Chaque Québécois doit plus de 34 000 $ au provincial seulement

Vaut mieux en rire!

À Montréal, on n’est pas loin du jour où il sera plus simple de nous donner le nom des rues ouvertes plutôt que celui des rues fermées.--- Michel Beaudry

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04 juin, 2020

Gestion publique de l’épidémie : ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas

Cette réflexion est aussi valable pour le Québec.

par Pierre Bentata

Alors que débute la phase 2 du déconfinement, commentateurs, experts et analystes de tous bords se félicitent de la stratégie française. L’Etat aurait vaincu l’épidémie et assuré, avec succès, sa mission de sécurité sanitaire. Pourtant, comme à la fin de chaque bataille, l’heure du bilan s’annonce. Et pour le dresser, la métaphore guerrière chère à nos gouvernants n’est peut-être pas adaptée.
Car la situation s’apparente davantage à un arbitrage entre deux missions que l’Etat s’est attribuées – garantir la protection de chacun tout en promouvant la prospérité de tous – qu’à un conflit armé. A l’image d’une guerre devrait se substituer celle d’une analyse des politiques publiques. Sur ce point, nous autres Français sommes particulièrement bien armés depuis que Bastiat nous a montré la voie.
Pour juger de l’efficacité de l’intervention publique, Bastiat nous rappelle qu’il est toujours nécessaire de mettre en perspective ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas.
Ce qu’on voit, c’est la fin de l’épidémie, le progressif déconfinement et la mise en œuvre de politiques publiques destinées à soutenir l’activité. Un succès apparent, puisque les hôpitaux ont su éviter la saturation des lits de réanimation ; masques, gels et autres tests ont finalement été fournis ; et l’Etat a pris le relais des entreprises fermées pour assurer le versement des salaires. Ce qu’on voit, c’est donc le succès de l’action étatique qui est parvenue à endiguer l’épidémie tout en protégeant autant que possible l’économie.
Mais comment a-t-il réussi ? Autrement dit quel fut le prix d’une telle action ? Pour le savoir, il faut s’intéresser à ce qu’on ne voit pas directement.
Ce qu’on ne voit pas, c’est que la mission de sécurité sanitaire est financée par les Français. Pour assurer le bon fonctionnement des hôpitaux, les Français s’acquittent tous les ans des cotisations et contributions sur les salaires et des taxes sur le tabac et l’alcool, dont les montants perçus sont distribués par l’Assurance Maladie avant d’être partiellement réalloués aux différents établissements de santé. Plus largement, la Sécurité sociale dont dépend l’Assurance Maladie est majoritairement financée par les cotisations sociales, la CSG, l’impôt et les contributions sociales. Ainsi, les Français payent déjà l’assureur public pour qu’il soit en mesure d’agir en cas de crise. Et si l’Etat avait été un bon assureur, il aurait pu se contenter de la manne versée par ses citoyens assurés.
