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08 mars, 2023

L’éducation, facteur fondamental de la démocratie

 Par Patrick Aulnas.

On sait depuis longtemps que le niveau d’éducation est un facteur essentiel de pérennité de la démocratie. Les victimes du pouvoir sont les plus démunies culturellement. Certes, on pourra citer mille exemples de philosophes, écrivains, scientifiques, artistes s’étant vendus à des dictateurs. Les individualités médiocres, voire les cas pathologiques, ne manquent pas dans ce domaine mais globalement l’être humain disposant d’un niveau culturel suffisant résiste mieux à la propagande. Pour pérenniser nos démocraties il faut donc considérer l’enseignement, l’éducation en général, comme un facteur essentiel.

 

Des contes moraux des autocrates au jardin d’Eden des populistes

La guerre en Ukraine nous permet de mieux comprendre l’apathie du peuple russe face à la consolidation de la dictature poutinienne.

Le premier facteur de faiblesse est l’absence totale d’expérience démocratique du fait du passage du tsarisme au communisme, puis rapidement ensuite à un régime politique de plus en plus autoritaire. Les Russes des milieux populaires, qui n’ont jamais voyagé à l’étranger, n’ont aucune idée de ce que peut être la liberté. Dans le célèbre film Le Docteur Jivago, après la Révolution de 1917, un paysan russe demande si Lénine est « le nouveau tsar ». Voilà ce que doit encore être l’univers mental de beaucoup de Russes n’ayant suivi qu’un niveau d’enseignement élémentaire. Qui dirige ? Qui est le chef ? À qui faut-il obéir ?

Il est particulièrement facile de circonvenir cette population presque inculte par des récits n’ayant aucun rapport avec la réalité. Conformément au conte moral officiel, la guerre en Ukraine est donc une guerre de libération, de dénazification, voire de désatanisation d’un morceau de territoire ayant échappé à la Russie éternelle par la malignité des puissances occidentales.

Les témoignages des spécialistes de la Russie permettent de penser qu’il n’en va pas ainsi dans les milieux cultivés de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. L’intérêt personnel d’un cadre administratif ou militaire ou d’un dirigeant d’entreprise peut conduire à l’extrême prudence, mais l’obéissance au pouvoir résulte alors d’un calcul et non d’une croyance. L’exode massif de la jeunesse des villes (plus d’un million de personnes) après la mobilisation militaire du printemps 2022 prouve que l’attirance de la liberté est forte dans les couches les plus favorisées.

Un autre exemple actuel du lien entre éducation et liberté est fourni par l’Iran. Si la paysannerie des contrées reculées ne bouge pas, la jeunesse universitaire de Téhéran et des grandes villes ne supporte plus les diktats des vieux religieux à l’esprit étriqué qui gouvernent le pays. L’Iran est devenu en 1979 une République islamique dont le discours officiel s’appuie sur le Coran, un texte de plus de 1300 ans qui ne peut évidemment pas être adapté au monde du XXIe siècle. La jeunesse cultivée iranienne n’accepte plus cette tyrannie religieuse et veut faire éclater le carcan dans lequel l’enferment des religieux crispés sur un passé révolu.

La même analyse pourrait s’appliquer au populisme occidental, qui se développe depuis quelques décennies en Europe (droite nationaliste et gauche radicale) et aux États-Unis (trumpisme) en s’appuyant sur des promesses d’avenir radieux résultant d’un simple changement de gouvernants. La désinformation sur les réseaux sociaux (dite fake-news) est un des outils privilégiés par les leaders populistes, qui cherchent à atteindre un public démuni intellectuellement.

 

Mea culpa

Seule une capacité d’analyse suffisante et de relativisation de toute démonstration, fût-elle élaborée par des spécialistes du sujet, permet de résister aux assauts de désinformation du monde contemporain. Le travail à accomplir en direction de notre jeunesse, abandonnée aussi bien économiquement que culturellement, est colossal.

Nous avons livré notre jeunesse aux grands fauves qui configurent le monde du XXIsiècle et ne songent qu’à leur puissance, qu’il s’agisse des grands dirigeants de multinationales ou des autocrates. La loi du marché, ce n’est pas l’élimination des concurrents par tous les moyens. Or, le marché mondial fonctionne ainsi. Un bon fonctionnement du marché suppose la sanction des pratiques anticoncurrentielles, c’est-à-dire un droit de la concurrence qui n’existe pas à l’échelle de la planète. Nos démocraties n’ont pas su se protéger des dérives du capitalisme et ce sont évidemment les plus jeunes qui le paient aujourd’hui au prix fort. La loi de la jungle pour les jeunes actifs et la sécurité des retraites par répartition pour les vieux ? Qui pourrait croire qu’une démocratie puisse survivre à une telle injustice ?

D’un point de vue culturel, nous n’avons pas su non plus faire évoluer les systèmes d’enseignement afin de permettre à chaque élève, collégien, lycéen, étudiant, d’atteindre le niveau le plus élevé auquel il puisse prétendre. Les systèmes d’enseignement ont évolué en fonction d’une demande de la population relayée politiquement. En France, la massification a bien eu lieu puisque de 1970 à 2020 le pourcentage de bacheliers dans une classe d’âge est passé de 20 % à plus de 80 %. Mais la démocratisation, c’est autre chose. L’ambition de diffuser la culture, c’est-à-dire la capacité pour chacun de se constituer en être raisonnable déterminant librement ses finalités, ses idées, ses actes (définition plus ou moins kantienne) n’a pas été portée par les gouvernants. Ils ont répondu aux sollicitations de leurs électeurs en distribuant des diplômes de valeur inégale, mais ils n’ont pas imposé un socle culturel incontournable pour chaque niveau de formation.

 

Une tâche colossale mais enthousiasmante

La tâche qui s’impose désormais aux démocraties dans le domaine de l’enseignement est redoutablement complexe et relève du long terme.

Il faut d’abord cantonner la désinformation circulant sur internet. Seuls des contrepouvoirs informationnels puissants et attractifs en seraient capables. Mais comment les faire naître ? Seuls des spécialistes peuvent y réfléchir.

Il faut ensuite révolutionner les systèmes d’enseignement qui ne sont plus adaptés à l’époque. Si l’enseignement élémentaire et le début de l’enseignement secondaire (niveau collège) ne peuvent s’envisager que par l’intégration quotidienne dans un petit groupe humain (la classe), il n’en va pas de même de l’enseignement secondaire de second cycle et encore moins du supérieur. Il est clair que la numérisation de l’information, la naissance d’Internet, l’émergence de l’Intelligence Artificielle, le big data conduisent à utiliser les outils numériques pour former les individus. Le cours magistral a vécu et il disparaîtra progressivement. L’enseignement concentrationnaire visant à regrouper quotidiennement des centaines ou des milliers de jeunes dans un même lieu atteindra son terme dans le courant du siècle. Cela ne signifie pas l’isolement physique des individus face à leur écran mais une organisation radicalement différente des rencontres, dans le cadre de groupes plus petits et avec moins de déplacements. La fluidité totale de l’information permet en effet d’organiser souplement des contacts dans des centres de proximité de type espace de coworking.

Il ne sera plus envisageable très longtemps de concentrer les étudiants dans des établissements pour leur asséner la connaissance du haut de la chaire puisqu’ils pourront trouver facilement les réponses par l’intermédiaire d’une intelligence artificielle. Chat GPT n’est pas du tout au point actuellement et ne produit que des réponses élémentaires en éludant systématiquement toute problématique intéressante. Mais ce n’est qu’un tout petit début. Chacun peut imaginer les capacités futures de ces algorithmes d’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle a une puissance incontestable : la capacité de traiter en un instant une quantité d’informations totalement inaccessibles à un cerveau humain. Elle a une faiblesse : le manque total d’originalité, de créativité, l’inaptitude radicale et définitive à produire une analyse subtile, esthétiquement et émotionnellement attractive car personnalisée. Une pensée n’est vraiment intéressante que si elle est incarnée, si elle provient d’une personne humaine, d’un être possédant une conscience et des émotions. Le traitement de l’information par un algorithme, aussi sophistiqué soit-il, restera une accumulation habile, purement technique, de savoir et non une réflexion créative. L’intelligence émotionnelle est le propre de l’Homme et le restera. Il faut la cultiver sans relâche. (voir en annexe la réponse Chat GPT à la question : L’éducation, facteur fondamental de la démocratie)

Sauver la démocratie au XXIe siècle, c’est résister aux autocrates et aux populistes n’aspirant qu’au contrôle du pouvoir. Nous ne le pourrons qu’avec une population véritablement libre, c’est-à-dire capable de clairvoyance face aux manœuvres de tous ceux qui aspirent au pouvoir. Cela repose sur la culture.

