Le Québec s'endette au rythme de 19 millions $ par jour.

_______________________________________________________________________

29 novembre, 2012

Économie : austérité ou stimulation?


André Dorais

Pour relancer l'économie les gouvernements doivent-ils multiplier les mesures d'austérité ou la stimuler davantage?  Selon Reggie Middleton, investisseur et blogueur populaire en Amérique du Nord, les gouvernements doivent stimuler de nouveau l'économie, mais en prenant soin d'injecter les fonds dans le secteur privé à but lucratif, à l'exception des banques.  Par cette prise de position qui, disons-le tout de go, est peu élaborée, il croit se placer au juste milieu entre les partisans de l'austérité et ceux de la prodigalité et, par là, détenir la solution pour relancer l'économie.  Cette opinion mérite qu'on s'y attarde non pas pour son originalité, mais pour la raison qui l'y conduit.

Plusieurs individus présentent leurs points de vue comme étant un juste milieu entre deux extrêmes dans le but de paraître modéré aux yeux d'autrui.  Malheureusement, c'est aussi souvent une façon de cacher son ignorance d'un sujet tout en laissant entendre le contraire.  Il est trop facile de se présenter comme un modéré lorsqu'on dépeint en noir tous ceux qui ne partagent pas son opinion.  Le véritable test pour déterminer si son opinion est modérée ou représente un juste milieu est de démontrer pourquoi les opinions d'autrui, aussi radicales qu'elles puissent paraître à première vue, sont mauvaises en soi. 
  
Reggie Middleton ne passe pas ce test.  Aux partisans de l'austérité il associe les économistes de l'école autrichienne et aux partisans de l'augmentation des dépenses, ceux de l'école keynésienne.  Ces associations ne sont pas erronées, mais elles manquent de subtilité.  Par exemple, les économistes de l'école autrichienne préconisent effectivement l'austérité pour relancer l'économie, mais non comme elle est pratiquée à l'heure actuelle en augmentant la charge fiscale.  Ils préconisent plutôt une forte réduction des dépenses sans aucune augmentation de taxe et d'impôt d'une part et d'autre part, une libéralisation des normes du travail et de la réglementation en général.  Pour ces économistes, le marché prendra la relève des services abandonnés ou réduits par les gouvernements.

À l'instar de plusieurs individus, Monsieur Middleton préconise l'intervention gouvernementale pour relancer l'économie et, en ce sens, il s'éloigne des positions avancées par les «autrichiens».  Néanmoins, ne se rapproche-t-il pas du même coup de celles avancées par les keynésiens?  À son avis, les dépenses gouvernementales qu'il préconise sont mieux ciblées, mais quand bien même on lui concéderait ce point, cela ne le rapproche pas moins des keynésiens sur le plan idéologique.  Il se présente comme un partisan du libre-marché, mais il fait appel à l'État pour le corriger.  Plusieurs individus ne voient pas là de contradiction, mais ce n'est pas le cas des économistes de l'école autrichienne.

Si Monsieur Middleton tient tant à ce que les gouvernements dépensent davantage, mais de manière plus judicieuse, c'est qu'il a peur de la déflation, cette grande inconnue de la science économique.  En effet, plusieurs économistes ont peur de la déflation, non pas comme probabilité à venir, mais comme phénomène en soi.  La source de cette peur provient principalement de la compréhension, ou plutôt de l'incompréhension, que l'on a de la Grande Dépression (1929-39). 

L'argument de Middleton est le suivant: puisque les ménages, et plus généralement le secteur privé à but lucratif, réduisent leurs dettes plutôt que d'investir, il n'y a plus que le gouvernement pour dépenser et conséquemment relancer l'économie.  Dans ces circonstances, si le gouvernement réduit également sa dette, alors l'économie se retrouvera dans une spirale déflationniste à l'instar de la Grande Dépression, ce que l'on doit à tout prix éviter.  (Voir Obama's Back In)

Il s'agit d'une opinion populaire, mais erronée.  Avant d'analyser la déflation, on doit souligner que cette opinion tend à confondre croissance et dépense d'une part et d'autre part, croissance et inflation.  La première confusion a pour source la mauvaise habitude de calculer la croissance comme on calcule les dépenses.  On rappelle ici simplement que le PIB comme mesure de richesse et conséquemment de croissance économique est problématique à plusieurs points de vue.  (Voir Une idéologie coûteuse, Crise économique ou crise de la science économique?, Peut-on relancer l'économie par la consommation?, L'absurdité des données officielles sur la croissance économique, Le PIB : un concept économique inutile et néfaste, etc.)