Or, comme nous l’avons constaté, il en fut tout à fait autrement. Afin de répondre à la pénurie de moyens, notamment de masques et de gels hydroalcooliques, plusieurs grandes entreprises ont abandonné leur activité traditionnelle et transformé leurs chaînes de production. Pernod-Ricard a réduit sa production de spiritueux, bien désiré par les Français, pour céder une partie de son alcool aux fabricants de gels ; LVMH a cessé de produire des biens textiles à haute valeur ajoutée pour se lancer dans la confection de masques et Décathlon a réorienté sa production de masques de plongée pour les transformer en respirateurs. Au-delà de ces géants, des petites entreprises ont mis à disposition leurs imprimantes 3D et des adolescents isolés ont fourni des masques aux hôpitaux. D’assureur, l’Etat est devenu l’assuré de la société civile qui avait pourtant financé le service d’assurance !
Et ce n’est pas tout. Faute de préparation et face au risque d’une épidémie incontrôlée, un confinement a été imposé. Les entreprises furent contraintes d’arrêter leur activité, entraînant une récession majeure dont nous n’estimons pas encore la véritable gravité. Concrètement, une dégradation de l’économie signifie qu’il y aura moins de biens et de services disponibles, d’avantage de chômeurs et de précarité, et un plus grand nombre de faillites. Autrement dit, les Français paieront le prix du confinement par une baisse de leur pouvoir d’achat et une détérioration de leur qualité de vie.
Bien sûr, l’Etat a pris en charge l’activité partielle des salariés afin de redonner du souffle aux entreprises. Mais ici encore, ce qu’on ne voit pas, c’est l’impact de cette décision sur les Français. Pour payer ces salaires, comme pour relancer l’économie grâce aux subventions ou aux dépenses extraordinaires, l’Etat doit s’endetter. Et la dette se paye toujours, d’une manière ou d’une autre : soit par une hausse d’impôt, soit par un rachat des obligations d’Etat par la Banque centrale européenne – une monétisation – qui a pour effet d’augmenter le prix des actifs financiers puis réels, ce qui revient à créer un impôt sur le patrimoine futur de ceux qui n’en ont pas encore.
Dans la gestion de cette crise, ce qu’on voit c’est le résultat final : une épidémie endiguée, des hôpitaux ayant répondu efficacement au danger et une population sauvée. Ce qu’on ne voit pas, c’est l’échec de l’Etat. L’Etat a failli dans sa mission de protection des citoyens et fut contraint d’en appeler directement aux efforts de la société civile, qui se sauva donc elle-même, tout en imposant une restriction de l’activité. Ce qu’on ne voit pas non plus, c’est que les Français auront payé trois fois pour ce service qu’ils auront finalement assuré par eux-mêmes : par le financement des hôpitaux et de l’Assurance Maladie avant la crise, par le confinement durant la crise, et par le financement de la dette après la crise.
Une fois dévoilé ce qu’on ne voit pas, une seule question se pose : comment appelle-t-on un assureur qui prélève trois fois une prime pour un service qu’il ne rendra jamais ? Un constat en découle : la métaphore guerrière n’était pas si mal choisie après tout.

