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04 janvier, 2017

Echange imaginaire entre F. Hayek et la Pravda


Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience [la sagesse issue de la connaissance] n'entre point en âme malivole [malveillante], et science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te convient servir, aimer et craindre Dieu et en lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi, formée de charité, être à lui adjoint, afin que jamais n'en sois désemparé [séparé] par pêché. Aie suspects les abus du monde. Ne mets ton cœur à vanité, car cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement.
François Rabelais - Pantagruel – 1532.
Via economicbasic. Au sortir de la seconde guerre mondiale, le Libéralisme était pour ainsi dire à l'agonie. La crise des années trente lui avait, déjà, porté un coup dont on pouvait penser qu'il ne se relèverait jamais. Les événements politiques qui suivirent la crise, particulièrement en Europe, ne firent qu'ajouter à sa disqualification. Les intellectuels comme les dirigeants politiques partageaient alors un large consensus faisant de la pensée et des politiques libérales une cause majeure de la crise de 1929, donc une cause, aussi, de l'arrivée au pouvoir des régimes totalitaires qui provoquèrentle désastre des années 1940 à 1945. Bien sûr il y avait des nuances. Bien sûr ceux-là mêmes qui le dénonçaient ne s'accordaient pas forcément sur ce qu'ils entendaient par « libéralisme ». Ce qui est sûr en revanche, c'est qu'aulendemain de la seconde guerre mondiale, tant dans les universités qu'au sein des gouvernements en place dans le monde occidental (et l'on ne parle même pas ici de l'URSS et des pays communistes), dominait très largement l'idée qu'il était désormais hors de question de faire confiance au « Marché libre » pour organiser, réguler, l'ensemble de l’Économie. Priorité fut ainsi donnée à l'idée que l’État devait être Le régulateur central des économies nationales, qu'il devait encadrer les marchés, les revenus, les entreprises, les banques, voire nationaliser et planifier.Victoire des étatismes en tous genres donc, aux États-Unis comme en France, pour ne citer que ces deux pays. Et si, dans les années 1960, quelqu'un avait eu l'audace, et le courage, de publier un article, ou de faire une conférence, et soutenir l'idée que n'en déplaise à ses nombreux détracteurs le libéralisme redeviendra tôt ou tard une « idée neuve », qu'il redeviendra la pensée dominante, en Occident au moins, et cela d'ici une vingtaine d'années (soit aux alentours du commencement des années 1980), cette annonce aurait eu à peu près le même effet que si demain François Hollande annonçait que pour inverser la courbe du chômage il avait finalement décidé de revenir au « Programme commun de la Gauche » auquel il croyait encore en 1981, ou, mieux encore, à peu près le même effet que si l'on nous disait que, dans vingt ans, la pensée de Karl Marx dominera le monde et qu'en conséquence le capitalisme aura quasiment disparu de la planète, laissant la place à une myriade de régimes socialistes ou communistes, voire un État communiste mondial.C'est dans ce contexte que parmi les rares grands penseurs libéraux de l'époque qui « existaient » encore, lesquels étaient totalement isolés, marginalisés, voire méprisés, certains décidèrent d'entrer « en résistance ». L'acte de naissance de leur combat fut la création de la Société du Mont Pèlerin, le 10 avril 1947, près de Vevey, en Suisse. Des intellectuels donc. Pour un combat d'idées. Philosophes ou économistes. Parfois les deux. Trente six au total. Plusieurs nationalités. Que des « grands noms » (dont de nombreux futurs Prix Nobel d’Économie).  : F. Hayek, L. von Mises, L. Robbins, M. Friedman, K. Popper, G. Stigler, F. Knight, J. Rueff, M. Allais, entre autres. Leur propos : combattre les idées dominantes de l'époque et propager une autre parole, celle du libéralisme authentique. Ce qu'ils firent.
