Le Québec s'endette au rythme de 19 millions $ par jour.

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Vaut mieux en rire!

«Jamais à court de bonnes idées, le ministère des Transports annonce que le Québec adoptera la conduite automobile à gauche, à la manière britannique. Le ministère amorce l'expérience progressivement, en commençant avec les automobiles. Par la suite, si les choses se déroulent bien, il étendra la mesure aux camions.»--- Jean-Simon Gagné

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13 juillet, 2015

« Histoire populaire de l’Amérique » d’Howard Zinn

Une histoire « par en bas » éditée pour la première fois dans sa version originale en 1980 (et dans sa version française en 2002 par les éditions Agone), cet ouvrage s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis.

Revue de livre par Damien Theillier
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Howard Zinn (1922–2010), militant politique puis universitaire militant, a enseigné l’histoire et les sciences politiques à la Boston University. Militant de la première heure pour les droits civiques et contre les guerres, il a conçu son métier d’historien comme indissociable d’un engagement dans les luttes sociales et politiques de son temps. Son œuvre (une vingtaine d’ouvrages) est essentiellement consacrée aux minorités et à leur destin dans la société américaine.

Dans A People’s History of the United States (Une histoire populaire des États-Unis), il écrit l’histoire « par en bas », une histoire sociale, des oubliés, des vaincus, des opprimés. Édité pour la première fois dans sa version originale en 1980 (et dans sa version française en 2002 par les éditions Agone), cet ouvrage s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis et a été lu par de nombreux étudiants américains.

Il ne s’agit pas d’une lecture globale de l’histoire de l’Amérique mais d’une sélection de moments oubliés ou mal connus. D’emblée, l’auteur adopte le parti pris de ne pas se dissimuler derrière une posture faussement neutre. En effet, dit-il, « le passé nous est transmis exclusivement du point de vue des gouvernants, des conquérants, des diplomates et des dirigeants. Comme si, à l’image de Christophe Colomb, ils méritaient une admiration universelle, ou comme si les Pères fondateurs, ou Jackson, Lincoln, Wilson, Roosevelt, Kennedy et autres éminents membres du Congrès et juges célèbres de la Cour suprême incarnaient réellement la nation tout entière ; comme s’il existait réellement une entité appelée États-Unis. » (Une histoire populaire des États-Unis – de 1492 à nos jours, De 1492 à nos jours, Agone, 2002, p. 13)

Il prévient clairement son lecteur : « ce livre se montrera radicalement sceptique à l’égard des gouvernements et de leurs tentatives de piéger, par le biais de la culture et de la politique, les gens ordinaires dans la gigantesque toile de la communauté nationale censée tendre à la satisfaction des intérêts communs. » (Ibid.)

En effet, écrit-il encore, « l’histoire des pays, présentée comme l’histoire d’une famille, occulte les conflits d’intérêt farouches (parfois explosifs, le plus souvent refoulés) entre vainqueurs et vaincus, maîtres et esclaves, les capitalistes et les travailleurs, dominateurs et dominés par la race et le sexe. » (Ibid.)

C’est pourquoi il fait l’histoire de la découverte de l’Amérique du point de vue des Arawaks, l’histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d’Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de Sécession par les Irlandais de New York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l’armée de Scott, l’essor industriel à travers le regard d’une jeune femme des ateliers textiles de Lowell, la guerre hispano-américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Philippines telle qu’en témoignent les soldats noirs de Luson, l’Âge d’or par les fermiers du Sud, la Première Guerre mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l’impérialisme américain de l’après-guerre par les péons d’Amérique latine, etc.
Son œuvre est surtout un travail de mémoire. Zinn voit « dans les plus infimes actes de protestation, les racines invisibles du changement social ». Pour lui, les héros des États-Unis ne sont ni les Pères fondateurs, ni les présidents, mais les paysans en révolte, les militants des droits civiques, les syndicalistes, tous ceux qui se sont battus, parfois victorieux, parfois non, pour l’égalité.

