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01 juin, 2023

La dette publique : dangereuse et immorale !

 Par Jean-Yves Naudet.

Tout d’abord, d’où provient la dette publique ?

Comme une famille, un organisme public (État, collectivités locales, organismes de protection sociale comme l’assurance retraite ou l’assurance maladie) a des recettes et des dépenses. Pour les recettes, il s’agit essentiellement des impôts et des cotisations sociales. Lorsque les dépenses dépassent les recettes, il y a donc déficit. Toujours comme une famille, l’organisme public finance ce déficit en empruntant : c’est l’origine de la dette publique.

 

Emprunter pour financer des investissements ?

Ce déficit, et donc cette dette, sont-ils acceptables ?

Cela dépend largement de ce que l’on finance. Pour une famille, tout le monde comprend que si elle veut acheter un logement, et si elle a des revenus réguliers, elle peut légitimement emprunter sur 15 ou 20 ans, par exemple. Si les revenus réguliers sont suffisants, ils permettent de payer les intérêts et de rembourser peu à peu le capital. À la fin du processus, le logement est toujours là et va durer bien au-delà du crédit. S’il arrive malheur, il existe des assurances et, au pire, le logement peut être revendu.

De la même façon, on peut trouver légitime que l’État ou une collectivité locale empruntent pour réaliser un investissement, construire une piscine ou une école, une route ou un hôpital. Certes, pendant la durée de l’emprunt il faudra payer les intérêts et rembourser le capital, ce qui peut impliquer la génération suivante si l’emprunt est de longue durée ; mais cette génération suivante va elle aussi bénéficier de l’investissement réalisé. Il n’est pas anormal qu’elle participe ainsi au financement.

 

Où emprunter pour financer les dépenses courantes de fonctionnement ?

Il n’en va pas nécessairement de même pour des dépenses de fonctionnement.

Que penser d’une famille qui emprunterait pour financer ses achats courants au supermarché ? Cela peut s’imaginer quand on traverse exceptionnellement une mauvaise passe, mais cela n’a qu’un temps, et de toute façon il faut bien rembourser un jour car il n’est ni possible ni raisonnable de dépenser chaque mois, en achats courants, davantage que ce qu’on gagne, cela finit mal en général.

Or, ce qui est évident pour une famille paraît moins évident pour un organisme public. Certes, lui aussi (un État par exemple) peut être légitimement en déficit dans des circonstances exceptionnelles et ponctuelles, comme une guerre ou une crise majeure. Mais que va-t-il se passer si cela devient une habitude et si l’État finance chaque année ses dépenses de fonctionnement courant à crédit en  recourant au déficit ?

Voilà des dizaines d’années qu’en France, l’État et les organismes de protection sociale sont en déficit. Le dernier budget de l’État en équilibre remonte à 1974, soit bientôt 50 années de déficit ininterrompu. L’opinion publique ne réalise pas que cela signifie que depuis tant d’années une partie des dépenses de fonctionnement est financée à crédit, par exemple les traitements des fonctionnaires, ou encore les dépenses d’assurance maladie ou de retraite.

Certes, on peut trouver certaines d’entre elles nécessaires, voire indispensables, mais on refuse de les financer par l’impôt ou les cotisations sociales, ce qui se comprend, car la France est l’un des pays où les prélèvements obligatoires sont les plus élevés et pèsent lourdement sur les entreprises et les ménages : 47,5 % du PIB en France, contre 41,3 % en moyenne dans l’Union européenne.

On préfère recourir au déficit, donc à l’emprunt. C’est supportable une année ou deux, en période de vaches maigres, puisqu’on remboursera si les années suivantes sont des périodes de vaches grasses.

Mais lorsque le déficit est ininterrompu depuis près de 50 ans ?

 

Une dette publique de 3000 milliards, soit 44 000 euros par habitant

Le premier inconvénient, c’est qu’il faut chaque année payer la charge de la dette, c’est-à-dire les intérêts. Parfois les taux sont très élevés. Mais il est vrai que pendant une grande partie de cette période, lorsque l’inflation était faible, les taux l’étaient aussi, et la France a parfois emprunté à des taux situés entre 0 et 1 %. Mais quand l’inflation revient, les taux augmentent ainsi que la charge de la dette. En 2023, cette charge (qui ne concerne donc que les intérêts) représente environ 50 milliards, ce qui en fait un des plus gros postes budgétaires, pas très loin du budget de l’éducation.

Mais il faut bien aussi rembourser le capital. L’État emprunte pour des durées variables, la moyenne actuelle étant d’environ dix années. Donc, au bout de cette période, il faut rembourser le capital. Mais avec quoi, puisque les nouveaux budgets sont encore en déficit ? C’est mécaniquement une fuite en avant, car ne pouvant rembourser le capital grâce aux recettes, on emprunte pour rembourser les emprunts arrivant à échéance.

C’est ainsi qu’en 2023 il faut emprunter environ 156 milliards pour la dette arrivant à échéance, qui s’ajoutent aux 158 milliards de déficit de l’année, qu’il faut bien financer également par l’emprunt ; il nous faut donc emprunter plus de 300 milliards cette année, et cela pour le seul budget de l’État. Depuis des dizaines d’années, le pays emprunte chaque année, non seulement pour combler les déficits de l’année, mais aussi pour rembourser les crédits arrivant à échéance. Résultat : la dette publique ne cesse d’augmenter.

Elle atteint actuellement en France 3000 milliards d’euros.

Ce chiffre est très abstrait et on le compare souvent au PIB : actuellement 112 % du PIB, contre 84 % en moyenne dans l’Union européenne. Cela ne veut pas dire grand-chose, car le PIB c’est la production, à savoir les revenus des Français pendant une année, et ces revenus nous servent à vivre.

On ne mettra donc fin au processus qu’en revenant à l’équilibre budgétaire, et même à l’excédent permettant de rembourser. Ces 3000 milliards de dette représentent environ 44 000 euros par Français, bébés compris : quel beau cadeau de naissance !

 

Les dangers de la hausse des taux et de la perte de confiance

On mesure les dangers du processus.

Le premier danger, c’est que les nouveaux emprunts servant à rembourser les anciens se font aux nouveaux taux. Actuellement autour de 3 %, contre 1 % ou moins il y a peu ; l’échéance moyenne étant de dix ans, en dix ans l’essentiel de la dette ancienne est remplacé par de la nouvelle. 1 % de taux d’intérêt en plus représente à terme 30 milliards d’euros de charge de la dette en plus ! Et si les taux montent encore, chaque point de plus, c’est à terme encore 30 milliards de plus.

Or, deuxième danger : qui nous prête ? Sans doute en partie des ménages, via des fonds de placement, et des organismes financiers français ; mais la majorité de nos emprunts se fait sur les marchés internationaux. La majorité de la dette française est donc détenue par des non-résidents qui ne font pas de sentiments.

Plus ils sentent la fragilité de la situation, la faible capacité de remboursement, plus ils prêtent à des taux élevés. Cette capacité à emprunter est notamment mesurée par des agences de notation. Actuellement, nos notes sont encore bonnes et nous empruntons à des taux certes en hausse, mais pas encore explosifs. Cependant, dès le 28 avril, l’agence de notation Fitch a légèrement diminué la note de la France, passant de AA à AA- ; c’est un avertissement, qui n’a pas encore de trop graves conséquences, mais dont il faut tenir compte.

En effet, si demain la hausse des taux se poursuivait et la défiance s’installait, qui nous prêterait ou alors à quel taux ?

Chacun se souvient par exemple de ce qui s’est passé pour la Grèce il y a quelques années. Un pays trop endetté devient dépendant des marchés et donc des financements extérieurs. Les pays dans cette situation se voient imposer des plans de redressement des finances publiques.

C’est donc un jeu dangereux, et il faut donc réagir et diminuer notre dette.

 

Faire payer nos petits-enfants

Au-delà de ces aspects financiers, il y a aussi une dimension morale.

Faire financer un investissement à crédit, comme une piscine, c’est le faire financer en partie par les générations suivantes, qui vont le rembourser, mais elles vont aussi profiter de la piscine. Mais faire financer nos dépenses d’assurance maladie, de retraite ou le revenu actuel des fonctionnaires par nos enfants et petits-enfants, est-ce bien moral quand il leur faudra rembourser un jour nos emprunts actuels ?