03 juin, 2020

Responsabilité : Réactiver la responsabilité individuelle

Dans cette œuvre de réhabilitation de la responsabilité individuelle, l’auteur devait donc d’abord combattre ceux qui nient la liberté avant de s’opposer à ceux qui font disparaître la responsabilité individuelle derrière une soi-disant responsabilité collective. L’idée est désormais en effet répandue que les actes de l’individu lui sont dictés « par son histoire individuelle, sa petite enfance ou l’image de maman » (p.21). Il prévaut une forme de déterminisme sociologique qui rejette la faute sur la société, « les individus étant exclusivement produits par des ‘champs sociaux structurants’ et ‘agis’ par des forces sociales occultes manipulatrices » (p. 22). Curieusement d’ailleurs, la doxa ambiante attribue donc toutes les fautes de l’individu à d’autres que lui-même, et notamment au libéralisme qui l’a angoissé et aliéné, en même temps qu’elle exige de tous une responsabilité du monde entier ainsi que le caractérise le slogan qui demande à chacun de faire sans cesse des « gestes pour la planète » dans, notait Paul Ricœur,  une autodestructrice « extension illimitée de la portée de la responsabilité » ou « d’une inflation d’une responsabilité infinie » (p.24).

La responsabilité collective n’est jamais qu’un leurre. « La responsabilité de tout le monde n’est la responsabilité de personne » (p.48). On glisse facilement du « ‘nous sommes tous responsables’ à un ‘nous sommes tous non responsables’ » (p. 51). Curieusement, même Hannah Arendt, traumatisée sans doute par le drame juif et la façon dont l’Allemagne avait adhéré au nazisme, admettait une sorte de responsabilité collective comme membre d’une communauté, comme citoyen, pour considérer que seule la culpabilité devait néanmoins rester individuelle, acceptant ainsi qu’on puisse être responsable collectivement sans être coupable personnellement ! Ce qui n’est pas très compatible au demeurant avec la position de la philosophe qui soulignait la responsabilité des juifs eux-mêmes dans l’holocauste lors du procès Eichmann.
Aujourd’hui, la responsabilité individuelle est remise en cause notamment par des neuro-scientistes qui pensent que tout ce que fait l’homme est déterminé par des processus neurologiques que nous ne contrôlons pas. La question du déterminisme n’est pas nouvelle bien sûr : la plupart des traditions musulmanes, hors celle des Mutazilites, comme le protestantisme, même si Alain Laurent n’en parle guère, adhèrent à l’idée de prédestination qui remet le destin de chacun dans les mains de Dieu. Les neuro-scientistes livrent l’avenir de l’homme au hasard des particules et des interactions neuronales. Ils démontrent que l’activation d’aires neuronales précède l’action pour prétendre à la causalité là où il n’y a en l’état que corrélation. Ces scientifiques en arrivent ainsi à la conclusion que « le libre arbitre est une illusion » (p.59), ce qui implique que la responsabilité l’est aussi. Alain Laurent fait heureusement référence à de nombreux spécialistes des neurosciences qui ont une autre vision, par exemple Antonio Damasio qui note que « le degré de responsabilité que nous avons de nos actions n’est pas nécessairement diminué par le fait que certaines sont exécutées de façon non consciente » (p.63).
Le libre arbitre a d’anciennes racines dans la pensée philosophique depuis Aristote et Descartes, comme dans les débats excessivement nombreux des pères de l’Église qui d’Irénée à Saint Augustin (sauf dans ses deux derniers ouvrages) ont insisté sur l’importance du libre arbitre pour fonder la responsabilité du péché et du salut. Alain Laurent ne mentionne pas ces derniers mais y fait référence indirectement en saluant Kierkegaard qui a tant insisté sur l’immense responsabilité de l’homme face à Dieu. Il se rattache plus volontiers à la pensée moderne de Kant qui a contribué de manière décisive « à la maturation philosophique d’une éthique de la responsabilité individuelle… dans l’idée séminale d’une ‘causalité par liberté’ » (p.31). Pour Kant, la volonté est une sorte de causalité des êtres vivants, en tant qu’ils sont raisonnables, et la liberté serait la propriété de cette causalité dont la liberté est une propriété « dans la mesure où elle peut produire une action indépendamment des causes étrangères qui la déterminent » (p. 31). Cette loi de la causalité par liberté est elle-même « subordonnée au respect du bien connu, ‘impératif catégorique’ dans l’ordre éthique », ce qui permet de relier sans doute Kant à Aristote et Descartes pour lesquels la liberté ne pouvait s’épanouir qu’à la recherche de la vérité, c’est-à-dire du bien.  