On considère, à tort, qu'une économie en croissance est mue par les dépenses et vient accompagnée d'une inflation contrôlée.  Or, il ne suffit pas de dépenser pour obtenir de la croissance, encore faut-il que ces dépenses soient créatrices de richesse d'une part et d'autre part, qu'on ait les moyens de les effectuer.  Le crédit disponible aujourd'hui ne garantit pas à son échéance que les ressources le seront.  À force de remettre à plus tard ses obligations on risque de tout perdre.  Bref, à trop vouloir chiffrer la richesse on confond croissance et dépense au risque de sacrifier l'avenir.     

On associe également la croissance à l'inflation alors que les deux phénomènes n'ont aucun lien.  On ne prend pas le temps d'expliquer la source principale de l'inflation, soit l'augmentation de la masse monétaire, on se contente plutôt de noter là où il y a augmentation de prix.  De même, on ne prend pas le temps d'expliquer ce qu'est la déflation, on se contente de l'associer à la Grande Dépression, voire d'en être la cause.  Dans cette optique, puisque la Grande Dépression est à éviter, alors la déflation l'est tout autant.  Or, une déflation peut indiquer une économie vigoureuse, par conséquent il est important de la dissocier de la Grande Dépression.

La déflation est à distinguer de la Grande Dépression

Lorsqu'on parle de déflation on évoque généralement une baisse plus ou moins généralisée des prix des biens et des services.  Cette définition, cependant, manque de rigueur, car elle ne permet pas de distinguer les multiples raisons qui conduisent à une baisse des prix.  Ces raisons doivent être comprises pour être en mesure de différencier celles qui sont à promouvoir de celles qui sont à éviter. 
Il n'y a qu'une seule raison qui conduise à une baisse généralisée des prix des biens et des services, soit une réduction de la masse monétaire.  Considérant qu'une augmentation de la productivité est plus souvent confinée à quelques secteurs d'activités, elle conduit à une baisse des prix des biens et des services produits par ces secteurs, mais non à une baisse généralisée des prix.  Si, aujourd'hui, on ne constate pas, ou peu, de baisse des prix, ce n'est pas par manque de productivité, mais à cause d'une inflation monétaire plus ou moins constante qui élimine, ou à tout le moins diminue, la baisse des prix des produits offerts par ces secteurs d'activités.

En somme, on doit réaliser que la déflation n'est pas mauvaise en soi.  Une déflation des prix due à une plus grande productivité est une bonne chose puisqu'elle permet l'économie des ressources.  Le véritable problème ne réside pas dans la déflation, mais dans les raisons qui y donnent lieu.  Si l'on est incapable de différencier les deux, alors on risque de combattre l'effet plutôt que la cause, ainsi d'aggraver la situation.  Malheureusement, force est de constater que cette leçon demeure incomprise.  On tente d'éviter la déflation coûte que coûte, car pour la majorité des gens, profanes et experts, elle demeure synonyme de la Grande Dépression.   

Il y a bel et bien eu déflation entre 1929 et 1933, mais celle-ci est survenue non pas à cause du manque d'effort gouvernemental pour la contrer, mais, au contraire, à cause des trop nombreuses et trop importantes interventions gouvernementales mises en place pour la combattre.  Si les interventions gouvernementales mises en place après le krach boursier de 1929 n'avaient pas eu lieu, toutes choses étant égales par ailleurs, on peut présumer que la déflation aurait été plus forte, mais également plus salutaire.  C'est uniquement parce qu'on avait, et on a toujours, une peur bleue de la déflation qu'on tente à tout prix de la combattre.

Dès 1930, les mesures protectionnistes mises en place dans le but de favoriser l'achat local et l'emploi ont pratiquement fermé les frontières, ce qui a entraîné une baisse marquée et des ventes et des prix des produits agricoles.  Il s'ensuivit la faillite de plusieurs agriculteurs et de banques rurales.  À son tour, la chute des banques a étendu la baisse des prix à d'autres produits et services, mais cette fois à cause d'un pouvoir d'achat accru, ce qui est une bonne chose dans les circonstances.  À la chute des banques l'argent qu'elles détiennent disparaît avec elles, ce qui accroît le pouvoir d'achat de l'argent qui reste.  On doit donc réaliser que ce n'est pas la déflation qui est à combattre, mais le protectionnisme.  Malheureusement, les autorités de l'époque ont combattu la déflation sous toutes ses formes sans jamais remettre en question leurs interventions dans l'économie avec les résultats qu'on connaît.

Dans le but de contrer la baisse des prix le président Hoover incitait, pour ne pas dire menaçait, les dirigeants des entreprises à maintenir les salaires au même niveau, voire à les augmenter, ce qui fut fait avec des conséquences évidemment tragiques.  Dans ces circonstances, seuls les individus qui ont réussi à garder leur travail se sont enrichis, ou plutôt se sont moins appauvris que les autres individus, car ils pouvaient, avec un même salaire, s'acheter plus de biens économiques étant donné que ces derniers étaient rendus moins dispendieux grâce au pouvoir d'achat accru.  La contrepartie de cette politique fut que des millions d'individus perdirent leur travail, car les employeurs n'avaient plus les ressources pour les payer.