On veut leur laisser une planète vivable, mais on leur laisse surtout nos dettes, pour des dépenses que nous voulons faire maintenant, sans en assumer le coût ! Certains pensent qu’il suffirait de refuser de rembourser, d’organiser la banqueroute. Mais outre le fait que c’est ne pas respecter nos engagements, c’est un fusil à un coup, car plus personne ne voudrait alors nous prêter par la suite : les emprunts russes n’ont pas laissé un bon souvenir à nos grands-parents.

On peut aussi imaginer que la Banque centrale européenne en rachète une partie, ce qui se fait aujourd’hui en rachetant des titres en circulation de la dette publique : à cette occasion, de la monnaie est créée, donc de l’inflation ; chacun en mesure les conséquences aujourd’hui sur le pouvoir d’achat. Cela n’a donc qu’un temps.

 

Les conseils de Turgot à Louis XVI toujours d’actualité

Ainsi, la dette publique, surtout quand elle dure depuis un demi-siècle, est à la fois dangereuse et immorale. Mais ce n’est pas nouveau.

En 1774, lorsque Louis XVI a nommé Turgot à la tête des finances, celui-ci a écrit au monarque :

« Je me borne en ce moment, Sire, à vous rappeler ces trois paroles : point de banqueroute ; point d’augmentation d’impôts ; point d’emprunts. Point de banqueroute, ni avouée ni masquée par des réductions forcées. Point d’augmentation d’impôts, la raison en est dans la situation de vos peuples, et encore plus dans le cœur de Votre Majesté. Point d’emprunts, parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre ; il nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute, ou l’augmentation des impositions […]. Pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen. C’est de réduire la dépense au-dessous de la recette ».

Deux ans plus tard, Turgot était limogé et son plan de redressement oublié. La dette publique n’a alors cessé de croître et chacun connaît le rôle qu’elle a joué dans le déclenchement de la Révolution. Le message de Turgot n’est-il pas toujours d’actualité ?

20 avril, 2023

Déficits et endettement du gouvernement fédéral: faut-il s’en inquiéter?

 Cette Note économique a été préparée par Nathalie Elgrably-Lévy, économiste senior à l’IEDM, en collaboration avec Renaud Brossard, directeur principal, Communications à l’IEDM. La Collection Fiscalité de l’IEDM vise à mettre en lumière les politiques fiscales des gouvernements et à analyser leurs effets sur la croissance économique et le niveau de vie des citoyens.

En avril 2015, Justin Trudeau avait affirmé que si les électeurs lui accordaient leur confiance, il équilibrerait le budget dès la première année de son mandat(1). Mais en décembre de la même année, le nouveau premier ministre s’était ravisé et se donnait alors quatre ans pour revenir à l’équilibre budgétaire(2). Depuis, le gouvernement fédéral a régulièrement défrayé la chronique en raison de son exceptionnelle propension à dépenser, de ses échecs annuels à éradiquer le déficit et de la croissance fulgurante de la dette.

Selon le scénario de référence présenté dans l’Énoncé économique de l’automne de 2022, la ministre des Finances Chrystia Freeland prévoyait un léger surplus dans cinq ans, soit en 2028(3). Même si de tels chiffres semblaient alors de bon augure, Yves Giroux, directeur parlementaire du budget, s’inquiétait déjà de constater qu’Ottawa entendait employer sa nouvelle marge de man-œuvre pour financer 52,2 milliards de dollars en nouvelles dépenses d’ici 2028(4).

Toutefois, tout espoir d’un retour à l’équilibre budgétaire s’est évaporé avec le budget déposé par Mme Freeland le 28 mars 2023. En raison de nouveaux engagements, les déficits des quatre prochaines années seront nettement plus élevés que prévu et, pour 2028, il atteindra 14 milliards au lieu du surplus de 4,5 milliards annoncé en novembre dernier(5).

Devant tant de chiffres qui se bousculent et vu la croissance de la dette induite par les déficits successifs, les Canadiens peuvent-ils réellement se sentir rassurés face à l’état des finances du gouvernement fédéral ou, au contraire, devraient-ils s’inquiéter de son niveau d’endettement et de la trajectoire sur laquelle se trouve le gouvernement?

La dette atteint un sommet historique en 2022

La dette du gouvernement fédéral attire surtout l’attention en raison de sa croissance rapide(6). Il est fait mention tantôt de la dette brute, tantôt de la dette nette. La dette brute correspond à l’ensemble du passif du gouvernement. Elle est la somme de tous les déficits accumulés depuis la Confédération, à laquelle sont ajoutés les passifs liés aux régimes de retraite et aux avantages sociaux futurs. La dette nette correspond à la dette brute de laquelle on soustrait les actifs financiers détenus par le gouvernement fédéral.

Bien que l’État puisse théoriquement vendre ses actifs financiers pour rembourser son passif, nous préférons centrer notre analyse sur la dette brute, notamment car nombre d’actifs sont relativement peu liquides ou ont une valeur sur le marché difficile à évaluer, ce qui les rend peu utiles pour éventuellement servir de source de financement. Notons également que les deux mesures de la dette affichent des tendances très similaires à long terme.

La Figure 1 présente l’évolution de la dette depuis 1867, ajustée en fonction de l’inflation. On constate que, pour l’ensemble de la période, la dette suit une tendance à la hausse. Elle a notamment fortement augmenté à partir de 1981 en raison de l’accumulation des déficits occasionnés par une croissance rapide des dépenses gouvernementales. La dette atteint un sommet en 1998 pour redescendre par la suite.

Ce redressement s’est toutefois brusquement interrompu lors de la crise financière de 2008. Entre 2008 et 2014, la dette brute augmente de 55 %(7). Et en 2015, dès le début du gouvernement de Justin Trudeau, la dette poursuit son ascension et augmente de 50 % pour atteindre un sommet historique en 2022(8). Ce qui est toutefois surprenant avec la récente envolée de la dette est qu’elle s’est enclenchée avant le début de la pandémie et survient alors que le Canada n’est ni en guerre ni en récession et ne doit pas juguler une crise financière.

Comme la population augmente au fil des ans, la dette est supportée par un nombre de contribuables toujours croissant. Il convient donc de l’exprimer également en fonction de la population. La Figure 2 illustre l’évolution de la dette brute par personne, ajustée en fonction de l’inflation. On peut noter que la croissance de la dette a été nettement plus rapide que la croissance de la population puisque le ratio observé suit une trajectoire à la hausse. Quant aux principales tendances, elles sont similaires à celles de la dette brute. En l’occurrence, la dette brute par personne s’est alourdie de 34,1 % depuis 2019(9). Aujourd’hui, le gouvernement fédéral accueille chaque nouveau-né en lui attribuant une dette de 47 179 $.

Évolution des recettes, des dépenses et du déficit

Si la pandémie a constitué un phénomène exceptionnel qui pouvait justifier certaines dépenses extraordinaires, et par conséquent une augmentation inhabituelle du niveau d’endettement, elle ne peut être invoquée pour expliquer la dégradation rapide des finances publiques fédérales depuis le premier mandat du gouvernement Trudeau. Notons qu’après avoir encouru des déficits à la suite de la crise de 2008, Ottawa avait réussi à équilibrer son budget en 2014(10).

La Figure 3 montre que les recettes et les dépenses, exprimées par personne et en termes réels, atteignent des sommets historiques qui n’ont été enregistrés ni en période de guerre ni en période de crise économique.

Entre 2015 et 2019, les dépenses par personne et en termes réels ont augmenté de 12,6 %, contre 10,3 % pour les recettes, ce qui explique l’accumulation des déficits et la croissance de la dette. Le Canada avait donc renoué avec les déficits bien avant le début de la crise sanitaire. Le déficit a connu une réduction entre avril et novembre 2022, mais, selon le dernier budget, il devrait être de 43 milliards pour l’exercice financier 2022-2023(11) (contre 36,4 G$ prévu dans l’Énoncé économique de novembre 2022)(12). Il s’agit d’un déficit plus important que les budgets des ministères des Transports, de la Santé, de l’Industrie, de la Sécurité publique, de la GRC, de la Justice, des Travaux publics, des Ressources naturelles, de l’Environnement et de l’Agriculture réunis(13). C’est aussi l’équivalent d’un déficit d’environ 173 millions de dollars par jour ouvrable, ou plus de 21 millions de dollars par heure de travail(14).

