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Avant de couper des centaines de millions dans les services, est-ce qu’on peut avoir les services ? - Michel Beaudry
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22 juin, 2022

10 idées hayekiennes pour un monde en crise

 Pour comprendre pourquoi les hommes politiques font fausse route face à la crise, il est bon de se rappeler les thèses défendues par Friedrich Hayek. Voici 10 idées-clés de l’auteur autrichien.


Par David Azerrad.


Un article de l’Institut Coppet.

Inspiré d’un essai de Bruce Caldwell, éditeur de The Collected Works of F. A. Hayek, dans lequel ce dernier identifie les 10 thèmes clés de la pensée de Hayek.

1.  Les récessions sont inévitables

Des alternances de périodes de croissance économique et de périodes de stagnation ou de recul sont nécessaires et inévitables dans une économie monétaire de marché libre. Les ralentissements ne sont pas des aberrations mais un remède douloureux et nécessaire pour rétablir l’équilibre de l’économie.

Toutefois, cette vérité ne signifie pas que toutes les récessions sont naturelles : l’ingérence de l’État dans l’économie culmine dans une récession. Par exemple le maintien des taux d’intérêts trop bas trop longtemps conduisant au malinvestissement, trop de projets d’investissements sont lancés qui ne peuvent en fin de compte être rentables.

2. La planification centrale et une réglementation excessive ne fonctionnent jamais

Le désir de planifier et de soumettre l’économie à la domination des experts met la liberté en danger. Comme Hayek le notait succinctement : « plus l’État planifie, plus la planification individuelle devient difficile ». Il soutenait que la planification centrale pleinement mise en œuvre conduit à des résultats économiques désastreux et finalement à des restrictions des libertés politiques et personnelles.

3. Il faut quelques règles

Hayek a clairement fait savoir qu’il ne préconisait pas un système de « laisser-faire pur » (ici au sens de laisser-aller), mais un système général de règles qui permette aux individus de mener à bien leurs propres plans. La contribution de Hayek a été de souligner l’importance des institutions : un système de marché, dans un régime démocratique, avec un système de droits de propriété bien définis, appliqués et échangeables, protégé par une forte Constitution et fonctionnant sous le règne du droit, dans lequel les lois sont stables, prévisibles et appliquées de façon impartiale.

4. La stimulation ne sert qu’à stimuler le déficit

L’expérience du passé sur les tentatives de réglages fins de l’économie montre que les politiques budgétaires et monétaires contra-cycliques peuvent parfois rendre les choses bien pires, comme durant les années 1970. Les hommes politiques sages seraient ainsi bien avisés de ne pas intervenir, quand bien même leurs instincts les poussent à montrer aux électeurs qu’ils font quelque chose.

5. L’économie est trop complexe pour une prévision précise

Comme aurait pu le dire Yogi Berra (légende du baseball, connu pour ses lapsus) : « Je déteste faire des prévisions économiques. Surtout si elles concernent l’avenir. » Ce n’est pas que nous ne sachions rien, mais plutôt que ce que nous ignorons révèle les limites de notre connaissance, et partant, de notre capacité à planifier et à prévoir. Lorsque le problème de la connaissance s’ajoute à d’autres problèmes politiques et économiques, l’espoir qu’une démarche rationnelle émerge de Washington devient très faible.

6. Se souvenir de la règle des conséquences imprévues

L’histoire montre qu’en s’efforçant d’atteindre certains objectifs – particulièrement lorsque leur réalisation implique d’interférer avec le fonctionnement du mécanisme des prix – toutes sortes d’effets pervers qui ne faisaient pas partie du plan initial se produiront (voir point 10).

Hayek n’était pas totalement opposé à l’expérimentation et au changement, mais pensait que des inflexions graduelles étaient toujours préférables à des tentatives de reconstruction globale de la société.

7. On n’imagine pas tout ce qu’on peut apprendre dans un cours d’initiation à l’économie

Alors que Hayek a souvent souligné les limites inhérentes à une discipline qui traite d’un système complexe comme l’économie, les principes de base de l’économie – la rareté, l’offre et la demande, la division du travail, etc. – peuvent expliquer beaucoup de choses sur le monde et contribuer à éviter certaines mesures inadéquates, comme par exemple des prix plafonds.

Un bon cours d’économie aidera ainsi à identifier des politiques mieux adaptées – des mesures qui s’appuient sur les marchés plutôt que sur la fixation des prix ou la tentation d’obtenir des résultats spécifiques par la loi.

8. Ne pas tenir compte de la justice sociale

Les marchés libres conduisent nécessairement à une distribution inégale des richesses et provoquent, tout aussi inévitablement, des appels pour une justice sociale égalitariste, comme le sait quiconque a lu les pages éditoriales du New York Times ou parcouru le Huffington Post. Hayek jugeait ces cris erronés et dangereux.

Premièrement, il contestait que la justice puisse s’appliquer à un processus de marché impersonnel : les actions d’une personne ou d’une organisation peuvent être justes ou injustes, mais le processus du marché et la distribution des revenus qu’il génère n’ont rien à voir avec la justice.

Deuxièmement, les revendications égalitaristes de ceux qui réclament la justice sociale violent le principe de l’État de droit. Si les individus diffèrent dans leurs attributs, alors des personnes différentes connaîtront nécessairement des résultats différents. Le seul moyen pour obtenir des résultats égaux pour des individus différents est de les traiter de manière inégale.

Enfin, les programmes de redistribution supposent que nous disposions de connaissances qu’en réalité  nous n’avons jamais (voir point 5).

9. Rien ne vaut le marché libre

Hayek admettait que si nous disposions de davantage de connaissances, nous pourrions faire beaucoup plus pour améliorer le monde grâce à la planification et la réglementation. Mais ce n’est pas le cas, et dans le monde de connaissances dispersées qui est le nôtre, une grande partie de celles-ci nous est fournie par le fonctionnement du marché.

Dans un monde rempli d’incertitudes, où l’homme sur place ne dispose que de sa propre petite parcelle de connaissances locales (et parfois seulement tacites), les signaux du marché fournissent des informations sur lesquelles il peut fonder ses décisions. Celles-ci, additionnées à des millions d’autres, alimentent le système pour faire émerger les prix. Constamment, de mauvaises décisions et des erreurs sont faites, mais dans un système de marché, les erreurs des uns sont des opportunités pour d’autres qui contribuent à les corriger par leur recherche d’actions profitables.

Le système autorégulateur du marché, lorsqu’il fonctionne bien, réduit une partie de l’incertitude à laquelle nous sommes tous confrontés dans l’arène économique et contribue à coordonner nos actions avec celles de millions d’autres. Il permet aussi à des individus d’agir à partir de leurs propres connaissances locales et à d’autres de tirer profit de ces connaissances même s’ils n’en disposent pas eux-mêmes.

10. En règle générale, les remèdes de l’État ne sont pas seulement pires que le mal, mais conduisent à de nouvelles maladies

Si vous considérez que les bureaucrates sont incités à maximiser la bureaucratie, que les hommes politiques qui aspirent à leur réélection – et lequel n’est pas dans ce cas ? – sont incités à augmenter les dépenses et/ou à diminuer les impôts (on retrouve là l’opposition entre néo-keynésiens et tenants de l’économie de l’offre), et que les entreprises sont incitées à éliminer la concurrence au moyen d’avantages concédés par l’État, vous conclurez que le marché libre reste notre meilleure option (voir point 9).

09 mai, 2022

La place de l’État chez Hayek

 Par Raphaël Roger.

Les activistes de gauche, notamment d’ultra ou d’extrême gauche, ainsi que certains sociologues, qualifient souvent Hayek de chantre de « l’ultra-libéralisme », partisan d’un État minimal relégué à la simple garantie des droits de propriété.

Cependant, une lecture attentive de ses ouvrages leur montrerait qu’il n’en est rien. Chez Hayek, la place de l’État est importante, et c’est ce qu’il convient d’expliquer dans cet article.

 

Le refus chez Hayek de l’État minimal

Contrairement à une idée répandue, Hayek n’est ni le chantre du laissez-faire ni celui de l’État minimal. Il a critiqué le laissez-faire dogmatique de certains libéraux dans La route de la servitude, lequel a conduit à l’attrait pour le planisme et le collectivisme.

