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01 juin, 2023

La dette publique : dangereuse et immorale !

 Par Jean-Yves Naudet.

Tout d’abord, d’où provient la dette publique ?

Comme une famille, un organisme public (État, collectivités locales, organismes de protection sociale comme l’assurance retraite ou l’assurance maladie) a des recettes et des dépenses. Pour les recettes, il s’agit essentiellement des impôts et des cotisations sociales. Lorsque les dépenses dépassent les recettes, il y a donc déficit. Toujours comme une famille, l’organisme public finance ce déficit en empruntant : c’est l’origine de la dette publique.

 

Emprunter pour financer des investissements ?

Ce déficit, et donc cette dette, sont-ils acceptables ?

Cela dépend largement de ce que l’on finance. Pour une famille, tout le monde comprend que si elle veut acheter un logement, et si elle a des revenus réguliers, elle peut légitimement emprunter sur 15 ou 20 ans, par exemple. Si les revenus réguliers sont suffisants, ils permettent de payer les intérêts et de rembourser peu à peu le capital. À la fin du processus, le logement est toujours là et va durer bien au-delà du crédit. S’il arrive malheur, il existe des assurances et, au pire, le logement peut être revendu.

De la même façon, on peut trouver légitime que l’État ou une collectivité locale empruntent pour réaliser un investissement, construire une piscine ou une école, une route ou un hôpital. Certes, pendant la durée de l’emprunt il faudra payer les intérêts et rembourser le capital, ce qui peut impliquer la génération suivante si l’emprunt est de longue durée ; mais cette génération suivante va elle aussi bénéficier de l’investissement réalisé. Il n’est pas anormal qu’elle participe ainsi au financement.

 

Où emprunter pour financer les dépenses courantes de fonctionnement ?

Il n’en va pas nécessairement de même pour des dépenses de fonctionnement.

Que penser d’une famille qui emprunterait pour financer ses achats courants au supermarché ? Cela peut s’imaginer quand on traverse exceptionnellement une mauvaise passe, mais cela n’a qu’un temps, et de toute façon il faut bien rembourser un jour car il n’est ni possible ni raisonnable de dépenser chaque mois, en achats courants, davantage que ce qu’on gagne, cela finit mal en général.

Or, ce qui est évident pour une famille paraît moins évident pour un organisme public. Certes, lui aussi (un État par exemple) peut être légitimement en déficit dans des circonstances exceptionnelles et ponctuelles, comme une guerre ou une crise majeure. Mais que va-t-il se passer si cela devient une habitude et si l’État finance chaque année ses dépenses de fonctionnement courant à crédit en  recourant au déficit ?

Voilà des dizaines d’années qu’en France, l’État et les organismes de protection sociale sont en déficit. Le dernier budget de l’État en équilibre remonte à 1974, soit bientôt 50 années de déficit ininterrompu. L’opinion publique ne réalise pas que cela signifie que depuis tant d’années une partie des dépenses de fonctionnement est financée à crédit, par exemple les traitements des fonctionnaires, ou encore les dépenses d’assurance maladie ou de retraite.

Certes, on peut trouver certaines d’entre elles nécessaires, voire indispensables, mais on refuse de les financer par l’impôt ou les cotisations sociales, ce qui se comprend, car la France est l’un des pays où les prélèvements obligatoires sont les plus élevés et pèsent lourdement sur les entreprises et les ménages : 47,5 % du PIB en France, contre 41,3 % en moyenne dans l’Union européenne.

On préfère recourir au déficit, donc à l’emprunt. C’est supportable une année ou deux, en période de vaches maigres, puisqu’on remboursera si les années suivantes sont des périodes de vaches grasses.

Mais lorsque le déficit est ininterrompu depuis près de 50 ans ?

 

Une dette publique de 3000 milliards, soit 44 000 euros par habitant

Le premier inconvénient, c’est qu’il faut chaque année payer la charge de la dette, c’est-à-dire les intérêts. Parfois les taux sont très élevés. Mais il est vrai que pendant une grande partie de cette période, lorsque l’inflation était faible, les taux l’étaient aussi, et la France a parfois emprunté à des taux situés entre 0 et 1 %. Mais quand l’inflation revient, les taux augmentent ainsi que la charge de la dette. En 2023, cette charge (qui ne concerne donc que les intérêts) représente environ 50 milliards, ce qui en fait un des plus gros postes budgétaires, pas très loin du budget de l’éducation.

