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23 décembre, 2015

Y a-t-il des élus préoccupés par l’intérêt général ?

Y a-t-il des élus préoccupés par l'intérêt général


Par Nathalie MP


Terrible révélation, ce week-end : je suis une « jouvencelle effarouchée » (page 8). À mon âge, c’est dramatique. J’ai consacré la matinée d’hier à la lecture du livre de Copeau, Les rentiers de la gloire, qui, d’après son expérience directe, nous propose une anthropologie sombre et désabusée des élus assortie d’une galerie de cinq portraits, tous plus têtes à claques les uns que les autres. Lecture synthétique (excellent point) et passionnante, que je recommande, autant le dire tout de suite, à tous ceux qui s’interrogent sur la seule question qui vaille en politique, celle de la place de l’État. Et lecture amusante pour moi, car de page en page j’ai eu comme l’impression de me faire taper sur les doigts par le professeur Copeau pour mon penchant infantile à croire les « fariboles » sur « le courage, la ténacité, le dévouement » des élus (page 40).

CopeauIl se trouve qu’il y a quelques mois, entre les deux tours des élections départementales de mars 2015, j’ai écrit un article intitulé « Faire de la Politique : le difficile combat du dévouement contre la tentation des manquements ». Il s’agissait certes pour moi de mettre en évidence le fait, exemples à l’appui, que les élus sont trop facilement tentés d’œuvrer d’abord à leur conservation dans le champ politique, ce qui engendre inévitablement manquements, indélicatesses et prime à l’incompétence. Il s’agissait deuxièmement de voir que les électeurs, qui se plaignent beaucoup de la médiocrité des hommes politiques, ne sont pas exempts de tous reproches en ce domaine en exigeant d’eux des « actions » plus apparentes qu’utiles, telles qu’inaugurations répétées de salles de sport et de crèches, déclarations lyriques sur l’avenir radieux de la commune qui passe immanquablement par des « dépenses d’investissements » et participations à mille comités aussi ronflants dans leurs intitulés que peu efficaces.
Mais il s’agissait aussi de reconnaître qu’il pouvait exister des hommes politiques désintéressés et sincèrement préoccupés du bien commun, proposition totalement écartée par Copeau :
« Et même s’il y a – comme partout ! – quelques brebis galeuses sinon gâteuses, l’écrasante majorité des élus ferait son job dans un altruisme de tous les instants (…)
Cette parabole n’est pas sans charme. Elle a toutefois un petit défaut, elle est parfaitement fausse. » (page 40)
Pour ce versant positif de mon article, j’avais en tête deux élus de ma commune, surtout un, que je ne peux absolument pas assimiler à l’un des cinq phénomènes décrits par Copeau. L’explication tient peut-être à la modestie du rang occupé par mon ami et à son éloignement complet des parcours habituels du pouvoir, sciences po et assimilés. Peu importe, car je viens d’utiliser l’expression sur l’ambiguïté de laquelle réside mon erreur et tout le malentendu : le bien commun aussi appelé l’intérêt général.
Comment définir l’intérêt général, dont nos hommes politiques et les nombreux fonctionnaires qui les assistent se targuent de s’occuper pour nous h 24 ? Lorsqu’on interroge les élus, ils répondent qu’ils travaillent pour le bien de tous, qu’ils mettent en place des services (piscines) et des politiques (aides aux agriculteurs, ou aux seniors, ou aux chômeurs) qui vont profiter à tous, mais ils n’expliquent jamais comment ce bien de tous, ce profit de tous est déterminé. Et pour cause, car c’est impossible. C’est ainsi que débute le pamphlet de Copeau. S’il y a un minimum de pages à lire absolument dans son livre, ce sont bien les pages 13 à 24 intitulées « La volonté générale, un viol honteux génial » qui démontrent efficacement que l’intérêt général n’existe pas, sauf pour justifier l’intervention politique. Cette dernière ne peut en aucun cas se faire au nom de tous, au mieux au nom d’une majorité, et presque toujours au nom d’intérêts particuliers. Pourquoi cela ?
Copeau commence par évoquer « le contrat social » de Rousseau (1712-1778), contrat que personne n’a jamais vu, encore moins signé. Selon le philosophe, les hommes ne forment pas une unité, il convient donc qu’un pouvoir supérieur, l’État, en construise une pour donner corps à son action. Cette unité va s’appeler la société. Selon cette optique, le contrat social consiste à placer la volonté individuelle sous la coupe de la volonté générale de la société, laquelle est déterminée sans égard pour les volontés individuelles des hommes.
Il est intéressant de constater que pour Condorcet en 1785, puis, de façon mathématiquement plus développée, pour Kenneth Arrow au milieu du XXème siècle, les hommes ne forment pas non plus une unité. Mais pour eux, la conséquence de ce constat ne consiste pas à en créer une de toutes pièces, mais plutôt à prendre acte d’une impossibilité de fonder un choix collectif à partir des préférences individuelles. Le Théorème d’impossibilité d’Arrow s’énonce ainsi :
« Il n’existe pas de fonction de choix social (un système de vote) qui puisse convertir des préférences individuelles en une décision agrégée cohérente, hormis dans le cas où la fonction de choix social coïncide avec les choix d’un seul individu (« dictateur »), indépendamment du reste de la population. »