Pour Descartes, le libre arbitre était en lui-même un bien, quelle que soit la justesse des choix, comme témoignage de notre humanité ainsi qu’il l’exprime dans sa lettre à Mesland du 9 février 1645[1]. Alain Laurent cite encore de très nombreux auteurs modernes qui ont posé les fondements de la liberté et de la responsabilité, de Proudhon à Popper en passant par Bastiat, Michel Chevalier, Frédéric Passy, Charles Monnard, Wilhelm Röpke, Isaiah Berlin, Hayek et d’autres, jusqu’à Vladimir Jankélévitch qui propose l’approche en profondeur « d’une responsabilité morale d’un individu irremplaçable ». Celui-ci « endosse ou assume à l’avance le mystère d’un fardeau qui lui incombe personnellement » (pp. 41- 42) disait Jankélévitch lui-même dont la double vie d’espion soviétique ne semble pas avoir altéré la sagacité philosophique, confirmant peut-être ainsi son génie.
La pensée contemporaine a, à son tour, réactualisé la thèse kantienne d’une « causalité par la liberté » nous dit Alain Laurent, notamment en Amérique et en France. Parmi beaucoup d’autres, le biologiste et prix Nobel de médecine, John C. Eccles, par exemple, a fait valoir que la pensée gouverne, d’une certaine manière du moins, les activités neuronales. De nombreux neurobiologistes considèrent désormais que l’homme est évidemment auteur de ses actes et doit en assumer la responsabilité. De nombreux philosophes libertariens du free will ont également exprimé leur conviction qu’il existe une autonomie de la volonté humaine et de son pouvoir d’autodétermination d’une part et que « le moi n’est pas le cerveau » (p. 76) d’autre part. Il faut encore citer Karl Popper qui a relégué « au rang d’affabulation l’idée neuroscientiste du « fantôme dans la machine » » (p. 79).
Mais le plus important, le plus contributif dans l’ouvrage d’Alain Laurent est dans sa réflexion sur le lien entre responsabilité et morale. Il recense de manière synthétique autant qu’intelligente les positions des uns et des autres sur la liberté et la responsabilité pour faire ressortir la force et la cohérence des raisonnements qui plaident pour un libre arbitre responsable à l’encontre de ceux qui s’abandonnent à un déterminisme, quel qu’il soit. Mais la « causalité par la liberté » n’induit aucune considération de nature morale. Or, Alain Laurent montre que « c’est justement la prise en compte de ces considérations dans une délibération subjective dont la finalité est une prise de décision qui confère toute sa plénitude à la responsabilité individuelle » (p.87).  La responsabilité suppose la liberté, mais « sans la responsabilité morale, la responsabilité causale est aveugle, privée qu’elle est de tout principe déontologique régulateur lui indiquant ou prescrivant le juste choix » (p. 88). Alain Laurent puise à nouveau à la pensée de Kant pour fonder la responsabilité morale dans la reconnaissance des autres et le respect de leurs libertés, selon l’impératif kantien imposant à chacun le précepte suivant : agis en traitant « l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen » (Fondement pour la métaphysique des mœurs). Chaque individu devient ainsi comptable de ses actes, obligé d’en assumer les conséquences. La responsabilité individuelle se meut en responsabilité personnelle en ce sens qu’elle « permet à l’individu de devenir en même temps une personne pour autant que comme Kant le stipulait, une personne est ce sujet dont les actions sont susceptibles d’imputation » (p.96). Le libéralisme fondé sur la liberté et la responsabilité individuelles apparaît ainsi comme une doctrine et une règle de vie profondément éthiques. Au-delà de la réflexion d’Alain Laurent, la question peut néanmoins être posée de savoir si en sacralisant la raison et l’autonomie humaine en remplacement du lien de l’homme au divin, Kant n’a pas précipité l’humanité dans ces territoires sans espérance et sans repère où elle se débat sans fin désormais. Vaste débat !