Mais il faut bien aussi rembourser le capital. L’État emprunte pour des durées variables, la moyenne actuelle étant d’environ dix années. Donc, au bout de cette période, il faut rembourser le capital. Mais avec quoi, puisque les nouveaux budgets sont encore en déficit ? C’est mécaniquement une fuite en avant, car ne pouvant rembourser le capital grâce aux recettes, on emprunte pour rembourser les emprunts arrivant à échéance.

C’est ainsi qu’en 2023 il faut emprunter environ 156 milliards pour la dette arrivant à échéance, qui s’ajoutent aux 158 milliards de déficit de l’année, qu’il faut bien financer également par l’emprunt ; il nous faut donc emprunter plus de 300 milliards cette année, et cela pour le seul budget de l’État. Depuis des dizaines d’années, le pays emprunte chaque année, non seulement pour combler les déficits de l’année, mais aussi pour rembourser les crédits arrivant à échéance. Résultat : la dette publique ne cesse d’augmenter.

Elle atteint actuellement en France 3000 milliards d’euros.

Ce chiffre est très abstrait et on le compare souvent au PIB : actuellement 112 % du PIB, contre 84 % en moyenne dans l’Union européenne. Cela ne veut pas dire grand-chose, car le PIB c’est la production, à savoir les revenus des Français pendant une année, et ces revenus nous servent à vivre.

On ne mettra donc fin au processus qu’en revenant à l’équilibre budgétaire, et même à l’excédent permettant de rembourser. Ces 3000 milliards de dette représentent environ 44 000 euros par Français, bébés compris : quel beau cadeau de naissance !

 

Les dangers de la hausse des taux et de la perte de confiance

On mesure les dangers du processus.

Le premier danger, c’est que les nouveaux emprunts servant à rembourser les anciens se font aux nouveaux taux. Actuellement autour de 3 %, contre 1 % ou moins il y a peu ; l’échéance moyenne étant de dix ans, en dix ans l’essentiel de la dette ancienne est remplacé par de la nouvelle. 1 % de taux d’intérêt en plus représente à terme 30 milliards d’euros de charge de la dette en plus ! Et si les taux montent encore, chaque point de plus, c’est à terme encore 30 milliards de plus.

Or, deuxième danger : qui nous prête ? Sans doute en partie des ménages, via des fonds de placement, et des organismes financiers français ; mais la majorité de nos emprunts se fait sur les marchés internationaux. La majorité de la dette française est donc détenue par des non-résidents qui ne font pas de sentiments.

Plus ils sentent la fragilité de la situation, la faible capacité de remboursement, plus ils prêtent à des taux élevés. Cette capacité à emprunter est notamment mesurée par des agences de notation. Actuellement, nos notes sont encore bonnes et nous empruntons à des taux certes en hausse, mais pas encore explosifs. Cependant, dès le 28 avril, l’agence de notation Fitch a légèrement diminué la note de la France, passant de AA à AA- ; c’est un avertissement, qui n’a pas encore de trop graves conséquences, mais dont il faut tenir compte.

En effet, si demain la hausse des taux se poursuivait et la défiance s’installait, qui nous prêterait ou alors à quel taux ?

Chacun se souvient par exemple de ce qui s’est passé pour la Grèce il y a quelques années. Un pays trop endetté devient dépendant des marchés et donc des financements extérieurs. Les pays dans cette situation se voient imposer des plans de redressement des finances publiques.

C’est donc un jeu dangereux, et il faut donc réagir et diminuer notre dette.

 

Faire payer nos petits-enfants

Au-delà de ces aspects financiers, il y a aussi une dimension morale.

Faire financer un investissement à crédit, comme une piscine, c’est le faire financer en partie par les générations suivantes, qui vont le rembourser, mais elles vont aussi profiter de la piscine. Mais faire financer nos dépenses d’assurance maladie, de retraite ou le revenu actuel des fonctionnaires par nos enfants et petits-enfants, est-ce bien moral quand il leur faudra rembourser un jour nos emprunts actuels ?

On veut leur laisser une planète vivable, mais on leur laisse surtout nos dettes, pour des dépenses que nous voulons faire maintenant, sans en assumer le coût ! Certains pensent qu’il suffirait de refuser de rembourser, d’organiser la banqueroute. Mais outre le fait que c’est ne pas respecter nos engagements, c’est un fusil à un coup, car plus personne ne voudrait alors nous prêter par la suite : les emprunts russes n’ont pas laissé un bon souvenir à nos grands-parents.

On peut aussi imaginer que la Banque centrale européenne en rachète une partie, ce qui se fait aujourd’hui en rachetant des titres en circulation de la dette publique : à cette occasion, de la monnaie est créée, donc de l’inflation ; chacun en mesure les conséquences aujourd’hui sur le pouvoir d’achat. Cela n’a donc qu’un temps.