Presque considérée comme un groupe d'illuminés au départ (rien à voir avec les Illuminatis, ou alors c'est qu'ils sont très forts ), parfois même assimilée à une « secte », la Société du Mont-Pèlerin s'est notablement élargie au fil des années et a continué de se réunir dans le cadre de séminaires de réflexion tenus tous les deux ans (le prochain aura lieu du 18 au 23 septembre 2016 à Miami). Et presque soixante-dix ans plus tard, force est de reconnaître que, contre toute attente ou presque, elle a réussi son pari. Les années 1980 furent en effet le moment d'un « tournant » libéral, d'un « retour » du libéralisme, dans les idées comme dans les politiques économiques menées par les gouvernements. Et quand bien même le libéralisme à l’œuvre aujourd'hui n'est pas exactement le libéralisme prôné par des fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin, il reste qu'avec le tournant des années 1980, la confiance accordée au « Marché » est devenue, chez les intellectuels, les journalistes et les hommes politiques au pouvoir, beaucoup plus grande qu'elle ne l'était auparavant, et que l'étatisme, s'il est encore fort présent (le contraire se saurait), l'est beaucoup moins.
Moralité : Il arrive que les idées ne meurent jamais...
A l'origine de la Société du Mont-Pèlerin, il y a F. Hayek (Friedrich Augustus von Hayek, de son « vrai » nom). Il en fut l'initiateur, et le premier Président (de 1947 à 1961). Né à Vienne (Autriche) en 1899, Hayek commença à écrire dans les années 1920, et ne cessa de le faire jusqu'à sa mort en 1992, à Fribourg (Allemagne). Il obtint le Prix Nobel d’Économie en 1974. C'est sa vision du Monde, celle d'un « Libéralisme authentique », que la Société du Mont-Pèlerin allait tenter (et tente encore) de promouvoir contre les étatismes de toutes sortes.
Sur cette histoire tout est connu. Les textes existent : ouvrages nombreux, articles divers, comptes-rendus en tous genres. Il est toutefois un document passé jusque là inaperçu et dont on vient de révéler l'existence. Ce document, c'est l'interview que Hayek donna au grand quotidien soviétique La Pravda, le 10 avril 1957, à l'occasion du dixième anniversaire de la création de la Société du Mont-Pèlerin. On en avait perdu toute trace depuis l'incendie mémorable qui, certains s'en souviennent encore, avait ravagé une partie des archives du journal. C'était le 10 mai 1981. Une date désormais fatidique dans l'histoire du socialisme. Par bonheur l'incendie n'avait fait aucune victime. Mais tous les numéros de La Pravda des années 1955 à 1960 étaient partis en fumée.
On ne sait comment, ce matin du dimanche 20 mars 2006, Raymond Aufray, sacristain à Mamers (dans la Sarthe), lequel, comme de coutume , faisait son marché en compagnie de sa femme, Geneviève, nourrice, a bien pu se trouver avec « sa » livre de poireaux emballés dans deux pages d'un exemplaire du numéro de La Pravda daté du... 11 avril 1957. Ils ne s'en serait d'ailleurs jamais aperçu lui-même et les deux pages en question auraient certainement fini dans la cheminée (il fait encore un peu frais, parfois, dans la Sarthe, en mars) si son fils, Michel, n'avait été là. Michel Aufray, alors Professeur de linguistique à l'INALCO (grand spécialiste des langues océaniques et adoré de ses élèves), se trouvait là par le plus grand des hasards pour cette simple raison qu'il était venu passer le week-end à la campagne, chez ses parents, en compagnie de Jean-Luc, son frère, et cela « à titre exceptionnel » (sic). Troublé par l'aspect vieillot du papier et par les caractères cyrilliques qui couvraient l'emballage des poireaux, Michel empêcha son père de le mettre au feu. Sachant un peu de russe (il avait commencé ses études par l'apprentissage du « Scandinave »), il comprit très vite qu'il tenait peut-être là un document exceptionnel.
C’était il y a dix ans. Dix ans : Le temps qu'il a fallu pour établir de façon certaine et définitive l'authenticité du document, traduit et reproduit, en « avant-première », ici (Un grand merci à Helena Marlena Dazdapertrak Zakriatine Onitpchenko Pomolovna pour la traduction (« pour la traduction » ne fait partie de son nom !).