 

ANNEXE

Réponse de Chat GPT sur le sujet : L’éducation, facteur fondamental de la démocratie.

« L’éducation est en effet un facteur fondamental de la démocratie. Dans une société démocratique, les citoyens ont le droit de participer activement au processus de prise de décision. Pour pouvoir exercer efficacement ce droit, ils doivent être informés et éduqués sur les enjeux politiques, économiques et sociaux de leur communauté.

L’éducation permet aux citoyens de développer leur esprit critique et leur capacité à penser de manière autonome. Elle les aide à comprendre les enjeux de la société dans laquelle ils vivent et à participer de manière informée aux débats publics. Les citoyens éduqués sont également plus susceptibles de voter et de prendre part à des activités politiques, ce qui renforce la démocratie.

En outre, l’éducation peut également aider à réduire les inégalités sociales et économiques, qui sont souvent des obstacles à la démocratie. Une éducation de qualité peut aider à donner aux enfants issus de milieux défavorisés les outils dont ils ont besoin pour réussir et pour participer pleinement à la vie démocratique de leur pays.

En somme, l’éducation est un facteur clé pour la démocratie. Elle permet aux citoyens de comprendre les enjeux de leur société, de participer activement aux décisions publiques et de réduire les inégalités sociales et économiques. »

20 octobre, 2022

Relations internationales : la démocratie est-elle un état comme un autre ?

 Par Frédéric Mas.

Pourquoi aider l’Ukraine dans la guerre qui l’oppose à la Russie ? Peut-on considérer la Russie comme une puissance comme une autre ou faut-il l’isoler parce que l’agression qu’elle est en train de perpétrer mérite de la mettre au ban des nations ?

Pour comprendre les conflits et plus généralement la conduite des nations sur la scène internationale, les observateurs tout comme les décideurs politiques doivent d’abord choisir leurs outils théoriques. C’est de ces outils théoriques que découle le jugement moral qu’ils portent sur les acteurs internationaux et leurs intentions tout comme les prises de position politique des hommes d’État.

Parmi ces outils théoriques, il existe une distinction qui, en quelque sorte, marque la frontière entre l’approche « réaliste » et « idéaliste » des relations entre puissances. Le concert des nations fondamentalement est-il structuré autour d’États ou autour de régimes politiques ? Quel est l’élément essentiel dessinant la spécificité des acteurs politiques sur la scène internationale ? Une fois déterminée la nature fondamentale de l’unité politique choisie, quelles sont les conséquences qui en découlent sur sa conduite et ses priorités ?

 

Le cartel des États sur le monde

Pour les « réalistes », ce sont les États qui sont sur le devant de la scène internationale, coopérant ou s’affrontant au gré de leurs intérêts et de leurs calculs. À l’image des individus sous l’empire de l’état de nature selon Thomas Hobbes, ils luttent pour leur survie en situation d’anarchie, indifférents aux lois morales et contraints par leurs capacités à résister aux rapports de force.

Seulement, contrairement à la fiction politique hobbésienne, il n’existe pas de « gouvernement civil » résultant de l’accord entre les individus pour s’extraire du chaos par le droit et la morale. La posture de l’État en relations internationales reste celle du « gladiateur », défiant et évaluant ses concurrents qui menacent son existence même sans possibilité de s’en remettre à un arbitrage supérieur.

Il est un monstre froid animé par un « désir insatiable de pouvoir » (Morgenthau) qui ne voit que des concurrents et des partenaires occasionnels, jamais des amis et des alliances éternelles. La paix est toujours provisoire, et ne peut résulter que d’un équilibre de forces entre des acteurs armés et sur leurs gardes.

Alors qu’est-ce qui cause les guerres pour les réalistes ?

Pour le plus célèbre et le plus controversé de des théoriciens contemporains du réalisme en relations internationales, John Mearsheimer, l’anarchie internationale commande la compétition entre puissances étatiques pour l’hégémonie mondiale : le système international anarchique crée de puissantes incitations pour les États à profiter des opportunités pour gagner du pouvoir aux dépens de leurs rivaux. Les États recherchent à maximiser leur pouvoir relatif car c’est le moyen optimal pour maximiser leur sécurité1.

 

Au-dessus de la puissance, la démocratie et la justice

La vision « étatiste » des relations internationales défendue par les réalistes est simple et efficace. Pour leurs concurrents « idéalistes », elle est même un peu trop rudimentaire : il existe une différence de structure interne entre la démocratie et les autres acteurs politiques, qui rend son État subordonné à un processus de décision collectif bien spécifique. Et ça change tout : il est possible de hiérarchiser politiquement et moralement les prétentions entre nations2.

Si on peut voir une filiation évidente entre réalistes et Thomas Hobbes, voire Machiavel, celle idéaliste remonte à Aristote et sa « Politique ». Pour le stagirite, ce qui est primordial, c’est la manière dont les décisions sont prises au sein de la Cité, qui est elle-même une sorte d’association humaine non pas destinée à assurer la survie de ses membres, mais à vivre bien, noblement, heureusement (Politique, III, 9.).

La physionomie générale de la démocratie diffère de l’aristocratie ou de la monarchie non seulement parce que tous participent à la décision publique, mais parce que les buts communs sont déterminés en fonction d’une acception particulière de la vie bonne. Être un bon citoyen en démocratie n’est pas la même chose qu’être un bon sujet en monarchie ou sous régime aristocratique, et l’ensemble institutionnel reflète ces différences fondamentales. Idéalement, pour Aristote, le meilleur régime (Politeia) est une forme de synthèse théorique entre les meilleurs aspects des constitutions démocratique, aristocratique et même monarchique.

Si à l’époque moderne, la démocratie représentative est considérée comme meilleure que ses concurrentes, alors le rapport égalitaire entre États professé par les réalistes disparaît et sa conduite sur la scène internationale diffère en conséquence.

 

La démocratie modèle pour le monde

Pour Zbigniew Brzezinski « les principes démocratiques, qui sont une composante essentielle de la puissance internationale des États-Unis, suscitent une adhésion générale. » Modèle universel pour le reste du monde, ils agissent comme un attracteur culturel révolutionnaire qui « influence, absorbe et redéfinit les comportements et les modes de pensée d’une part croissante de l’Humanité3 ».

La compétition et les rivalités demeurent, mais tous les coups ne sont pas permis entre démocraties. Ses principes les obligent à encourager les moyens pacifiques et la coopération pour arriver à leurs fins, et à viser la paix mondiale par le commerce et le droit international.

Si pour les réalistes, la guerre fait partie du lot commun de l’humanité, le régime démocratique, parce qu’il cherche à civiliser l’anarchie internationale par le droit international, la condamne comme un crime.

Comme le rappelle Michael Walzer, engager la guerre est un crime, car l’agresseur est responsable de toutes les conséquences du combat qu’il a initié :

« … la guerre a ses agents humains, comme elle a ses victimes humaines. Ces agents, quand on peut les identifier, sont à juste titre qualifiés de criminels. Leur caractère moral est déterminé par la réalité morale de l’activité dans laquelle ils forcent les autres à s’engager (qu’ils s’y engagent eux-mêmes ou non). Ils sont responsables de la souffrance et de la mort de tous ceux qui ne choisissent pas la guerre comme une entreprise personnelle4. »

Il convient alors de régler les conflits internationaux par des instances internationales, à l’image du droit interne qui poursuit les criminels qui violent la loi commune.