 

Les conseils de Turgot à Louis XVI toujours d’actualité

Ainsi, la dette publique, surtout quand elle dure depuis un demi-siècle, est à la fois dangereuse et immorale. Mais ce n’est pas nouveau.

En 1774, lorsque Louis XVI a nommé Turgot à la tête des finances, celui-ci a écrit au monarque :

« Je me borne en ce moment, Sire, à vous rappeler ces trois paroles : point de banqueroute ; point d’augmentation d’impôts ; point d’emprunts. Point de banqueroute, ni avouée ni masquée par des réductions forcées. Point d’augmentation d’impôts, la raison en est dans la situation de vos peuples, et encore plus dans le cœur de Votre Majesté. Point d’emprunts, parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre ; il nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute, ou l’augmentation des impositions […]. Pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen. C’est de réduire la dépense au-dessous de la recette ».

Deux ans plus tard, Turgot était limogé et son plan de redressement oublié. La dette publique n’a alors cessé de croître et chacun connaît le rôle qu’elle a joué dans le déclenchement de la Révolution. Le message de Turgot n’est-il pas toujours d’actualité ?

07 décembre, 2022

Le Vatican aux catholiques : n’ayez pas peur de la finance !

 Par Jean-Yves Naudet.

C’est un texte que l’on attendait depuis des années qui vient d’être publié le 25 novembre 2022 pour le Vatican par l’Académie pontificale des sciences sociales : Mensuram bonam.

Ce document est consacré à des conseils d’ordre moral adressés aux catholiques en matière d’investissements financiers. On dit souvent que les catholiques ne sont pas très à l’aise avec l’argent. Il faudrait surement nuancer car Jésus lui-même était à l’aise avec ce sujet, incitant à investir et à prendre des risques et non à laisser l’argent dormir (parabole des talents) et expliquant que l’argent pouvait servir à faire le bien (parabole du bon Samaritain).

Mais il est vrai aussi que la doctrine sociale de l’Église, qui a largement développé ses analyses concernant la propriété, le marché, l’entreprise, le profit ou l’écologie, à partir des grands principes posés par elle (dignité de la personne, solidarité, subsidiarité, bien commun…) avait largement passé sous silence, à de rares exceptions près, les questions liées à la monnaie, la finance et l’argent en général.

 

Les libéraux considèrent souvent que l’Église prend des positions très hostiles au marché et aux libertés économiques.

La réalité est plus complexe car il ne faut pas confondre les textes officiels qui engagent l’autorité du Magistère (comme une encyclique sociale) et des discours de circonstances voire des conférences de presse dans l’avion où le pape s’exprime librement sans engager l’autorité du Magistère. Ce sont souvent ces dernières interventions qui gênent les libéraux car, par leur caractère spontané, elles reflètent forcément ce que les papes ont vécu dans leur propre pays : on comprend facilement qu’un Jean-Paul II ayant connu les totalitarismes nazi et communiste ait été très sensible aux libertés, y compris en matière économique, tandis que le pape François est critique sur le capitalisme car il a connu dans son pays un capitalisme de connivence dans lequel politique et économie sont imbriqués et n’a pas connu l’économie de libre marché.

Mais si l’on étudie les textes officiels (encycliques sociales) en les mettant en perspective pour voir l’ensemble de la doctrine sociale de l’Église, ils dessinent les contours d’une économie de marché (ou « économie libre » comme disait Jean-Paul II), à condition qu’elle repose sur un État de droit et une éthique forte.

 

Qu’est-ce que mensuram bonam ?

Qu’en est-il du texte Mensuram bonam ? C’est un texte très particulier par ses rédacteurs et ses destinataires. Ce n’est pas une encyclique rédigée par le pape.

En effet, les encycliques s’adressent non seulement aux catholiques mais à tous « les hommes de bonne volonté » car elles s’appuient largement sur la raison.

Mensuram bonam a d’abord été préparé par des dicastères (ministères) dont celui pour le développement humain intégral, présidé alors par le cardinal Turkson, avec des experts laïcs (comme Pierre de Lauzun) ; puis il a finalement été publié par l’Académie pontificale des sciences sociales (dont le cardinal Turkson est le chancelier – c’est d’ailleurs lui qui préfacé le document). C’est dire qu’il a un statut intermédiaire car il n’émane pas directement du Magistère, il n’a pas l’autorité d’une encyclique mais c’est en toute hypothèse un texte du Vatican.

Ce qui est nouveau c’est qu’il ne vise pas à s’adresser à tous en reposant essentiellement sur la raison, mais aux catholiques pour leur donner des conseils d’ordre moral reposant d’abord sur la foi, en matière d’investissements financiers.

