titres, on pourrait croire que le modèle économique le plus triomphant que le monde ait jamais connu est enraciné dans un environnement raciste et hégémonique destiné à profiter aux seigneurs de la société. C’est une bonne chose d’avoir Google pour nous ouvrir les yeux sur ce système inhumain.

Au-delà de la facétie, la société occidentale (post)moderne considère le capitalisme comme l’éléphant le plus laid de la pièce ; elle ne veut pas admettre qu’il s’agit d’un rouage essentiel au fonctionnement de la civilisation et préfère contempler des chimères comme le socialisme à travers des lunettes fortement teintées de rose.

Nous sommes incités à croire que le marché libre est responsable d’une grande partie de l’injustice, du racisme et de l’inégalité observés dans le monde moderne. Mais est-ce vrai ?

 

Les bienfaits du capitalisme

Le fait est que le capitalisme en tant que système a toujours été une force du bien, y compris dans l’histoire tumultueuse des États-Unis. Même pendant les périodes de la reconstruction et de Jim Crow au cours desquelles les communautés noires ont été victimes de violations flagrantes des droits civiques, le capitalisme a été la force salvatrice qui a aidé les gens à surmonter leur situation, l’adversité à laquelle ils étaient confrontés au sein d’une culture encore sous le choc des effets de la guerre civile.

Comme Milton Friedman l’a déclaré dans son livre Capitalisme et liberté :

C’est un fait historique frappant que le développement du capitalisme s’est accompagné d’une réduction majeure des discriminations économiques infligées à des groupes religieux, raciaux ou sociaux particuliers.

Avec la puissance des médias, des réseaux sociaux et du gouvernement qui travaillent à saper l’idée que le capitalisme est une force promouvant la liberté individuelle, il est important de revisiter quelques histoires sur la façon dont le marché libre a sorti les individus de la pauvreté et a combattu le racisme.

 

Le père d’Harlem

Philip A. Payton (1876-1917) était un promoteur immobilier noir du XXe siècle originaire de Harlem à New York. À l’époque, la ségrégation de fait était encore une réalité dans les villes américaines. Manhattan ne fait pas exception. En acquérant des maisons en grès brun après le départ d’un certain nombre de familles blanches, Payton a contribué à fournir davantage de logements aux locataires noirs de l’Upper West Side. Compte tenu des tensions raciales de l’époque, on peut dire que les propriétaires n’étaient pas très contents.

La Hudson Realty Company visait à de nouveau procéder à une ségrégation dans le quartier en rachetant les logements appartenant à des Noirs et en expulsant les locataires. Payton renvoie l’ascenseur en proposant aux locataires noirs précédemment expulsés des logements appartenant à des Blancs. Payton l’emporte finalement et la Hudson Reality renonce à son objectif d’une nouvelle ségrégation. Des tentatives ultérieures ont été menées par des sociétés immobilières qui utilisaient des critères raciaux pour empêcher les familles noires d’accéder à une location, mais elles ont également été battues à plate couture par Payton et d’autres entrepreneurs noirs qui s’inspiraient de son exemple.

L‘Afro-American Realty Company de Payton a atteint un million de dollars d’actifs et a aidé de nombreuses familles noires à s’installer dans les quartiers où elles voulaient vivre et pas seulement là où la ville les reléguait. Il a utilisé le marché libre et la demande de meilleurs logements pour rendre service à sa communauté. Il l’a emporté malgré les obstacles raciaux, car en fin de compte il a compris que la discrimination n’est pas de taille face à la volonté du peuple.

Comme il l’a énoncé un jour :

« Le préjugé qui jusqu’ici a joué contre nous peut être retourné et utilisé à notre profit. »

 

La reine de la cosmétique

Sarah Breedlove est née en Louisiane, quatre ans seulement après la signature de la proclamation d’émancipation par le président Abraham Lincoln. Orpheline à l’âge de sept ans et contrainte à la servitude domestique pour survivre, elle développe très tôt une vision pessimiste de sa vie. Elle se rappellera plus tard qu’étant orpheline de père et de mère elle n’avait que peu ou pas d’opportunités quand elle a débuté.

Malgré cela, Breedlove a continué à travailler dur et a fini par développer sa propre ligne de soins capillaires. Le marché afro-américain étant largement négligé à l’époque, Breedlove a saisi l’occasion pour répondre aux besoins d’une population en croissance et a commencé à vendre ses propres produits capillaires.