Tous les démocrates ne sont pas tous idéalistes et tous les réalistes ne sont pas cyniques, loin de là. On trouve des idéalistes libéraux (Steven Pinker) ou socialistes (Michael Walzer) comme on trouve des réalistes communistes (Ernst Carr) ou profondément démocrates (Raymond Aron ou Hans Morgenthau). Les positions varient énormément entre des auteurs en général en désaccord sur le bon fonctionnement de la démocratie libérale. Moins celle-ci est fonctionnelle, plus le scepticisme grandit quant au bien-fondé de sa politique extérieure.

Aujourd’hui, alors que l’Ukraine est envahie, une partie de son territoire annexée, et que la Fédération de Russie porte atteinte aux intérêts de la France et de l’Europe entière, la question toute théorique rencontre une application concrète. Peut-on réduire le conflit à une compétition de grandes puissances d’égale valeur pour l’hégémonie mondiale ? Au contraire, est-il souhaitable de voir le modèle démocratique occidental détrôné en faveur de concurrents qui prônent l’autocratie, la dictature et l’effacement de la liberté individuelle ?

 

  1. John Mearsheimer, The Tragedy of Great Politics, Univ. Chicago Press, 2003. ↩
  2. Thomas Pangle, Peter Ahrensdorf, Justice among Nations. On moral basis of power and peace, Univ. Of Kansas Press, 1999. ↩
  3. Zbigniew Brzezinski, Le vrai choix. L’Amérique et le reste du monde, Odile Jacob, 2004. ↩
  4. Michael Walzer, Guerre juste et injuste, Belin, 1999. ↩

30 mai, 2022

Le péril vieux qui menace la démocratie

 Par Frédéric Mas

Dans son dernier essai intitulé Le Grand Vieillissement, Maxime Sbaihi tire la sonnette d’alarme sur une révolution silencieuse, celle du vieillissement général de la population et de ses conséquences sociales, politiques et économiques.

La réélection d’Emmanuel Macron en est la démonstration la plus immédiatement visible. Alors que la majorité des actifs a préféré voter pour Marine Le Pen, c’est grâce aux retraités que le candidat président n’a cessé de cajoler, que l’extrême centre s’est imposé face à l’extrême droite.

La France produit des centenaires en pagaille, et c’est heureux, mais voit sa natalité se ralentir nettement :

« Nous comptons aujourd’hui déjà plus de 20 000 centenaires, soit deux fois plus qu’en 1999 et treize fois plus qu’en 1975. La tendance va aller en s’accélérant puisque l’Insee prévoit 270 000 centenaires d’ici à 2070. »

Les boomers à la première place

Le déséquilibre se fait en effet désormais en faveur des boomers. Cette génération de l’après-guerre vit plus longtemps, part plus tôt à la retraite et compte sur les actifs d’aujourd’hui pour l’entretenir, comme elle-même a cotisé pour ses parents selon le principe de solidarité intergénérationnelle.

Seulement, cette génération est plus nombreuse, vit plus longtemps et cotise moins, ce qui déstabilise profondément un modèle social français particulièrement sensible aux variations démographiques.

Il y a de moins en moins d’actifs pour soutenir les inactifs :

« Alors que la France comptait 5 actifs pour une personne âgée inactive en 1945, ce rapport n’a cessé de se dégrader depuis. Il est passé sous la barre de 4 pour un en 1994 puis 3 pour un en 2016 et devrait passer sous la barre de 2 pour un d’ici 2040. »

Ce déséquilibre fait exploser les dépenses publiques, en particulier dans le domaine social, et pire, creuse l’écart social entre la génération des boomers et le reste de la population.

L’accès à la propriété et l’amélioration du niveau de vie ont nettement ralenti après la génération 68 et les retraités, notamment grâce à leur enrichissement patrimonial :

« Les boomers se retrouvent mieux dotés en patrimoine que n’importe quelle génération précédente à leur âge grâce à des trajectoires de carrière favorables à l’accumulation patrimoniale, que ce soit par l’achat de logements ou la constitution d’une épargne financière -conditions que n’ont plus connues les générations suivantes, tour à tour confrontées à un chômage de masse et à une croissance atone qui les force à devoir patienter, ou à s’endetter davantage, pour se constituer un patrimoine. »

Les grands perdants du vieillissement sont les jeunes qui en retour s’abstiennent en masse ou préfèrent voter aux extrêmes plutôt qu’accepter des appareils politiques dominants qui ne parlent qu’aux insiders, cette classe de citoyens protégés des aléas économiques par leurs statuts, leurs CDI ou leurs retraites. Sur le plan politique, le déséquilibre entre générations peut provoquer des catastrophes si la coalition désormais majoritaire des seniors pèse de tout son poids pour empêcher les réformes et maintenir le statu quo en leur faveur, comme ce fut le cas pour la CSG.

Sacrifier les jeunes

Pire, sacrifier la jeunesse pour protéger les intérêts des plus âgés est désormais une tentation bien réelle au sein de la classe politique. On l’a vu avec la crise sanitaire, où le gouvernement a préféré mettre à l’arrêt l’intégralité de la société et confiner tout le monde plutôt que d’isoler les plus fragiles, c’est-à-dire les plus âgés.

L’essai de M. Sbaihi n’est pas une déclaration de guerre entre générations, mais un appel à la concertation de tous pour offrir aux plus jeunes de meilleures perspectives que celles envisagées par un système de redistribution devenu à sens unique. S’inspirant du modèle social-libéral rawlsien et imprégné de solidarisme bien compris, il propose de réformer à la marge un système social qui apparaît pour beaucoup à bout de souffle.

C’est sans doute ici la seule limite pour nous de cet essai pénétrant, nuancé et informé : le vieillissement de la population est aussi une crise de l’avenir, pour paraphraser Marcel Gauchet. Et le perpétuel présent, c’est de vouloir rafistoler le « modèle social français », ce modèle mental hérité de l’après-guerre, et qui n’est qu’une mise en forme de différents corporatismes socio-économiques au profit des insiders et aux détriments des outsiders, et celui depuis de nombreuses décennies, bien avant le tournant démographique évoqué par M. Sbaihi1.

Mais c’est une autre histoire, et dans la grande conversation sur notre avenir collectif, le Grand vieillissement mérite une place de choix.

Maxime Sbaihi, Le grand vieillissement, Editions de l’Observatoire, mai 2022.

  1. Timothy Smith, La France injuste, 1975-2006, Autrement, 2006. 

20 mai, 2022

La démocratie est-elle vouée à disparaître ?

Par Rohan Rivalland.

 La démocratie est un sujet que nous avons souvent abordé, et qui a été étudié depuis fort longtemps par de très nombreux intellectuels. Loin d’être notre horizon indépassable, elle a donné lieu à un certain mysticisme.

Mise en cause dès ses origines, ayant rencontré des difficultés inhérentes à sa nature dès son apparition dans la Grèce antique, la démocratie semble une fois de plus à bout de souffle et menacée non seulement dans ses fondements, mais dans son existence-même. D’où l’intérêt du débat engagé entre deux philosophes contemporaines renommées dont les divergences sur le sujet n’ont d’égal que leur souhait de débattre selon les vertus démocratiques.

 

Un diagnostic peu réjouissant

Il s’agit bel et bien d’une question lancinante, mais portée aujourd’hui à son paroxysme, bien au-delà du désenchantement face à la politique, nous dit Myriam Revault D’Allonnes, déjà auteur d’un essai sur le sujet. La démocratie est devenue un lieu commun, constate-t-elle, ou une incantation pétrie de contradictions. À l’image, peut-être, de ce que nous disait Ryszard Legutko dans son ouvrage Le diable dans la démocratie, qui se montrait sévère à l’égard de ce qu’est devenue la démocratie libérale.

Mais, écrit-elle, il n’est plus question ici de simple crise de la démocratie mais plutôt de s’interroger sur le fait de savoir si celle-ci est vouée à s’autodétruire, portant en elle sa propre mort.