Cela ne signifie pas qu’il n’a pas d’intérêt pour les non-catholiques, mais l’objet est clair : inciter les catholiques à investir dans la finance en leur donnant des critères éthiques.

Le sous-titre du document est d’ailleurs clair : « Mesures cohérentes avec la foi pour des investisseurs catholiques : un point de départ et une invitation à agir ».

En soi, l’existence de ce document est un message : la finance ne doit pas être négligée, encore moins condamnée car elle joue un rôle économique indispensable. Le texte en explique la nécessité et les bienfaits. Le premier message est là : n’ayez pas peur de la finance et au contraire occupez-vous-en car on peut y agir tout en respectant les règles morales issues de la foi catholique. En soi, ce n’est pas nouveau pour une religion et on sait l’importance des règles issues de l’islam (comme l’interdiction du prêt à intérêt) pour développer une finance islamique extrêmement dynamique (qui représente plusieurs milliers de milliards de dollars). Pourquoi pas les catholiques ? même s’il s’agit ici de conseils et non de règles obligatoires et contraignantes : ce n’est pas un mode d’emploi clefs en mains, encore moins des règles obligatoires, mais des éléments de discernement.

 

Nous apprécions la finance

Le cardinal Turkson explique très bien tout cela dans son entretien accordé au journal Le Figaro du 25 novembre 2022 :

« Nous ne voulons en aucun cas moraliser le monde de la finance mais nous voulons au contraire démontrer que nous apprécions cette activité humaine […] Faire de l’argent suppose des conditions éthiques […] L’idée de notre document est de créer une culture de l’investissement dans le monde catholique avec des critères d’investissement liés à notre foi chrétienne ».

Plus généralement, le cardinal vient remettre les choses au point concernant l’Église et l’économie :

« L’Église ne pointe pas un doigt accusateur en direction du milieu des affaires, elle lui redit plutôt la noblesse de sa vocation. Les entrepreneurs sont souvent critiqués, mais nous les considérons comme cocréateurs […] On doit donc apprécier le monde de l’entreprise et des affaires ».

Interrogé sur les critiques très dures du pape François vis-à-vis du capitalisme, il répond :

« Je ne crois pas que le pape condamne le capitalisme mais il s’adresse à lui pour lui rappeler que l’Homme doit être au centre de l’économie, et non l’argent » (qui n’est qu’un moyen).

L’industrie de la finance doit faire de même. Un ton qui se veut positif vis-à-vis de l’économie et de la finance : il ne s’agit pas de condamner mais de dire pourquoi et à quelles conditions les catholiques doivent y jouer un rôle.

Après ces rappels, le texte entre donc dans des applications pratiques à l’usage des catholiques en définissant des critères, des suggestions que ceux qui ne partagent pas la morale catholique pourront éventuellement contester.

D’une manière générale, comme le rappelle le cardinal Turkson, le but est « de produire des biens de qualité fabriqués dans des conditions dignes pour les salariés. Le profit doit aussi être partagé par tous les acteurs de la production : bon travail, bon produit, bon profit ! ».

Les critères plus précis s’adressent aux églises diocésaines, aux ordres religieux qui gèrent des investissements et au-delà à tous les catholiques qui ont une épargne à gérer et aux « professionnels de la finance qui se posent des questions sur le sens de leur travail », mais aussi aux enseignants et étudiants dans le domaine des affaires et de la finance.

Ce n’est donc pas une théorie mais « un appel à l’action pour que des critères éthiques soient au cœur des choix d’investissements » et cela en s’appuyant sur la foi comme sur les principes de la doctrine sociale de l’Église.

 

Des critères d’exclusion discutables

Le texte a une portée très pratique, immédiate même pour les conférences épiscopales et les ordres religieux en définissant huit critères de la finance éthique, dont bien sûr « la dignité de la personne humaine » mais aussi la subsidiarité, le bien commun, la solidarité, l’inclusion des plus vulnérables, etc., c’est-à-dire les grands principes de la doctrine sociale de l’Église.

Il insiste sur le fait que la finance ne doit pas être coupée de l’économie réelle. De manière assez classique pour des placements éthiques, les propositions reposent sur un critère d’exclusion des secteurs qui seraient contraires à la morale chrétienne. On y trouve les industries portant atteinte à la vie, comme l’avortement, ou créant une dépendance, comme la pornographie, les drogues, le tabac, l’alcool ou les jeux électroniques. Mais on y trouve aussi l’armement ou les productions de minerais lorsque les conditions d’extraction sont inhumaines ou encore les activités entraînant une corruption.