L’endettement a des conséquences

Situer les finances publiques dans une perspective historique est essentiel pour en apprécier l’évolution récente, mais cette démarche reste insuffisante pour évaluer la gravité de la situation. Il importe également de définir les risques associés à un endettement croissant, car si avancer des chiffres en milliards ou même par personne peut sembler abstrait, les conséquences associées à la désinvolture budgétaire sont nombreuses, sérieuses et bien réelles. Sans entrer dans les détails techniques, en voici quelques-unes largement admises dans la littérature économique :

  1. À mesure que la dette fédérale augmente, le service de cette dette augmente également, ce qui réduit les fonds disponibles pour les autres postes budgétaires comme ceux destinés au soutien des personnes vulnérables.
  2. Le ralentissement de la croissance économique est certainement l’un des plus graves effets de l’endettement, car les investisseurs achètent des obligations gouvernementales plutôt que d’effectuer des investissements productifs dans le secteur privé (effet d’éviction). En conséquence, la croissance de la productivité des travailleurs est ralentie et, par ricochet, la croissance du niveau de vie(15).
  3. Le financement de la dette exerce une pression à la hausse sur les taux d’intérêt. Cette hausse se répercute ensuite sur le reste de l’économie via une augmentation de l’ensemble des coûts d’emprunts(16).
  4. Un endettement important et des déficits considérables alors que l’économie n’est ni en guerre ni en situation de crise limite la marge de manœuvre budgétaire dont l’État pourrait avoir besoin dans l’éventualité d’une récession ou dans une situation d’urgence(17).
  5. La dette a une incidence considérable sur l’équité intergénérationnelle. Un bébé né au Canada aujourd’hui hérite d’une dette dont il aura à supporter les conséquences économiques mentionnées ci-dessus.

Faut-il s’inquiéter de la dette fédérale?

À la lumière des observations précédentes et vu la pléthore de conséquences indésirables occasionnées par l’endettement public, la réponse à la question posée au début de cette Note, « faut-il s’inquiéter de l’endettement du gouvernement fédéral? », est : oui!

Oui, car non seulement la dette fédérale atteint un sommet historique, mais le peu de rigueur budgétaire dont témoignent et l’Énoncé économique de l’automne de 2022 et le budget de mars 2023 semble indiquer un déni de la réalité. Alors que les conditions économiques qui prévalaient au cours de l’automne auraient pu permettre d’assainir les finances publiques, le ministère des Finances avait fait le choix d’annoncer de nouvelles dépenses. Puis, il récidive en mars dernier alors que le spectre de la récession plane plus que jamais.

Mais s’inquiéter ne signifie pas désespérer.

Au début des années 1990, après plusieurs décennies de déficits, une dette sans cesse croissante et un service de la dette qui absorbait environ le tiers des recettes fiscales, le Canada a flirté avec l’abysse financier. La gravité de la situation a d’ailleurs forcé Standard & Poor’s à abaisser la cote du gouvernement canadien en octobre 1992 de AAA à AA+(18). Ce fut ensuite au tour de Moody’s de procéder à une décote du Canada en avril 1994 et en avril 1995(19). Également, en janvier 1995, un éditorial du Wall Street Journal(20) décrivait le Canada comme étant « un membre honoraire du tiers monde à l’égard de son ingérable problème de dette ». Le dollar canadien a alors été surnommé le « peso du Nord(21) ».

Cet éditorial ayant eu l’effet d’un coup de massue sur le Canada, le gouvernement libéral de Jean Chrétien a adopté dès février 1995 un budget(22) audacieux visant à redresser rapidement les finances publiques.

Ce budget s’est avéré un point d’inflexion dans les finances gouvernementales alors qu’Ottawa entreprenait une série de réformes (dont celle de l’assurance-emploi) permettant la plus importante réduction des dépenses publiques depuis la démobilisation qui avait suivi la Seconde Guerre mondiale. On a également assisté à une très modeste hausse des impôts et à une contraction historique de la taille de l’État, alors que 45 000 postes de fonctionnaires étaient abolis(23).

Ces efforts ont permis une « renaissance » budgétaire : le pays annonçait dès 1998 un budget excédentaire, le premier en 27 ans(24). Les miracles économiques sont donc possibles.

Agir immédiatement

Le Canada est actuellement de nouveau sur une pente savonneuse. Fort heureusement, il n’est pas trop tard pour stopper la course vers un naufrage financier. Mais il est nécessaire de s’atteler à la tâche, car, comme le souligne avec sagesse une citation apocryphe souvent attribuée au président américain John Adams(25), « Il y a deux moyens de conquérir et d’asservir une nation. L’un est par l’épée. L’autre est par la dette. »

Pour réussir un exploit similaire à celui de Jean Chrétien, Ottawa doit toutefois commencer par prendre conscience de la gravité de la situation et ensuite rapidement procéder à une réduction notable de la taille de l’État, et non simplement freiner la croissance des dépenses. Si on évite de prendre des mesures pragmatiques et efficaces aujourd’hui, des décisions d’autant plus douloureuses s’imposeront demain.

14 mars, 2022

L’iceberg de l’inflation va éperonner le Titanic de la dette

 Par Simone Wapler

Dans un précédent article, je vous parlais du Titanic de la dette, plus de 300 000 milliards de dollars. Le Titanic était un paquebot de luxe réputé insubmersible à bord duquel les passagers menaient grand train dans l’insouciance. Le navire n’était-il pas réputé insubmersible ?

Il en est de même pour la dette aujourd’hui. Les dettes souveraines, c’est-à-dire les dettes publiques des pays développés, passent pour être les actifs financiers les plus sûrs au monde depuis la disparition de l’or du système monétaire en 1971. Elles seraient insubmersibles. Dans un contexte de baisse de taux continu, ces dettes (ou crédits) ne coûtent rien ou presque à leurs émetteurs, il leur suffit de contracter une nouvelle dette pour rembourser l’ancienne. Ceci permet à ces pays de maintenir un niveau de vie élevé.

Les États fortement endettés sont donc les plus vulnérables à une hausse des taux d’intérêt. Mais il existe deux autres paramètres à prendre en compte : qui détient la dette publique (la banque centrale, les citoyens nationaux ou des étrangers) et leur balance commerciale.

Imaginons un État dont la dette est intégralement détenue par les citoyens, il peut décider légalement (mais pas légitimement) de ne pas leur payer d’intérêts et même de ne pas les rembourser. Si la dette est rachetée par la banque centrale, elle est payée en monnaie de singe et l’inflation empire.

Si la dette est entre les mains de créanciers étrangers, le défaut devient délicat, d’autant plus si ces mêmes étrangers livrent des biens et services essentiels en grande quantité. Vous l’aurez compris, les cas de l’Allemagne, de la France et de l’Italie ne sont pas les mêmes bien que nous partagions la même monnaie.

Mais les taux monteront-ils ?

L’emballement de la création monétaire

L’inflation – en tant que hausse des prix généralisée – est toujours un phénomène monétaire et non pas économique. Les banquiers centraux ont créé de gigantesques quantités de monnaie (adossée à de la dette) sans rapport avec la quantité de biens et services produits comme nous l’avons vu. Cette création de monnaie dette a timidement commencé en 1971 avec la disparition de l’or du système monétaire international, et s’est accélérée à chaque crise (1973 avec les chocs pétroliers, 2000 avec la bulle internet, 2008 avec le crédit subprime et 2020 avec le covid). L’inflation actuelle n’est pas due à des ruptures d’approvisionnement de la chaine logistique mondiale ou à la guerre russo-ukrainienne. Elle provient d’une création de monnaie (dette) sans contrepartie de richesses produites.

Aujourd’hui, les États-Unis ont émis 30 000 milliards de dollars de dette fédérale. Elle n’était que de 1000 milliards en 1981. Pourtant, en quarante ans, le PIB américain, la taille de l’économie, n’a pas été multiplié par 30 mais par 5.

Non seulement la croissance de cette dette a été six fois supérieure à la croissance de l’économie mais elle s’est accélérée de façon fulgurante. Il a fallu 27 ans et la crise financière de 2008 pour que les 10 000 milliards de dette soient atteints. Neuf ans plus tard, en 2017, les 20 000 milliards sont atteints. Et cinq ans plus tard, en 2022, nous voici à 30 000 milliards. Et il n’a fallu que 46 jours pour passer de 29 000 milliards à 30 000 milliards…

Dans l’Eurozone, nous assistons aussi au même emballement.