C’est après avoir épousé Charles Walker en 1906 qu’elle se fait connaître sous le nom de madame C.J. Walker. Comme le pétrole fraîchement exploité, son entreprise se développe rapidement, trouvant un écho dans les communautés noires du pays. La petite entreprise s’est développée avec une usine, une école de beauté et un salon de coiffure. C.J. Walker était connue pour embaucher des femmes à des postes de direction et de personnel, ce qui était inconcevable à l’époque. À l’apogée de l’entreprise, on note que plusieurs milliers de femmes étaient employées comme vendeuses et d’innombrables autres formées aux soins capillaires.

L’entreprise de madame Walker vaudrait aujourd’hui environ 10 millions de dollars. Elle est la première femme millionnaire autodidacte recensée dans l’histoire américaine. C’est en soi un exploit incroyable, mais il est encore plus étonnant si l’on tient compte du fait qu’elle a vécu à une époque où les Noirs étaient encore considérés comme des citoyens de seconde zone. Mme Walker s’est servie de l’adversité qu’elle a connue pour bâtir une entreprise en partant littéralement de zéro. Sans la culture sous-jacente de l’esprit d’entreprise et du système de marché libre, qui sait si son entreprise aurait même été créée ?

 

La vente par correspondance a combattu Jim Crow

La marche vers la liberté ayant abouti à la loi sur les droits civils de 1964 évoque des images de marches, de sit-in et le célèbre discours de Martin Luther King sur le National Mall.

Un aspect moins connu est l’essor des marchés alternatifs qui ont contribué à repousser les politiques économiques racistes qui cherchaient en fin de compte à limiter et non à promouvoir les marchés. Sous le régime Jim Crow, les communautés noires étaient limitées dans leurs options d’achats. La fréquentation de certains magasins, restaurants et lieux publics leur était interdite. Si elles parvenaient à accéder à un magasin appartenant à des Blancs, elles étaient confrontées à des remarques racistes, des tons condescendants et même des prix exhorbitants.

Sears a révolutionné l’acte d’achat grâce aux catalogues qui ont permis aux consommateurs de commander par courrier à partir de leur domicile. Cela a donné à l’entreprise un avantage énorme en élargissant son marché, en servant des milliers de clients par rapport à un magasin traditionnel. Considérée comme allant de soi aujourd’hui, l’idée de commander et de recevoir un produit sans quitter son domicile était une invention inédite – et potentiellement salvatrice – pour les ménages du XXe siècle.

Cette innovation a permis aux Noirs du Sud de commander des articles indisponibles dans leurs magasins ségrégués. Avec la vente par correspondance, les clients noirs n’avaient pas non plus à subir le racisme et l’inhumanité dont ils étaient victimes lors de certaines sorties publiques ; ils pouvaient commander ce qu’ils voulaient quand ils le voulaient, tout comme le Blanc moyen de l’époque. L’innovation capitaliste n’a pas seulement profité aux entreprises concernées, elle a également servi à apporter de la valeur à diverses communautés ; dans ce cas, elle a servi d’échappatoire à tant de consommateurs noirs contraints par les lois Jim Crow.

 

Quelque chose à retenir

Ce ne sont là que quelques exemples de la façon dont le capitalisme a pu aider des personnes à faire face au racisme.

L’héritage de madame Walker, de Philip Payton et de nombreux autres entrepreneurs noirs du XXe siècle est toujours présent aujourd’hui. Avec des multimillionnaires et des milliardaires comme Rihanna, Beyonce, Kanye West, Drake, Oprah Winfrey, Tyler Perry, Jay Z ou Michael Jordan, il est clair que le capitalisme est une force socio-économique qui permet d’innover pour s’améliorer et améliorer sa communauté, au lieu d’être le pourvoyeur du racisme et de l’injustice modernes, comme Google voudrait vous le faire croire.

01 décembre, 2022

La liberté des marchés contre le capitalisme

 Par Frédéric Mas.

On associe régulièrement le libertarianisme, l’aile la plus radicale de la philosophie libérale, aux idéologies de droite ou encore au mouvement conservateur américain. Historiquement et politiquement, l’association n’est pas dépourvue de fondements. Comme l’a très bien rappelé Sébastien Caré dans son essai de 2010 intitulé Les libertariens aux États-Unis : Sociologie d’un mouvement asocial, si le mouvement libertarien aux États-Unis s’est construit en s’autonomisant du conservatisme moderne à partir de la fin des années 1960, il s’enracine dans l’idéologie individualiste de la « vieille droite » d’avant-guerre.