Il y a en tout 24 critères d’exclusion.

S’adressant à des croyants et plus encore à des institutions ecclésiales, on comprend le sens et la portée pratique de la démarche. Mais on connait les objections pouvant être faites lorsqu’est exclu un secteur entier et non telle ou telle entreprise grâce à une analyse plus fine mais plus difficile à réaliser.

Par exemple, on comprend qu’on ne veuille pas investir dans des armements destinés à donner la mort, à envahir un territoire ou à pratiquer le terrorisme. Mais on pourrait soutenir en sens inverse que les armes peuvent servir à assurer l’État de droit face aux terroristes ou aux délinquants, à défendre un pays injustement attaqué : ne fallait-il pas soutenir l’effort d’armement des Alliés face à la barbarie nazie, sans parler, plus proche de nous, des armes fournies par l’Occident à l’Ukraine ? De même pour l’alcool : sous prétexte qu’il peut dans certains cas provoquer une dépendance voire des drames, faut-il renoncer à financer l’alcool en général alors que dans la vie humaine et même dans sa liturgie l’Église accorde une place importante au vin ? Jésus aurait-il dû renoncer à changer l’eau en vin lors des noces de Cana ?

 

Conscience et liberté

On peut donc légitimement discuter telle ou telle suggestion concrète.

L’esprit du document est bien résumé par l’idée qu’aucun « algorithme d’investissement ne sera jamais capable de simuler la conscience humaine ». Les propositions ne se réduisent donc pas à une checklist du permis et du défendu. Le texte précise aussi que faire des choix éthiques n’est pas contraire à la rentabilité, au contraire, car l’éthique contribue à créer un climat de confiance qui bénéficie aux entreprises.

Que penser au total de ce texte, au-delà des critiques ponctuelles que l’on peut formuler vis-à-vis de telle ou telle suggestion ?

Pour les catholiques, surtout si ce texte est diffusé dans les diocèses et mouvements (il va bientôt être traduit en français et n’existe pour le moment qu’en italien et en anglais), on peut espérer que cela les éloignera des utopies et des visions simplistes ou idéologiques de l’économie : l’économie et la finance ne sont pas « le mal ». Elles sont ce que les Hommes en font, elles reflètent nos choix et donc on peut s’y investir sans renier sa foi ou sa morale.

Les catholiques libéraux apprécieront ce retour au réalisme vis-à-vis de la finance et des marchés financiers et le rappel qu’au-delà des conseils ou des consignes, c’est la conscience personnelle qui prime.

Les libéraux en général considéreront d’une part qu’il vaut mieux davantage de partisans du marché et de la finance que d’adversaires ; et d’autre part, attachés à la liberté et à la subjectivité des choix en matière de consommation ou d’investissements, ils ne peuvent critiquer qu’au nom de leur liberté et de leurs valeurs que certains fassent des choix différents des leurs.

En effet, les libéraux savent que c’est le client ou l’épargnant qui déterminent la valeur des biens ou des services, même financiers, et que dans ce domaine comme dans les autres les choix de chacun sont libres.

02 octobre, 2022

Grand retour de l’inflation : rappels élémentaires à l’usage des politiciens

 Par Jean-Yves Naudet.

En cette rentrée, l’un des sujets économiques majeurs est le retour de l’inflation.

Il faut dire qu’on l’avait bien oubliée. Depuis des années en France, nous étions autour de 1 % par an de hausse des prix ; il faut remonter aux années antérieures à 1984 pour trouver des chiffres comparables à ceux d’aujourd’hui, supérieurs à 5 % ! Cela fait presque 40 ans, ce qui fait qu’une personne de moins de 50 ans n’a pratiquement jamais connu l’inflation. D’où la stupéfaction de beaucoup, quand ils voient ce qui se passe aujourd’hui. Il faut avoir plus de 50 ans pour savoir ce qu’est une inflation à deux chiffres ou des taux d’intérêt supérieurs à 10 %. Et les premiers surpris semblent être les hommes politiques… alors que ce sont eux, avec les banques centrales, qui ont créé cette inflation. Il faut donc rappeler à tous et surtout aux politiciens quelques élements basiques.

Deux questions majeures se posent à propos de l’inflation : est-ce un mal et d’où vient-elle ?

 

L’inflation est toujours un mal

L’inflation, c’est la hausse du niveau général des prix, c’est-à-dire de la moyenne des prix.