Les interventions du gouvernement Hoover ne se limitaient pas au secteur législatif.  Sur le plan fiscal, il est intervenu en augmentant de 160 % la tranche d'imposition supérieure des particuliers, en abolissant et réduisant des crédits d'impôt et des exemptions en tout genre, de nouvelles taxes furent établies, des tarifs augmentés, etc.   Enfin, les dépenses publiques représentaient 16,4 % du PIB en 1930 et 21,5 % un an plus tard, ce qui conduit Franklin Delano Roosevelt, alors candidat à la présidence, à déclarer que l'administration Hoover était «la plus dépensière de toute l'histoire».  Malheureusement, ce record fut battu haut la main, et à plusieurs reprises, par Roosevelt lui-même dès qu'il prit le pouvoir à la fin de 1932.  (Voir La Grande Dépression démystifiée)

Dans le même but de contrer la baisse généralisée des prix des biens et des services, la Réserve fédérale, de son côté, s'est mis à faire fonctionner la planche à billets à plein régime dès 1929.  Entre la fin de 1929 et décembre 1931 le crédit offert par la Fed a augmenté de 17 % sur une base annualisée.  Pis encore, de mars à décembre 1932, le crédit offert par la Fed a augmenté de 76 % sur une base annuelle.  C'est uniquement parce que les investisseurs retirèrent leur argent des banques et que celles-ci réduisirent leur crédit aux consommateurs qu'on a assisté à une déflation monétaire nette, non pas par manque d'effort des autorités monétaires pour la contrer comme on le pense généralement.  (Voir Money and Gold in the 1920s and 1930s)  

En somme, tant et aussi longtemps qu'on ne différenciera pas les raisons qui ont conduit à la Grande Dépression de celles qui ont conduit à la déflation, on risque d'obtenir les deux et de chercher des boucs émissaires pour un résultat qu'on cherche à éviter.  Il est évident que l'on doit éviter une autre dépression, mais ce qui l'est moins est que pour ce faire on doit cesser de combattre la déflation.  L'une des meilleures façon d'y parvenir est de réviser sa compréhension et de la Grande Dépression et de la crise de 1920-21 qui l'a précédée. 

En effet, la dépression de 1920-21 aux États-Unis bouscule énormément les solutions que l'on préconise aujourd'hui pour sortir d'une crise économique.  Plutôt que d'accroître les dépenses on les réduisit, plutôt que de combattre la baisse des prix, y compris les salaires, on les laissa tomber, on baissa les impôts plutôt que de les augmenter, etc.  Bref, on fit tout le contraire de ce qu'on fait aujourd'hui.  Le résultat fut que cette dépression n'a duré qu'un an.  Les politiciens rejettent-ils cette façon de faire parce qu'elle leur donne moins d'ouvrage et les met moins à la une des médias?  Toujours est-il qu'ils préfèrent mettre en place les politiques utilisées lors de la Grande Dépression.  C'est peut-être souhaitable pour eux, mais certainement pas pour les consommateurs.  (Voir Warren Harding et la dépression de 1920-21 et Dépression de 1920-1, 1929-45, 2008-?)

En réalité, je ne crois pas qu'on doive blâmer uniquement les politiciens.  Les économistes, de manière générale, sont aussi à blâmer, car ils sont censés être les experts du marché.  Or, plusieurs d'entre eux ne semblent même pas se donner la peine de le comprendre.  Il en va de même pour la majorité des historiens qui ne fait qu'apprendre et répéter la version populaire de l'histoire économique du 20e siècle.  On va à l'école, on obtient de gros diplômes, mais uniquement en crachant les réponses exigées.  On oublie l'esprit critique.  Les seules «critiques» qu'on semble capable de faire est de lancer des cailloux sur les autos-patrouille et les baies vitrées des commerces.  De manière plus civilisée, on suggère au gouvernement et à la banque centrale de s'y prendre autrement, mais en prenant soin de ne pas remettre en question leur pouvoir, ce qui ne fait que déplacer le problème plutôt que de le résoudre. 

On ne doit pas avoir peur des ses opinions, aussi radicales qu'elles puissent paraître aux yeux de la majorité.  Pour ma part, la seule façon de sortir de cette crise économique qui n'en finit plus, et de repartir sur des bases solides, est de mettre en place les mesures d'austérité telles qu'entendues par les «autrichiens».  Malheureusement, je ne vois nulle part la volonté politique nécessaire pour ce faire, sauf peut-être en Estonie et cela de manière très réduite (Voir Why Estonia Is Beating the Eurozone).  On ne doit pas s'en surprendre, car pour avoir ce courage il faut d'abord avoir la compréhension de la chose économique qui n'y est pas.  Comme on dit chez nous, on n'est pas sorti du bois!  
Publier un commentaire