« Nous connaissons les composantes de ce leitmotiv récurrent : impuissance des institutions juridico-politiques à répondre à la réalité des problèmes, défiance croissante des citoyens à l’égard des représentants réputés incapables d’exercer la tâche qui leur a été confiée, déficit général de légitimité qui se traduit notamment par la montée de l’abstention, etc. »

Tant et si bien que de plus en plus nombreux sont les Français qui se disent favorables à l’émergence d’un système autoritaire, lorsqu’on les interroge, rappelle-t-elle. La philosophe y voit là un reproche fait à l’encontre de l’efficacité de son fonctionnement et de la rapidité des résultats attendus. Cependant, elle met en garde contre ce sur quoi cette illusion pourrait déboucher, prenant pour exemple le cas de la Chine, évoquant notamment la gestion de la crise sanitaire qui y a prévalu au moment de la pandémie. Selon elle, ce qui conduit actuellement à l’échec de la démocratie est le rétrécissement de l’espace du politique à un espace gestionnaire et à un effacement de la culture de confrontation qui caractérisait l’esprit démocratique.

 

Chantal Delsol, dont nous avons déjà également présenté un essai qui accordait une large place à ce sujet, voit la démocratie comme livrée à la finitude et mortelle, comme tout ce qui est humain.

« Mais de quoi meurt-elle ? à l’instar des autres régimes, elle meurt de la lassitude, de l’épuisement, de la négation de ses principes premiers. Elle ne meurt pas des traits d’un ennemi : non, lorsqu’un ennemi la violente, elle se déploie en catimini, comme les Polonais dans les « universités volantes » au temps du soviétisme, elle attend la fin de la tyrannie et resurgit plus forte qu’auparavant. C’est de l’intérieur qu’elle dépérit : lorsque ses citoyens détériorent ses principes premiers, n’y croient plus, les tordent et les renient. C’est là que nous en sommes. »

Plus précisément, Chantal Delsol voit en la démocratie actuelle une remise en cause de la tradition aristotélicienne pour en revenir plutôt à Platon. Dans une version où les Sages seraient remplacés ici par des techniciens. Et où donc la démocratie d’opinion, par nature incertaine et discutable, serait remplacée par une vision scientifique du bien commun, reniant la diversité. Et considérant comme intolérable tout ce qui s’écarte du courant dominant. Expliquant ainsi en bonne partie l’abstention.

« Un manichéisme puissant apparaît, et, en France, tout candidat à la fonction suprême n’a qu’un but : se trouver seul en lice avec le diable. C’est bien ce qui nous arrive en ce moment. Or la campagne électorale « moi ou le diable » est tout sauf démocratique, car il n’y a là qu’un soi-disant choix, barbare et sans aucun intérêt, un non-choix. Le résultat n’est pas ici l’abstentionnisme, mais le déploiement d’un courant diabolique, considéré comme un ennemi. Mais la démocratie, elle, n’a que des adversaires… Nous ne sommes plus en démocratie. »

 

Des points de divergence et un débat stimulant

Myriam Revault D’Allonnes s’oppose au sens de la finitude donné par Chantal Delsol, considérant plutôt la démocratie selon un principe de renouvellement, mais plus encore à la définition de la démocratie comme reposant sur « une culture occidentale d’origine héllénique et judéo-chrétienne qui croit dans les capacités de la personne individuelle pour mener sa vie ». Selon une argumentation que je ne saurais me contenter de résumer en quelques phrases, risquant de dévoyer une pensée riche et toute en nuances, préférant renvoyer plutôt à la lecture du livre.

Quant à Chantal Delsol, distinguant la démocratie d’autres systèmes comme la monarchie ou l’autocratie, entre autres, elle y voit comme une promesse, plutôt qu’un universalisme que l’on aurait tort de vouloir imposer, même si elle s’inquiète de l’abandon de l’idée d’universel au profit du particulier avec la fin des idéologies et l’effondrement des religions.

« La démocratie à l’inverse réclame la tolérance, la confiance dans le bon sens populaire, l’équilibre des pouvoirs, la remise en cause de soi, toutes choses si difficiles, qui exigent des qualités complexes. Et en même temps, elle réclame le respect de la personne individuelle, la vision du peuple en tant que personne et non en tant que masse – et j’ai la faiblesse de croire que cela exige un niveau de civilisation plus sophistiqué (décadent peut être, diraient nos amis chinois), une éthique spécifique. La démocratie n’est pas « naturelle » du tout : elle relève d’une certaine anthropologie et d’une certaine éthique, qui sont nées chez nous. Cela veut dire qu’elle n’est pas acceptable par toutes les cultures. »

Le débat se poursuit alors, tout en nuances et en rebonds sur les idées de l’autre. Les positions de l’une et de l’autre des deux philosophes sont assez dissemblables, même si elles se rejoignent sur certains points fondamentaux. Je renvoie de nouveau à la lecture du livre, tant il serait fastidieux de vouloir résumer trop hâtivement des argumentations qui méritent lecture et réflexion à part entière plutôt que de se contenter d’en reprendre les grandes lignes. Un débat en tous les cas passionnant et parfaitement en phase avec l’actualité comme avec la recherche d’une vision en profondeur et dans une perspective de long terme.

 

La question du libéralisme

La pierre d’achoppement du débat, sur laquelle je bute, est la question du libéralisme/libertarisme que semble tant craindre Chantal Delsol, qui y voit comme une menace envers la démocratie. Tandis que Myriam Revault d’Allonnes, peu adepte de ce qu’elle dénomme « l’ultralibéralisme » économique (elle évoque aussi un certain « néolibéralisme »), semble plus mesurée, mettant plutôt en garde contre les mesures liberticides du gouvernement Macron et les risques liés à l’illibéralisme en vigueur dans certains pays européens démocratiques par l’élection, mais qui tendent à restreindre peu à peu certaines libertés, en particulier la liberté d’expression.

Auteur d’une série comptant à ce jour 24 volets sur « Ce que le libéralisme n’est pas », j’ai un peu de mal à percevoir clairement les craintes de Chantal Delsol, certainement fondées, mais que j’aimerais voir précisées, pour mieux comprendre ce qu’elle entend évoquer.

Cela dit, elle précise tout de même en partie sa pensée et il me semble percevoir que ce qu’elle met sous le vocable « libéralisme » est le souci exagéré et omniprésent du moi, dans la société d’aujourd’hui, ce que je traduirais par l’égocentrisme. Dans une ampleur telle que la grandeur, le tragique dévolu aux affaires communes, qui prévalaient antérieurement, semblent en net recul. De ce point de vue-là, je ne saurais lui donner tort. Et je ne puis que m’associer à sa préoccupation. Mais ce n’est pas là l’œuvre du libéralisme qui est une philosophie du droit à la fois solide et exigeante, nullement laxiste ou désinvolte, qui prônerait un certain repli sur soi. Ou alors le terme adapté serait-il « libertaire » ? Ce qui n’a rien à voir et me semble même assez opposé. Encore que, des libertaires qui liraient ces lignes risqueraient de désapprouver à leur tour cette idée. Plus sûrement, je la rejoins complètement lorsqu’elle se réfère négativement au wokisme, chantre de la vision identitaire et, qui plus est, de l’éradication du passé.

 

Des échanges vifs et courtois

Il n’en reste pas moins que ce débat est particulièrement vif, même si courtois. Les désaccords entre les deux philosophes sont très forts, bien qu’il existe bien évidemment des points de convergence. Derrière les qualités d’analyse et d’argumentation certaines de Myriam Revault d’Allonnes, on a affaire à une intellectuelle s’assumant parfaitement comme étant de gauche, et on perçoit très clairement les préoccupations en lien avec les inégalités et la pauvreté, ou encore l’uniformisation (d’origine « néolibérale ») qu’elle tente de mettre au centre de la crise démocratique. Avec une tendance bien de gauche à asséner quelques certitudes et des difficultés à admettre l’expression de certaines idées (en référence à celles de l’homme qu’elle qualifie de « clown », Éric Zemmour) lorsqu’elles sont trop éloignées de ce que peut supporter quelqu’un de gauche. Tandis que Chantal Delsol, qui répond plutôt bien sur ces questions, s’assume quant à elle parfaitement comme conservatrice face à une Myriam Revault d’Allonnes qui la titille sur ce point, la contraignant à se défendre en revanche d’être réactionnaire.