L’essaimage de l’inflation

L’inflation se propage toujours de façon progressive d’autant plus lentement que les gens ont confiance dans le régime émetteur de monnaie. Ainsi, l’inflation de la fin de l’Empire romain s’est étalée sur plus de deux siècles (de 64 à 268). L’inflation européenne provoquée par l’importation massive d’or et d’argent en provenance du Nouveau monde s’est étalée sur près d’un siècle (de 1500 à 1600).

Richard Cantillon a théorisé au XVIIIe siècle les effets de la création monétaire sans contrepartie de création de richesse réelle en examinant ce dernier cas. Il montre que l’inflation se diffuse progressivement, démarrant auprès des fournisseurs du roi d’Espagne. L’inflation s’agrandit ensuite en cercles concentriques, à partir d’un petit noyau de personnes. D’abord les riches et les puissants proches de la source d’émission monétaire vers des groupes de plus en plus nombreux et de plus en plus éloignés, nuisant à de plus en plus d’individus. De la cour vers les charpentiers de marine nécessaires pour construire les galions, puis vers les charpentiers ordinaires, les producteurs de bois ou de clous, etc. On nomme « effet Cantillon » ce caractère diffus de transmission de l’inflation.

L’origine actuelle de l’augmentation des inégalités, de la flambée des prix des actifs financiers et de l’immobilier réside dans la création monétaire voulue par les banquiers centraux. Les ultra-riches appartiennent au monde de la finance et au petit cercle des dirigeants des grandes entreprises cotées ayant accès en première ligne au crédit gratuit et infini.

Dès lors, il ne faut pas s’étonner de la réticence des banquiers centraux à augmenter les taux d’intérêt pour contrer ce qu’ils ont provoqué. Évidemment, si vous pensez que l’iceberg de la dette va fondre de lui-même, ou que les banquiers centraux manœuvreront pour nous éviter le naufrage, inutile de lire la suite.

 

Vrai problème de pouvoir d’achat et faux problème d’excédent d’épargne

L’inflation des actifs (obligations, actions, immobilier) n’est mesurée par aucun indice officiel. L’érosion du pouvoir d’achat mesurée par les indices d’inflation officiels portent sur des produits et services de consommation ; ils ne prennent pas en compte le logement (qui ne se consomme pas) et encore moins les impôts et taxes. La hausse de l’immobilier alimente les marchés du crédit privé et prive les ménages de pouvoir d’achat pour autre chose.

Il n’y a aucun excédent d’épargne, seulement une fausse épargne reposant sur de la dette publique qui ne pourra jamais être honorée faute de contribuables solvables (une espèce en voie de disparition que les banquiers centraux sont incapables de cloner).

Comme je le rappelle dans mon livre, on n’a jamais vu dans l’histoire une génération payer pour la dette de la génération précédente. L’argent a déjà été croqué et ceux qui doivent rembourser intérêt et principal ne veulent pas être réduits en esclavage pour des dépenses dont ils n’ont pas profité.

Même un héritage s’accepte sous bénéfice d’inventaire.

 

L’heure de vérité par l’inflation

De semaine en semaine, l’inflation essaime et les banquiers centraux renâclent à prendre les dispositions qui s’imposent.

L’inflation atteint 7,5 % aux États-Unis, un niveau jamais vu depuis 1982 et 5,8 % dans l’Eurozone. En gros, à ce rythme, votre épargne est divisée par deux en 12 ans.

Oui, il y a bien des goulets d’étranglements dans la logistique de la mondialisation car le rebond après la mise à l’arrêt des économies pour cause de covid est violent. Oui, il y a bien une flambée de l’énergie due à de mauvaises allocations de capitaux (énergies renouvelables) et aux sanctions contre la Russie.

Mais à cela, s’ajoutent des plans de soutien et des plans de relance (financés par la dette, au cas où vous auriez un doute, cher lecteur). Tout cela, c’est de la monnaie qui finit par influencer les prix de votre vie quotidienne (et plus seulement l’immobilier ou les actions).

Le FMI écrivait fin décembre 2021 :

Un resserrement marqué des conditions financières exercerait une pression accrue sur les États, les ménages et les entreprises les plus endettés. Les perspectives de croissance s’assombriront si le secteur public et le secteur privé sont contraints de se désendetter au même moment.

Autrement dit en langage normal : si les taux d’intérêt montent, il y aura du sang sur les murs.

La boîte à outils des banquiers centraux contre l’inflation est la hausse des taux d’intérêt à court terme. Mais les taux courts entraînent normalement une hausse des taux d’intérêt à long terme ; pour freiner la hausse des taux longs, les banquiers centraux rachètent de la dette souveraine aux organismes bancaires, à charge pour ces derniers de créer de nouveaux crédits avec cet argent frais. Ces crédits devraient être attribués avec des taux plus élevés (si les taux courts ont monté) provoquant des faillites chez les zombies financiers maintenus artificiellement en vie par les taux bas

17 janvier, 2022

Pas de baguette magique pour la dette publique ?

 par Leonardo Baggiani

La dette publique dans le monde entier ne cesse de croître, phénomène que la pandémie a encore accéléré : en 2020, elle a augmenté de 16 points de pourcentage pour atteindre 120 % du PIB dans certaines économies avancées, et de 13 points pour atteindre 97 % du PIB au niveau mondial. Quelles sont les voies de sortie possibles ?

La croissance économique serait la réponse facile. Mais comme elle est atone depuis des années, le « consensus » actuel prescrit des stimuli fiscaux. Il s’agit notamment de programmes de prêts et de subventions distribués par les pays les plus riches pour aider les plus pauvres. Il ne semble pas que la recette appropriée de dépenses/investissements ait été trouvée. En outre, les banques centrales ne savent pas comment arbitrer entre des politiques accommodantes et l’inflation. Enfin, qui finira par payer la note ? La seule chose sûre est que les décideurs politiques ignorent les réductions de dépenses et que les perspectives de croissance restent incertaines.

C’est ce qui explique les propositions d’alourdissement de la fiscalité. Cependant, lever des fonds supplémentaires en taxant les revenus est politiquement difficile. Tout d’abord, en 2020, les déficits sont passés de 2 à 9 % du PIB en moyenne, un tiers de la hausse étant due à une base d’imposition plus petite. L’impôt sur la fortune des plus riches semble attrayant, mais il ne permettrait guère d’augmenter les recettes : dans les principaux pays de l’OCDE, l’impôt moyen sur la fortune représente aujourd’hui moins de 1 % du PIB. Une autre option consiste à privatiser massivement les actifs publics. Mais cela prend du temps.

L’inflation des prix et les faibles taux d’intérêt semblent être les baguettes magiques de nos gouvernants : ils soutiennent le PIB nominal et dévaluent la dette réelle, à condition que les banques centrales empêchent la hausse des taux d’intérêt (garantissant ainsi que les taux réels restent négatifs) et puissent arrêter l’inflation au bon moment. Les précédents ne sont pourtant pas encourageants.

Cependant, les autorités peuvent explorer d’autres lignes d’action. Par exemple, elles peuvent piéger l’épargne dans des instruments de dette appropriés (par le biais d’incitations fiscales, par exemple), ou recourir à une réglementation lourde pour manipuler les taux bancaires et les conditions de prêt. L’assouplissement quantitatif et les règles relatives aux ratios de fonds propres sont des instruments bien connus qui encouragent les banques à acheter et à détenir des obligations d’État. En outre, la présence de paramètres relatifs à l’environnement et à la prétendue responsabilité sociale oriente effectivement les fonds privés vers des « dépenses/investissements appropriés » tout juste identifiés par les gouvernements.

Ces politiques ruinent les perspectives de croissance, mais tous les avertissements sont ignorés. La faible réaction de la croissance après des stimuli budgétaires massifs et l’envolée de la dette publique n’y changent rien. Le défaut de paiement (suspension de paiement, décote ou toute autre forme de restructuration) n’est peut-être plus très loin. Historiquement, les conséquences d’un défaut de paiement sont l’inflation et la récession. Mais les banques centrales paieraient également un lourd tribut. La BCE détient environ 2,3 milliards d’euros. En revanche, son capital et ses réserves s’élèvent à environ 615 milliards d’euros, soit juste assez pour couvrir les 430 milliards d’euros de bons du Trésor italien dans ses tiroirs, en cas de défaillance de l’Italie. Comme les 430 milliards d’euros ne représentent que 16 % de l’encours total de la dette italienne, il est clair que Francfort ne peut pas faire grand-chose pour renflouer Rome.