L’économiste libéral Henri Lepage (dans Demain le capitalisme, 1978) fait remarquer à juste titre que si ce théorème renforce les thèses libérales en montrant que les idéologies « étatisantes » sont des usurpations d’une volonté générale imaginaire, il peut aussi être perçu à l’inverse comme légitimant la nécessité « d’une élite particulière détentrice de l’intérêt général ». Cette interprétation paresseuse du théorème d’Arrow tend ainsi à nous faire croire que nos hommes politiques agissent pour nous dans l’intérêt général. Or dans la vie politique ordinaire, c’est bien l’opinion qui prévaut alors qu’elle est matériellement fausse.
Voilà, Kenneth Arrow nous le confirme, l’intérêt général est une « faribole ». Pour en revenir à mes deux exemples d’élus « sincèrement préoccupés par le bien commun », on peut seulement leur attribuer l’aveuglement ou l’ingénuité dont parlait Milton Friedman dans La liberté du choix, cité par Copeau page 16 :
« Les individus dont la seule intention est de favoriser l’intérêt général sont amenés par la main invisible politique à promouvoir un intérêt particulier qu’ils n’avaient pas l’intention de favoriser. »
Copeau peut maintenant replacer l’action politique dans son marché naturel, celui de l’élection et de la réélection. Les votes des électeurs sont échangés contre des promesses d’intervention publique en leur faveur de la part des élus. Le tableau est assez peu flatteur :
« Les électeurs sont des junkies en manque de faveurs et de privilèges, et les politiciens sont leurs dealers. Eux cherchent le pouvoir et l’argent. » (page 20)
Il en résulte directement que les politiciens, s’ils tiennent à leur poste, doivent participer à cette compétition pour le pouvoir, c’est-à-dire se faire démagogues vis-à-vis des électeurs. Dans ce contexte, leurs décisions n’ont nullement pour objet d’être efficaces mais de leur rapporter des voix. L’idéal démocratique, défini par Abraham Lincoln (1809-1865) comme étant « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » est hélas assez loin de leurs préoccupations et conduit Copeau à proposer une définition plus terre à terre de la démocratie :
« La démocratie est une croyance pathétique en la sagesse collective de l’ignorance individuelle. » (page 21)
Finalement, nos élus ne sont pas nos représentants, ils sont avant toute chose les représentants de l’État. Or, comme le fait remarquer Copeau page 24, l’État ne résulte d’aucun contrat social, mais de l’appropriation un beau matin d’un territoire par un groupe d’hommes suffisamment armés pour s’imposer aux autres hommes présents. Si avec le temps, la symbolique de l’État acquiert dorures et lambris, si avec le temps, l’État en question acquiert la reconnaissance du concert des nations, sa constitution initiale est violente, fruit de la prédation, certainement pas de la volonté générale. Et les hommes politiques d’aujourd’hui en sont les héritiers.
Copeau poursuit son réquisitoire en décrivant comment la prédation de l’État et le mythe de l’intérêt général poussent les hommes politiques dans des comportements mégalomaniaques exacerbés par la flagornerie de leur entourage, et d’où sont résolument absentes des qualités telles que vision à long terme, désintéressement, fiabilité ou bienveillance. Dans la deuxième partie, il incarne l’analyse de la première partie dans cinq « caractères » politiques typiques des élus qui nous gouvernent. Mais, m’objecterez-vous, des fous furieux, imbus d’eux-mêmes, on en trouve dans tous les milieux. Certes, sauf que le club des cinq férocement croqué dans Les rentiers de la gloire a une particularité unique : la rente qu’il s’octroie est payée par notre argent d’aujourd’hui et de demain à travers notre soumission obligatoire à l’impôt et à la dette publique.
À l’issue de ce constat désabusé, une fois le livre refermé et l’évident malaise qu’il soulève dissipé, il reste une question cruciale, une question de « jouvencelle », non pas effarouchée, mais toujours optimiste : que faire pour sortir de l’illusion politique dans laquelle nous vivons et qui fait régner quelques intérêts particuliers sur le sort de tous ? Une première solution consisterait à apporter des modifications à la règle du jeu en faisant en sorte qu’il n’y ait plus de rente possible pour les élus. Je pense à tout ce qui relève du non-cumul et de la limitation des mandats. Je pense aux salaires et indemnités des élus. Je pense aux diverses immunités dont ils jouissent.
Cependant, comme je le disais dans mon précédent article à propos d’événements récents, l’État n’est pas notre ami. Compte tenu de la méformation fondamentale initiale de l’État, il me semble donc plus important encore d’en limiter la surface, afin de revenir à un État qui n’aurait d’autres missions que celle de défendre les droits naturels des hommes. Dans ces conditions, le marché de l’action politique pourrait perdre beaucoup de son attraction et limiter au strict nécessaire les vocations politiques dédiées aux activités régaliennes de l’État.

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