Au final, il s’agit d’un débat de bonne tenue, même si un peu court (cela dit, le format du livre me convient bien). De nombreux points auraient mérité approfondissement, les auteurs en conviennent elles-mêmes, mais le sujet est intéressant et met bien en jeu le point essentiel sur lequel elles se trouvent au moins en plein accord : la démocratie en tant que la liberté de pouvoir confronter et sans véritable réserve (sans haine, ni violence) ses idées sur la place publique, dans l’adversité mais le respect mutuel. L’art de la « Disputatio », comme le nom de la collection dans laquelle est paru cet ouvrage.

 

03 janvier, 2022

La démocratie politique ne garantit pas la démocratie économique

 Par Jacques Garello

J’’ai toujours été impressionné par cette sentence de Georges Marchais :

« La démocratie politique englobe et soutient la démocratie économique ».

À sa manière il exprimait la supériorité du plan sur le marché, et expliquait pourquoi le système soviétique traduisait mieux les désirs du peuple que le système capitaliste. En URSS le peuple choisit démocratiquement ses dirigeants qui planifient l’économie en fonction des besoins du peuple.

De façon générale, les choix qu’exige l’organisation de l’activité économique se résument à trois questions :

Que produire (révélation des préférences) ?

Comment produire (avec quelles ressources et quelles techniques) ?

Pour qui produire (répartition des résultats) ?

 

La planification est une démocratie économique centralisée : les choix sont faits au niveau du pays entier (on parle même de « l’économie du peuple entier »). Par contraste, le marché est la forme d’une démocratie économique décentralisée. Aux yeux des planificateurs de toutes obédiences, le plan aurait l’avantage de la cohérence et prendrait en compte l’intérêt général, le marché myope puisque « plébiscite quotidien » serait donc sans vue d’ensemble ni d’avenir, la liberté du peuple serait donc ici purement « formelle ».

Le calcul socialiste

Quid de la liberté « réelle » ?

L’expérience de l’URSS et des pays ayant choisi la planification démontre que la planification, dotée en apparence de toutes les vertus, est un système économique non seulement inefficace mais aussi inhumain. Certes il a fallu un demi-siècle pour admettre cet échec. Paul Samuelson, prix Nobel en 1970, professait encore en 1985 que l’URSS aurait dépassé les États-Unis avant la fin du siècle.

Pourtant, dès les années 1920 une querelle célèbre opposait Abba Lerner et Ludwig von Mises, querelle reprise ensuite entre Oskar Lange et Friedrich von Hayek. L’objet de la querelle : les planificateurs ont-ils les moyens de calculer ce qui est bon pour le peuple ? La démonstration théorique de Mises et Hayek était déjà confirmée dans les faits. En URSS c’était la débâcle pour une raison très simple :  le système bureaucratique et centralisé était dans l’impossibilité d’avoir la moindre information sur ce qu’il fallait produire. Par comparaison, le marché peut orienter les choix économiques décentralisés grâce aux signaux des prix et des profits.

Les années 1920 

À l’usage, la planification soviétique avait très vite montré son impuissance à mettre en pratique ses choix.

Tout d’abord elle a été lancée par Lénine dans la période du « communisme de guerre » jusqu’en 1921. La mise en place laborieuse et meurtrière d’un nouveau régime politique devait faire oublier les pénuries.

Ensuite, de 2021 à 2028 Lénine louvoie entre plan et marché avec la NEP (Nouvelle Politique Économique) en autorisant les paysans en révolte à vendre leurs produits sur un marché relativement libre. Mais cet espace de liberté représente un danger pour le pouvoir communiste, l’idée de profit s’installe dangereusement dans l’esprit des koulaks et dès sa prise de fonction en 1929 Staline réprime cette hérésie et envoie par trains entiers une vingtaine de millions « d’ennemis du peuple » en Sibérie.

En 1932 une famine sévit en Ukraine, entretenue par les ordres personnels de Staline. Elle fera entre 6 et 8 millions de victimes. Ce génocide a été confirmé mais n’émeut pas grand monde aujourd’hui.

Comment fonctionne le plan soviétique 

Les désordres politiques n’empêchent pas Staline de mettre en place dès 1928 le premier plan quinquennal.

Son objectif est la réindustrialisation de l’URSS, conçue pour constituer une force blindée de nature à mettre fin aux agressions tant intérieures qu’internationales dont le « peuple entier » est menacé. Le plan quinquennal répond donc parfaitement aux besoins du peuple : être protégé. Par comparaison les produits destinés à la vie courante ne présentent aucune urgence. Les pénuries sont donc bien prévisibles, mais tout aussi bien admises d’un peuple dirigé par un pouvoir démocratique. Les ordres venus du Kremlin déclinent les choix du plan quinquennal. Transmis aux usines, ils indiquent les moyens en ouvriers, en matières premières, en outillages, et les objectifs à atteindre, et dans quels délais.

Ainsi le plan quinquennal peut-il détailler les choix de production, du moins en principe. Car en réalité comment contrôler que ces choix sont pertinents et sont exécutés ? Le contrôle est nécessairement bureaucratique : les directeurs des usines transmettent à l’administration les résultats de l’activité. Par rapport aux indications du plan, ils ont tout intérêt à déclarer des résultats juste supérieurs à ceux prescrits par le plan : trop faibles les résultats traduiraient une mauvaise gestion, trop élevés ils encourageraient le planificateur à relever les objectifs qui auraient sûrement été sous-estimés. L’essentiel est que le rapport soit bien rédigé, avec les coups de tampons bien placés.

Le schéma va se reproduire à tous les étages du contrôle.

Parallèlement, une propagande pour la productivité (stakhanovisme) est organisée, et possède toutes les qualités d’une concurrence qui va honorer les champions dans la presse officielle.

Reste enfin à se demander comment répartir les fruits de la production nationale.

La réponse est bien simple : la priorité étant donnée à l’armée et à l’administration (confiées naturellement aux membres du parti) le reste est disponible pour les consommateurs, qui pratiquent avec bonne humeur l’activité de la file d’attente, voire du marché noir. Encore faudra-t-il au fil des années, la grande guerre mondiale terminée, s’intéresser à la monnaie et aux prix. On sait qu’à partir de 1953 la « libéralisation » du régime s’accompagnera de la fixation des prix de tous les produits.

Comme il n’y a pas de liberté des prix, il suffit de se référer aux prix qui figurent dans les revues et les publicités éditées aux États-Unis par les grands magasins. Mais quelle est la signification des prix si le prix de la monnaie elle-même est totalement arbitraire ?

Après la Seconde Guerre mondiale et avec la conquête par l’URSS du pouvoir dans les pays d’Europe centrale, orientale et baltique, l’inflation a été généralisée. L’évolution de la planification « impérative » a finalement évacué toute mesure de toute valeur, les prix officiels ont perdu toute signification, et les marchés parallèles avec des monnaies étrangères se sont généralisés.

Comment fonctionne le marché libre

Oui, c’est un « plébiscite quotidien » comme dit Hayek. Le marché a pour caractéristique de soumettre les producteurs à la concurrence, ce sont les clients qui arbitrent à tout instant entre les propositions qui leur sont faites. Il y a en permanence vote des clients : c’est une démocratie économique.

Les deux signaux émis par le marché sont les prix et les profits. Les prix révèlent les pénuries et les excédents. À son tour une hausse des prix est une occasion de profit pour les producteurs, ils ont intérêt à accroître leur offre, tandis que la baisse des prix est l’annonce d’une perte. Évidemment l’entreprise (entrepreneur individuel ou associé) joue un rôle décisif : l’art d’entreprendre est de comprendre ce qu’attend le marché, et la concurrence est un processus de découverte des besoins à mieux satisfaire.

En démocratie économique, le droit de vote est le pouvoir d’achat.