[1] « En effet, il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d’admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c’est un bien d’affirmer par là notre libre arbitre ».

28 mai, 2020

Le grand retour des magiciens de l’économie

Les magiciens de l’économie sont partout : à droite, à gauche et même parfois au centre. Mais c’est souvent pour dire la même chose !

Le coronavirus a favorisé le retour de l’irrationnel, qui n’a jamais été très loin. En effet, l’économie, c’est ennuyeux, ça ne fait pas de miracle. Or pour plaire au bon peuple, il faut lui dire que le miracle est possible… et, si on est un politique ambitieux, que le miracle viendra « si vous votez pour moi ».
Ces magiciens de l’économie sont partout : à droite, à gauche et même parfois au centre. Mais c’est souvent pour dire la même chose !
Commençons par un thème très populaire : « travailler moins en vivant mieux ».

LES PARESSEUX RATIONNELS

Juste un mot pour ceux qui, pour des raisons écologiques ou autres, vantent la frugalité. Ce ne sont pas les pires, car ils sont cohérents : moins de travail, niveau de vie réduit au minimum, préservation de la planète, temps disponible pour la famille ou la philosophie etc.
Ils négligent néanmoins quelques détails techniques : ils comptent sur le travail des autres pour disposer de médicaments et de quelques matériels, agricoles ou non (des livres, de la musique…).
De l’électroménager ? « Non, nous ferons tout à la main ». Bigre, d’autant que nous ne sommes plus à l’époque où « les femmes sont là pour ça ».
Certains ne tiennent pas longtemps dans cette « vie naturelle mais sauvage ». Mais au moins il y a une certaine cohérence.
Heureusement, pour ceux qui trouveraient ça trop rude, il y a les magiciens.

LE TRAVAIL, CE SONT LEURS PROFITS

Nous avons vu fleurir le slogan « notre santé avant leurs profits ». Comprenez : il vaut mieux rester chez soi (en étant payé) que de risquer sa peau à l’usine.
C’était en substance le message du fonctionnaire CGT de l’Éducation nationale invité lors de l’émission BFM du 10 mai à laquelle j’étais convié pour parler du déconfinement.
Évidemment c’est moins risqué quand celui qui vous paye ne risque pas la faillite, c’est-à-dire pour les fonctionnaires et quelques autres catégories… Dont les cadres de la CGT, association qui ne vit pas des cotisations de ses membres mais de subventions gouvernementales et du fruit de la gestion de certains domaines « paritaires », dont les caisses de retraite.
Bref, il est plus facile de rester chez soi si le travail que vous évitez n’est pas capitaliste… quitte à ce que vous paralysiez des salariés du privé.

QU’EN PENSENT « LES CAPITALISTES » ?

Les capitalistes de mon environnement, amis, commerçants du quartier, assureurs, pétroliers, et j’en oublie énormément, ont un rire amer en lisant ce slogan : « Quels profits ? Nous sommes en lourde perte ! ».
Idem pour les épargnants ou retraités par capitalisation dépendant, directement ou indirectement, de la bourse, avec les dividendes 2020 reportés ou annulés.
Mais les magiciens estiment que tous ces capitalistes subissent une « juste punition » et que travailler pour les capitalistes, ce n’est pas vraiment du travail, « c’est de l’exploitation ».
Le bon peuple écoute avec sympathie, et rares sont ceux qui se posent la question : « alors quel autre système ? », sachant que tous les essais jusqu’à présent ont fini dans le sang.
Même la Chine doit son succès à son secteur privé, indigène ou étranger.

ALTER-ÉCO, UN MAGICIEN RESPECTÉ

Il y a bien longtemps, j’avais fait connaissance de la jeune équipe d’Alternatives économiques (Alter-éco pour les intimes) que j’avais trouvée assez sympathique dans ses analyses africaines.
Mais depuis, ils alimentent en « arguments » ce que l’on pourrait appeler le « socialisme idéaliste » d’une bonne partie du corps enseignant français, ce qui ne prépare pas vraiment les élèves à la vie réelle dans notre système économique.
Le 12 mai, on trouvait sur leur site un article mi-ironique mi scandalisé : « travailler plus, le patronat en rêve encore : moins de congés et de RTT, plus d’heures de travail. Les syndicats ont immédiatement mis leur veto. »
À l’opposé, l’IFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) estime qu’avant la pandémie nous perdions déjà 100 milliards par an par rapport à des voisins travaillant plus longtemps et partant à la retraite plus tard.
Depuis, la situation s’est aggravée car les Allemands ont redémarré leur industrie avant nous et vont notamment servir, à notre place, nos clients à l’export.
Les salariés du privé savent que si la reprise tarde, leur revenu et probablement leur emploi seront touchés. Travailler davantage permettrait de les sauver.
Personnellement je ne trouve pas choquant qu’ayant touché de l’argent sans travailler pendant quelques semaines, nous essayions de rattraper la production perdue en travaillant davantage. Ne serait-ce que pour que cet argent nous serve à quelque chose, ce qui ne sera pas le cas s’il n’y a pas suffisamment à acheter, et donc de produit par quelqu’un.
J’imagine déjà un magicien disant « il n’y a qu’à acheter allemand et payer avec l’argent que l’Europe va nous prêter ». « L’Europe » en l’occurrence signifie surtout l’Allemagne et les pays sérieux du nord de l’Europe, ce qui explique leur manque d’enthousiasme.
Ces considérations nous mènent à la question de la dette.