Les dépenses publiques seront revues, mais pas réduites. Il reste une petite place pour des hausses d’impôts, et elle sera exploitée. L’inflation jouera le rôle principal. Cela prendra un certain temps : toutes choses égales par ailleurs, une inflation régulière de 4 % prend 7 ans pour dévaluer la dette d’un tiers, et 10 ans pour la réduire de moitié (une inflation régulière de 6 % réduit le temps à respectivement 5 et 7 ans). La croissance économique renforcerait sa viabilité, tandis que de nouveaux déficits budgétaires contrebalanceraient l’effet inflationniste. Bien entendu, un nouveau choc négatif pourrait également déclencher un défaut de paiement. En d’autres termes, les dettes publiques seront payées soit par la collectivité, soit par les détenteurs d’obligations.

Alors, que penser de l’appel de la présidente Lagarde à augmenter l’offre d’obligations notées AAA en tant que collatéraux sûrs ? Au sein de la zone euro, ce besoin d’ « actifs sûrs » a conduit à proposer la titrisation des obligations d’État afin d’augmenter l’offre d’ « actifs sûrs » et de limiter les conséquences des défauts de paiement à des catégories spécifiques de souscripteurs. Comme cela a déjà été dit, la BCE pourrait en effet se débarrasser de ses obligations d’État en les transformant en produits structurés (les fameux ESBies). Ce faisant, elle canaliserait le risque vers un segment spécifique du marché (les spéculateurs professionnels souscrivant la tranche la plus risquée), disposerait d’une marge de manœuvre supplémentaire pour manipuler les taux d’intérêt et rendrait les défaillances moins douloureuses. Compte tenu des alternatives, cela reste un scénario réalisable.

12 novembre, 2021

L’éthique de la répudiation de la dette publique

Par François Facchini

La répudiation de la dette d’un État a désormais ses défenseurs et son groupe d’intérêt[1]. Elle peut être décidée de manière unilatérale par le débiteur, négociée entre le débiteur et ses créanciers ou passer par un accord multilatéral qui place à la table des négociations les débiteurs, les créanciers et les États des créanciers. La répudiation de la dette est par conséquent à l’origine de conflits potentiels entre les États. Plusieurs scénarios de défaut de paiement sont envisageables. Le premier est de ne plus payer l’intégralité ou une partie de sa dette. Le second est de financer sa dette par un impôt d’inflation, car le prêteur est remboursé avec une monnaie qui a perdu une partie de son pouvoir d’achat. De nombreux pays dont la France et les États-Unis à la sortie de la première guerre mondiale ont levé l’impôt d’inflation sur les épargnants pour payer une partie de leurs dettes.

Quel que soit le scénario — annulation totale, partielle ou impôt d’inflation —, la répudiation de la dette publique pose des problèmes économiques et moraux. Les problèmes économiques renvoient à l’évaluation des effets sur le progrès économique et la distribution des richesses dans le pays. Le problème moral est souvent moins traité, mais il est tout aussi important. C’est l’objet de cet article.

L’éthique de la dette met en présence deux positions. La première consiste à condamner les pays et les gouvernements qui refusent de payer leur dette s’ils organisent leur insolvabilité (Patterson 1955, p.144[2]). La seconde soutient que le statut moral de la dette publique est fragile et que finalement le refus de payer la dette sans être moral, n’est pas non plus fondamentalement immoral (Buchanan 1987[3]).

Cet article rappelle les arguments avancés par ces deux positions (sections 1 et 2), montre comment ils s’articulent l’un à l’autre et s’interroge ensuite sur leurs pertinences pour les débats actuels autour du paiement de la dette publique en France (3).

1. De l’immoralité de la répudiation de la dette publique

La moralité du défaut de paiement dépend fondamentalement du contexte. Lorsqu’un pays répudie sa dette après une famine ou une guerre, aucune question éthique n’est en jeu. La banqueroute du gouvernement est l’équivalent public de la faillite honorable dans la vie privée (Patterson 1955, p. 144). Hors de cette situation de nécessité ou d’impossibilité, il y a l’obligation de payer sa dette. Car il n’y a pas de différences entre l’éthique publique et l’éthique privée. Un gouvernement qui ne paie pas la dette nationale déshonore le peuple qu’il représente. Il atteint l’intégrité financière du peuple, du pays et pervertit ses mœurs. Pour bien comprendre cette proposition il est nécessaire de présenter l’éthique de la dette privée et les raisons de son application à la dette publique.

L’éthique de la dette privée

L’éthique de la dette impose de la payer. Pour le comprendre il faut revenir à l’étymologie du mot dette. Le mot dette en français vient du mot Debitum en latin qui est le participe passé de debere[4], devoir. La dette est un devoir et ne pas faire son devoir est une faute, est mal.

Dans les sociétés religieuses et monothéistes, l’homme a une dette vis-à-vis de son créateur. Il y a en ce sens une anthropologie de la dette qui traverse toutes les sociétés car le rapport à la dette définit un peu notre rapport aux autres, au monde. Implicitement l’ordre social nous impose un sentiment de dette vis-à-vis de nos parents, de Dieu, de la nature, des autres, des générations futures. La dette relève en ce sens de la morale. On lui applique le principe selon lequel il est bien de faire son devoir. Si la dette a une parenté avec le devoir elle s’en distingue toutefois car elle n’est pas uniquement ou principalement obligation de faire quelque chose, mais obligation de rendre, de restituer. L’obligation est en ce sens plus générale que la dette. La dette est un devoir de restitution. La dette économique relève de ce type de relation. L’emprunteur doit restituer ce qui lui a été prêté, car tout contrat doit être honoré ; genuine quid pro quo terms. Ce principe repose ainsi sur un principe de justice commutative. La dette engage la parole de l’emprunteur vis-à-vis du prêteur. Elle crée une relation d’obligation entre deux individus. Elle a toutes les qualités du contrat. D’une dette implicite vis-à-vis de ses parents, par exemple, on passe à une dette explicite et de nature contractuelle. Elle est alors la rencontre de deux volontés, l’une prête, l’autre emprunte et s’engage à rembourser.

De l’éthique de la dette publique

L’éthique de la dette privée oblige à tenir ses promesses. L’éthique de la dette publique est de même nature parce que la fin ne justifie pas les moyens. S’il existe une morale universelle, cette dernière s’applique à tous les individus quel que soit leur rôle dans la société. Ce n’est pas parce qu’ils sont électeurs ou gouvernants que les individus doivent utiliser leur position de force (monopole de la violence de l’État) pour faire des choix immoraux. C’est même le contraire. C’est parce qu’ils sont en position de force que les États doivent être exemplaires. La défense de l’intérêt général ne justifie pas des choix financiers immoraux.

Les membres d’un gouvernement qui décideraient de répudier la dette nationale agiraient de manière immorale. De la même manière, un gouvernement qui organiserait l’insolvabilité de l’État ou qui créerait les conditions de cette insolvabilité serait immoral, car il atteindrait à l’intégrité financière des membres du gouvernement mais aussi à l’intégrité financière de son peuple, et de tous les individus qui le composent. Car le gouvernement engage la parole de son peuple.

En démocratie, en effet, le droit de vote rend l’électeur responsable de la dette. Je suis responsable de la dette publique parce que j’ai voté en faveur d’un gouvernement qui a emprunté pour financer ses dépenses, parce que je n’ai pas contesté la validité des résultats des élections ou parce que je me suis abstenu alors que j’avais le droit de m’y opposer en votant pour un parti hostile au vote de nouveaux déficits publics. L’électeur qui soutient les partis qui militent pour le paiement de la dette adopte le bon choix, mais reste financièrement responsable du paiement de la dette future par le contrat démocratique qui le lie aux autres membres de la communauté politique.

La dette doit être payée parce qu’elle engage la responsabilité du corps électoral dans son ensemble. Si elle n’est pas payée elle engage la parole des hommes du gouvernement, mais aussi du peuple en masse ; ceux qui ont soutenu les déficits, mais aussi ceux qui s’y sont opposés.

La répudiation de la dette nationale déshonore les hommes du gouvernement et le peuple vis-à-vis des prêteurs. Le ministre de l’économie a engagé sa parole. Le prêteur lui a fait confiance. Il ne peut en tant qu’homme lui mentir, le trahir.