Ainsi, selon lui, pour assurer la catallaxie et le fonctionnement ordonné du marché, le gouvernement « doit se servir de son pouvoir fiscal pour assurer un certain nombre de services qui, pour diverses raisons, ne peuvent être fournis, du moins adéquatement par le marché ». La devise à laquelle on pourrait rattacher Hayek est celle de Godesberg en 1959 : « autant de marché possible et autant d’État que nécessaire ». L’État doit ici servir le marché, il doit agir, certes sans le perturber, mais toujours au travers de règles pour permettre l’ajustement de l’ordre spontané.

Selon Hayek, l’État doit fournir des services et faire contribuer l’ensemble de la société pour en permettre la création. Ainsi, dans Droit, législation et liberté il affirme :

« Dans certains cas, l’on ne peut fournir le service désiré sans faire contribuer à son coût tous ceux qui en profitent, car il serait impossible de le réserver à ceux qui pourraient le payer et qu’alors, seul le gouvernement doit être habilité à employer son pouvoir de contrainte. »

Chez Hayek, l’État n’est donc pas limité aux compétences régaliennes. Il doit fournir des services indispensables à la vie collective mais il n’est pas utile qu’il les gère lui-même.

 

La gestion décentralisée des services publics

La troisième partie de La Constitution de la liberté  intitulée « La liberté dans l’État providence » permet de comprendre la vision hayékienne de l’État.

Hayek ne remet pas en cause l’État providence, mais souhaite y instaurer de la concurrence, de la liberté. C’est aussi cette vision qu’il défend dans Droit, législation et liberté. Pour ce faire, il prône la décentralisation dans la gestion des services fournis par l’État.

Il affirme notamment :

« Déléguer tout pouvoir qui peut être exercé localement, à des organismes dont les pouvoirs sont cantonnés dans leur circonscription, est probablement le meilleur moyen de s’assurer que les charges et les bienfaits de l’activité gouvernementale seront approximativement proportionnels. »

Selon lui, il faut bien distinguer le prélèvement des impôts visant à financer les services et effectué par gouvernement central et le fait que ces services soient gérés par lui. La gestion doit ici se faire idéalement par des entreprises concurrentielles, où l’État n’aurait comme rôle que celui d’attribuer les fonds recueillis aux producteurs en fonction des préférences exprimées de façon ou d’une autre par les utilisateurs. Cependant, les services fournis par l’État sont supplétifs, ils interviennent seulement en l’absence de services fournis par le marché.

Mais dès lors que le marché peut fournir efficacement ces services, il doit le faire et l’État doit se retirer, car comme l’affirme Hayek :

« La vérité pourrait bien être qu’ayant assumé trop de tâches, le gouvernement en néglige l’essentiel ».

La gestion doit donc être la plus efficace possible. Outre cet aspect-là de l’État, Hayek considère que l’État doit aussi fournir assistance aux plus démunis et au secteur privé, quand celui-ci est défaillant.

 

L’État comme relais de l’initiative privée

La vision du rôle de l’État en matière de fiscalité, de dépenses publiques et d’assistance aux plus pauvres est très intéressante.

En matière de dépense publique, comme partout ailleurs, Hayek défend la domination de la règle sur la discrétion. Avoir des règles en matière de fiscalité et de dépenses publiques permettrait selon lui de « conduire à une limitation rationnelle du volume de la dépense publique totale ». Le fait de ne pas avoir de règles contraignantes en matière budgétaire conduit à ce que « toute majorité a le droit de taxer les minorités selon des règles qui ne s’appliquent pas à elle-même », ce qui engendre inévitablement « une croissance constante des dépenses publiques au-delà de ce que l’individu désire réellement ».

Cependant, pour Hayek, les dépenses publiques ont une certaine importance. En effet, il reconnaît que l’action de l’État ne peut pas être guidée « entièrement par la rentabilité », et qu’ainsi, par leur répartition dans le temps, le rôle des dépenses publiques est de « relayer l’investissement privé quand celui-ci est défaillant », permettant à l’État « d’employer ses ressources à des investissements publics, au moindre coût et le plus opportunément pour la société ».

Pour éviter tout gaspillage inutile de dépenses publiques, Hayek propose un programme afin que celles-ci soient « établies de façon que la vitesse d’exécution puisse être accélérée ou ralentie dans des délais restreints ».

 

Enfin, et pour terminer cet article, il convient de lister quelques exemples des activités étatiques défendues par Hayek :

  • assainissement public
  • routes publiques
  • services sanitaires publics
  • services de soins publics
  • travaux publics étatiques
  • entreprises publiques (si absence de monopole)
  • allocation minimum universelle
  • assurance vieillesse obligatoire
  • assurance chômage obligatoire
  • parcs municipaux
  • enseignement minimum obligatoire
  • aide publique à l’enseignement supérieur
  • sondages publics
  • parcs nationaux

05 mars, 2021

« Pourquoi je ne suis pas conservateur »

Qu’est-ce qui différencie le libéralisme du conservatisme ? Petite réflexion à partir d’un texte classique de Friedrich Hayek.


Parmi les reproches faits au libéralisme par le grand public, revient souvent l’idée qu’il serait conservateur, qu’il souhaite freiner le progrès, notamment social. En bref, qu’il défendrait les intérêts du statu quo.

Pour répondre à cette accusation, il s’avère nécessaire d’en comprendre les fondements. Dans Pourquoi je ne suis pas un conservateurFriedrich Hayek identifiait déjà parfaitement le problème :

En une époque où presque tous les mouvements réputés progressistes recommandent des empiétements supplémentaires sur la liberté individuelle, ceux qui chérissent la liberté consacrent logiquement leur énergie à l’opposition. En cela, ils se trouvent la plupart du temps dans le même camp que ceux qui d’habitude résistent aux changements.

Il serait de fait simpliste de réfuter sans autre argument ce reproche, car il s’appuie sur une part de vérité incontestable. Rappelons d’abord qu’un libéral ne se positionne pas pour ou contre le conservatisme : il peut à la fois être conservateur sous un certain plan, ce qui peut être résumé par l’affirmation de Mathieu Laine selon laquelle « le libéralisme est la seule idéologie qui n’aspire pas à changer l’Homme mais à le respecter », et progressiste sous un autre, car comme le rappelle Hayek « le libéralisme n’est hostile ni à l’évolution ni au changement ; et là où l’évolution spontanée a été étouffée par des contrôles gouvernementaux, il réclame une profonde révision des mesures prises ».

Ce qui unit les libéraux, c’est d’abord le primat de la liberté et de l’ordre spontané qui en jaillit. Tant les conservateurs que les socialistes abhorrent les conséquences de cette spontanéité et tentent d’y remédier.

CONSERVATISME VERSUS LIBÉRALISME

Le premier point qui différencie les libéraux et les conservateurs est leur approche du changement.

Selon Hayek :

L’un des traits fondamentaux de l’attitude conservatrice est la peur du changement, la méfiance envers la nouveauté en tant que telle, alors que l’attitude libérale est imprégnée d’audace et de confiance, disposée à laisser les évolutions suivre leur cours même si on ne peut prévoir où elles conduisent.

Dans son analyse, il admet volontiers que cette prudence face au changement, notamment des institutions, peut parfois être légitime. L’opposition devient problématique quand elle justifie un usage des pouvoirs politiques pour y remédier. Les conservateurs souhaitent mettre les institutions au service de leur vision sociétale.

L’usage de la force est un deuxième élément qui oppose libéraux et conservateurs.

Pour Hayek :

[Il existe]une complaisance typique du conservateur envers l’action de l’autorité établie, et sa préférence pour le fait que celle-ci ne soit pas affaiblie par le traçage de limites définies. Cela est difficilement compatible avec la protection de la liberté. En général, on peut sans doute dire que le conservateur ne voit rien à redire à l’usage de la contrainte ou au recours à l’arbitraire, dès lors que l’intention est de servir ce qu’il considère comme des buts louables.

Ce penchant indique que comme les socialistes, les conservateurs combattent en premier lieu pour le pouvoir et non pour le limiter.

Hayek ajoute :

Comme le socialiste, le conservateur se considère autorisé à imposer aux autres par la force les valeurs qu’il révère.

