Le Québec s'endette au rythme de 19 millions $ par jour.

_______________________________________________________________________

Vaut mieux en rire!

La différence entre les oiseaux et les hommes politiques, c'est que les oiseaux s'arrêtent par moments de voler --- Coluche

________________________________________________________________________

12 avril, 2017

Une autre histoire de la pensée économique (3) : Keynes, et après … ?

Cette série de 3 articles propose de revisiter les grands auteurs du passé, et de débusquer chez eux des conceptions différentes de la discipline économique. Troisième partie : Keynes, et après ?

Histoire de la pensée économique : Keynes
1ère et deuxième partie déjà en ligne.
Selon le récit conventionnel, Keynes vient enfin couronner la pensée néoclassique en complétant la théorie des échanges et de l’allocation des ressources, dorénavant appelée microéconomie, par la théorie des grands agrégats nationaux comme la production et l’emploi, dorénavant appelée macroéconomie, et en reconnaissant le rôle central de la monnaie dans le système économique.

L’illusion Keynes

Cette vision relève de l’illusion d’optique. Keynes ne situe pas sa réflexion par rapport à Walras, qu’il ne cite qu’une seule fois, et sur un point mineur, dans sa Théorie générale. Ses références principales sont Malthus, Ricardo et Marshall, et son ambition n’est pas de réfuter les théories classiques, mais de construire une théorie générale dont la théorie classique sera un cas particulier. Ce n’est que plus tard, lorsque l’approche walrasienne sera devenue hégémonique, que d’autres auteurs1 en rapprocheront certaines des positions de Keynes, tout en en oubliant l’essentiel, pour construire la « grande synthèse néoclassique ».
Keynes, lui, adopte constamment des positions épistémologiques et méthodologiques plus proches de celles de Menger que de celles de Walras. Pour lui comme pour les classiques, la discipline économique concerne les relations causales diachroniques entre les phénomènes observables. S’il critique certaines positions de ses prédécesseurs, c’est au nom du réalisme. La production et l’entrepreneur sont au centre de sa réflexion, ainsi que le temps, l’incertitude, les anticipations et les « esprits animaux » des agents, alors que l’approche walrasienne est centrée sur l’échange, évacue l’entrepreneur et postule un homo economicus omniscient et parfaitement rationnel.
Sur l’usage du raisonnement mathématique en économie, bien que (ou parce que…) particulièrement brillant en mathématiques, il se montre plus négatif encore que Marshall en écrivant : « Too large a proportion of recent ‘mathematical’ economics are merely concoctions, as imprecise as the initial assumptions they rest on, which allow the author to lose sight of the complexities and interdependencies of the real world in a maze of pretentious and unhelpful symbols« 2.

Comment Keynes enferme l’économie dans l’argent

En donnant à la monnaie une place centrale dans l’économie, il ne fait que l’y maintenir alors que Walras l’en avait expulsée. Il faut être bien ignorant de l’histoire de la pensée économique pour croire que Keynes a été le premier économiste à s’intéresser à la monnaie, ou que les classiques professaient que la monnaie est « neutre », comme le serinent trop souvent les manuels. La monnaie a constamment été au centre de la réflexion économique depuis Aristote, en passant par Oresme, Copernic, Jean Bodin, Locke, Cantillon, Hume, Galiani et les grands traités de Smith, Say, Ricardo, Mill ou Menger. Elle n’a été évacuée que pendant quelques décennies par le modèle de l’équilibre général walrasien.
Bref, une grande partie de ce qui est considéré comme original dans la pensée de Keynes ne peut l’être que dans la mesure où on réduit l’économie à la conception étroite née après Walras et qui deviendra dominante après la parution de la Théorie Générale. Certes, il dit s’opposer aux classiques, qu’il définit comme ceux qui croient en la loi de Say, réécrite par ses soins sous la forme « toute offre crée sa propre demande », ce que Say lui-même n’a jamais écrit3,4. Mais s’il se range ainsi parmi les pessimistes comme Sismondi ou Malthus en s’opposant aux optimistes que sont Say et Bastiat, il n’en est pas moins fidèle à l’épistémologie des classiques.

Quels sont les vrais apports de Keynes à l’histoire de la pensée économique ?