La répudiation de la dette nationale déshonore aussi le peuple. Les membres du gouvernement n’engagent pas seulement leur parole, mais la parole de ceux qui vont effectivement payer la dette. Décider de ne pas honorer la dette nationale c’est atteindre en ce sens à l’intégrité financière du peuple, à son sens du bien et du mal, à la civilisation (Patterson 1955, p.146).

La répudiation de la dette nationale est, si l’on peut prendre le risque de le placer sur une échelle d’immoralité, encore plus immorale que la répudiation d’une dette privée, car elle met en relation un fort — l’Etat et son monopole de la violence — et un faible — le créancier. L’expropriation des créanciers a d’ailleurs longtemps été pratiquée par les puissants, entachant leur moralité à jamais.

Ces arguments conduisent à conseiller la prudence aux électeurs — le peuple en démocratie — vis-à-vis des gouvernements et des partis qui envisagent de ne pas honorer la dette nationale ou qui ne prennent pas le risque de défaut de paiement au sérieux.

Le peuple doit craindre, tout d’abord, tous les gouvernements, tous les leaders qui envisagent de ne pas honorer la dette nationale, car si le peuple peut ne pas honorer ses dettes pourquoi le citoyen pris isolément n’aurait pas non plus le droit de ne pas honorer ses propres dettes ? Lorsque le gouvernement rompt avec la morale privée, il affaiblit l’adhésion des individus à cette morale et pervertit les mœurs. L’affaiblissement de l’intégrité financière d’un gouvernement nuit à l’intégrité du peuple (Patterson 1955, p.148). La conséquence est la formation d’une société de méfiance et un moindre niveau de développement, car un montant important des ressources doit être consacré à la crédibilité des promesses faites lors des contrats, ce qui allonge les temps de négociation et finalement les coûts de la formation des contrats.

Le peuple doit aussi craindre tous les leaders politiques qui ne prennent pas le risque de défaut de paiement au sérieux. D’une part, parce qu’ils peuvent conduire l’État à la faillite. D’autre part, parce que ne pas prendre le risque de la dette au sérieux c’est ignorer les leçons de l’histoire. Ignorer les leçons de l’histoire est immoral parce que savoir est un devoir moral. Savoir c’est avoir une exigence de vérité. Dire le vrai est bien alors que soutenir le faux est mal. La banqueroute est immorale, dans la mesure où elle aurait pu être évitée si le gouvernement n’avait pas ignoré les leçons de l’histoire qui montrent que de nombreux États ont fait faillite et que cela a généralement été très néfaste pour les peuples de ces pays.

Les crises de la dette souveraine sont nombreuses et souvent profondes et longues (phase de récession). Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart (2009[5]) dénombrent 71 crises de défauts souverains dans le monde entre 1978 et 2006. Le dernier défaut de paiement de la France date de 1812. Plusieurs grandes crises trouvent leur origine dans un défaut de paiement des États. La Révolution française, le Brésil de 1999, et l’Argentine de 2001 sont trois bons exemples des effets d’une crise de la dette souveraine. Un gouvernement ne peut pas dire qu’il ne savait pas. Ne pas savoir ne l’exonère pas de ses fautes.

Lorsque les élus et le gouvernement mentent au peuple sur l’absence de risque de défaut ils prennent donc le risque de désolidariser le peuple de sa dette, de dissocier la parole du gouvernement de la parole du peuple. Un peuple trompé par les informations que lui livre le gouvernement est en droit de ne plus se sentir obligé de payer sa dette.

Les arguments en faveur de l’immoralité de la répudiation de la dette publique s’articulent ici avec ceux qui défendent plutôt l’idée que le statut moral de la dette publique est beaucoup plus fragile que le statut moral de la dette privée. Les liens entre les deux positions s’expliquent par le mensonge, l’inconséquence, le calcul et l’ignorance qui entourent la croissance de la dette publique.

2. De la moralité de la répudiation d’une dette odieuse

Vivre à crédit, ne pas proportionner ses dépenses à ses revenus, est possible pour l’État, parce qu’il possède le monopole de la force, mais cela n’en est pas moins immoral. Cela est d’autant moins moral que l’État utilise sa position dominante pour imposer sa volonté. Il utilise sa force et ne respecte pas les lois élémentaires de la morale économique : ne pas dépenser ce que l’on n’a pas et ne pas promettre ce que l’on sait ne pas pouvoir ou ne pas vouloir tenir. Rien ne peut justifier moralement ce type de comportement. Même pas l’intérêt général puisque la fin ne justifie jamais les moyens.

Cette immoralité des choix financiers du gouvernement sera d’autant plus grande que les dépenses publiques ne servent pas l’intérêt général, mais l’intérêt de quelques groupes d’intérêts influents.

La méfiance généralisée vis-à-vis de la classe politique qui semble vivre hors de la morale commune aura pour conséquence d’affaiblir l’intégrité financière du peuple, cela a été rappelé, mais aussi son intégrité morale. Bien au-delà de la dette publique, il s’agit d’un enjeu de civilisation. La répudiation de la dette nationale naît avec le goût du déficit et la violation du principe d’équilibre.

Un principe d’équilibre qui rappelle qu’il est bien de ne pas dépenser plus que ce que l’on gagne. Ce principe s’applique aussi aux électeurs qui devraient savoir que toute augmentation de la dépense publique exige une hausse de l’impôt. Lorsque les gouvernements utilisent leur privilège pour s’exonérer des règles morales ils prennent le risque de l’exemplarité inverse. Ils restent des exemples, mais de mauvais exemples qui diffusent dans le corps social le poison de l’immoralité financière.

L’affaiblissement de la morale victorienne, pour reprendre l’expression de James Buchanan (1987), réduit ainsi les préférences des électeurs pour le remboursement de la dette publique, l’équilibre budgétaire et l’exigence d’utilité des dépenses sociales. Elle les place hors du monde pré-keynésien et a contrario dans le monde keynésien. Dans ce monde keynésien ce qui est contraire à l’éthique économique devient la norme.

La dépense publique est toujours bonne même si elle sert à financer des emplois qui ne servent à rien : on finance des hommes à creuser des trous pour les reboucher.

Le déficit public n’est plus le signe d’une mauvaise gestion, mais de la compétence financière du gouvernement. Le déficit, la répudiation de la dette ne sont plus immoraux puisque l’éthique publique se distingue de l’éthique privée. La question morale est même évincée du débat public puisque le gouvernement a pour mission de défendre, même au prix de choix immoraux, ce qu’il estime être dans l’intérêt général. Dans un monde keynésien, vivre à crédit n’est pas immoral, c’est au contraire un moyen de supporter la consommation et de faire vivre les autres. Le coupable devient l’épargnant.

Si la dette nationale est la conséquence de déficits publics qui sont, par nature, immoraux, la répudiation de la dette nationale n’est plus que la réponse logique à l’immoralité. C’est un peu comme une escalade d’immoralité, à l’immoralité de la dette et des déficits, répond la répudiation qui n’est plus immorale puisqu’elle ne vient que sanctionner un comportement lui-même immoral.

C’est sur cette base que l’on peut utiliser les réflexions de James Buchanan sur l’éthique de la dette publique et les développements récents de l’économie politique autour du concept de dette odieuse. Une dette publique est qualifiée d’odieuse si elle n’est pas consentie (défaut de consentement), si elle finance des dépenses publiques inutiles (défaut d’utilité) et si le créancier est complice du débiteur (King 2007[6]).

Le défaut de consentement

La théorie de la dette odieuse et James Buchanan insistent sur le défaut de consentement pour traiter de l’immoralité de la dette publique. Une dette odieuse est une dette qui n’a pas été consentie.

Une dette contractée par un gouvernement totalitaire est dans ces conditions odieuse parce qu’elle n’a pas été consentie par le peuple. Le peuple n’est pas obligé de payer une dette auquel il n’a pas consenti.

Ce qu’ajoute James Buchanan à ce principe est que le défaut de consentement n’existe pas seulement en autocratie. Il existe aussi dans les démocraties libérales pour trois raisons : (i) l’absence de consentement des générations futures, (ii) le mensonge et (iii) la dissimulation.

La dette publique est un impôt différé qui généralement engage des électeurs qui n’étaient pas nés au moment du vote de l’emprunt. Sous le principe pas d’impôt sans représentation, les générations futures d’électeurs peuvent décider qu’elles n’ont pas à payer pour des dépenses qu’elles n’ont pas consommées et surtout pour une dette qu’elles n’ont pas contractée. Un électeur qui n’a pas eu l’occasion de voter pour une dette n’est pas moralement responsable de cette dette et peut justifier de ne pas payer et de soutenir un parti politique qui soutient la répudiation de la dette nationale.

