Le Québec s'endette au rythme de 19 millions $ par jour.

_______________________________________________________________________

Vaut mieux en rire!

Il y a des souris à l’hôpital Charles Lemoyne mais dès qu’elles vont goûter à la bouffe, elle vont déguerpir.--- Michel Beaudry

________________________________________________________________________

10 août, 2012

Un cynique chez les lyriques

Revue de livre par Louise V Labrecque

D’abord, on se demande pourquoi un titre pareil. Puis, nous traversons le préambule pour découvrir les intentions de l’auteur, Carl Bergeron. Soudain, s’impose comme une envie d’en savoir davantage, de dévorer ce livre ou mieux, d’écrire, exactement de la même manière que l’on constate l’urgente nécessité, tous les printemps, de préparer le terreau afin que plantes, fleurs et fruits puissent planter ses racines. En fait, cela va encore plus loin que la parole ou l’écriture. Plus loin que la sensibilité. Nous parlons ici de cynisme, comme analyse symbolique et philosophique des films de Denis Arcand. En tant que rapport au monde également, dans un regard en surplomb -comme celui d’Arcand-, scrutant l’horizon au tant de l’intime que du collectif, notamment en ce qui a trait à la situation québécoise actuelle.

Le cynisme d’Arcand, paraît-il, ne date pas d’hier. Le saviez-vous ?

En effet, Denys Arcand possède une œuvre magistrale, allant des films de fiction « On est au coton » (1971) jusqu’à « L’âge des ténèbres » (2007), sans oublier son œuvre documentaire, forte et critique.  Le cinéaste, en effet, est profondément ancré dans la réalité; même lorsqu’il aborde la fiction, il est parfaitement en phase avec les aléas sociaux et culturels du Québec d’hier et d’aujourd’hui. Cela en fait un artiste profondément bouleversant. Justement, ce livre de Carl Bergeron « Un cynique chez les lyriques » est un cadre de réflexion essentiel sur l’œuvre magnifique de Denys Arcand, en plus de mettre en lumière, comme peu d’auteurs l’on fait, une véritable rencontre entre les deux hommes. Une surprise de taille vous attend donc puisque la réunion entre ces deux esprits n’épargne rien, dans la géographie humaine, culturelle et politique du Québec.  C’est que le cynisme philosophique d’Arcand ne date pas d’hier, en effet, et c’est bel et bien à un portrait sensible du célèbre cinéaste que Carl Bergeron nous convie, avec ce brillant essai. Ainsi, tel l’artiste créant une œuvre, Arcand affirme : « Le Québec est une histoire impossible » ; en lisant ces mots, on ne se sent pas très à l’aise.  C’est que l’œuvre de l’artiste, Arcand à l’occurrence, tranche nettement avec celle des autres, de par la somme des regards graves qu’elle suscite, ainsi que par la réflexion des personnages, lesquels ne sont pas tous également intéressants, même parmi ceux que Denys Arcand semble privilégier.  Justement, comment faire une œuvre, notamment de fiction, au Québec, si on est, comme Arcand, profondément lié à son pays d’origine, amoureux de sa culture historique, et dans sa complexité schizophrène (oui, mais non) même?  C’est que le Québec profond, c’était hier : on revient de loin, assurément, et de cette vision du monde, Arcand l’embrasse ardemment,  marqué par le poids des rapports de forces, de son œuvre, et de l’Histoire.  En effet, la plupart des Québécois ont parmi leurs ancêtres, un fermier ou un coureur des bois, de qui ils ont hérités le respect et l’amour de la nature.  Des souvenirs pas toujours très glorieux…Dans les faits : la condition humaine et québécoise dans ce qu’elle porte de plus difficile, de plus désenchantée, et parfois de plus tragique, mise en lumière, notamment dans l’œuvre documentaire de Denys Arcand , mais également dans « Gina »,  une femme déclassée, laquelle voile également une grande espérance, tel un secret bien gardé : le mariage ! Or, à la sortie du film, en 1975, Arcand revisite lucidement la blessure, persiste, et signe : « le mariage est le tombeau de la classe ouvrière ».

Savoir choisir ses batailles

Ainsi, Denys Arcand possède une poétique originale : c’est un inclassable ! Il n’est pas nécessaire, en effet, de chercher vitam aeternam une raison à son anti-lyrisme notoire, ni de cette tendance naturelle à se méfier de toutes entreprises et tentations passionnelles, « que cela soit dans le registre de l’amour ou de la détestation »: nous avons affaire à un être de raison, lequel pose « son regard de plomb » sur l’environnement, lequel façonne tous les êtres.  Dans son film « Jésus de Montréal  (1989)», nous avons là, peut-être, son sujet le plus personnel, le plus intime, le plus sincère.  Ainsi, un artiste ne peut évoluer seul; alors que fondamentalement, il appelle cette solitude de tous ses vœux. Dans les faits, il a besoin des autres, il a besoin de la société. Son désenchantement viendrait-il de là ? Savoir, par avance, que nous serons incompris, voire blâmés, avant ou après avoir été loués, pour paraphraser la célèbre citation ? C’est qu’il faut éviter les impasses. Les écrivains, les poètes, les artistes, ne font pas du porte- à -porte; ils sont intimidés ou silencieux, et rarement l’œuvre coïncide avec les définitions qu’on en donne de l’extérieur. Il y a un hiatus quelque part, que l’artiste doit prendre sur lui, afin de conserver sa liberté de créateur. La fiction, c’est la place qu’occupe un film, ou un livre, dans cette machine; exactement comme on dirait systématiquement de ce moi comme cinéaste, ou mieux du rôle que l’œuvre a joué dans la vie d’une autre personne.  Les artistes sont enfermés dans une sorte de cercle vicieux : produire une œuvre implique que tu fasses partie de ce monde-là. C’est cette présence qui devient gênante; il y a une différence entre aimer aller vers les autres, et d’obliger le corpus artistique à intégrer l’œuvre. Par contre, avec une ouverture directe sur le public, il arrive qu’un artiste puisse se porter tout seul. Cela est impossible en littérature, toutefois dans d’autres disciplines, il arrive que ce soit possible; sinon, ce sont les œuvres qui vous portent, jusqu’à dénaturer l’image et l’œuvre, laquelle s’abandonne trop souvent, hélas, à sa myopie et son goût du pouvoir.

Ainsi, après cette réflexion, située au cœur de l’œuvre, par nostalgie peut-être, nous devons plonger en somme dans un climat plus infernal que bucolique, lequel parfois est franchement fantastique, en dépit de la misère, de l’injustice, et du mépris, triples facettes d’une même face. Or, tout le pessimisme d’Arcand vient de là, lequel puise sa source à la fois dans une lucidité têtue, un réalisme machiavélien, et un cynisme inattaquable.  Ce tableau est criant tant qu’à l’avenir du Québec, notamment culturellement et politiquement, à plus long terme : comment fera t’il pour se définir, se redéfinir, se réinventer ? Le spectacle de cette misère est en effet palpable chez Arcand.  Simplement exister, en tant que nation, que pays, est difficile à supporter à certains moments; dans le contexte de l’œuvre de Denys Arcand, le propos n’est pas neuf, certes, mais il acquiert une éloquence incontestable. Tellement que nous en somme, nous-mêmes, étonnés.  Bref, allez lire ce livre en courant : « Un cynique chez les lyriques », de Carl Bergeron, publié aux Éditions Boréal. Vous m’en donnerez des nouvelles !  

Bergeron, Carl, Un cynique chez les lyriques, Édition Boréal, Montréal, 2012.
Publier un commentaire