Cette réalité permet de mettre en lumière ce qui différencie fondamentalement le libéralisme du conservatisme mais aussi du socialisme : son humilité.

Cette dernière se révèle dans le fait que pour Hayek :

Le libéral admet son ignorance et reconnaît que nous savons bien peu de choses sans pour autant invoquer l’autorité de sources surnaturelles de connaissance lorsque sa raison se révèle impuissante.

En décidant de laisser faire, le libéral fait preuve de tolérance, car il prend un risque, contrairement aux autres, qui souhaitent tordre la nature humaine par la loi, pour atteindre leur but sociétal.

De fait, toujours selon Hayek :

On pourrait dire qu’il lui faut un certain degré d’humilité pour laisser les autres chercher leur bonheur à leur guise, et pour adhérer de façon constante à cette tolérance qui caractérise essentiellement le libéralisme.

Certes, certains conservateurs reconnaissent en partie des mérites au libéralisme, comme le fait Roger Scruton dans son livre De l’urgence d’être conservateur, où il affirme que « le grand cadeau du libéralisme politique à la civilisation occidentale est d’avoir trouvé les conditions dans lesquelles le dissident est protégé et l’unité religieuse remplacée par une discussion rationnelle entre adversaires ».

Mais rapidement, ils prennent leurs distances, en rappelant que « le rôle de l’État doit être à la fois moins que ce que les socialistes requièrent et plus que ce que les libéraux classiques acceptent. » Car, toujours selon Scruton, « l’État a un rôle, celui de protéger la société civile de ses premiers ennemis externes et de ses désordres internes ».

Cette affirmation nous ramène à la bienveillance pour l’autorité et à l’acceptation de l’ingérence politique dans la vie des individus, dénoncée par Hayek.

On voit ainsi que leur différence avec les collectivistes de gauche n’est qu’une différence de degré et non de principe. Ils tirent sur la même corde, juste pas dans le même sens. Ce qui irrite le conservateur dans le changement n’est bien souvent pas le fond, mais le rythme. On peut ainsi dire que le conservateur est un socialiste qui roule moins vite sur l’autoroute du progrès. Il croit, comme lui, à l’utilité de l’État et au primat du collectif sur l’individu. Les deux sont dangereux pour la liberté.

Le libéral, lui, souhaite dépolitiser les relations humaines en assumant les conséquences et les tensions que cette liberté peut créer.

Hayek en conclut :

La caractéristique la plus frappante du libéralisme, celle qui le distingue tout autant du conservatisme que du socialisme, est l’idée que les convictions morales qui concernent des aspects du comportement personnel n’affectant pas directement la sphère protégée des autres personnes, ne justifient aucune intervention coercitive.

De son côté, Deirdre McCloskey présente le libéralisme comme étant un autre mot pour « l’adultisme », car ce courant de pensée affirme qu’il faut traiter tout le monde comme des adultes libres, à égalité en termes de droits.

À la lecture traditionnelle gauche-droite de l’échiquier politique, il faudrait opposer un système à trois pôles, car le libéralisme évolue en dehors de cette grille de lecture.

Pendant que les conservateurs et les socialistes s’engagent pour la liberté économique ou sociétale, les libéraux font la jonction entre les deux, jugeant que toutes les libertés sont à défendre, et qu’elles n’ont pas à faire l’objet d’arbitrage politique. Au lieu de se battre pour restreindre partiellement la liberté selon leurs envies, les libéraux s’engagent pour lui donner un maximum de place pour respirer.