LA DETTE, « IL FAUT S’ASSEOIR DESSUS »

C’est ce que je lis sur les réseaux sociaux, souvent un peu catégoriques, trop heureux de trouver une solution simple.
Mais si on ne rembourse pas, plus personne ne nous prêtera. Or nous sommes en déficit et nous devons emprunter tous les jours. Et s’il n’y a plus de prêteurs, les fonctionnaires ne seront plus payés.
Objection simpliste, répondent les magiciens. Vous voyez bien que la presse multiplie les articles sur les financements « non conventionnels » par la Banque centrale européenne, parfois appelés « monnaie hélicoptère », suggérant des billets de banque jetés du ciel comme solution à tous les problèmes.
Du coup, un certain nombre de magiciens suggèrent que cette dette n’existe pas ou peut être annulée. Mélenchon et bien d’autres tentent de le démontrer, mais à mon avis, le problème n’est pas là.
Voici en effet un des articles les plus précis sur ce sujet. Pierre Khalfa , membre d’Attac et de la Fondation Copernic, déclare dans une tribune publiée par Le Monde du 20 mai : « L’annulation des dettes publiques détenues par la BCE relève d’un choix politique ».
Voici son raisonnement :
La BCE détient un pourcentage important de la dette publique des États membres. Or une banque centrale ne s’endette que par rapport à elle-même car elle a un pouvoir illimité de création monétaire tant que les citoyens et les citoyennes continuent à accorder leur confiance à la monnaie – et tant qu’un système productif est à même de produire les biens et services nécessaires. L’annulation des dettes publiques serait une décision politique et non pas une impossibilité économique, comme Jean Pisani-Ferry veut nous le faire croire avec sa formule : « Annuler la dette, c’est toujours en transférer le fardeau à d’autres ».
D’abord, ce n’est pas limpide, donc méfions-nous ! Mais surtout la phrase sur le « système productif » détruit ce beau raisonnement : comme il l’admet lui-même, ce qui compte, c’est de produire les biens et services nécessaires, donc de travailler.
On retombe sur le fait qu’il n’y a pas de miracle : même si une solution juridique était trouvée pour annuler la dette, ça ne changerait pas le problème économique : c’est la production qui manque, pas l’argent. Encore une fois, il faut travailler !
Mais d’où viennent donc ces solutions magiques ? De la guerre froide, où on enseignait au bon peuple qu’il fallait voter pour les magiciens pour profiter « du soleil qui se lève à l’Est ». C’est-à-dire à Moscou, puis dans le Pékin de Mao et aujourd’hui dans celui du président Xi !
Revenons à la source.

« L’OPIUM DES INTELLECTUELS » EST TOUJOURS D’ACTUALITÉ

Ce livre célèbre de Raymond Aron en pleine guerre froide détournant le slogan marxiste « la religion est l’opium du peuple », décrivait l’adhésion des intellectuels au communisme. En gros, s’aligner sur le parti permettait de se targuer du modernisme esthétique, du non-conformisme moral et de la révolte.
Ce qui montrait d’ailleurs une ignorance abyssale du « socialisme réel», que les sceptiques opposaient au « socialisme rêvé ». « Socialisme réel » que je découvrais à cette époque en voyageant dans les pays de l’est en route vers « l’avenir radieux » .
Là-bas il n’était évidemment pas question du modernisme esthétique, ni de non-conformisme, moral ou pas et encore moins de révolte !
Néanmoins la consigne d’alors dans les dîners en ville était « il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » : il était snob d’être « progressiste » et ennuyeux de se pencher sur la réalité.
Heureusement pour sa réputation, Sartre a changé d’avis à la fin de sa vie et a rejoint son « petit camarade », Aron, plus grand que lui, et ils sont allés ensemble plaider pour l’accueil des réfugiés indochinois fuyant le communisme. Communisme que Sartre, enfin lucide, appelait avec dégoût « la chose ».
Et si je remonte plus loin dans le temps, le travail d’Andrew Sobanet, Generation Stalin: French Writers, the Fatherland, and the Cult of Personality. rappelle à quel point les plus grands écrivains français ont versé dans l’adoration de Staline, notamment Henri Barbusse, Romain Rolland, Paul Éluard et Louis Aragon, en notant qu’André Gide et Boris Souvarine ont été parmi les rares à s’en dégager à temps.