La dette publique peut avoir été acceptée par les électeurs uniquement parce que les comptes publics n’étaient pas sincères ou parce que les gouvernements ont cherché à dissimuler par une stratégie d’illusion fiscale le coût effectif de leurs dépenses. Le mensonge, cela a été rappelé, désolidarise le peuple en masse de sa dette. Il rend aussi la dette odieuse, car il y a tromperie. Le mensonge conduit l’électeur à décider sur de mauvaises bases. L’électeur n’est pas responsable d’un budget que l’on peut qualifier de non sincère. Il est moralement en droit de refuser de payer la dette publique.

iii) Il n’est pas non plus responsable si le gouvernement développe une stratégie de dissimulation pour influencer les choix des électeurs en faveur de la dépense publique. L’illusion fiscale est immorale. Elle consiste de fait à cacher aux électeurs les coûts fiscaux des dépenses publiques. Si les électeurs connaissaient les coûts des services publics, ils s’y opposeraient probablement.

Le défaut d’utilité sociale des dépenses publiques

Il n’est pas impossible que l’illusion fiscale dissimule de fait un mauvais usage des fonds publics. Lorsque la dette finance des dépenses publiques inutiles et au service de quelques privilégiés, elle devient immorale. La dette publique devient par ce mécanisme odieuse, car elle ne respecte plus le principe d’utilité de la dépense et place le gouvernement en défaut d’utilité. Un tel argument rappelle que la dépense publique n’est pas toujours vertueuse. Il se place dans le monde des valeurs victoriennes décrit par James Buchanan.

La dette odieuse trouve aussi son origine dans des dépenses publiques vicieuses. Cinq raisons peuvent justifier que l’on puisse conférer ce qualificatif de « vicieuses » aux dépenses publiques.

i) Il n’existe, premièrement aucun lien logique ni pratique entre dépenses publiques et moralité. Ce n’est pas parce que les dépenses publiques augmentent que les hommes sont meilleurs et font le bien.

ii) La relation inverse peut même être défendue : Plus de dépenses publiques c’est en effet plus d’impôt et plus d’impôt c’est moins d’acte de charité, c’est moins de solidarité. Le paiement de l’impôt se substitue au don. Je n’ai plus à m’occuper des pauvres puisque les services sociaux de l’État s’en chargent (Robert 1984[7]).

iii) Plus d’impôt c’est aussi un revenu net plus faible et une capacité financière à faire ce que l’on croît juste ou bien moins grande. L’obligation de s’en remettre à la collectivité pour réaliser le bien crée un contexte favorable à l’irresponsabilité, car si le monde n’est ni juste ni bien ce n’est pas de ma faute, mais de la faute des politiques qui agissent mal et qui font de mauvaises politiques. Quand l’État s’occupe de tout, les citoyens ne s’occupent plus de rien, ne se sentant plus responsables des désordres sociaux. Ils ont délégué cette tâche aux hommes de l’État.

iv) Plus de dépenses publiques ne signifie pas par ailleurs une gestion plus efficiente des ressources rares. Or, l’inefficience est immorale car elle prive les hommes de ressources qui auraient pu leur être utiles pour mieux vivre.

v) De bonnes intentions ne sont pas nécessairement à l’origine des dépenses publiques. Les élus, les groupes d’intérêt, et les agents publics peuvent vouloir défendre le bien public en exigeant plus de budget mais ils peuvent aussi vouloir défendre uniquement leurs intérêts égoïstes et catégoriels. Si de bonnes intentions ne rendent pas nécessairement un acte moral, lorsque de mauvaises intentions inspirent la décision budgétaire celle-ci est par nature immorale.

Le défaut de complicité du créancier

Il est logique alors de soutenir qu’une dette non consentie et finançant des maux publics place le créancier en situation de complicité. Le débiteur n’est pas tenu de tenir sa parole parce qu’il est face à un créancier qui a mal agi en soutenant financièrement un dictateur et/ou un gouvernement qui a mis en œuvre une politique de dépenses inutiles et à l’origine des difficultés économiques d’un grand nombre d’individus.

Ce principe de complicité des créanciers pointe leur responsabilité et peut être relié au concept de « banquiers paresseux ». Il y a ici une double immoralité des banques. Elles sont complices des États et oisives.

Le risque d’oisiveté est parfaitement perçu par les écrivains et hommes politiques comme Sully[8] et Colbert. Ils développent une doctrine critique sur cette base qui met en garde contre la formation d’une classe de rentier[9] qui ne vit que des intérêts des capitaux qu’ils ont prêté au gouvernement. Un investissement sans risque qui freine le progrès économique.

La théorie de la banque paresseuse rejoint ces interrogations. Elle soutient, en effet, que les banques abandonnent leur rôle de sélection des projets d’investissement et se contentent de répondre aux attentes des gouvernements. Elles achètent des titres publics et ne cherchent plus à sélectionner correctement les projets entrepreneuriaux, car il leur suffit de vivre de la rente que leur verse les gouvernements[10]. Dans le cas de taux d’intérêt négatifs le montant des gains est plus faible, mais les banques acceptent sous la contrainte ce type de taux pour ne pas mettre les États en faillite et perdre les fonds qu’ils ont prêtés car au final elles continuent de gagner de l’argent grâce aux liquidités injectées sur les marchés financiers pour financer les engagements des États.

3. Conclusion

Les débats autour de la dette publique ne doivent donc pas être réduits à leurs dimensions productives. Ils doivent aussi tenir compte de ce que l’on sait sur l’éthique de la dette publique. Dans un ordre respectueux de la morale universelle, financer les dépenses publiques ordinaires ou courantes par la dette est immoral.

Pour pallier l’affaiblissement de la morale publique quatre solutions sont envisageables.

Une première solution est d’inscrire dans la constitution le principe de l’équilibre budgétaire afin de pallier le délitement de la morale privée induite par les mauvaises pratiques des gouvernements qui i) pratiquent l’impôt d’inflation et érodent ainsi la dette (debt erosion) en volant les créanciers et ii) font vivre l’État au-dessus de ses moyens fiscaux.

Une seconde solution est de limiter l’accès aux titres publics des banques et des entreprises financières. Il est important de rappeler aux créanciers leurs obligations de ne pas être complices de la violation de l’éthique de la dette et de ne pas profiter de la situation pour se placer en position de rentier de la nation (banquier paresseux). Les créanciers ne doivent pas, tout d’abord, se contenter de réclamer leur dû en cherchant à inventer de nouveaux mécanismes pour obliger les débiteurs à payer (Kremer et Jayachandran 2002[11]). Ils doivent faire un acte de conscience et s’interroger sur l’utilité des dépenses qu’ils vont financer lorsqu’ils prêtent aux États. Ils doivent poser leurs conditions. Sinon ils sont complices de l’ignorance, des calculs politiques, de l’inconséquence, du mensonge et de la dissimulation des États. Ils participent à la constitution d’une dette odieuse que les électeurs ne se sentent pas obligés d’honorer. Ils se mettent alors aussi en danger.

La troisième solution se trouve du côté des parlementaires. Les parlementaires ont un goût naturel pour le déficit. Il est toujours préférable en effet pour une majorité de reporter le coût des biens publics sur les gouvernements futurs. Pour contrer cette tendance, le parlement doit faire appliquer l’éthique de la dette indépendamment des intérêts du gouvernement. Il doit mettre en acte la séparation des pouvoirs, ne pas être le complice de la non-sincérité des comptes publics, du mauvais usage de l’impôt et agir en garant du principe de consentement qui organise la vie politique dans les démocraties libérales. Une mesure simple peut alors inspirer le parlement, revenir au principe d’annualité et limiter autant que faire se peut les lois de programmation pluriannuelles, car ces lois programmes favorisent le report du paiement. Une dépense consommée aujourd’hui doit être payée aujourd’hui par l’impôt.