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04 janvier, 2017

Echange imaginaire entre F. Hayek et la Pravda


Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience [la sagesse issue de la connaissance] n'entre point en âme malivole [malveillante], et science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te convient servir, aimer et craindre Dieu et en lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi, formée de charité, être à lui adjoint, afin que jamais n'en sois désemparé [séparé] par pêché. Aie suspects les abus du monde. Ne mets ton cœur à vanité, car cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement.
François Rabelais - Pantagruel – 1532.
Via economicbasic. Au sortir de la seconde guerre mondiale, le Libéralisme était pour ainsi dire à l'agonie. La crise des années trente lui avait, déjà, porté un coup dont on pouvait penser qu'il ne se relèverait jamais. Les événements politiques qui suivirent la crise, particulièrement en Europe, ne firent qu'ajouter à sa disqualification. Les intellectuels comme les dirigeants politiques partageaient alors un large consensus faisant de la pensée et des politiques libérales une cause majeure de la crise de 1929, donc une cause, aussi, de l'arrivée au pouvoir des régimes totalitaires qui provoquèrentle désastre des années 1940 à 1945. Bien sûr il y avait des nuances. Bien sûr ceux-là mêmes qui le dénonçaient ne s'accordaient pas forcément sur ce qu'ils entendaient par « libéralisme ». Ce qui est sûr en revanche, c'est qu'aulendemain de la seconde guerre mondiale, tant dans les universités qu'au sein des gouvernements en place dans le monde occidental (et l'on ne parle même pas ici de l'URSS et des pays communistes), dominait très largement l'idée qu'il était désormais hors de question de faire confiance au « Marché libre » pour organiser, réguler, l'ensemble de l’Économie. Priorité fut ainsi donnée à l'idée que l’État devait être Le régulateur central des économies nationales, qu'il devait encadrer les marchés, les revenus, les entreprises, les banques, voire nationaliser et planifier.Victoire des étatismes en tous genres donc, aux États-Unis comme en France, pour ne citer que ces deux pays. Et si, dans les années 1960, quelqu'un avait eu l'audace, et le courage, de publier un article, ou de faire une conférence, et soutenir l'idée que n'en déplaise à ses nombreux détracteurs le libéralisme redeviendra tôt ou tard une « idée neuve », qu'il redeviendra la pensée dominante, en Occident au moins, et cela d'ici une vingtaine d'années (soit aux alentours du commencement des années 1980), cette annonce aurait eu à peu près le même effet que si demain François Hollande annonçait que pour inverser la courbe du chômage il avait finalement décidé de revenir au « Programme commun de la Gauche » auquel il croyait encore en 1981, ou, mieux encore, à peu près le même effet que si l'on nous disait que, dans vingt ans, la pensée de Karl Marx dominera le monde et qu'en conséquence le capitalisme aura quasiment disparu de la planète, laissant la place à une myriade de régimes socialistes ou communistes, voire un État communiste mondial.C'est dans ce contexte que parmi les rares grands penseurs libéraux de l'époque qui « existaient » encore, lesquels étaient totalement isolés, marginalisés, voire méprisés, certains décidèrent d'entrer « en résistance ». L'acte de naissance de leur combat fut la création de la Société du Mont Pèlerin, le 10 avril 1947, près de Vevey, en Suisse. Des intellectuels donc. Pour un combat d'idées. Philosophes ou économistes. Parfois les deux. Trente six au total. Plusieurs nationalités. Que des « grands noms » (dont de nombreux futurs Prix Nobel d’Économie).  : F. Hayek, L. von Mises, L. Robbins, M. Friedman, K. Popper, G. Stigler, F. Knight, J. Rueff, M. Allais, entre autres. Leur propos : combattre les idées dominantes de l'époque et propager une autre parole, celle du libéralisme authentique. Ce qu'ils firent.
Presque considérée comme un groupe d'illuminés au départ (rien à voir avec les Illuminatis, ou alors c'est qu'ils sont très forts ), parfois même assimilée à une « secte », la Société du Mont-Pèlerin s'est notablement élargie au fil des années et a continué de se réunir dans le cadre de séminaires de réflexion tenus tous les deux ans (le prochain aura lieu du 18 au 23 septembre 2016 à Miami). Et presque soixante-dix ans plus tard, force est de reconnaître que, contre toute attente ou presque, elle a réussi son pari. Les années 1980 furent en effet le moment d'un « tournant » libéral, d'un « retour » du libéralisme, dans les idées comme dans les politiques économiques menées par les gouvernements. Et quand bien même le libéralisme à l’œuvre aujourd'hui n'est pas exactement le libéralisme prôné par des fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin, il reste qu'avec le tournant des années 1980, la confiance accordée au « Marché » est devenue, chez les intellectuels, les journalistes et les hommes politiques au pouvoir, beaucoup plus grande qu'elle ne l'était auparavant, et que l'étatisme, s'il est encore fort présent (le contraire se saurait), l'est beaucoup moins.
Moralité : Il arrive que les idées ne meurent jamais...
A l'origine de la Société du Mont-Pèlerin, il y a F. Hayek (Friedrich Augustus von Hayek, de son « vrai » nom). Il en fut l'initiateur, et le premier Président (de 1947 à 1961). Né à Vienne (Autriche) en 1899, Hayek commença à écrire dans les années 1920, et ne cessa de le faire jusqu'à sa mort en 1992, à Fribourg (Allemagne). Il obtint le Prix Nobel d’Économie en 1974. C'est sa vision du Monde, celle d'un « Libéralisme authentique », que la Société du Mont-Pèlerin allait tenter (et tente encore) de promouvoir contre les étatismes de toutes sortes.
Sur cette histoire tout est connu. Les textes existent : ouvrages nombreux, articles divers, comptes-rendus en tous genres. Il est toutefois un document passé jusque là inaperçu et dont on vient de révéler l'existence. Ce document, c'est l'interview que Hayek donna au grand quotidien soviétique La Pravda, le 10 avril 1957, à l'occasion du dixième anniversaire de la création de la Société du Mont-Pèlerin. On en avait perdu toute trace depuis l'incendie mémorable qui, certains s'en souviennent encore, avait ravagé une partie des archives du journal. C'était le 10 mai 1981. Une date désormais fatidique dans l'histoire du socialisme. Par bonheur l'incendie n'avait fait aucune victime. Mais tous les numéros de La Pravda des années 1955 à 1960 étaient partis en fumée.
On ne sait comment, ce matin du dimanche 20 mars 2006, Raymond Aufray, sacristain à Mamers (dans la Sarthe), lequel, comme de coutume , faisait son marché en compagnie de sa femme, Geneviève, nourrice, a bien pu se trouver avec « sa » livre de poireaux emballés dans deux pages d'un exemplaire du numéro de La Pravda daté du... 11 avril 1957. Ils ne s'en serait d'ailleurs jamais aperçu lui-même et les deux pages en question auraient certainement fini dans la cheminée (il fait encore un peu frais, parfois, dans la Sarthe, en mars) si son fils, Michel, n'avait été là. Michel Aufray, alors Professeur de linguistique à l'INALCO (grand spécialiste des langues océaniques et adoré de ses élèves), se trouvait là par le plus grand des hasards pour cette simple raison qu'il était venu passer le week-end à la campagne, chez ses parents, en compagnie de Jean-Luc, son frère, et cela « à titre exceptionnel » (sic). Troublé par l'aspect vieillot du papier et par les caractères cyrilliques qui couvraient l'emballage des poireaux, Michel empêcha son père de le mettre au feu. Sachant un peu de russe (il avait commencé ses études par l'apprentissage du « Scandinave »), il comprit très vite qu'il tenait peut-être là un document exceptionnel.
C’était il y a dix ans. Dix ans : Le temps qu'il a fallu pour établir de façon certaine et définitive l'authenticité du document, traduit et reproduit, en « avant-première », ici (Un grand merci à Helena Marlena Dazdapertrak Zakriatine Onitpchenko Pomolovna pour la traduction (« pour la traduction » ne fait partie de son nom !).
La Prava, Moscou, 11 avril 1957
Économie et Religion
Un entretien avec le camarade Friedrich Augustus von Hayek,
Propos recueillis par la camarade Irina Plisseiskaïa (Ancienne étoile des Ballets Diaghilev, plus connue sous le nom de Lydia Lipokova).
Dans le cadre de notre enquête quinquennale sur les fondements de la pensée bourgeoise, nous publions ci-dessous l'interview du camarade Hayek réalisée hier, à Vevey (Suisse), par la camarade Irina Plisseiskaïa.
La Pravda (LP) : Bonjour camarade. C'est un plaisir de vous rencontrer, vous, l'une des plus grandes figures de l'idéologie bourgeoise contemporaine.
F. Hayek (FH) : Bonjour. Mais une fois pour toutes, je vous prie, si l'on pouvait éviter les « camarade » et autre «idéologie bourgeoise »... Je ne suis le « camarade » de personne, et encore moins « un » camarade. Quant à l'«idéologie bourgeoise », c'est un contresens total.
LP : C'est que c'est notre façon de penser, et de nous exprimer, chez nous...
FH : Ça n'est pas la mienne.