Qu’en est-il alors des apports qui sont censés constituer la « révolution keynésienne » ? L’idée que le laissez-faire ne conduit pas nécessairement à l’optimum économique ? Une position classique : l’équilibre et l’optimum sont des concepts walrasiens, que les classiques n’utilisent jamais, et que Keynes ne leur impute qu’à travers sa réécriture erronée de la loi de Say. La thèse que l’intervention de l’État est indispensable à la bonne marche de l’économie ? C’est celle des mercantilistes et de certains classiques, principalement de la branche anglaise.
Si on se limite à ce qui concerne la conception même de la discipline, en ignorant les différences substantielles sur les questions économiques, il reste l’invention de la macroéconomie, définie comme l’étude des agrégats et des indicateurs économiques nationaux sans référence aux actes élémentaires des acteurs individuels, ou en leur substituant un mythique « agent représentatif », ce qui revient à peu près au même.
Là encore, il faut y regarder de plus près : Keynes prend au contraire grand soin de faire reposer son étude sur les actions des acteurs individuels, et se livre même, au chapitre 4 de la Théorie Générale, à une critique en règle des mesures appliquées à des agrégats hétérogènes comme le capital ou le travail, qui rejoint celle des Autrichiens. Mais cela ne l’empêche pas de se contredire ensuite en utilisant ses propres mesures, qui sont tout aussi critiquables, et en écrivant des équations qui lient directement des grandeurs macroéconomiques. C’est ce que retiendront ses successeurs, en éliminant de leur raisonnement tout ce que Keynes considérait comme essentiel (le temps, l’incertitude, l’entrepreneur), mais qui polluerait la sacro-sainte formalisation mathématique.
Ce faisant, ils abandonnent l’individualisme méthodologique et vont plus loin dans l’abandon de la conception causale des classiques. En effet, dans le monde réel, seuls les actes d’individus peuvent être la cause des phénomènes économiques. Les variations des grandeurs agrégées en sont la conséquence, et peuvent à leur tour être la cause d’actions individuelles qui entraîneront de nouvelles variations des grandeurs agrégées, mais elles ne peuvent pas être directement cause les unes des autres. Entre des grandeurs agrégées, la macro-économie contemporaine peut constater des corrélations, mais est structurellement incapable d’expliquer ce qu’elle observe.

Keynes, héritier des économistes classiques

Au total, l’économiste emblématique de la deuxième moitié du XXe siècle est avant tout un héritier des classiques, opposé à l’épistémologie walrasienne et non à celle des classiques dont il ambitionne de compléter l’œuvre. Si nous admettons que la véritable orthodoxie est celle de Say et Menger alors que Walras inaugure un courant déviant, Keynes appartient à cette orthodoxie, contre Walras.
La révolution keynésienne est donc aussi hétérogène que la précédente, si ce n’est que les positions différentes se trouvent cette fois chez un seul et même auteur, dont la cohérence n’était pas la vertu principale. La novation épistémologique de Keynes a été d’ouvrir la voie à l’abandon de l’individualisme méthodologique et à la déconnexion de la macro-économie d’avec la réalité. Ce que sa pensée a de réellement novateur forme l’entrée d’une deuxième impasse méthodologique : celle de l’étude des agrégats sans référence aux actions individuelles.
Au total, l’histoire de la pensée économique est bien loin de se résumer à un perfectionnement progressif dont les grandes étapes seraient Smith, Walras et Keynes. Il existe bien un courant de pensée qui se développe de façon harmonieuse au fil des siècles en se perfectionnant progressivement, comme pour les autres sciences, mais c’est celui qui part des Scolastiques, passe par Turgot, Say et Menger, et aboutit à Ludwig von Mises, dont le magnum opus L’Action humaine résume bien tout ce qui précède.
Par rapport à ce courant principal, Smith représente une déviation dont les dernières ramifications s’éteindront avec Marx, mais qui ne remet pas en cause la définition même de la discipline. Walras au contraire inaugure une rupture épistémologique profonde et durable. Keynes, bien qu’appartenant foncièrement à la tradition centrale, fournit les éléments qui ont permis à certains de ses disciples de parachever la rupture en séparant macroéconomie et microéconomie.

Et Keynes maintenant ?