La Prava, Moscou, 11 avril 1957
Économie et Religion
Un entretien avec le camarade Friedrich Augustus von Hayek,
Propos recueillis par la camarade Irina Plisseiskaïa (Ancienne étoile des Ballets Diaghilev, plus connue sous le nom de Lydia Lipokova).
Dans le cadre de notre enquête quinquennale sur les fondements de la pensée bourgeoise, nous publions ci-dessous l'interview du camarade Hayek réalisée hier, à Vevey (Suisse), par la camarade Irina Plisseiskaïa.
La Pravda (LP) : Bonjour camarade. C'est un plaisir de vous rencontrer, vous, l'une des plus grandes figures de l'idéologie bourgeoise contemporaine.
F. Hayek (FH) : Bonjour. Mais une fois pour toutes, je vous prie, si l'on pouvait éviter les « camarade » et autre «idéologie bourgeoise »... Je ne suis le « camarade » de personne, et encore moins « un » camarade. Quant à l'«idéologie bourgeoise », c'est un contresens total.
LP : C'est que c'est notre façon de penser, et de nous exprimer, chez nous...
FH : Ça n'est pas la mienne.
LP : C'est embêtant. Il me faudrait, pour y déroger, une autorisation du Syntaxburo, or...
FH : Vous n'avez qu'à m'appeler Professeur.
LP : Professeur ? Pourquoi pas ? C'est une très bonne idée. Allons pour « Professeur ». Mais pour l'« idéologie bourgeoise » ?
FH : Dites « pensée » tout court, ou « idées », voire « théorie ». Vos lecteurs comprendront.
LP : Bien bien. Je supprime tout ce que nous avons dit jusque-là... On recommence...
Le lecteur qui se demanderait comment il est possible que Raymond Aufray ait pu se retrouver cinquante ans plus tard en possession d'un exemplaire de La Pravda comportant, en l'un de ses articles, un passage supprimé par son auteur avant même l'impression dudit article, à ce lecteur nous disons trois choses : primo qu'il se pose là une question qui frise l'impertinence, à la limite de l'insolence ; secundo, qu'en conséquence de quoi il est à classer dans la catégorie des « lecteurs pénibles » ; tertio, qu'il ferait bien de relire et méditer la citation de Rabelais qui figure en exergue du billet.
Donc on recommence.
La Pravda (LP) : Bonjour Professeur. C'est un plaisir de vous rencontrer, vous, l'une des plus grandes figures de la pensée... capitaliste contemporaine.
F. Hayek (FH) : Bonjour. Je suis très heureux d'avoir l'occasion d'intervenir dans un journal soviétique. C'est une occasion unique de faire connaître mes idées à un public a priori peu sensible au Libéralisme. Je me sens presque comme un Pape qui se rendrait à La Mecque... Car le Libéralisme doit être fort peu connu chez vous, n'est-ce pas ?
LP : Il n'est apparemment pas beaucoup plus populaire chez vous, Professeur. Et sauf votre respect, il semble qu'il y a très peu de chances qu'il renaisse un jour de ses cendres. Les informations dont nous disposons témoignent de l'éclatante victoire de Marx dans vos universités, et même dans vos lycées ! et du mépris que le Libéralisme inspire à vos peuples ainsi qu'à la grande majorité de vos dirigeants. On dit que les plus « libéraux » d'entre eux se revendiquent de Keynes. C'est peu dire.
FH : Vous avez raison. Mais tout cela repose sur une effroyable méprise. Les gens parlent d'un sujet qu'ils ne connaissent pas. Très peu savent ce qu'est véritablement le Libéralisme. S'ils savaient... Mais ils finiront bien par le savoir un jour. Un combat est à l’œuvre. Mes amis et moi-même avons décidé de relever le défi. Le Libéralisme a perdu une bataille. Il n'a pas perdu la guerre.
LP : C'est cela, le but de la Société du Mont-Pèlerin ?