LP : C'est embêtant. Il me faudrait, pour y déroger, une autorisation du Syntaxburo, or...
FH : Vous n'avez qu'à m'appeler Professeur.
LP : Professeur ? Pourquoi pas ? C'est une très bonne idée. Allons pour « Professeur ». Mais pour l'« idéologie bourgeoise » ?
FH : Dites « pensée » tout court, ou « idées », voire « théorie ». Vos lecteurs comprendront.
LP : Bien bien. Je supprime tout ce que nous avons dit jusque-là... On recommence...
Le lecteur qui se demanderait comment il est possible que Raymond Aufray ait pu se retrouver cinquante ans plus tard en possession d'un exemplaire de La Pravda comportant, en l'un de ses articles, un passage supprimé par son auteur avant même l'impression dudit article, à ce lecteur nous disons trois choses : primo qu'il se pose là une question qui frise l'impertinence, à la limite de l'insolence ; secundo, qu'en conséquence de quoi il est à classer dans la catégorie des « lecteurs pénibles » ; tertio, qu'il ferait bien de relire et méditer la citation de Rabelais qui figure en exergue du billet.
Donc on recommence.
La Pravda (LP) : Bonjour Professeur. C'est un plaisir de vous rencontrer, vous, l'une des plus grandes figures de la pensée... capitaliste contemporaine.
F. Hayek (FH) : Bonjour. Je suis très heureux d'avoir l'occasion d'intervenir dans un journal soviétique. C'est une occasion unique de faire connaître mes idées à un public a priori peu sensible au Libéralisme. Je me sens presque comme un Pape qui se rendrait à La Mecque... Car le Libéralisme doit être fort peu connu chez vous, n'est-ce pas ?
LP : Il n'est apparemment pas beaucoup plus populaire chez vous, Professeur. Et sauf votre respect, il semble qu'il y a très peu de chances qu'il renaisse un jour de ses cendres. Les informations dont nous disposons témoignent de l'éclatante victoire de Marx dans vos universités, et même dans vos lycées ! et du mépris que le Libéralisme inspire à vos peuples ainsi qu'à la grande majorité de vos dirigeants. On dit que les plus « libéraux » d'entre eux se revendiquent de Keynes. C'est peu dire.
FH : Vous avez raison. Mais tout cela repose sur une effroyable méprise. Les gens parlent d'un sujet qu'ils ne connaissent pas. Très peu savent ce qu'est véritablement le Libéralisme. S'ils savaient... Mais ils finiront bien par le savoir un jour. Un combat est à l’œuvre. Mes amis et moi-même avons décidé de relever le défi. Le Libéralisme a perdu une bataille. Il n'a pas perdu la guerre.
LP : C'est cela, le but de la Société du Mont-Pèlerin ?
FH : Tout à fait. Personne ne peut jamais rien gagner seul. Même une bataille d'idées. Aujourd'hui, vous avez raison, ceux qui dominent le monde sont les étatistes, tous ceux qui fustigent l'économie de marché libre et croient que seul l’État est capable de bâtir une société riche, harmonieuse, et juste. Ils dominent partout, effectivement : dans les universités, la presse et les partis politiques. Mais croyez-vous qu'ils tiennent ce pouvoir de la validité de leurs idées ? Parce qu'ils ont raison ? Absolument pas. C'est tout le contraire : c'est parce qu'ils dominent, partout, que leurs idées s'imposent. Ce n'est pas de la vérité qu'ils tirent leur pouvoir. C'est leur pouvoir qui leur permet d'imposer leurs vérités. Marx n'aurait pas dit mieux.
LP : Marx ?
FH : Oui Marx. Nous devons donc, nous, les défenseurs de la vraie pensée libérale, nous unir. Nous unir dans la pensée, certes, mais aussi dans l'action. Et s'unir, cela veut dire, concrètement, tisser, pas à pas, un réseau, un réseau international, avec des penseurs, des chercheurs, des hommes politiques, des journalistes, des industriels. Bref faire ce qu'ont su faire avant nous les étatistes de toutes obédiences. En quoi j'avoue qu'ils ont parfaitement réussi. La preuve : ils dominent le Monde comme jamais. La création de la Société du Mont-Pèlerin fut l'amorce de ce réseau libéral en marche. Réussira-t-on ? J'avoue que je n'en sais rien. Le Libéralisme est encore, en de nombreux endroits, considéré comme une vieillerie, comme quelque chose de démodé. Mais je pense que notre stratégie est la bonne. Dans un monde où la propagande s'impose dans tous les milieux, un monde où l'opinion publique devient un acteur et une cible privilégiés, il nous semble que l'objectif à poursuivre n'est pas de convaincre les masses directement, mais de convaincre ceux qui font l'opinion, puisque ce sont eux qui, au final, influencent, progressivement certes, mais sûrement, les transformations politiques et sociales. C'est pourquoi la Société du Mont-Pèlerin situe son action sur le plan des idées et d'elles seules. Pas de mouvements protestataires visibles. Pas de manifestations, ni de révoltes. Encore moins d'assassinats ni de bombes ! La Société du Mont-Pèlerin se consacre presque exclusivement à l'élaboration et la diffusion d'une philosophie, une philosophie fondamentale : le Libéralisme.
LP : Si je vous comprends bien, votre idée est qu'il ne suffit pas d'interpréter le monde, et qu'il faut aussi le transformer.
FH : Oui. Marx l'a dit le premier.
LP : Marx ?
FH : Oui Marx. Sauf que contrairement à une certaine vulgate marxiste, nous considérons que la transformation du monde commence par la transformation de l'opinion. Et la transformation de l'opinion passe d'abord par la critique des idées dominantes, la mise au jour de leurs erreurs et la mise en garde face aux conséquences désastreuses qu'elles peuvent avoir.
LP : Donc la critique de l'étatisme.
FH : Des étatismes. Des étatismes en tous genres, quels que soient les noms qu'ils prennent ici ou là : communisme, planisme, socialisme, nationalisme, ou encore national-socialisme. Cela étant, au-delà de leurs différences, que je ne peux nier, il reste que toutes ces formes de l'étatisme participent d'une erreur commune, une erreur fondamentale et tragique à la fois.
LP : Et cette erreur, selon vous ?
FH : Je l'ai longuement traitée dans La route de la servitude, ce petit livre que je fis paraître en 1944, un peu sur le mode du pamphlet, j'en conviens, et qui, à ma grande surprise, fut et demeure un succès d'édition. En un mot l'idée est la suivante. L'erreur fatale que commettent tous ceux qui se revendiquent du socialisme ou de ses variantes, l'erreur des ennemis du Libéralisme, vient de ce que leur pensée repose sur l'idée que la raison humaine est assez puissante pour réorganiser délibérément la société au service de buts connus, souhaités, prévus et planifiés à l'avance. En bref, croire que l'on peut construire le monde sur la base d'un plan global pré-établi par l'esprit. Position que j'ai qualifiée plus tard de « constructivisme ». Et que dans mon ouvrage de 1944 je considérais déjà comme la racine commune à toutes les formes de totalitarismes. En clair, vous vous mettez autour d'une table avec quelques amis et vous « refaites le monde ». C'est sympathique. Cela part toujours d'une bonne intention. Mais vous tombez alors dans le piège de la raison surpuissante. Et ce faisant vous devenez rien moins que l'embryon d'un dictateur et, quelle que soit la nature de vos intentions initiales, vous écrasez les libertés individuelles. Or pour nous, qui sommes des libéraux, la liberté est pour ainsi dire sacrée. La preuve : le mot « liberté » est à la base du mot « Libéralisme ».
Cette idée, cette critique des limites de la raison, des limites d'un certain rationalisme si vous préférez, est pour moi cruciale. Elle me suivra toute ma vie et elle expliquera à elle seule l'essentiel de mon œuvre. Voyez la conférence que je ferai à Stockholm, en 1974, pour la réception de mon Prix Nobel d’Économie. J'y reviens. Et voyez ce qui sera mon dernier livre : La présomption fatale, paru en 1988. Le titre la reprend et la résume à lui seul. Et le sous-titre, que l'on a trop tendance à oublier : Les erreurs du socialisme, en dit plus encore que le titre.
Le lecteur qui se demanderait comment Hayek a pu, lors d'une interview accordée en 1957, évoquer avec autant d'assurance des événements qui n'auront lieu que plusieurs décennies plus tard, ce lecteur doit savoir trois choses : primo qu'il se pose là une question qui frise l'impertinence, à la limite de l'insolence ; secundo, qu'en conséquence de quoi il est à classer dans la catégorie des « lecteurs pénibles » ; tertio, qu'il ferait bien de relire et méditer la citation de Rabelais qui figure en exergue du billet.
LP : Vous êtes donc contre l’État ? Une espèce d'anarchiste ?
FH : Pas du tout. L’État est nécessaire. Mais moins il en fait mieux c'est. Et tout particulièrement dans le domaine de l'économie.
LP : A quoi ressemblerait alors un bon gouvernement selon vous ?
FH : Je n'en sais rien. La seule chose dont je suis sûr, c'est qu'un bon gouvernement ne comporterait pas de Ministère de l'économie (Rires).
LP : Pas de Plan quinquennal ?
FH : Vous plaisantez j'espère.
LP : Mais alors comment est-il possible de faire marcher l'économie, la production, l'industrie, le travail ?
FH : « Faire marcher l'économie »... Fâcheuse expression qui en dit long sur votre conception des choses, à vous les étatistes. Pourquoi voudriez-vous que quelqu'un fasse marcher un système qui pourvu qu'on le laisse tranquille fonctionne très bien tout seul ?