C’est toujours un mal économique et social. Elle mine le pouvoir d’achat dès lors que les prix augmentent plus vite que les revenus. Elle constitue une sorte d’impôt, non voté par le Parlement, puisqu’elle entraîne un prélèvement sur les encaisses monétaires. Celui qui a 1000 euros, en espèces ou en banque, confronté à une inflation de 10 %, a perdu 10 % de la valeur de cette somme en un an : en termes de pouvoir d’achat, c’est comme s’il ne lui restait que 900 euros. Presque tout le monde est perdant, surtout ceux qui ne peuvent faire évoluer aussi vite leurs revenus.

Et une course infernale se poursuit alors, la hausse des prix entrainant une hausse des salaires et autres revenus, pour « préserver le pouvoir d’achat » et ainsi de suite. Les seuls gagnants sont ceux qui sont endettés, puisqu’ils rembourseront en monnaie de singe ; voilà pourquoi les États aiment bien l’inflation, lorsqu’ils sont surendettés : elle allège le remboursement de la dette. Mais même là, c’est un calcul à courte vue, car l’inflation s’accompagne en général de taux d’intérêt plus élevés et ce que l’État gagne sur le remboursement du capital, il le perd en paiement d’intérêts plus lourds.

Souvent, l’inflation a tendance à s’accélérer et on peut tomber dans l’hyperinflation.

Même en France, à la Libération, les prix montaient de plus de 50 % par an. Dans certains cas, le phénomène devient totalement hors de contrôle, comme dans l’hyperinflation de la République de Weimar en 1923 : la monnaie n’a plus aucune valeur et la moindre chose, un pain, un timbre, vaut plusieurs milliards de marks. On préfère recevoir un bien réel et être payé en nature, plutôt qu’en monnaie. Comme le faisait remarquer Stefan Zweig dans Souvenirs d’un Européen, le moindre objet, même un poisson rouge, est préféré à la monnaie.

Mais le mal de l’inflation est plus subtil.

Dans une économie de marché, le prix indique les raretés et il est donc normal que les prix évoluent sans cesse. Un prix qui monte signifie un excès de demande ou une insuffisance d’offre et incite les producteurs à produire plus et les clients à acheter moins, rétablissant l’équilibre. De même en sens inverse, un prix qui baisse montre un excès d’offre et une insuffisance de demande, et attire les acheteurs, tout en décourageant les producteurs.

Une hausse ou une baisse des prix n’est donc pas un mal en soi et c’est même indispensable. Il y a pathologie lorsque la majorité des prix monte. Or cela perturbe tout le système économique puisqu’on ne sait pas si telle hausse est le signe d’une pénurie, d’une rareté, ou d’une inflation générale : les prix jouent moins bien leur rôle, l’économie s’adapte mal et peut entraîner une récession, ce qui donne la stagflation (stagnation économique plus inflation). Cela signifie que ceux qui proposent de bloquer les prix n’ont rien compris au fonctionnement de l’économie de marché, qui implique une liberté des prix, pour faire apparaitre pénuries ou excédents et pour inciter entreprises et clients à réagir. Le blocage des prix est une mesure démagogique qui paralyse toute l’économie.

L’inflation est donc un mal, qui perturbe tout le mécanisme économique, redistribue artificiellement les revenus et entraîne des problèmes de pouvoir d’achat et des tensions sociales.

 

D’où vient l’inflation et comment la combattre ?

Mais d’où vient l’inflation ?

En général on se contente d’explications simplistes, celles dont les hommes politiques raffolent : il y a inflation parce que les prix du pétrole ou des matières premières montent, entraînant les autres, ou parce qu’avec la guerre en Ukraine certaines pénuries se produisent et font monter les prix alimentaires ou industriels.

Mais cela n’explique rien, puisqu’on donne comme cause à l’inflation, c’est-à-dire à la hausse des prix, d’autres hausses de prix. Il est vrai que certains prix progressent brutalement, souvent pour des raisons étatiques (cartel de l’OPEP, guerres, embargos, etc.). Mais si les Français paient plus cher leur essence ou leurs fruits et continuent à en consommer autant, à revenu inchangé, il faut bien qu’ils réduisent leur consommation ailleurs, et cette baisse de demande fait baisser les prix d’autres produits : tel prix monte, mais du coup tel autre diminue. Il ne peut y avoir inflation que si le revenu ou la quantité de monnaie augmentent artificiellement, faisant monter la demande et donc les prix si la production ne peut pas suivre.