FH : Tout à fait. Personne ne peut jamais rien gagner seul. Même une bataille d'idées. Aujourd'hui, vous avez raison, ceux qui dominent le monde sont les étatistes, tous ceux qui fustigent l'économie de marché libre et croient que seul l’État est capable de bâtir une société riche, harmonieuse, et juste. Ils dominent partout, effectivement : dans les universités, la presse et les partis politiques. Mais croyez-vous qu'ils tiennent ce pouvoir de la validité de leurs idées ? Parce qu'ils ont raison ? Absolument pas. C'est tout le contraire : c'est parce qu'ils dominent, partout, que leurs idées s'imposent. Ce n'est pas de la vérité qu'ils tirent leur pouvoir. C'est leur pouvoir qui leur permet d'imposer leurs vérités. Marx n'aurait pas dit mieux.
LP : Marx ?
FH : Oui Marx. Nous devons donc, nous, les défenseurs de la vraie pensée libérale, nous unir. Nous unir dans la pensée, certes, mais aussi dans l'action. Et s'unir, cela veut dire, concrètement, tisser, pas à pas, un réseau, un réseau international, avec des penseurs, des chercheurs, des hommes politiques, des journalistes, des industriels. Bref faire ce qu'ont su faire avant nous les étatistes de toutes obédiences. En quoi j'avoue qu'ils ont parfaitement réussi. La preuve : ils dominent le Monde comme jamais. La création de la Société du Mont-Pèlerin fut l'amorce de ce réseau libéral en marche. Réussira-t-on ? J'avoue que je n'en sais rien. Le Libéralisme est encore, en de nombreux endroits, considéré comme une vieillerie, comme quelque chose de démodé. Mais je pense que notre stratégie est la bonne. Dans un monde où la propagande s'impose dans tous les milieux, un monde où l'opinion publique devient un acteur et une cible privilégiés, il nous semble que l'objectif à poursuivre n'est pas de convaincre les masses directement, mais de convaincre ceux qui font l'opinion, puisque ce sont eux qui, au final, influencent, progressivement certes, mais sûrement, les transformations politiques et sociales. C'est pourquoi la Société du Mont-Pèlerin situe son action sur le plan des idées et d'elles seules. Pas de mouvements protestataires visibles. Pas de manifestations, ni de révoltes. Encore moins d'assassinats ni de bombes ! La Société du Mont-Pèlerin se consacre presque exclusivement à l'élaboration et la diffusion d'une philosophie, une philosophie fondamentale : le Libéralisme.
LP : Si je vous comprends bien, votre idée est qu'il ne suffit pas d'interpréter le monde, et qu'il faut aussi le transformer.
FH : Oui. Marx l'a dit le premier.
LP : Marx ?
FH : Oui Marx. Sauf que contrairement à une certaine vulgate marxiste, nous considérons que la transformation du monde commence par la transformation de l'opinion. Et la transformation de l'opinion passe d'abord par la critique des idées dominantes, la mise au jour de leurs erreurs et la mise en garde face aux conséquences désastreuses qu'elles peuvent avoir.
LP : Donc la critique de l'étatisme.
FH : Des étatismes. Des étatismes en tous genres, quels que soient les noms qu'ils prennent ici ou là : communisme, planisme, socialisme, nationalisme, ou encore national-socialisme. Cela étant, au-delà de leurs différences, que je ne peux nier, il reste que toutes ces formes de l'étatisme participent d'une erreur commune, une erreur fondamentale et tragique à la fois.
LP : Et cette erreur, selon vous ?