Seulement, la radicalité critique du libertarianisme qui se traduit institutionnellement par la défense de l’anarchie de marché, c’est-à-dire la reconnaissance de la coopération volontaire entre individus comme seul fondement de l’ordre social, a débouché sur la naissance d’un courant certes minoritaire mais intellectuellement très actif, le libertarianisme de gauche.

Comme son frère ennemi « de droite », il défend les droits de propriété de l’individu tout comme les échanges volontaires au bénéfice mutuel de ses participants mais contrairement à lui il concentre sa critique contre le capitalisme, non pas au nom du marché libre, mais du marché « libéré ».

C’est d’ailleurs parce qu’il est anticapitaliste qu’il ne reprend pas à son compte l’étiquette « anarcho-capitaliste » populaire parmi beaucoup de tenants de l’anarchie de marché ou de la « société de droit privé ».

 

Trois définitions du capitalisme

Pour Gary Chartier, l’un de ses principaux théoriciens contemporains, il est possible de distinguer trois définitions du capitalisme :

  1. Un système économique qui se caractérise par des droits de propriété personnels et les échanges volontaires des biens et des services.
  2. Un système économique caractérisé par la relation symbiotique entre les États et les grandes entreprises.
  3. La domination des lieux de travail, de la société et de l’État par les capitalistes, c’est-à-dire par un nombre relativement peu élevé de personnes qui contrôlent la richesse mobilisable et les moyens de production.

 

Si les partisans du marché libre ne sont pas opposés au capitalisme au sens 1, ils sont critiques des capitalismes au sens 2 et 3.

De la confusion entre les trois définitions découlent une confusion parmi beaucoup de libertariens qui ne voient pas à quel point, toujours selon Chartier, le capitalisme implique une interférence directe avec la liberté de marché :

« Dans le cadre du capitalisme [au sens 2], les politiciens interfèrent avec les droits de propriété et les échanges volontaires de biens et de services pour s’enrichir et enrichir leurs électeurs et les grandes entreprises influencent les politiciens afin de favoriser l’interférence avec les droits de propriété personnelle et les échanges volontaires pour s’enrichir et enrichir leurs alliés1».

Pour les libertariens de gauche, s’opposer au capitalisme au nom des marchés libérés signifie rappeler le caractère indésirable du capitalisme. Les libéraux critiquent régulièrement le corporatisme ou le capitalisme d’État pour parler de ce qui ne va pas dans le capitalisme réellement existant, mais pour Chartier, ils ne saisissent pas pleinement le problème posé par le système dans son entier. Dans ces critiques est souvent minoré le rôle joué par les grandes entreprises au sein de la symbiose qu’elles entretiennent avec les États.

L’anticapitalisme de la gauche libertarienne cherche également à se différencier des enthousiastes « vulgaires » du marché, qui confondent défense du marché et défense du capitalisme.

 

Plus libertaires que conservateurs

Plus profondément encore, l’anarchisme de marché défendu par la gauche libertarienne se réclame de Benjamin Tucker, anarchiste individualiste et membre de la première internationale socialiste, ce qui achève de les désaffilier des courants conservateurs et de centre-droit.

Cette volonté affichée de rupture et de désaffiliation ne va pas d’ailleurs parfois sans excès. Il arrive régulièrement que par anticapitalisme les tenants du libertarianisme de gauche reprennent les théories contemporaines de l’ultragauche liant anticapitaliste, luttes intersectionnelles (féminisme, critique du patriarcat, etc.) et ouvriérisme.

Contentons-nous ici de rappeler à quel point la nouvelle gauche identitaire qui prospère sur les campus aux États-Unis comme en Europe, par leur anti-universalisme et leur antirationalisme, ne fait que réhabiliter le discours réactionnaire le plus primitif pour détourner le capitalisme – woke cette fois-ci – tant honni en faveur de ses propres clientèles et de son propre personnel bureaucratique2.

Matt Zwolinski remarque également que si les libertariens plus traditionnels ont beaucoup à apprendre de leurs camarades anarchistes « de gauche », en particulier sur le caractère révolutionnaire de leur théorie, tout comme sur les dangers de l’immobilisme, ils peuvent à leur tour modérer leur radicalisme égalitaire parfois exagéré. Nous retrouvons ici une ligne de démarcation bien connue entre deux conceptions de la justice, l’une visant à s’insurger contre les inégalités, l’autre visant à les rendre moins insupportables en enrichissant les plus démunis.

  1. Gary Chartier et Charles W. Johnson, Markets not Capitalism. Individualist anarchism against bosses, inequality, corporate power, and structural poverty. New York, Autonomedias, 2011. ↩
  2. Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières ? Paris, Fayard, 2020. ↩