La quatrième solution se trouve dans un recours auprès des autorités judiciaires européennes contre les gouvernements qui n’appliquent pas les Traités et notamment le Traité de Maastricht qui a été approuvé par voie de référendum en 1992 et qui, pour l’instant, est le seul texte qui fait foi. Le retour au critère des 3% et à un ratio de 60% est une voie possible qui s’inscrit dans la légalité. Ceux qui désirent se libérer de cette constitution budgétaire doivent demander un nouveau référendum et prendre le risque d’une sortie de l’euro. Toute la dette au-dessus du critère des 60% est odieuse. Le peuple ne devrait pas l’accepter.


[1]     On peut consulter le site du Comité pour l’Abolition des dettes illégitimes (CADTM). Lien : www.cadtm.org (consulté le 28/06/2021) ou les travaux de la Commission d’audit intégral du crédit public (CAIC) du Président de l’Équateur Rafael Correa.

[2]     Patterson, R.T., 1955. “The ethics of government debt,” Review of Social Economy, 13 (2), 144-148.

[3]     Buchanan, J., 1987. “The ethics of debt default,” in Buchanan, J.M., and C.K., Rowley (eds), Deficits, Oxford: Basil Blackwell, 361-373.

[4]     Dictionnaire de poche de la langue française, Larousse, étymologique.

[5]     Reinhart, C. and Rogoff, K. 2009. This Time is different, eight centuries of financial folly, Princeton University Press, traduction française 2010.

[6]     King, J., 2007. “Odious debt: the term of the debates,” North Carolina Journal of International Law and Commercial Regulation, 32 (4), 605-608.

[7] Roberts, R.D., 1984. “A Positive Model of Private Charity and Public Transfers,” Journal of Political Economy, 92 (1), 136-1. Nyborg et Rege (2003) observent cette relation négative entre dépenses publiques et dons. Nyborg, K., and M., Rege 2003, “Does publics crowd out private contribution to public goods?” Public Choice, 115 (3), 397-418. Les preuves de cet effet d’éviction des comportements caritatifs privés par les dépenses publiques restent difficiles cependant à mettre en évidence par manque de données, mais aussi parce que l’effet d’éviction dépend fondamentalement du type de dépenses. L’une des évidences les plus souvent avancée en la matière est l’opposition entre les États-Unis et l’Europe. Les européens donnent beaucoup moins à des associations caritatives que les américains et ils ont aussi des systèmes de protection sociales publiques beaucoup plus développés. Un montant important de dons à l’inverse est plutôt corrélé à une aspiration à la baisse des dépenses publiques, car elle traduit une idéologie plutôt défavorable à la socialisation des ressources (Werfel S.H., 2018, “Does charitable giving crowd out support for government spending ? ”, Economic Letters, 171, 83-86. Voir aussi Garrett, T., and R., Rhine 2010. “Government growth and private contribution to charity,” Public Choice 143 (1/2) 103-120.

[8]     Béguin Katia. 2014. « Sully, une conception des finances et de la dette publique, » in : Albineana, Cahiers d’Aubigné, 26. « Sully, le Ministre et le mécène ». Actes du colloque international des 23 et 24 novembre 2012. Réunis par Cécile Huchard, Marie-Dominique Legrand et Gilbert Schrenck. pp. 135-151.

[9]     « La rente consistait à proprement parler en l’acquisition d’un revenu annuel contre le versement immédiat d’un capital, rémunéré à un taux d’intérêt fixé par le contrat (…). Elle permettait de contourner l’interdiction du prêt à intérêt (l’usure), qui se fondait sur la stipulation conjointe d’un taux d’intérêt et d’une durée de l’emprunt, car la rente ne comportait aucune date de maturité. Soit elle était viagère et s’arrêtait avec la mort de la ou des tête(s) sur lesquelles elle était placée, soit elle était dite héritable ou « perpétuelle », c’est-à-dire perpétuellement rachetable. Dans ce dernier cas, son débiteur, particulier ou l’État, avait la faculté de l’éteindre en temps voulu, en remboursant le capital, ce qui ne pouvait lui être imposé ni refusé par les rentiers. Pour le dire autrement, sa légalité procédait du fait que les prêteurs perdaient le contrôle des fonds qu’ils avaient avancés. Et c’est cette maîtrise entière du choix du moment du « rachat » ou remboursement qui donnait une liberté financière incomparable aux emprunteurs privés ou publics, lesquels n’étaient tenus qu’à la prestation de la rente, soit au service annuel des intérêts, tant qu’ils n’avaient pas restitué le capital. C’est à partir de 1522 que la monarchie française commença à émettre ce type de rente sous la garantie de l’Hôtel de Ville de Paris » (Béguin 2014, p. 137).

[10]   La littérature contemporaine traite de cette question sous l’appellation des banquiers oisifs (lazy bank). Huang, Y., M., Pagano and U. Panizza 2020. “Local crowding-out in China,” Journal of Finance, 75, (6), 2855-2898.

[11]   Kremer, M., et S., Jayachandran 2002. « La dette odieuse », Finances & Développement, juin.

30 avril, 2021

Le cercle vicieux de l’endettement au Canada

 Au-delà de la centaine de milliards de dollars en nouvelles dépenses, le gouvernement de Justin Trudeau n’envisage aucunement un retour à l’équilibre budgétaire.

Un article de l’Institut économique de Montréal

Le dernier budget présenté par le gouvernement social-démocrate2 de Justin Trudeau, ou son premier en deux ans, devrions-nous peut-être dire, représente un pas supplémentaire vers l’endettement irresponsable d’au moins toute une génération de Canadiens et de Canadiennes.

Au-delà de la centaine de milliards de dollars en nouvelles dépenses, le gouvernement n’envisage aucunement un retour à l’équilibre budgétaire. Aucun échéancier n’est prévu en ce sens et encore moins le début d’un plan d’action.

En revanche, les nouveaux chantiers et programmes sociaux sont nombreux. Sous le couvert d’une relance économique post-Covid-19, le gouvernement se permet des largesses et couvre de promesses un large éventail d’électeurs.

Pourtant, la reprise économique est déjà plus forte que prévu, et plusieurs de ces dépenses n’ont pas le caractère ponctuel auquel on s’attendrait pour résorber une crise temporaire. Les solutions permanentes aux problèmes passagers finissent souvent par faire plus de mal que de bien.

22 MILLIARDS DE DOLLARS EN INTÉRÊTS PAR AN POUR LA DETTE

Le Canada est désormais pris dans l’engrenage, condamné à voir son endettement augmenter de façon très importante. En fait, les intérêts que nous devons verser annuellement sur la dette s’élèvent présentement à 22 milliards de dollars par an, soit 6 % du budget total du gouvernement fédéral.

Considérant la hausse vertigineuse des dépenses, ce n’est pas moins de 9 % du budget, soit 39 milliards de dollars, qui servira à financer notre dette à compter de 2025-2026.

Bref, près d’un dollar sur dix dépensé par le gouvernement ira vers la dette. Et il ne s’agit là que de la portion des intérêts, sans verser le moindre montant pour le capital!

Que représentent 22 milliards de dollars ? C’est un chiffre énorme qui peut donner le vertige. Pour rendre cela un peu plus concret, on peut dire que c’est 187 fois ce que nous dépensons pour soutenir nos anciens combattants. Rien de moins.

Si l’on compare plutôt aux soins à domicile, à la santé mentale et à la prévention de l’itinérance pris ensemble, c’est près de sept fois plus de ressources qui sont allouées au paiement des intérêts de la dette.

En dépensant autant d’argent afin de rembourser les intérêts sur notre carte de crédit fédérale, il deviendra de plus en plus difficile de répondre à des besoins bien réels et tangibles.

Pire encore, les taux d’intérêt excessivement bas font en sorte que le montant consacré au service de la dette risque d’augmenter de façon importante. En effet, il y a fort à parier que les taux d’intérêt commenceront à grimper au cours des mois et des années à venir.

On voit déjà une pression inflationniste poindre aux États-Unis, et il serait étonnant que le Canada soit épargné. Une toute petite augmentation du taux d’intérêt pourra avoir un effet important, voire dévastateur, sur nos finances publiques et sur la capacité de l’État à accomplir ses fonctions essentielles.

RETOUR À L’ÉQUILIBRE BUDGÉTAIRE

Il est possible pour le gouvernement de sortir de ce cercle vicieux, mais cela nécessitera de la discipline et des cibles très claires. Un plan de retour à l’équilibre budgétaire est tout simplement essentiel. Malheureusement, tous les indicateurs sont présentement au rouge.

Sur le web

  1. Miguel Ouellette est directeur des opérations et économiste à l’IEDM, Maria Shaw est