FH : Je l'ai longuement traitée dans La route de la servitude, ce petit livre que je fis paraître en 1944, un peu sur le mode du pamphlet, j'en conviens, et qui, à ma grande surprise, fut et demeure un succès d'édition. En un mot l'idée est la suivante. L'erreur fatale que commettent tous ceux qui se revendiquent du socialisme ou de ses variantes, l'erreur des ennemis du Libéralisme, vient de ce que leur pensée repose sur l'idée que la raison humaine est assez puissante pour réorganiser délibérément la société au service de buts connus, souhaités, prévus et planifiés à l'avance. En bref, croire que l'on peut construire le monde sur la base d'un plan global pré-établi par l'esprit. Position que j'ai qualifiée plus tard de « constructivisme ». Et que dans mon ouvrage de 1944 je considérais déjà comme la racine commune à toutes les formes de totalitarismes. En clair, vous vous mettez autour d'une table avec quelques amis et vous « refaites le monde ». C'est sympathique. Cela part toujours d'une bonne intention. Mais vous tombez alors dans le piège de la raison surpuissante. Et ce faisant vous devenez rien moins que l'embryon d'un dictateur et, quelle que soit la nature de vos intentions initiales, vous écrasez les libertés individuelles. Or pour nous, qui sommes des libéraux, la liberté est pour ainsi dire sacrée. La preuve : le mot « liberté » est à la base du mot « Libéralisme ».
Cette idée, cette critique des limites de la raison, des limites d'un certain rationalisme si vous préférez, est pour moi cruciale. Elle me suivra toute ma vie et elle expliquera à elle seule l'essentiel de mon œuvre. Voyez la conférence que je ferai à Stockholm, en 1974, pour la réception de mon Prix Nobel d’Économie. J'y reviens. Et voyez ce qui sera mon dernier livre : La présomption fatale, paru en 1988. Le titre la reprend et la résume à lui seul. Et le sous-titre, que l'on a trop tendance à oublier : Les erreurs du socialisme, en dit plus encore que le titre.
Le lecteur qui se demanderait comment Hayek a pu, lors d'une interview accordée en 1957, évoquer avec autant d'assurance des événements qui n'auront lieu que plusieurs décennies plus tard, ce lecteur doit savoir trois choses : primo qu'il se pose là une question qui frise l'impertinence, à la limite de l'insolence ; secundo, qu'en conséquence de quoi il est à classer dans la catégorie des « lecteurs pénibles » ; tertio, qu'il ferait bien de relire et méditer la citation de Rabelais qui figure en exergue du billet.
LP : Vous êtes donc contre l’État ? Une espèce d'anarchiste ?
FH : Pas du tout. L’État est nécessaire. Mais moins il en fait mieux c'est. Et tout particulièrement dans le domaine de l'économie.
LP : A quoi ressemblerait alors un bon gouvernement selon vous ?
FH : Je n'en sais rien. La seule chose dont je suis sûr, c'est qu'un bon gouvernement ne comporterait pas de Ministère de l'économie (Rires).
LP : Pas de Plan quinquennal ?
FH : Vous plaisantez j'espère.
LP : Mais alors comment est-il possible de faire marcher l'économie, la production, l'industrie, le travail ?
FH : « Faire marcher l'économie »... Fâcheuse expression qui en dit long sur votre conception des choses, à vous les étatistes. Pourquoi voudriez-vous que quelqu'un fasse marcher un système qui pourvu qu'on le laisse tranquille fonctionne très bien tout seul ?
LP : Mais...
FH : N'avez-vous pas confiance dans la capacité d'individus libres de savoir mieux que quiconque ce qui est bon pour eux ?
LP : Mais... Des individus ? Ça existe ?
FH : Et pourquoi ne pas avoir confiance dans le Marché libre, qui n'est autre que la rencontre amicale de ces individus, tantôt acheteurs, tantôt vendeurs, pour coordonner au mieux les milliers de décisions prises chaque jour par des personnes qui ne se connaissent pas, qui ne se connaîtront jamais, et pour qui seule compte la convergence de leurs intérêts ?
LP : Un marché libre ?
FH : Je vais vous dire ce que je pense, au fond. Les étatistes prennent les gens pour des imbéciles. S'ils accordent une si grande place à l’État dans l'organisation de l'économie, c'est parce qu'ils voient en l’État la figure éternelle du bon père de famille dont nous aurions encore besoin, même une fois adultes, pour nous entretenir, nous former et nous protéger. Pas de liberté individuelle. Pas de responsabilité individuelle. Telle est la vision que les étatistes se font de l'homme. Tout le contraire de la nôtre.
LP : Mais si c'est que les gens demandent ?