Le courant issu de Walras, et renforcé par les émules de Keynes, a occupé presque tout l’espace de la discipline économique pendant le XXe siècle, et continue à occuper la quasi-totalité de son enseignement. Examiner les motivations d’ordre socio-psychologique qui ont poussé le gros des troupes économistes à se précipiter dans ces deux impasses est hors du propos de cet article. Toujours est-il que l’immense majorité des économistes a sacrifié le réalisme au formalisme et à la rigueur mathématiques en oubliant le dualisme méthodologique des classiques pour singer les sciences physiques.
Mais tout ce que le courant dominant de l’économie contemporaine a gagné en rigueur, il l’a perdu en pertinence. Le choix méthodologique fait pour donner à l’économie un statut de science aboutit à déconnecter cette discipline de ce qui devrait être son objet : les phénomènes du monde réel. Loin d’être une marque de scientificité ou au contraire une question de méthode relativement secondaire, selon les auteurs, la sacralisation des mathématiques est la faute originelle de l’économie contemporaine.
Cette fascination pour les mathématiques a conduit l’immense majorité des économistes à considérer que leur discipline se définit, implicitement ou explicitement, comme la construction et l’étude de modèles mathématiques inspirés de problèmes économiques. Les plus raisonnables s’arrêtent là, se rappelant que le modèle n’est pas la réalité, et font ainsi de leur variété d’économie un simple divertissement intellectuel. D’autres tirent de cette étude des conclusions relatives au monde réel sans s’inquiéter des conditions qui seraient nécessaires pour pouvoir les y transposer. Les premiers sont inutiles, les seconds sont dangereux.
De dérive en dérive, l’économie dite « orthodoxe » est devenue une branche mineure des mathématiques, la théorie rigoureuse d’un monde imaginaire. Elle a peut-être les apparences d’une science, mais c’est une science sans objet. Ni les théorèmes que démontrent les économistes orthodoxes, ni leurs préconisations politiques ne concernent le monde dans lequel nous vivons. Leur addiction aux méthodes mathématiques fait irrésistiblement penser au quidam de la blague qui cherche sous un réverbère le portefeuille qu’il a perdu ailleurs, sous prétexte que « ici, il y a de la lumière… »
Les plus réalistes réintroduisent dans la théorie, un par un, des faits élémentaires mais fondamentaux qui forment la base de la tradition classique, sapant ainsi lentement les fondements même de l’orthodoxie. Même s’ils vont dans le bon sens, il n’est pas interdit de juger un peu pathétiques ces efforts pour traiter les phénomènes du monde réel en bricolant une théorie construite sur l’hypothèse que ces phénomènes n’existent pas5. Une excessive fidélité à la théorie standard est devenue un obstacle au progrès de la connaissance, et le détour par l’économie néoclassique se révèle plus nuisible qu’utile.
Or la discipline économique n’arrive pas à se libérer de son héritage walraso-keynésien aujourd’hui en ruines. L’enseignement académique continue à reposer sur l’homo economicus, l’équilibre général et la modélisation mathématique, et à séparer soigneusement la macroéconomie de la microéconomie. De nombreux travaux empiriques continuent à se référer au paradigme néoclassique, ne serait-ce qu’implicitement, comme s’il représentait une théorie achevée intangible. Dans leur majorité, les économistes sont comme des explorateurs arrivés au fond d’un tunnel, qui s’obstinent à creuser pour essayer d’en sortir plutôt que d’accepter sagement de revenir à l’entrée.
Rares sont ceux qui vont jusqu’au bout de leur logique, comme Herbert Simon (Nobel d’économie 1978) qui écrivait en 1997, à propos de l’économie telle qu’elle est enseignée : « Yes, I am throwing it away. I think the textbooks are a scandal. I think to expose young impressionable minds to this scholastic exercise, as though it said something about the real world, is a scandal…6 » ou Deirdre McCloskey : « It is all nonsense, which future generations of economists are going to have to do all over again. Most of what appears in the best journals of economics is unscientific rubbish.7 »