Une opposition au capitalisme erronée

Si une telle perspective est séduisante et ne manque pas de pertinence, l’histoire américaine revue et corrigée par Howard Zinn tend hélas trop souvent à devenir exclusivement un récit de la honte. L’Amérique ne serait pas une terre de liberté pour le monde mais un repoussoir. Le capitalisme est vu comme un système qui empêche la majorité des travailleurs d’obtenir leur juste part. L’Amérique aurait fondé sa richesse sur le vol, l’inégalité et l’injustice.

Les jeunes Américains qui lisent ce livre, largement utilisé dans les écoles et les universités, finissent pas penser que la richesse et l’abondance de leur pays n’est que le résultat des crimes de leurs ancêtres. Si l’histoire avait été équitable, ils n’auraient pas cette grande maison et ce joli canapé, ce téléviseur grand écran et cette belle voiture. La conclusion du livre est que le gouvernement a le droit de piller les riches et la classe moyenne, parce que ces gens n’ont pas produit leur richesse, ils l’ont volée.

La réalité est plus complexe. Comme beaucoup, Zinn se représente la richesse comme un gâteau qu’on se partage : ce que l’un prend, l’autre le perd. Et si l’on prend la plus grosse part, on laisse aux autres les plus petites. À ce compte-là, en effet, seule une autorité supérieure pourrait rétablir la justice en égalisant par la redistribution forcée les parts du gâteau.

Mais cette conception des choses est radicalement erronée et témoigne d’une ignorance des lois d’une économie de marché. La richesse n’est pas quelque chose qui existerait par elle-même. Elle est d’abord créée. La richesse a un point commun avec le bonheur, la santé, le talent, les enfants. Je peux en avoir sans en priver personne. Je peux être heureux sans pour cela causer le malheur d’autrui. Et tout comme le bonheur est souvent communicatif, le riche peut aussi enrichir les autres, en leur donnant du travail ou en consommant. C’est ainsi que s’effectue la redistribution naturelle des richesses, y compris à l’échelle internationale.

Certes, dans une économie libre, les revenus sont inégaux, mais les possibilités qu’ont les gens de se sortir de la pauvreté extrême sont très grandes parce qu’on peut gagner en servant les intérêts d’autrui et que la richesse des uns bénéficie nécessairement aux autres. Le libre marché est un formidable mécanisme naturel de redistribution des richesses.

Bien compris, le capitalisme est donc fondé sur l’idée d’acquérir des richesses non pas en prenant ce qui appartient à un autre, mais par l’innovation, l’esprit d’entreprise et le commerce. La liberté économique permet aux individus d’utiliser librement leurs dons pour créer de la valeur et servir les autres. En retour, le profit est la juste récompense d’un service rendu. Elle crée donc une société harmonieuse, fondée sur l’échange mutuellement bénéfique et le consentement volontaire. Au contraire, une économie dirigée, dans laquelle le sacrifice de l’intérêt personnel est la condition de l’intérêt général, conduit à l’égalité dans la misère.

Une juste opposition à la guerre

En revanche, Zinn a raison de s’opposer à la guerre, qui est toujours une forme de pillage ou de destruction des richesses. Tout au long de l’histoire humaine, la richesse a été acquise par la guerre et le vol : I win, you lose. Toutes les cultures ont méprisé les entrepreneurs et les commerçants. En Inde, il y a le système des castes. Qui est en haut ? Le brahmane ou les prêtres. L’entrepreneur est en bas, comme dans la division en classes dans la République de Platon. L’historien islamique Ibn Khaldoun a écrit que le pillage était moralement préférable à l’entrepreneuriat ou au commerce. Pourquoi ? Parce que le pillage, disait-il, est plus viril.

Zinn, dont l’opposition à la guerre est l’un des thèmes centraux de son œuvre, a dénoncé la guerre du Vietnam, la première guerre du Golfe, l’intervention militaire de l’OTAN au Kosovo (1999), puis, après le 11 septembre 2001, les guerres en Afghanistan et en Irak.