Mais d’où vient-il ? De la rémunération actuelle ou passée (épargne, patrimoine) d’un apport productif : c’est la participation à l’activité productive qui ouvre un droit sur les produits des autres. C’est la « loi des débouchés » de Jean-Baptiste Say : toute production est l’occasion d’une rémunération qui permettra à celui qui la perçoit d’acheter tout produit de son choix. Celui qui a participé à la production par son travail est rémunéré par un salaire, celui qui a participé par son investissement reçoit un intérêt, celui qui a entrepris reçoit un profit.

Un élément déterminant de la démocratie économique est la « subjectivité des choix ». Chaque individu, même le plus démuni, définit ses priorités. Et un même individu peut modifier ses préférences en fonction du temps et de l’information dont il dispose. Ce qui paraît essentiel à l’un est accessoire pour l’autre, et il est essentiel d’arriver à l’heure pour prendre un train et accessoire pour aller à la plage. Sans doute l’éducation et le patrimoine sont-ils de nature à façonner les choix, mais il reste toujours un degré de liberté dans le comportement personnel.

Quand le pouvoir politique altère le système marchand

Il est vrai que l’histoire ne permet pas d’identifier un système politique à l’état pur. Nulle planification, même stalinienne, n’a fait disparaître quelques bribes d’échanges marchands, et nulle économie de marché n’a été réellement libre.

Comme le remarquait Walter Eücken, la réalité est faite non pas de systèmes économiques (plan/marché) à l’état pur, mais de régimes économiques plus ou moins fidèles à leur modèle systémique. C’est d’autant plus vrai que depuis un demi-siècle s’est généralisée une « économie sociale de marché » qui se veut mélange de marché et de plan. On parle à son propos de « tiers système », alors qu’il s’agit d’une organisation irrationnelle mélangeant tout et son contraire.

Avec sa « planification indicative » la France est le pays qui est allé le plus loin dans cette voie, qui n’est en réalité qu’une impasse : « Third way is no way ». Le plan français, considéré comme une « ardente obligation », n’a jamais atteint son objectif en un demi-siècle d’existence et onze éditions successives, il avait d’ailleurs été abandonné en 2006. La France ne relève donc pas du système de plan mais elle ne relève pas davantage du système de marché. Sans attendre 1936 ou 1944, les gouvernants ont pratiqué le blocage de certains prix (notamment les loyers des 1919) et pesé sur les profits en multipliant services et tarifs publics de nature à fausser la concurrence.

La liste des initiatives politiques qui séparent l’économie française de la logique marchande s’est beaucoup allongée depuis quelques décennies, et le dernier quinquennat s’est à cet égard surpassé.

Beaucoup d’activités considérées dans la plupart des pays libres comme marchandes sont transférées à des services publics dont les tarifs sont imposés aux usagers ou à des entreprises sous contrôle de l’État qui défient toute concurrence : énergie, transports, santé, enseignement, culture, etc.

Le marché du travail est d’une totale rigidité, les relations contractuelles ont fait place à des négociations collectives dans lesquelles l’État joue le plus souvent le rôle d’arbitre. Le niveau de salaire minimum et la durée de travail sont fixés par l’État.

Le marché du capital financier est sous pression étatique, puisque l’épargne populaire est captée par la Caisse des Dépôts et Consignations, et assure le financement d’une banque publique d’investissement.

La fiscalité est devenue un outil de redistribution sociale, elle taxe lourdement les profits et les patrimoines (IFI, droits de succession). Elle multiplie niches et privilèges.

Les charges sociales (retraites, santé, chômage) sont parmi les plus lourdes du monde, car toute logique assurantielle en est écartée, tout recours à la capitalisation en est exclu.

Enfin et surtout la réglementation, d’origine nationale ou européenne, est écrasante, elle multiplie les normes et les démarches.

Si on veut ajouter à cette liste (non exhaustive) les structures politiques héritées de plusieurs siècles d’histoire de France, comme le jacobinisme, le dirigisme, le protectionnisme, on comprend que notre pays n’a plus grand-chose à voir avec un système d’économie de marché.

Naturellement les vices de l’économie de plan sont soigneusement cultivés. L’information ne circule pas, prix et profits ont perdu toute signification. La bureaucratie est étouffante, et l’armée de fonctionnaires chargés de l’alourdir sans cesse est à l’œuvre. Le législateur lui-même, sous la houlette des gouvernements successifs, nous asservit avec une inflation de textes. L’État de droit est devenu droit de l’État. Mais, paradoxalement, c’est l’économie de marché que la majorité des Français, dûment « informée » par les soins du pouvoir en place, tient pour responsable du déclin économique de leur pays, avec son lot de chômage, de perte ou de stagnation du pouvoir d’achat, d’inquiétude pour le proche avenir.

« Il faut changer le système économique et social » dit-on, en pensant qu’il faudrait moins de libre échange et moins de libre entreprise. Mais s’il y a urgence de changer de système, c’est précisément pour remettre davantage de marché et de liberté là où il y a trop de plan et trop de dirigisme. L’urgence est de réaliser les réformes libérales indispensables pour retrouver croissance économique et harmonie sociale.

Non à l’État stratège

Les idées libérales ont fait une timide percée dans cette campagne électorale : a été évoquée une réforme de la fiscalité avec des impôts moins progressifs et une suppression des droits de succession, une réforme des retraites avec un pilier en capitalisation, une mise en concurrence voire une privatisation de services abusivement classés publics aujourd’hui, un assouplissement du droit du travail, et finalement une remise en cause des missions actuellement assumées par l’État.

Un progrès demeure toutefois à réaliser pour les apprentis libéraux :  abandonner l’idée d’un État stratège, responsable des grands choix de l’avenir grâce à des investissements publics massifs mais mieux orientés et une planification plus souple. La stratégie irait même jusqu’à légitimer les déficits des finances publiques et la prise en mains de l’épargne privée…

L’idée qui inspire l’État stratège est que seuls les dirigeants du pays sont en mesure de gérer l’intérêt général, l’avenir lointain et de planifier en conséquence.

Mais confier aux gouvernants l’avenir économique de la nation, n’est-ce pas faire une confiance aveugle à la démocratie politique ? Nous savons qu’elle est aujourd’hui (et pas seulement en France) en lourde perte de crédibilité.

D’abord, parce qu’elle n’est pas représentative : des minorités agissantes comme les écologistesféministes et autres woke, imposent leur idéologie, une majorité d’électeurs s’abstient.

Ensuite parce que les stratèges ne cessent de se tromper (transition énergétique, capitalisme de connivence, dérive européiste).

Enfin parce que la volonté de conserver ou de conquérir le pouvoir transforme les campagnes électorales en enchères démagogiques.

Par contraste la démocratie économique stimule l’esprit d’échange et de service, donc l’écoute des autres, le « doux commerce » apaise les tensions entre peuples. La démocratie économique va plutôt dans le sens de la liberté, de la responsabilité, de la propriété et de la dignité de l’être humain.

 

17 décembre, 2021

Il n’y aura pas de déclin de l’Occident

 La démocratie n’a cessé de progresser dans le monde depuis deux siècles et il serait hasardeux de croire que tout est perdu et que les hommes du futur ne connaîtront que le despotisme. 

Le sanglot de l’homme blanc s’éternise, le wokisme n’en étant que la dernière déclinaison. Sommes-nous coupables d’avoir trop bien réussi ? Le développement économique occidental est-il une faute impardonnable à l’égard des générations futures ? Quelques générations d’Homo sapiens ont-elles irrémédiablement abîmé notre petite planète bleue ? La civilisation occidentale a-t-elle atteint son apogée au XXe siècle et commencé son déclin ?

Personne ne peut répondre à ces questions de façon abrupte sous peine de sombrer dans les travers de tous les idéologues. Mais il n’est pas interdit d’exprimer des doutes qui n’effleurent pas les spécialistes de la déconstruction. Il n’y a pas lieu de déconstruire ce que nous sommes, mais de s’inquiéter de notre pusillanimité. Nous avons été les premiers. Allons-nous devenir les derniers ?