En même temps qu’elle revient au réalisme et à l’observation, la discipline économique se disperse en une multitude de spécialités et de sous-spécialités, où la tradition néoclassique n’est plus qu’une école parmi d’autres. « Discipline éclatée, la science économique d’aujourd’hui se développe à travers une multitude de travaux, consacrés pour la plupart à des objets ponctuels, abordés à travers des approches réductrices. Le temps des synthèses et des reconstructions paraît encore loin8. » La discipline économique revient en somme au seizième siècle, avant que les classiques en affirment l’unité en observant que tous les phénomènes économiques sont interdépendants, ce que redisent les Autrichiens : « Economics does not allow of any breaking up into special branches. It invariably deals with the interconnectedness of all the phenomena of action… There is only one coherent body of economics9. » Il va bien falloir que les économistes rapprochent leurs travaux aujourd’hui disparates, et que l’économie refasse le chemin qui a jadis mené à Say et à Mill, et dont la tradition dite « autrichienne », à la suite de Menger, a maintenu envers et contre tous les principes méthodologiques : recherche des relations causales entre phénomènes observables, dualisme méthodologique, méfiance envers la formalisation mathématique.
Parce qu’elle est d’abord réaliste, cette tradition pluriséculaire incorpore depuis toujours des idées aujourd’hui considérées comme des percées conceptuelles fondatrices d’autant de nouvelles écoles de pensée : rationalité limitée, information limitée, asymétries d’information, incertitude radicale, complexité des comportements et des relations sociales, dynamique des comportements et des situations, importance des institutions. Plus profondément encore, la plupart des problèmes épistémologiques que l’orthodoxie économique pose aux économistes et aux philosophes contemporains disparaissent ou trouvent leur solution dans la tradition classico-autrichienne. Bien peu nombreux sont aujourd’hui ceux qui s’en réclament, mais c’est pourtant ce courant qui représente aujourd’hui la tradition centrale, comme finit par le reconnaître en 1973 John Hicks, Nobel d’économie 1972 et l’un des principaux artisans de la synthèse néoclassique : « The « Austrians » were not a peculiar sect, out of the mainstream; they were in the mainstream; it was the others who were out of it.10  »
Pour retrouver le bon chemin, la voie la plus sûre et la plus rapide serait donc de revenir au point où les économistes se sont fourvoyés en suivant Walras puis Keynes, pour retrouver avec Menger l’axe majeur de la pensée économique et y rejoindre le plus vite possible leurs collègues de l’école autrichienne et leur maître à tous Ludwig von Mises. À cent trente ans de distance, on peut dire en paraphrasant Jevons « Nos économistes contemporains vivent au pays des rêves. La vérité est avec l’école franco-autrichienne, et plus vite on le reconnaîtra, mieux cela sera. »
  1. Les plus célèbres étant Hicks et Samuelson. ↩
  2. « Une trop grande part de l’économie “mathématique” récente n’est que fictions, aussi imprécises que les hypothèses sur lesquelles elles reposent, qui permettent à leur auteur de perdre de vue les complexités et les interdépendances du monde réel dans un dédale de symboles prétentieux et inutiles » (The General Theory of Employment, Interest and Money). ↩
  3. Les citations exactes de Say sont (c’est moi qui souligne) : « l’achat d’un produit ne peut être fait qu’avec la valeur d’un autre » et « un produit terminé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour tout le montant de sa valeur », ce qui est évidemment très différent. ↩
  4. De même que Menger disait s’opposer aux classiques, mais les définissait comme ceux qui croient en une valeur objective, ignorant complètement l’école française. ↩
  5. Voir Steve Keen, L’imposture économique (2010, traduction française 2014)↩
  6. « Oui, je la rejette. Je pense que les manuels sont un scandale. Je pense qu’exposer de jeunes esprits impressionnables à cet exercice scolastique, comme s’il disait quelque chose sur le monde réel, est un scandale ». ↩
  7. « Ce n’est qu’absurdités, que les futures générations d’économistes vont devoir refaire en entier. La plupart de ce qui paraît dans les meilleures revues d’économie est de la pacotille non scientifique » – The secrets sins of economics. (2002). ↩
  8. Beaud et Dostaler, La pensée économique depuis Keynes (1993). ↩
  9. « L’économie ne peut pas être découpée en branches spécialisées. Elle traite invariablement de l’interconnexion de tous les phénomènes de l’action. Il n’y a qu’un seul corpus cohérent de l’économie » – Mises, Human action, a treatise on economics (1949). ↩
  10. « Les « Autrichiens » n’étaient pas une secte particulière en dehors du courant principal ; ils étaient le courant principal ; ce sont les autres qui étaient en-dehors » – Capital and Time: A Neo-Austrian Theory↩
Publier un commentaire