Cette hausse artificielle des revenus, sans qu’il n’y ait eu d’effort productif nouveau, peut venir de l’État, qui augmente ses dépenses sans recettes équivalentes, entraînant un déficit public accru et un accroissement de la dette publique. Le « quoi qu’il en coûte » en est un bon exemple. Mais plus largement, c’est à la source première qu’il faut remonter, à savoir la création de monnaie. Celle-ci devrait correspondre à la création de richesses réelles ; mais depuis longtemps et surtout aujourd’hui, les banques centrales créent des quantités de monnaie sans rapport avec les réalités économiques. Elles en créent notamment en rachetant des titres de la dette publique, incitant les États à dépenser sans compter et sans rigueur. Les chiffres de la création monétaire donnent le vertige : une telle création monétaire ne pouvait un jour ou l’autre que se traduire par une inflation, puisque, selon l’expression du prix Nobel Milton Friedman, « l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ».

On ne s’est pas méfié immédiatement, voyant qu’en dépit de la création monétaire incontrôlée et irréaliste, les prix montaient peu ; mais déjà cela provoquait des bulles spéculatives, en bourse, sur l’immobilier ou dans certains pays du tiers-monde. Désormais, ce sont tous les pays qui sont atteints : « ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Dans certains pays, comme la Turquie, la hausse annuelle des prix dépasse les 70 %.

Les États et les banques centrales ont joué avec le feu, distribuant ou mettant en circulation un argent qui ne correspondait à rien, avec une conception magique de la monnaie, reproduisant l’erreur mercantiliste, croyant que la richesse consistait dans la monnaie. Or la richesse ne vient que de la production de biens et services que le client juge utiles et auxquels il donne de la valeur. Tout le reste est illusion dangereuse, nous le voyons aujourd’hui.

Il nous faut donc revenir au monde réel : on augmente le pouvoir d’achat en travaillant et produisant davantage, pas en créant de la monnaie qui s’engouffre dans le vide et ne fait que monter les prix.

Est-il trop tard ? Cette erreur s’est produite souvent dans le passé et a nécessité de la rigueur, une maîtrise de la création monétaire et des dépenses publiques, mais ce n’est pas simple. Il faut donc dire la vérité aux citoyens : on ne peut distribuer que des richesses existantes et consommer que ce qui est produit. Sinon, c’est tout le système économique qui se dérègle.

Cela, Lénine l’avait parfaitement compris, en affirmant que « le plus sûr moyen de détruire le capitalisme était de détruire sa monnaie ».

C’est ce qu’ont fait les apprentis sorciers des banques centrales et du monde politique, et maintenant qu’ils en voient les conséquences et réalisent leur erreur, ils font machine arrière à toute vitesse. Mais ils découvrent qu’il est plus facile de faire sortir le dentifrice du tube que de l’y faire rentrer ensuite ! Le préventif vaut toujours mieux que le curatif.

26 avril, 2017

Non, le travail ne va pas disparaître et le revenu universel n’est pas nécessaire

La révolution numérique va-t-elle entraîner la raréfaction du travail, et donc la nécessité de créer un revenu universel, comme le soutient Benoît Hamon ? Certainement pas ! Et voilà pourquoi.

Un article de l’Iref-Europe
Non, le travail ne va pas disparaître et le revenu universel n'est pas nécessaire
Il faut reconnaître à Benoît Hamon une certaine habileté pour avoir mis au centre des débats cette question. L’idée a séduit les électeurs de la primaire socialiste, mais elle est parfois aussi soutenue par des libéraux. L’IREF, par les analyses de Jean-Philippe Delsol et de Nicolas Lecaussin, a montré en quoi la thèse n’avait rien de libéral et n’était qu’un assistanat généralisé, un étatisme infinançable ; c’est une dévalorisation du travail et un retour aux sources du marxisme, avec le « droit à la paresse » du gendre de Marx, Paul Lafargue !
Mais il y a un argument auquel certains ont été sensibles. B. Hamon évoque « la raréfaction du travail liée à la révolution numérique » : l’automatisation détruirait massivement des emplois, ce serait peu à peu « la fin du travail » (Jeremy Rifkin), et le revenu universel serait une réponse sociale à cette loi inéluctable. La thèse n’est pas nouvelle. Chaque étape du progrès technique a été marquée par la peur de la disparition des emplois. Les révoltes des canuts de Lyon, dès 1831, brisant les machines par peur du chômage, ne sont qu’un exemple de la peur de la machine « mangeuse d’homme », dénoncée il y a cinquante ans par Alfred Sauvy (La machine et le chômage).