LE DÉCOLLAGE DE L’OCCIDENT

La croissance de la production mondiale par habitant, qui stagnait entre 0 et 0,04 % par an depuis l’aube de l’humanité, atteint environ 0,9 % par an au XIXe siècle et 1,6 % au XXe siècle. Ces chiffres peuvent paraître modestes mais ils recouvrent une augmentation colossale du produit de l’activité humaine. Bien entendu, ce sont les Occidentaux qui ont bénéficié de cette croissance économique. Le Béninois vivant dans une case ou le paysan pauvre du Pérou n’ont pas vu leur vie évoluer sensiblement par rapport à celle de leurs ancêtres.

Mais dans l’histoire de l’humanité, jusqu’à ce jour, les progrès cognitifs ont toujours profité pendant une longue période à la civilisation initiatrice. Leur généralisation était lente et durait de nombreux siècles. Cette époque s’achève aujourd’hui avec la circulation instantanée de l’information sur les réseaux informatiques.

C’est la philosophie des Lumières qui a permis à l’Occident de prendre une avance scientifique, technologique et économique sur le reste du monde. L’affirmation de l’autonomie de l’individu est à la racine de la volonté d’entreprendre, d’innover, de chercher sans relâche comment améliorer pas à pas, pragmatiquement, les productions. La destruction créatrice schumpétérienne existait avant le XVIIIe siècle mais elle s’accélère comme jamais auparavant avec la liberté individuelle.

Depuis toujours, les pouvoirs bridaient l’intelligence humaine. Toute innovation devait être approuvée par les détenteurs de la puissance politique alliés aux dirigeants des religions établies. La peur du changement dominait et les hommes se pliaient aux injonctions des puissants qui ne craignaient rien tant que la remise en cause de leur puissance.

Avec le siècle des Lumières apparaît pour la première fois le règne de la liberté individuelle. Les trésors d’intelligence écrasés auparavant sous la botte des détenteurs du pouvoir se déploient comme jamais. Les hommes libres d’Occident réfléchissent, inventent, entreprennent, améliorent. Les machines agricoles et industrielles, les trains, les avions, les ordinateurs, la contraception, les vaccins, les livres par millions, le cinéma, les grands immeubles et les petites maisons individuelles si appréciées de nos contemporains sont le produit de la philosophie de la liberté, celle du XVIIIe siècle, où tout commence.

RESPONSABLES MAIS PAS COUPABLES

Les Occidentaux n’ont pas à rougir d’avoir inauguré le décollage économique. Il n’y a rien de médiocre dans cette évolution historique qui naît à la fin du XVIIIe siècle et nous pouvons être fiers d’être à l’origine de ces progrès. Le mot progrès fait sourire les imbéciles cultivés, mais comment ne pas voir un progrès dans le passage de l’homme occidental de la chaumière à l’appartement ou à la maison, du froid glacial au confort domestique, de la disette à l’abondance alimentaire.

L’obésité des Américains et des Européens, effet pervers du développement, vaut mieux que la hantise de ne pas pouvoir se nourrir l’hiver prochain, qui était le quotidien des paysans pauvres formant la plus grande partie de la population.

Nous ne sommes que des hommes, égaux à tous les autres hommes. Le hasard de l’histoire a conduit l’Occident à être la première civilisation à exploiter efficacement le potentiel scientifique et technique pour l’amélioration de la condition de tous. Il faut toujours un initiateur et il n’y a rien de honteux ni de répréhensible à être le premier. Nous ne l’avons pas toujours été. L’Égypte ancienne construisait des pyramides et des palais, rédigeait des papyrus et employait des milliers de fonctionnaires plus de mille ans avant J.-C., alors que nous vivions dans des huttes dans les forêts d’Europe occidentale.

Ce que nous avons accompli profite aujourd’hui, peu à peu, à l’humanité entière. Les livres, les médicaments efficaces, le téléphone mobile sont inégalement répartis mais concernent déjà une grande partie des hommes. Il fallait des siècles pour qu’une innovation se propage, il suffit désormais de quelques décennies, voire de quelques années.

À telle enseigne que les puissances politiques occidentales craignent naïvement aujourd’hui le dynamisme de nouveaux venus, en particulier la Chine. Mais l’intelligence n’appartient à aucune puissance, à aucune civilisation. Elle constitue la singularité de l’Homme et ne prospère que dans la liberté.

LA FIN DU MOIS OU LA FIN DU MONDE ?

La bêtise de certaines formules politiciennes devenues célèbres étonne. Mais les idéologues se trompant toujours sur l’avenir, il y a lieu de ne pas être trop inquiet. Nous n’avons pas à choisir entre le présent et l’avenir. Mais nous devons prolonger le passé pour avoir un avenir. Nous sommes tous le produit d’une histoire et chaque homme apporte sa pierre à la construction de l’humanité entière qui n’est qu’un long voyage à travers le temps et l’espace. Les hommes d’aujourd’hui n’ont pas plus à craindre l’avenir que ceux du passé et ils n’ont commis aucune faute transformant le futur en enfer.

L’un des principaux facteurs du catastrophisme actuel provient de l’ambition bien compréhensible de tous les hommes d’atteindre le niveau de vie occidental. Si cela se produit, nous disent les augures de l’écologisme politique, la fin du monde est proche. La formule vulgarisatrice est bien connue : l’humanité entière ne peut pas vivre comme l’Américain moyen. L’exploitation des ressources énergétiques et des matières premières conduirait alors au désastre climatique et à une biodiversité squelettique. Certes, mais cela ne se produira pas pour plusieurs raisons.

La première est purement théorique mais pèse lourd. Homo sapiens raisonne toujours sur des modèles cherchant à appréhender le réel. Le modèle est évidemment une simplification outrancière de la réalité, mais il peut être opérationnel s’il est adapté à l’objectif cherché. En sciences sociales, les modèles utilisés ont une fiabilité inversement proportionnelle à leur ambition.

Une prévision à long terme (20, 30 ans) n’a aucune chance d’être exacte car de nombreux évènements futurs ne sont pas pris en considération. Lorsque le monde occidental se culpabilise parce que des scientifiques se sont groupés (le GIEC) pour nous avertir que notre mode de vie conduit à la catastrophe, sur quoi se base-t-on ?

Sur une compilation d’observations de multiples spécialités scientifiques qui permettrait de faire une prévision à plusieurs décennies (2050, voire 2100). D’une part, il s’agit d’une simple compilation et non, évidemment, d’un modèle prévisionnel global de l’avenir. La conjonction des pessimismes n’est pas une méthode scientifique. D’autre part, la prévision porte sur le très long terme et néglige donc de nombreux éléments non encore survenus. Il est donc à peu près certain que les extrapolations actuelles sont fausses et que la réalité future ne correspondra pas à la prévision.

La deuxième raison d’espérer provient de la démographie. Les huit milliards d’êtres humains d’aujourd’hui ne resteront pas si nombreux. L’humanité n’a atteint cette population que par suite de l’amélioration de l’hygiène et de la santé. La mortalité a baissé avant la natalité. Mais la natalité commence à suivre, comme on le voit dans les pays riches qui ne renouvellent pas naturellement leur population et recourent à l’immigration.

Un niveau de vie élevé conduit à une natalité faible. Lorsque les niveaux de vie se seront plus ou moins égalisés, la population humaine diminuera rapidement et elle vieillira. Notre empreinte écologique en sera considérablement réduite.

Le troisième facteur d’espoir réside dans la prise de conscience générale des effets destructeurs de l’activité humaine. Dans les universités de la décennie 1960, les professeurs d’économie énuméraient trois facteurs de production : le capital, le travail et la nature. Ils développaient longuement le rôle des deux premiers, mais le troisième était passé sous silence.

Les ressources naturelles étaient encore considérées comme inépuisables et il ne venait pas à l’esprit de ces professeurs d’évoquer leurs limites quantitatives. Cette époque est définitivement révolue, mais d’un point de vue historique, le changement de perspective vient d’avoir lieu. Il faut laisser du temps aux hommes pour s’adapter concrètement à un concept si nouveau.