QUAND LA CULTURE SE DÉVOIE

Eh bien aujourd’hui nous n’avons plus Sartre, mais Juliette Binoche, chef de file de l’anticapitalisme mondain, qui se voit en Greta Thunberg et a signé un retentissant « Appel des 200 » pour qu’on ne revienne pas « à la normale » après la pandémie, mais que l’on construise un « Nouveau Monde » magique.
Dans son article « Pas d’écologie sans capitalisme » (Le Figaro, 20 mai)Luc Ferry ironise sur un appel analogue, celui des « 100 principes de Nicolas Hulot pour un Nouveau Monde »1 :
Où sont dénoncés « nos failles et nos excès » de vilains petits humains pourris par le capitalisme, le « monde d’après » se devant bien entendu d’être « radicalement différent de celui d’aujourd’hui, et ce de gré ou de force ». Bigre ! le tout signé par une pléiade de people riches et célèbres qui dénoncent « courageusement » le système dont ils profitent depuis des décennies et sans lequel ils n’existeraient tout simplement pas. Comme s’ils ne prenaient jamais l’avion, n’avaient pas de smartphones, ne se faisaient jamais payer pour faire des pubs destinées à booster la consommation !
Bref, ne nous inquiétons pas, les magiciens vont nous guider vers un futur « de lait et de miel » que nous consommerons sans quitter notre canapé.

27 mai, 2020

Le privé pour sauver le système de santé

par Serge Rouleau


Il n’y a pas de vrais débats public-privé dans le domaine de la santé au Québec. Avant même le début de l’introduction du sujet, les insultes et les procès d’intention fusent de toute part. Sommes-nous condamnés à perpétuer un modèle né dans les années soixante et qui a fait son temps ?

Peut-être pas, mais le parcours est parsemé d’embûches que peu de politiciens sont prêts à affronter.

La politique est fondamentale en ce qu’elle permet de décider de la direction d’une société. Mais ces décisions doivent, d’une part, reposer sur une lecture juste et lucide de la situation, et d’autre part, des conséquences probables de nos choix.

Pour assurer le bon fonctionnement d’une organisation, petite ou grande, il faut clairement définir les rôles de chacun. Au niveau d’une société, les rôles essentiels du gouvernement consistent à établir les normes : les lois et règlements, et à les faire appliquer : la sécurité et la justice. Le rôle de la société civile consiste à produire et fournir les produits et services que les individus requièrent en respectant les normes.
Dans le domaine de la santé, le gouvernement s’est arrogé les deux rôles. Il définit les normes et surveille leur application, mais il fournit aussi les services. D’un côté le ministre doit ménager la popularité de son parti, de l’autre il doit dénoncer les lacunes du système. Les deux rôles sont souvent en conflit. Les pressions pour maquiller les mauvais résultats et les bévues sont inévitables. J’en veux pour preuve les horreurs quasi quotidiennes qui trouvent une solution seulement après avoir soulevé l’indignation populaire suite à leur divulgation dans les médias.