La destruction créatrice visible à moyen et long terme

Le progrès technique détruit des emplois ; c’est ce qu’on voit. Mais il crée du pouvoir d’achat qui va s’employer ailleurs, et la main d’œuvre ainsi disponible permet de produire des biens et services nouveaux : c’est ce que l’on ne voit pas immédiatement. C’est la fameuse « destruction créatrice » de Schumpeter, qui manifeste le fait que l’économie, c’est le changement permanent : le progrès technique libère du facteur travail, ce qui permet de produire autre chose et d’accroître production et consommation, tout en réduisant pour ceux qui le veulent la durée du travail. Il n’y a aucune raison que cela s’arrête.
Le phénomène est visible à très long terme. Le tableau ci-dessous, qui retrace deux siècles d’évolution des emplois, montre que l’immense majorité des Français travaillait en 1800 dans l’agriculture ; le progrès technique a permis de produire beaucoup plus dans ce secteur, avec une main-d’œuvre extrêmement réduite (moins de 3% aujourd’hui). Mais les anciens agriculteurs ou leurs enfants, passés dans le secteur secondaire, ont permis le développement des secteurs de l’industrie et du bâtiment. Le même phénomène s’est produit ces dernières décennies : le progrès technique a réduit l’emploi industriel et permet à la main-d’œuvre de se tourner vers les services : le tertiaire occupe aujourd’hui plus des trois quarts des emplois.
Répartition de l’emploi par secteur d’activité de 1962 à 2007.
Sur la période plus récente, une étude de l’INSEE a montré que cette évolution s’accentuait. Or, dans la période retenue, la population active occupée, celle qui a effectivement un emploi, est passée de 19 à 26 millions : il y a donc eu plus de créations que de destructions. Sous l’effet du progrès technique et de l’évolution des choix des consommateurs, le pouvoir d’achat ainsi créé a permis de diversifier nos consommations.

Source : INSEE, 50 ans de mutations d’emplois, INSEE première N°1312

Des destructions à venir pas si massives que cela

La question qui est posée par les débats actuels, c’est de savoir si le numérique change la donne. Il détruirait tellement d’emplois qu’inéluctablement le chômage de masse deviendrait la norme. C’est oublier un peu vite l’ampleur des évolutions passées, les millions d’emplois disparus dans l’agriculture, grâce à la mécanisation, et retrouvés ensuite dans l’industrie et plus tard le même phénomène entre l’industrie et les services. C’est aussi exagérer l’ampleur du phénomène. Une étude de Carl Frey et Michael Osborne estimait que 47% des emplois américains auraient disparu d’ici 2020. L’OCDE a contesté leur méthodologie et montré en 2016 que seuls 9% des emplois seraient détruits par le numérique et la robotisation. Un ordre de grandeur guère différent de celui des mutations précédentes. Cela ferait en France 3 millions d’emplois menacés en dix ans, ce qui est inférieur aux mutations d’emplois d’une seule année, puisque Pôle emploi enregistre en moyenne 500 000 entrées et sorties du chômage chaque mois (571 000 en décembre 2016, catégories A + B + C) ! L’emploi ne cesse de bouger.

Mais des mutations majeures qui nécessitent davantage de liberté

L’OCDE montre aussi que 30% des emplois, sans disparaître, vont évoluer sérieusement. Voilà le fond de la question : l’automatisation va modifier les tâches effectuées, plus que détruire l’emploi. Le numérique accélère les mutations. Cela souligne avant tout l‘importance de la capacité de réaction des uns et des autres et donc la flexibilité nécessaire pour s’adapter : seule la liberté économique peut le permettre. D’où le rôle de la formation, pas tant aux techniques, vite obsolètes, mais à l’adaptabilité, qui repose sur une bonne culture générale et une capacité à faire face aux changements. Parmi les emplois d’aujourd’hui, une large part n’était même pas imaginable il y a dix ou vingt ans. Si l’on peut évaluer les emplois qui vont disparaître, en revanche les nouveaux emplois de demain ne sont guère imaginables aujourd’hui.

Et donc la solution passe par moins d’État

C’est dire que l’État et ses techniques de prévisions et de planification sont totalement disqualifiés pour prédire ce qui n’est pas prévisible. Les emplois de demain seront imaginés par des entrepreneurs créatifs, pourvu qu’on les laisse libres de créer, et par les libres choix des consommateurs, ce qui nécessite moins d‘État, et non davantage d’État comme le pense M. Hamon ! Les besoins humains en santé, loisirs, éducation, culture, voyages, communication, services à la personne, etc. sont illimités, donc les emplois aussi.
Reste un autre argument de M. Hamon : le revenu permanent permettrait à ceux qui le veulent de s’orienter vers des services non marchands et le bénévolat. Celui-ci est nécessaire et crée du lien social. Mais il relève du libre choix de chacun et ne saurait être étatisé et rémunéré via le revenu permanent, au risque de perdre son âme et sa créativité, et de transformer les solidarités de proximité en une immense bureaucratie.