FH : Comment pouvez-vous savoir ce que demandent les gens, comme vous dites ? Vous êtes à leur place ? Vous savez quoi, vous avez beau, vous, les socialistes, vous revendiquer d'un matérialisme primaire, d'une pensée débarrassée de l'aliénation de Dieu et de la religion, vous êtes en vérité pleinement victimes de cette aliénation. Je vous disais pour les Étatistes l’État n'est autre que la figure du père. Il y a pire encore. Car en admettant cette figure du père, alors le Père suprême, le père avec un « P » majuscule, c'est qui, sinon Dieu ? La pensée étatiste ne fait au fond que reprendre à son compte le récit et le dogme des grandes religions monothéistes. Ça commence avec la Création du Monde par un Être suprême, omniscient et omnipotent. Et, plus encore, cette Création est censée se faire en rapport à un but collectif, un dessein collectif, une Fin collective connus, prévus, planifiés à l'avance et promis aux hommes, à tous les hommes, à l'Humanité, par ce Créateur bienfaiteur. Hé bien sachez que ce constructivisme, cette manière de voir le Monde, c'est tout ce que rejette la pensée libérale authentique que mes amis et moi-même défendons. Le Dieu et les religions des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, sont l'archétype du constructivisme, le constructivisme par excellence. Les socialistes et autres étatistes de tous bords sont des constructivistes. Je vous laisse en tirer la conséquence.
LP : On ne peut donc pas être libéral et croyant ?
FH : Croyant je ne sais pas. Tout dépend de ce en quoi l'on croit. Ce qui est certain c'est qu'on ne peut pas être un authentique libéral et adhérer, en même temps, à l'une des grandes trois religions monothéistes. Il n'y a en effet aucune transcendance dans la vision libérale qui est la nôtre. Pas de principe suprême, vertical si je puis dire, comme venu du Ciel, car pas de principe extérieur aux individus, qui s'imposerait à eux, d'au-dessus d'eux-mêmes. Le Marché (n'oubliez pas de mettre une majuscule à « Marché », c'est important) est le seul horizon des hommes. Les hommes font le Marché et le Marché fait les hommes. Immanence contre transcendance, en somme. Et je vous l'ai dit, surtout, il n'y a, pour nous, ni Créateur, ni Création, ni Plan, ni Finalité. Les choses vont comme elles vont. Et tout ce que vous pouvez observer, à l'échelle des sociétés, et quoi que vous en pensiez, dites-vous bien que personne ne l'a voulu, et que personne ne sait où cela va.
LP : Ne pourrait-on pas séparer l'économie et tout ce qu'on y fait, les achats, les ventes, le travail, la production etc., du reste de la vie sociale et politique, et ne pas avoir de religion en économie mais en conserver une par ailleurs.
FH : Non. Car de deux choses l'une. Ou bien le Dieu créateur auquel croient les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, ce Dieu omniscient et omnipotent existe, et alors il a créé le Monde, et il a créé TOUT le Monde, la TOTALITE du Monde. Or l’Économie fait partie du Monde. Donc penser l’Économie hors de ce Dieu est impossible. Ou bien l’Économie relève d'une logique qui lui est propre, la logique du Marché, et se trouve par définition absolument incompatible avec l'idée d'un Dieu créateur, et alors ce Dieu n'existe pas.
LP : Le Libéralisme rejette donc toute forme de Religion, de croyance collective qui unirait les hommes par-delà les échanges économiques ?