LP : Mais...
FH : N'avez-vous pas confiance dans la capacité d'individus libres de savoir mieux que quiconque ce qui est bon pour eux ?
LP : Mais... Des individus ? Ça existe ?
FH : Et pourquoi ne pas avoir confiance dans le Marché libre, qui n'est autre que la rencontre amicale de ces individus, tantôt acheteurs, tantôt vendeurs, pour coordonner au mieux les milliers de décisions prises chaque jour par des personnes qui ne se connaissent pas, qui ne se connaîtront jamais, et pour qui seule compte la convergence de leurs intérêts ?
LP : Un marché libre ?
FH : Je vais vous dire ce que je pense, au fond. Les étatistes prennent les gens pour des imbéciles. S'ils accordent une si grande place à l’État dans l'organisation de l'économie, c'est parce qu'ils voient en l’État la figure éternelle du bon père de famille dont nous aurions encore besoin, même une fois adultes, pour nous entretenir, nous former et nous protéger. Pas de liberté individuelle. Pas de responsabilité individuelle. Telle est la vision que les étatistes se font de l'homme. Tout le contraire de la nôtre.
LP : Mais si c'est que les gens demandent ?
FH : Comment pouvez-vous savoir ce que demandent les gens, comme vous dites ? Vous êtes à leur place ? Vous savez quoi, vous avez beau, vous, les socialistes, vous revendiquer d'un matérialisme primaire, d'une pensée débarrassée de l'aliénation de Dieu et de la religion, vous êtes en vérité pleinement victimes de cette aliénation. Je vous disais pour les Étatistes l’État n'est autre que la figure du père. Il y a pire encore. Car en admettant cette figure du père, alors le Père suprême, le père avec un « P » majuscule, c'est qui, sinon Dieu ? La pensée étatiste ne fait au fond que reprendre à son compte le récit et le dogme des grandes religions monothéistes. Ça commence avec la Création du Monde par un Être suprême, omniscient et omnipotent. Et, plus encore, cette Création est censée se faire en rapport à un but collectif, un dessein collectif, une Fin collective connus, prévus, planifiés à l'avance et promis aux hommes, à tous les hommes, à l'Humanité, par ce Créateur bienfaiteur. Hé bien sachez que ce constructivisme, cette manière de voir le Monde, c'est tout ce que rejette la pensée libérale authentique que mes amis et moi-même défendons. Le Dieu et les religions des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, sont l'archétype du constructivisme, le constructivisme par excellence. Les socialistes et autres étatistes de tous bords sont des constructivistes. Je vous laisse en tirer la conséquence.
LP : On ne peut donc pas être libéral et croyant ?
FH : Croyant je ne sais pas. Tout dépend de ce en quoi l'on croit. Ce qui est certain c'est qu'on ne peut pas être un authentique libéral et adhérer, en même temps, à l'une des grandes trois religions monothéistes. Il n'y a en effet aucune transcendance dans la vision libérale qui est la nôtre. Pas de principe suprême, vertical si je puis dire, comme venu du Ciel, car pas de principe extérieur aux individus, qui s'imposerait à eux, d'au-dessus d'eux-mêmes. Le Marché (n'oubliez pas de mettre une majuscule à « Marché », c'est important) est le seul horizon des hommes. Les hommes font le Marché et le Marché fait les hommes. Immanence contre transcendance, en somme. Et je vous l'ai dit, surtout, il n'y a, pour nous, ni Créateur, ni Création, ni Plan, ni Finalité. Les choses vont comme elles vont. Et tout ce que vous pouvez observer, à l'échelle des sociétés, et quoi que vous en pensiez, dites-vous bien que personne ne l'a voulu, et que personne ne sait où cela va.
LP : Ne pourrait-on pas séparer l'économie et tout ce qu'on y fait, les achats, les ventes, le travail, la production etc., du reste de la vie sociale et politique, et ne pas avoir de religion en économie mais en conserver une par ailleurs.
FH : Non. Car de deux choses l'une. Ou bien le Dieu créateur auquel croient les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, ce Dieu omniscient et omnipotent existe, et alors il a créé le Monde, et il a créé TOUT le Monde, la TOTALITE du Monde. Or l’Économie fait partie du Monde. Donc penser l’Économie hors de ce Dieu est impossible. Ou bien l’Économie relève d'une logique qui lui est propre, la logique du Marché, et se trouve par définition absolument incompatible avec l'idée d'un Dieu créateur, et alors ce Dieu n'existe pas.
LP : Le Libéralisme rejette donc toute forme de Religion, de croyance collective qui unirait les hommes par-delà les échanges économiques ?
FH : Ce n'est pas ce que j'ai dit. J'ai seulement dit que la vision du monde d'un libéral authentique lui interdit en Logique d'adhérer à l'une quelconque des trois grandes religions monothéistes. En revanche... une Religion pour laquelle le Monde ne résulterait pas d'une Création initiale voulue par un Être suprême et réglée en fonction d'une Fin connue et annoncée d'avance... une Religion non constructiviste donc... Une Religion qui admettrait que le monde et la société sont ce qu'on appelle des systèmes complexes, c'est-à-dire des systèmes faits des milliards d'interdépendances qui relient les très nombreux éléments qui les composent. Des systèmes que l'on pourrait vouloir comprendre, certes, mais sans avoir à se référer à Une cause unique, car dans ce type de système c'est toujours et partout à un ensemble de causes, une multiplicité de causes, que l'on a affaire. Exactement comme avec le système du Marché.... Une Religion telle que ses fidèles auraient compris que tout passe, toujours, et que la seule règle, en tout est pour tout, dans ce Monde, c'est l'impermanence. Voyez comme cela serait en harmonie avec, par exemple, la grande théorie du capitalisme de mon illustre collègue Joseph Schumpeter, qui montre que le capitalisme n'existe que comme mouvement permanent, comme processus dynamique, et que le cœur de ce mouvement c'est, chaque jour, des créations d'emplois, d'entreprises et de métiers, mais aussi, chaque jour, des destructions d'emplois, d'entreprises et de métiers, et que les unes ne sont que l'envers des autres, qu'on ne peut avoir les unes sans avoir les autres, bref, ce processus que Schumpeter nomme « destruction créatrice ». Peut-on trouver plus belle illustration de ce principe d'impermanence auquel je crois ?... Une Religion qui donc enseignerait à ses fidèles les moyens de vivre le présent et lui seul, car de l'impermanence de toute chose découle, fatalement, si je puis dire, l'idée que seul le présent existe... Une Religion qui, enfin, prônerait comme principe ultime le non -attachement, non-attachement à son emploi, à son revenu, à son domicile, à sa famille, ce non attachement sans lequel aucune flexibilité des marchés n'est véritablement possible... Alors oui, si une telle Religion existe, elle s'accorde parfaitement avec le Libéralisme.
LP : Mais tout ce que vous venez de dire, Professeur, cela ressemble très fort au Bouddhisme !
FH : Peut-être. Mais je ne connais pas assez bien le bouddhisme, ni ses multiples variantes, pour pouvoir, aujourd'hui, vous répondre de façon précise et définitive. Cela dit vous me donnez là une belle idée.
LP : Ah ?
FH : Une idée à laquelle je n'avais jamais songé jusque-là...
LP : Oui  ?
FH : Hé bien, écrire, moi aussi, un ouvrage sur cette question des rapports entre l'Économie et la Religion. Ouvrage dans lequel je reprendrai, en les développant, les thèses esquissées dans cette interview. Car quoi ?! J'aurai passé ma vie à chercher à élaborer une pensée « complète » de la société où l’Économie, le Politique, le Droit, la théorie de la Connaissance, l'Histoire et la Morale se fondent dans une vision d'ensemble, et je serai sans doute considéré et loué, pour cela, surtout après ma mort sans doute, après 1992, comme l'un des derniers économistes à l'avoir fait, peut-être même le dernier ! Certes. J'aurai toute ma vie soutenue l'idée que le Libéralisme c'est de l’Économie, bien sûr, mais que c'est d'abord une doctrine Politique, qu'au-delà même du Politique, c'est une authentique Morale, une Morale fondée sur trois principes indissociables : la liberté individuelle, la responsabilité individuelle, la propriété privée ! Re-certes. Mais cela me plairait assez, finalement, qu'au terme de mon œuvre, on se souvienne de moi comme de celui qui a démontré qu'au-delà d'être fondamentalement une Morale, il se pourrait bien que le Libéralisme soit rien moins qu'une authentique Spiritualité.
Le lecteur qui se demanderait comment Hayek a pu, lors d'une interview accordée en 1957, évoquer avec autant d'assurance des événements qui n'auront lieu que plusieurs décennies plus tard, y compris sa propre mort ! Ce lecteur doit savoir trois choses : primo qu'il se pose là une question qui frise l'impertinence, à la limite de l'insolence ; secundo, qu'en conséquence de quoi il est à classer dans la catégorie des « lecteurs pénibles » ; tertio, qu'il ferait bien de relire et méditer la citation de Rabelais qui figure en exergue du billet.
Sur ce, Mont-Pèlerin, c'est bien beau, mais il ne suffit pas d'en parler. Il faut y voir aussi, comme on dit en certaines de nos Provinces.