Le modèle suédois

Au milieu des années 90, le gouvernement suédois constate que le système de santé accapare une portion démesurée des finances publiques sans pour autant offrir des services de qualité en temps opportun. Si la tendance se maintient, il engloutira l’ensemble des revenus de l’État dans moins de vingt ans. Le premier ministre de l’époque, Göran Persson, entreprend alors de négocier un consensus sociétal. Le système de santé québécois est confronté au même dilemme.

Aujourd’hui, le système de santé suédois repose sur une organisation décentralisée. Il y a une séparation entre le surveillant, l’État, et les institutions fournissant les services. Ces dernières : hôpitaux, cliniques, résidences pour personnes âgées, etc. sont régis par un régime de permis. Elles sont publiques : organismes municipaux et régionaux et privés : coopératives, organismes sans but lucratif et organismes privés à but lucratif. L’État paie les services rendus par les institutions selon des barèmes préétablis. L’universalité du régime est donc préservée.

Les utilisateurs sont une source de revenus pour les institutions. Les gestionnaires sont donc motivés à fournir des services de qualité pour les encourager à fréquenter leur institution. La décentralisation laisse les coudées franches aux PDG. En contrepartie ils sont imputables. Ils innovent tant du point de vue de l’organisation du travail que celui de l’utilisation des dernières technologies. Le recours à des institutions autonomes pour fournir les services de santé améliore l’accessibilité et la qualité des soins et réduit les coûts à l’État.

C’est tout le contraire du système de santé québécois. Les utilisateurs sont une source de coût. Les gestionnaires des institutions rationnent l’offre de service et réduisent les dépenses pour respecter le budget alloué par le ministre. Les conventions collectives négociées sur une base nationale laissent peu de latitude aux gestionnaires. Les initiatives innovantes se butent au parcours kafkaïen de la bureaucratie ministérielle et à l’inertie des ordres professionnels. Les télécopieurs sont toujours présents dans nos hôpitaux. Ça ne s’invente pas.

Historiquement, au Québec on utilise le privé prioritairement pour réduire les coûts à l’État. Cette approche a des effets pervers qui peuvent être dramatiques. Je prends pour exemple les résidences pour aîné non conventionnées. Le gouvernement finance les CHSLD publics et les résidences pour aînés conventionnées au taux moyen de 90 000 $ par résident par année. Par contre, les résidences non conventionnées reçoivent en moyenne 20 % de moins. Il arriva ce qui devait arriver. Les résidents sont mis à contribution et les salaires des employés sont réduits au minimum pour combler la différence. C’est un euphémisme d’affirmer que la qualité des soins en souffre. Il ne faut pas s’en surprendre. C’est le contraire qui aurait été surprenant.

Bien sûr, le système de santé suédois n’est pas parfait. Il y aura toujours quelques gestionnaires incompétents, voire véreux, dans tous les modèles d’organisation. Mais dans un système décentralisé à la suédoise, ces cas n’affecteront que quelques institutions et un nombre limité d’utilisateurs. Ces gestionnaires incompétents seront vite identifiés et remplacés. Dans un système centralisé à la québécoise, un haut fonctionnaire incompétent nuit à l’ensemble du système. L’imputabilité est une vue de l’esprit. Son emploi est garanti à vie. Au mieux, il sera neutralisé par son personnel. Au pire, il sera déplacé ailleurs dans la fonction publique.

Vous me direz, avec raison, que j’oublie tous les autres défis menaçant la viabilité de notre système de santé : les conflits interprofessionnels, la rémunération des médecins, la rigidité des conventions collectives, la multiplication des niveaux organisationnels, etc. Ces défis ne sont pas les causes de l’inefficacité du système de santé québécois, mais ses conséquences. Sans le respect des rôles de l’État et de la société civile, ces autres défis sont insolubles. Cela fait quarante ans que l’on s’y attaque sans succès. En résumé, je cite Einstein : « La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent. »

N’est-il pas arrogant de vouloir résumer en quelques paragraphes toute la complexité d’un système comme celui de la santé. Sans aucun doute, mais l’arrogance me semble préférable à la tolérance de l’intolérable.

Référence :