Selon lui, la guerre contre le nazisme et le communisme fut souvent une excuse pratique pour maintenir les intérêts économiques et militaires de l’Amérique dans des régions clés du monde. Par pur nationalisme, les Américains ont depuis longtemps adopté une notion de supériorité morale ou de mission divine, affirme Howard Zinn.

En 2006, il écrivait :

« La pensée nationaliste est la perte du sens de la proportion. La mort de 2300 personnes à Pearl Harbor est devenue la justification de la mort de plus de 250 000 civils à Hiroshima et Nagasaki. Le meurtre de 3000 personnes le 11 septembre 2001 devient la justification de l’assassinat de dizaines de milliers de civils en Afghanistan, en Irak et le nationalisme possède un ton virulent lorsqu’il est dit être béni par la providence. Aujourd’hui nous avons un président ayant envahi deux pays en quatre ans, qui a annoncé au cours de sa campagne de réélection en 2004 que Dieu parle à travers lui. Nous devons réfuter l’idée que notre nation soit différente des autres, moralement supérieure aux autres puissances impériales de l’histoire du monde. »(http://howardzinn.org/put-away-the-flags)

Dans la préface de son histoire populaire, il dénonce une forme de relativisme moral qui consiste à justifier la guerre au nom d’un but supérieur : « Je ne prétends pas qu’il faille, en faisant l’histoire, accuser, juger et condamner Christophe Colomb par contumace. Il est trop tard pour cette leçon de morale, aussi scolaire qu’inutile. Ce qu’il faut en revanche condamner, c’est la facilité avec laquelle on assume ces atrocités comme étant le prix, certes regrettable mais nécessaire, à payer pour assurer le progrès de l’humanité : Hiroshima et le Vietnam pour sauver la civilisation occidentale, Kronstadt et la Hongrie pour sauver le socialisme, la prolifération nucléaire pour sauver tout le monde ». (Ibid.). Ce relativisme moral est d’autant plus dangereux qu’il est appliqué avec une apparente objectivité par des universitaires.

Pour autant, ce livre n’est pas accessible à tout public. Il est intéressant en contrepoint plutôt qu’en première lecture, car il suppose certaines connaissances préalables de la trame historique pour comprendre les enjeux politiques, sociaux, économiques et religieux abordés par Zinn. Un tel ouvrage pourra enrichir le lecteur informé et cultivé car il ouvre des pistes de réflexion novatrices et critiques. Mais il risque d’égarer celui qui n’a pas commencé par assimiler l’histoire des États-Unis à travers des ouvrages classiques comme Les Américains (2 volumes) d’André Kaspi, que je recommande à tous.

À lire également en anglais : We Who Dared to Say No to War: American Antiwar Writing from 1812 to Now par Murray Polner et Thomas E. Woods, Jr., Basic Books, 2008. Ce livre est un recueil de textes antiguerre et anti-impérialistes écrits par des progressistes, des libertariens et des conservateurs. Tous ont un point commun : ils défendent une alternative au consensus bipartite en matière de politique étrangère. On trouve parmi ces textes des auteurs comme : Daniel Webster, John Randolph, John Quincy Adams, Charles Sumner, Julia Ward Howe, Lysander Spooner, Stephen Crane, William Graham Sumner, William Jennings Bryan, Robert La Follette, Randolph Bourne , Helen Keller, Jeanette Rankin, David Dellinger, Robert Taft, Murray Rothbard, Russell Kirk, George McGovern, Philippe et Daniel Berrigan, Butler Shaffer, Country Joe & the Fish, Andrew Bacevich, Pat Buchanan, Bill Kauffman, Paul Craig Roberts, Howard Zinn, et Lew Rockwell.
En complément, on pourra lire la récente traduction française de l’autobiographie intellectuelle de Zinn : L’impossible neutralité : Autobiographie d’un historien et militant, 2006.



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