Source : L'Économiste

04 novembre, 2015

Le livre qui vous transforme en libéral (2)

Servitude
Publié le 27 octobre 2015 dans Histoire du libéralisme

Comment un petit essai peut transformer votre vie et continue d’éclairer le présent.


Ce texte fait suite à l’article « Le livre qui vous transforme en libéral » (I) publié dimanche et dans lequel j’ai entamé une revue chapitre par chapitre de La route de la servitude publié en 1944 par Friedrich Hayek. Comme indiqué dans l’article précédent, Hayek se donne pour objectif de montrer que toutes les politiques économiques à base de planisme, de collectivisme et d’interventionnisme de l’État, même entreprises avec les meilleures intentions du monde, tracent une route de servitude car elles débouchent inéluctablement sur l’arbitraire de l’État et la destruction des libertés individuelles, bien au-delà du seul champ économique.

« Ce qui fait de l’État un enfer, c’est que l’homme essaie d’en faire un paradis. » Friedrich Hoelderlin, cité par Hayek en exergue de son chapitre II, La grande utopie (voir article précédent).

Sécurité et liberté

L’opinion courante tend à dire qu’il ne peut y avoir de vraie liberté sans un sentiment de sécurité économique. Hayek n’est pas opposé à cette idée tant qu’elle consiste à assurer à chacun, sans distinction, un minimum vital compatible avec une société de concurrence. Il admet également un système d’assurance sociale contre les aléas de l’existence, ou un système de protection contre le chômage, à condition que cela n’implique pas un recours immodéré aux grands travaux et aux commandes gouvernementales.

En revanche, il considère qu’il est dangereux de garantir la stabilité des revenus, parce que cela revient à déconnecter la rémunération de l’utilité effective du travail. Dans ce cas, l’individu n’a plus aucune incitation à changer de travail ou à choisir un travail plutôt qu’un autre, choix qui sera laissé à l’appréciation arbitraire des autorités qui gèrent les revenus. Hayek distingue la « société commerciale » dans laquelle l’individu a tout le choix et tout le risque et la « société militaire » dans laquelle l’individu n’a plus ni choix ni risque.

Cependant, même dans une société où l’on a le goût de la liberté, les aspirations des individus tendent à aller vers la sécurité des emplois. En effet, les politiques socialistes généralement suivies assurent le privilège de la sécurité à certains groupes, ce qui a pour effet d’accroitre l’insécurité des autres groupes, qui, par réflexe de protection, souhaitent rejoindre les groupes privilégiés. La conséquence directe de l’exigence de stabilité et de sécurité s’énonce ainsi :

« Au lieu des prix, des salaires et des revenus individuels, ce sont la production et les emplois qui sont devenus maintenant très variables. » (page 96)

Dans le processus de recherche de la sécurité, Hayek incrimine également le dénigrement moral systématique de toute activité économique comportant des risques et des profits, transmis aux individus dès l’enfance par l’enseignement puis la presse à teneur socialiste (Chapitre IX, pages 89 à 98).

La sélection par en bas. « La fin justifie les moyens » 

Les manifestations brutales des régimes totalitaires allemands et russes ne sont pas accidentelles, par exemple parce que ces régimes, intrinsèquement bons, seraient tombés par hasard aux mains d’individus peu recommandables. Elles sont au contraire inévitables. L’avènement du totalitarisme est généralement précédé d’une période où une certaine impatience se fait jour face à la lenteur et à l’incapacité perçues des démocraties. On entend de plus en plus une demande pour un « homme fort » et capable « d’agir ». Pour émerger, cet homme doit disposer d’un soutien important et homogène dans la population. C’est là qu’apparait un nouveau type de parti politique, organisé de façon militaire.

Or un groupe nombreux, fort et homogène a plus de chance d’être formé par les éléments les moins intelligents et les moins éduqués de la société, en vertu de trois principes négatifs de sélection : 1. seul le plus bas dénominateur commun est capable de réunir le plus grand nombre d’individus, 2. les personnes dociles sont aisées à rallier à la cause si les slogans sont percutants et répétés, 3. il est plus facile de se mettre d’accord sur un programme négatif, point pour lequel la haine d’un ennemi intérieur ou extérieur (juif, capitaliste…) est indispensable.

Le succès d’un système collectiviste va donc se jouer sur deux qualités essentielles : « La nécessité de buts acceptés par l’ensemble du groupe et le désir dominant d’assurer au groupe le pouvoir maximum pour atteindre ces buts. » Il en résulte très vite que « la fin justifie les moyens », principe qui, dans l’éthique individualiste, est considéré comme contraire à toute morale. On assiste donc à une abolition complète de la conscience individuelle, d’où la possibilité d’actions criminelles exécutées sans sourciller conformément aux ordres des chefs et aux buts choisis.

« Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène une corruption absolue. » — Lord Acton, cité par Hayek en exergue de son chapitre X , La sélection par en bas.

Enfin, Hayek souligne qu’un poste de dirigeant d’un système totalitaire « aura peu d’attraits pour un homme consciencieux » mais représentera une attraction extraordinaire pour les « hommes dépourvus de scrupules et peu délicats. » (Chapitre X, La sélection par en bas, pages 99 à 111)

La fin de la vérité. Perversion du langage

Le totalitarisme fonctionne d’autant mieux que le but social imposé à chacun devient un acte de foi qui fait agir spontanément. La propagande est donc essentielle. Elle diffère nettement de celle qui peut exister dans un régime de concurrence, car au lieu d’être divisée entre de multiples acteurs et de multiples objectifs indépendants, elle s’applique à tous dans un seul sens et vise non seulement à faire accepter les fins, mais également les actions particulières éventuellement brutales pour parvenir à ces fins, en faisant croire qu’elles sont justes et légitimes.

On y parvient avec le plus d’efficacité en opérant un glissement sémantique par lequel les termes anciens, familiers et appréciés, sont employés avec un sens nouveau. Le mot Liberté est incontestablement la plus grande victime de cette perversion totalitaire du langage. Il ne concerne plus la liberté des individus, mais une « liberté collective » qui donne aux autorités tout pouvoir d’agir à leur guise sur la société, comme Hayek l’a déjà évoqué dans son chapitre II.
Au besoin d’une adhésion massive aux fins édictées par le régime planiste correspond la nécessité tout aussi massive de détruire dans l’œuf toute expression de doute. Le doute est considéré comme une déloyauté qui pourrait avoir un effet déstabilisant sur les membres de l’immense majorité acquise à la cause. Il en découle un contrôle complet de l’information disponible afin d’éviter toute comparaison désobligeante en provenance de l’étranger. Il en découle également un contrôle complet des sciences, de l’art et même des jeux et divertissements, qui doivent eux aussi tendre intégralement vers la justification des fins ultimes du régime. Hayek cite un appel incroyable adressé aux joueurs d’échecs (et laisse au lecteur deviner s’il est russe ou allemand) :

« Nous devons en finir une fois pour toutes avec la neutralité dans les échecs. Nous devons condamner une fois pour toutes la formule « on joue aux échecs pour jouer » comme la formule « l’art pour l’art ». » (page 118)

Tout ce qui est entrepris doit s’inscrire dans les fins sociales du national-socialisme ou du communisme, quitte à pratiquer aussi un glissement sémantique avec le mot Vérité.
Alors que l’individualisme est une « attitude d’humilité » et de tolérance devant les opinions d’autrui, la pensée collectiviste, au nom des buts souhaitables, cherche à contrôler le développement de la raison en tout domaine, avec pour seul résultat d’aboutir à « la stagnation de la pensée et à un déclin de la raison. » (Chapitre XI, La fin de la vérité, pages 112 à 120)

Les racines socialistes du nazisme. Opposition au principe libéral

L’appui d’une vaste majorité d’Allemands au nazisme ne s’explique ni par la défaite de 1918, ni par l’opposition au socialisme émergent en Russie, mais par l’opposition au principe libéral sur laquelle les socialistes, qu’ils soient conservateurs ou progressistes, n’ont aucun mal à se retrouver.
Une telle tradition anti-libérale qu’on pourrait qualifier de « prussienne » existait en Allemagne depuis de nombreuses années. La Première Guerre mondiale était vue comme un conflit entre l’esprit marchand de l’Angleterre et la « culture héroïque » de la nation allemande pour laquelle la vie de l’État prime celle des individus. Selon un auteur allemand de l’entre-deux-guerres, « le prussianisme et le socialisme combattent l’Angleterre qui est en nous. »

Cette idée implique que c’est l’État qui doit gouverner l’industrie, et non l’inverse. Dans ce cadre, chacun devient un employé de l’État, lequel se transforme progressivement en Beamtenstaat (État de fonctionnaires) et organise l’ensemble de la vie sociale. À partir de là, le national-socialisme n’avait plus qu’à s’installer. (Chapitre XII, Les racines socialistes du nazisme, pages 121 à 131)

Les totalitaires parmi nous. Rôle des intellectuels

Dans ce chapitre, Hayek tourne son regard vers l’Angleterre. Le chemin d’atrocité pris par l’Allemagne pourrait laisser croire que jamais l’Angleterre ne pourra lui ressembler, mais Hayek rappelle que la comparaison qu’il effectue porte sur l’Angleterre actuelle (1944) par rapport à l’Allemagne d’il y a vingt ou trente ans. Il signale en outre que beaucoup de ses concitoyens commencent leur discours par une expression du style « Herr Hitler ne représente pas mon idéal, loin de là, mais… »

Hayek observe que de nombreux ingénieurs et universitaires commencent à évoquer l’idée d’une « organisation scientifique de la société. » C’est inquiétant, car ceux-là même qui se proclamaient en Allemagne « les chefs d’une marche vers un monde meilleur se sont soumis à la tyrannie avec plus d’empressement » que quiconque. Hayek indique, et je signale à sa suite, que ce phénomène a été identifié en France par Julien Benda dans son livre de 1927 La trahison des clercs, où il analyse le rôle des intellectuels dans la transformation totalitaire de la société.
Hayek passe de l’inquiétude au découragement en lisant dans le programme du Labour Party que celui-ci préconise le planisme pour organiser la société, alors que l’évolution de l’Allemagne depuis vingt-cinq ans devrait faire rejeter fermement toute forme d’organisation centralisée consciente. (Chapitre XIII, Les totalitaires parmi nous, pages 132 à 145)

Conditions matérielles et fins idéales. Retour à l’économie de paix.