La quatrième raison de voir l’avenir, sinon en rose, du moins en couleurs et non en noir, résulte de l’intelligence humaine. Les progrès scientifiques et techniques ne se sont pas arrêtés parce que les Occidentaux, influencés par une idéologie catastrophiste, ont cessé d’y croire. Ils se poursuivent plus que jamais et la stimulation face au défi climatique et environnemental ne peut que produire ses effets. Les recherches sur la fusion nucléaire, l’exploration de l’espace, l’intelligence artificielle, les biotechnologies et bien d’autres progressent rapidement. Nous résoudrons probablement nos difficultés par l’ingéniosité du cerveau humain et non par des lamentations politiques aboutissant à annihiler toute liberté.

LA TENTATION TOTALITAIRE

Car la tentation totalitaire est plus que jamais d’actualité. Elle provient évidemment des idéologies et des religions.

L’aspect idéologique se situe aujourd’hui à l’extrême gauche avec le wokisme. L’aspect religieux concerne l’extrême droite avec l’islamisme radical.

Dans le premier cas, il s’agit de  configurer l’avenir en fonction de réflexions de sociologues et de philosophes et d’éliminer tout adversaire par la propagande, l’action militante et l’emprise morale sur les individus.

Dans le second cas, l’objectif est de figer l’histoire selon les préceptes d’un vieux texte du VIIe siècle, Le Coran. Dans les deux cas, il faut en passer par la destruction de la civilisation occidentale, car elle est fondée sur la liberté. La haine de la liberté et de l’autonomie de l’individu est commune aux radicalismes de gauche et de droite.

Pour l’extrême gauche, la construction d’un avenir égalitaire basé sur quelques concepts simplistes de sciences sociales suppose un pouvoir politique fort, capable d’écraser toute résistance apparaissant sur la route de la servitude. Ce scénario idiot et implacable avait déjà été prévu par le marxisme-léninisme : pour accéder à l’Eden de la société sans classes, il fallait passer par la case dictature du prolétariat. Aujourd’hui, pour aboutir à un égalitarisme obsessionnel, il est nécessaire d’abattre les libertés cautionnant les situations concrètes de domination. Même logique, même prétexte pour instaurer l’autocratie.

Pour l’extrême droite islamiste, le maintien du pouvoir et des privilèges des dirigeants politiques et religieux dans la civilisation musulmane suppose l’étouffement du désir de liberté des peuples. La condition féminine doit impérativement rester ancrée au stade de la domination masculine sans partage, la liberté des femmes entraînant effectivement, comme on l’a vu en Occident, des conséquences en cascade, toujours positives pour la liberté de tous. Toutes les atrocités sont justifiées pour parvenir à cette pétrification du devenir historique, d’où le terrorisme islamiste.

Si l’objectif ultime poursuivi n’est pas le même, la tentation totalitaire est donc commune à l’idéologie woke et à l’islamisme radical. Elle passe dans les deux cas par le stade intermédiaire de la chute de la civilisation occidentale. L’expression islamo-gauchisme a parfois été employée pour qualifier cet objectif intermédiaire de l’extrême gauche et de l’extrême droite mondiale. Les universitaires et les politiciens occidentaux de tendance woke et les dirigeants manipulant les jeunes terroristes de l’Islam fondamental sont ainsi des compagnons de route.

Les premiers sont obsédés par le concept de déconstruction de l’homme occidental, considéré comme dominateur par essence, la liberté individuelle n’étant qu’un prétexte cautionnant des situations de fait (domination des blancs sur les racisés, domination des hommes sur les femmes, surexploitation capitaliste sans vergogne de la nature).

Les seconds entendent, par le biais de l’immigration de masse, promouvoir le communautarisme dans les sociétés occidentales et ainsi parvenir, par une propagande rampante, à détruire les bases même de l’universalisme des Lumières.

LA SCISSION DE LA CLASSE MOYENNE OCCIDENTALE

Les valeurs de liberté du monde occidental sont d’autant plus en danger que les partis de gauche ont largement abandonné le peuple pour se rallier partiellement ou totalement aux concepts du wokisme et de l’intersectionnalité. Les ouvriers et les employés votent désormais majoritairement pour la droite nationaliste, dite populiste.

Les valeurs de liberté sont donc défendues en Occident par une classe moyenne inquiète, instable et numériquement affaiblie. La compétition économique avec les pays émergents a conduit à des délocalisations massives de la production industrielle et à la perte du monopole de l’innovation technologique dont bénéficiait le monde occidental. Un chômage de masse est apparu et a fait naître une impression de déclin. L’apparition de grands groupes multinationaux dans le domaine du numérique (GAFAM) transfère progressivement la maîtrise du traitement et du stockage de l’information à des acteurs privés beaucoup plus réactifs et innovateurs que les États-nations. Ceux-ci s’en trouvent affaiblis.

La réponse politicienne des gouvernants occidentaux a consisté à utiliser la redistribution par le jeu de prélèvements obligatoires et des dépenses publiques. Ils pensaient ainsi pouvoir conserver le socle électoral indispensable à toute démocratie, une classe moyenne unie représentant environ des deux-tiers de la population. Mais les déficits publics se sont accumulés au-delà de toute raison et cette classe moyenne a malgré tout éclaté. Sa partie inférieure s’est précarisée car elle est en compétition directe avec le reste du monde où les rémunérations sont très inférieures.

Elle vote pour le radicalisme, principalement de droite, espérant vainement retrouver par l’action politique la société sécurisante du passé. Sa partie supérieure s’accommode de la mondialisation et en bénéficie au prix d’une grande mobilité professionnelle et d’une disponibilité de tous les instants. Elle soutient politiquement les partis politiques modérés constituant l’assise traditionnelle de la démocratie occidentale. Mais, par son activité professionnelle, elle agit concrètement pour la suprématie des puissants groupes économiques et financiers multinationaux.

Les gens de quelque part (somewhere) s’opposent ainsi aux gens de n’importe où (anywhere) selon la distinction du sociologue anglais David Goodhart. Cette cassure de la classe moyenne occidentale en deux clans politiquement opposés affaiblit considérablement les États occidentaux et peut être considérée comme prédictive d’une remise en cause à terme des principes démocratiques.

LA CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ

L’Occident dominateur et colonisateur des XIXe et XXe siècles se trouve aujourd’hui affaibli à l’intérieur et à l’extérieur. La démocratie, et donc la liberté, semble fragilisée dans les nations occidentales par la précarisation de couches entières de la population. Il convient malgré tout de prendre de la hauteur et d’observer le long terme historique.

Une majorité des 8 milliards d’êtres humains vit encore sous la férule de pouvoirs politiques autoritaires ou totalitaires. Cependant, la démocratie n’a cessé de progresser dans le monde depuis deux siècles et il serait hasardeux de croire que tout est perdu et que les hommes du futur ne connaîtront que le despotisme.

Géopolitiquement, l’Occident est passé de la domination à la compétition avec le reste du monde. Pourquoi en effet faudrait-il que pour l’éternité des temps une civilisation l’emporte sur les autres ? L’intelligence n’est pas un monopole occidental et c’est seulement la conjonction de multiples facteurs qui a permis à l’Occident d’être un pionnier du développement ; le hasard plus que la nécessité. La révolution de l’intelligence, actuellement en cours, concerne l’humanité entière. Ce n’est plus seulement la capacité d’agir de l’Homme qui est démultipliée par les machines, mais sa capacité de penser qui atteint une puissance que ni homme ni dieu n’avait pu imaginer depuis la création du monde.

Alors, l’Occident est-il coupable ? En aucune façon. Dominateur, colonisateur pendant deux siècles sans doute, mais comme toutes les autres civilisations. Ce que notre civilisation a apporté à l’humanité depuis le XVIIe siècle, c’est la liberté engendrant le progrès. Cette idée simple d’autonomie de l’individu reste le concept philosophique majeur du monde contemporain. Il faut toujours résister au pouvoir et cela ne cessera jamais. La conquête de la liberté représente l’exemple historique convoité par tous les peuples.