FH : Ce n'est pas ce que j'ai dit. J'ai seulement dit que la vision du monde d'un libéral authentique lui interdit en Logique d'adhérer à l'une quelconque des trois grandes religions monothéistes. En revanche... une Religion pour laquelle le Monde ne résulterait pas d'une Création initiale voulue par un Être suprême et réglée en fonction d'une Fin connue et annoncée d'avance... une Religion non constructiviste donc... Une Religion qui admettrait que le monde et la société sont ce qu'on appelle des systèmes complexes, c'est-à-dire des systèmes faits des milliards d'interdépendances qui relient les très nombreux éléments qui les composent. Des systèmes que l'on pourrait vouloir comprendre, certes, mais sans avoir à se référer à Une cause unique, car dans ce type de système c'est toujours et partout à un ensemble de causes, une multiplicité de causes, que l'on a affaire. Exactement comme avec le système du Marché.... Une Religion telle que ses fidèles auraient compris que tout passe, toujours, et que la seule règle, en tout est pour tout, dans ce Monde, c'est l'impermanence. Voyez comme cela serait en harmonie avec, par exemple, la grande théorie du capitalisme de mon illustre collègue Joseph Schumpeter, qui montre que le capitalisme n'existe que comme mouvement permanent, comme processus dynamique, et que le cœur de ce mouvement c'est, chaque jour, des créations d'emplois, d'entreprises et de métiers, mais aussi, chaque jour, des destructions d'emplois, d'entreprises et de métiers, et que les unes ne sont que l'envers des autres, qu'on ne peut avoir les unes sans avoir les autres, bref, ce processus que Schumpeter nomme « destruction créatrice ». Peut-on trouver plus belle illustration de ce principe d'impermanence auquel je crois ?... Une Religion qui donc enseignerait à ses fidèles les moyens de vivre le présent et lui seul, car de l'impermanence de toute chose découle, fatalement, si je puis dire, l'idée que seul le présent existe... Une Religion qui, enfin, prônerait comme principe ultime le non -attachement, non-attachement à son emploi, à son revenu, à son domicile, à sa famille, ce non attachement sans lequel aucune flexibilité des marchés n'est véritablement possible... Alors oui, si une telle Religion existe, elle s'accorde parfaitement avec le Libéralisme.
LP : Mais tout ce que vous venez de dire, Professeur, cela ressemble très fort au Bouddhisme !
FH : Peut-être. Mais je ne connais pas assez bien le bouddhisme, ni ses multiples variantes, pour pouvoir, aujourd'hui, vous répondre de façon précise et définitive. Cela dit vous me donnez là une belle idée.
LP : Ah ?
FH : Une idée à laquelle je n'avais jamais songé jusque-là...
LP : Oui  ?
FH : Hé bien, écrire, moi aussi, un ouvrage sur cette question des rapports entre l'Économie et la Religion. Ouvrage dans lequel je reprendrai, en les développant, les thèses esquissées dans cette interview. Car quoi ?! J'aurai passé ma vie à chercher à élaborer une pensée « complète » de la société où l’Économie, le Politique, le Droit, la théorie de la Connaissance, l'Histoire et la Morale se fondent dans une vision d'ensemble, et je serai sans doute considéré et loué, pour cela, surtout après ma mort sans doute, après 1992, comme l'un des derniers économistes à l'avoir fait, peut-être même le dernier ! Certes. J'aurai toute ma vie soutenue l'idée que le Libéralisme c'est de l’Économie, bien sûr, mais que c'est d'abord une doctrine Politique, qu'au-delà même du Politique, c'est une authentique Morale, une Morale fondée sur trois principes indissociables : la liberté individuelle, la responsabilité individuelle, la propriété privée ! Re-certes. Mais cela me plairait assez, finalement, qu'au terme de mon œuvre, on se souvienne de moi comme de celui qui a démontré qu'au-delà d'être fondamentalement une Morale, il se pourrait bien que le Libéralisme soit rien moins qu'une authentique Spiritualité.
Le lecteur qui se demanderait comment Hayek a pu, lors d'une interview accordée en 1957, évoquer avec autant d'assurance des événements qui n'auront lieu que plusieurs décennies plus tard, y compris sa propre mort ! Ce lecteur doit savoir trois choses : primo qu'il se pose là une question qui frise l'impertinence, à la limite de l'insolence ; secundo, qu'en conséquence de quoi il est à classer dans la catégorie des « lecteurs pénibles » ; tertio, qu'il ferait bien de relire et méditer la citation de Rabelais qui figure en exergue du billet.
Sur ce, Mont-Pèlerin, c'est bien beau, mais il ne suffit pas d'en parler. Il faut y voir aussi, comme on dit en certaines de nos Provinces.

Source : L'Économiste
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