À ce stade de son exposé, Hayek en rappelle le « point crucial »

« La liberté individuelle est incompatible avec la suprématie d’un but unique auquel toute la société est subordonnée en permanence. » (page 149)

Seule la guerre pour garder la liberté peut faire exception. Écrivant en 1944, période où tous les efforts de la société occidentale sont tendus vers l’objectif de battre le nazisme, Hayek met en garde contre la tentation de continuer à appliquer les mêmes méthodes autoritaires, avec l’argument de la conscience sociale face à la pauvreté et au chômage, dès que la paix sera revenue. Il est certain que la reconquête d’un niveau de vie équivalent à celui de l’avant-guerre exigera de grands efforts, mais il importe de « ne pas essayer de remédier à la pauvreté en redistribuant du revenu au lieu de l’augmenter. » Un ajustement radical sera certes nécessaire, mais il doit se faire dans le but d’augmenter la richesse de tous.

Mais Hayek observe que cinquante ans d’efforts collectivistes ont profondément affecté les valeurs libérales de la société anglaise au point que l’Angleterre en viendrait presque à oublier « qu’elle a appris aux nations à vivre » (John Milton, cité page 156). Pour sa reconstruction, il reste à l’Europe à compter sur ceux des Allemands qui, l’ayant appris au prix fort, ont compris que « ni les bonnes intentions ni l’efficacité de l’organisation ne peuvent conserver l’honnêteté d’un système dans lequel la liberté personnelle et la responsabilité individuelle sont détruites. » (Chapitre XIV, Conditions matérielles et fins idéales, pages 146 à 157)

Les perspectives d’un ordre international

Le planisme mené à l’échelle des nations menace la paix internationale parce que les conflits que les individus concurrents règlent en général sans recours à la force sont transférés à des États armés. Il serait erroné de s’imaginer que le même planisme mené à l’échelle internationale, à l’échelle de l’Europe par exemple, pourrait écarter ce danger.

Hayek préconise donc plutôt un ordre international basé sur une autorité politique internationale qui n’ait pas le pouvoir de dicter aux pays ce qu’ils doivent faire, mais qui puisse les empêcher de nuire à autrui. C’est typiquement un pouvoir limité d’essence libérale. Dans ce cas, le fédéralisme, qui acte la division du pouvoir et évite la centralisation, constituerait la forme internationale idéale, car il garantirait à la fois la limitation du pouvoir central et celle des États isolés.

« Notre but ne doit être ni un super-État tout puissant, ni une association lâche de « nations libres », mais une véritable communauté de nations composées d’hommes libres. » (page 168)

Un tel projet, utilisé à bon escient, aura le plus de chance de réussir et de réduire les risques de guerre s’il est mené sans excès d’ambition. (Chapitre XV, pages 158 à 169)

Ma conclusion 

La France a aussi connu sa grande période de planification. On pense tout de suite à Jean Monnet qui instaure en 1946 le Commissariat général au plan, avec des objectifs de reconstruction et de modernisation de l’économie française, aidé en cela par le plan Marshall. Cependant, la tradition planificatrice nous venait de plus loin : des socialistes et des syndicalistes de l’entre-deux-guerres d’abord, mais sans applications concrètes, et surtout du régime de Vichy. Son organisme en charge du plan deviendra le Commissariat au plan de Monnet et De Gaulle. On comprend pourquoi Hayek s’adresse aux socialistes de droite comme de gauche. Surtout, c’est le moment de citer à nouveau Lord Acton :

« Peu de découvertes sont plus irritantes que celles qui révèlent la paternité des idées. » – Cité par Hayek en exergue de son Introduction.

Passés les besoins spécifiques de la reconstruction, passé un regain d’intérêt pour le plan avec la mise en œuvre du Programme commun de la gauche en 1981, la planification en tant que telle fut abandonnée en France au début des années 1990. Il est intéressant d’entendre ce que l’un des Commissaires au plan, Pierre Massé, trouva à dire à ce sujet :

« Supprimer le Plan au nom d’un libéralisme impulsif serait priver le pouvoir d’une de ses armes contre la dictature de l’instant. »

Par « libéralisme impulsif » et « dictature de l’instant », il faut comprendre l’initiative individuelle à la base de la libre entreprise, perçue comme mauvaise et égoïste par nature, et incapable de projets de long terme conscients et désintéressés. Il convient donc de la brider autant que possible et de lui substituer un plan dédié aux fins sociales souhaitables (barrages hydro-électriques, plan calcul, TGV…), que seuls M. Massé, ses chefs et ses collègues du gouvernement, dans leur immense sagesse, et avec l’aide de nos impôts, sont à même d’envisager et d’atteindre, parfois dans un échec fracassant.

Mais les moyens de l’État pour continuer à peser sur la vie des individus en les poussant à adopter des fins sociales souhaitables restent très élevés, même en l’absence d’une planification formelle. Tout d’abord, le secteur public représente aujourd’hui 57,7 % de notre PIB, c’est à dire notablement plus que les 53 % observés en Allemagne en 1928 à propos desquels Hayek s’alarmait du levier de contrôle que cela donnait à l’État sur l’ensemble de l’économie (page 50). Ensuite, l’État, qui se veut et se dit « stratège » donc planificateur en chef, met en œuvre des politiques sociales ou industrielles à propos desquelles j’aimerais évoquer quatre exemples :

1. Fiscalité et privilèges : la progressivité de l’impôt sur le revenu est une première façon de procéder à la redistribution des richesses en fonction d’un code arbitraire. Les taxes ou les exemptions sont une seconde méthode pour pousser certaines catégories d’individus vers des comportements souhaitables. Exemples : diesel, panneaux solaires, etc.

2. Éducation nationale, science et propagande : à la baisse des connaissances et des savoir-faire des élèves, attestée par de multiples enquêtes internationales et par l’échec croissant des étudiants en première année d’études supérieures, notre gouvernement répond par une réforme inquiétante de nivellement par le bas du collège et des programmes, et par la propagande de l’anti-racisme et du « vivrensemble ». On peut ajouter le tropisme nettement anti-libéral des programmes scolaires en économie, les lois mémorielles et la partialité étatique en faveur de la thèse du réchauffement climatique anthropique.

3. Action délibérée en faveur d’une catégorie professionnelle aux dépens d’une autre : l’État français vient de nous donner un bel exemple de son absence totale d’impartialité en développant avec nos impôts une application mobile spéciale pour les taxis afin de leur permettre de contrer la société privée Uber.

4. Surveillance : la lutte légitime contre le terrorisme a accouché cette année d’une Loi Renseignement qui met entre les mains du pouvoir la possibilité de surveiller les activités de télécommunication de tous les Français, sans aucun contrôle d’une entité judiciaire indépendante.
J’ose dire que les structures d’un totalitarisme potentiel sont bien en place. Et j’ose dire aussi que la France jouit aujourd’hui du sombre bénéfice de l’existence d’un parti possédant toutes les caractéristiques décrites par Hayek dans son chapitre X sur « La sélection par en-bas. » S’il parvient jamais au pouvoir, selon une apparente et fallacieuse opposition au socialisme, le Front national n’aura aucun mal à se glisser dans les habits totalitaires que le socialisme aura aimablement taillés pour lui.


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